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Analyses critiques

L’endogénéisation de l’aide humanitaire : savoirs, pratiques et mobilisation de l’ONG Aldepa en soutien aux victimes de Boko Haram à l’Extrême-Nord du Cameroun

Yvan Hyannick Obah

Chercheur à l’Institut des politiques et initiatives sociales (Ipis)

Université catholique d’Afrique centrale, Cameroun

obahyvan@gmail.com

numéro :

Les relations humanitaires et la réinvention de l’avenir de l’Afrique

Humanitarian Relationships and the Reinvention of Africa's Futures

Mahusiano ya kibinadamu na uvumbuzi mpya wa mustakabali wa Afrika

العلاقات الدولية في مجال العمل الخيري الإنساني وإعادة ابتكار مستقبل القارة الأفريقية

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Publié le :

20 décembre 2025

ISSN : 

3020-0458

12.2025

Cette contribution s’appesantit sur l’endogénéisation de l’aide humanitaire, en mettant l’accent sur l’Association locale pour un développement participatif et autogéré (Aldepa), une organisation non gouvernementale (ONG) active dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun. En tant que processus d’intégration et d’adaptation d’éléments provenant d’un système, d’une société ou d’une culture externe, l’endogénéisation informe, ici, sur les conditions par lesquelles se constitue la décolonisation de l’aide dans les Suds. L’étude examine la manière dont les considérations morales, ancrées dans l’histoire, les valeurs et la culture des populations de la région de l’Extrême-Nord du Cameroun façonnent les logiques d’assistance humanitaire à l’échelle des ONG locales, et plus particulièrement au sein d’Aldepa. La rencontre entre ces logiques locales et celles liées au contexte global, donne à voir les rapports de pouvoirs Nord/Sud ainsi que les asymétries structurelles qui traversent le champ humanitaire. En mobilisant le concept d’économie morale, l’étude vise à démontrer que l’action humanitaire d’Aldepa est structurée par des valeurs, des émotions et des jugements moraux, en interaction avec des logiques politiques, économiques et sociales. Elle met en évidence la manière dont les choix d’aide, la distribution des ressources et la définition des bénéficiaires au sein d’Aldepa sont guidés à la fois par des impératifs technique ou économique et par des conceptions du bien, du juste et du devoir moral. Ainsi, l’argument principal de cette contribution repose sur l’hypothèse selon laquelle la mobilisation des savoirs et des pratiques endogènes au sein de l’ONG Aldepa introduit un changement (progressif) de paradigme en rompant avec la logique universaliste de l’action humanitaire. L’endogénéisation de l’aide au sein de cette structure se déploie à travers une ingénierie faite de savoirs, de discours et de pratiques dans lesquels les bénéficiaires se reconnaissent. Ces savoirs endogènes rencontrent les savoirs exogènes, produisant une action humanitaire locale hybride. La démarche méthodologique est qualitative et inductive ; elle mobilise comme techniques d'enquête, l’entretien, la recherche documentaire et l’observation directe.


Mots-clés

Savoirs et pratiques endogènes, économie morale, aide humanitaire, Boko Haram, Cameroun

Plan de l'article

Introduction


De l’aide sociale à l’action humanitaire

Des ONG locales, filles de la démocratisation

La « crise Boko Haram » et le basculement officiel dans le terrain humanitaire

Le basculement des ONG locales dans le champ humanitaire : un accent sur Aldepa

Le fondement de l’action humanitaire à l’Extrême-Nord du Cameroun


Des pratiques et des discours enchâssés dans les réalités endogènes

Des pratiques linguistiques et culturelles incorporées dans les approches d’assistance et de justice réparatrice

Mobilisation des entrepreneurs endogènes de la santé et gestion des femmes ex-otages de Boko Haram

Usage de la matière locale pour fabriquer les objets nécessaires au divertissement des jeunes dits bénéficiaires

Une approche plus flexible dans le rapport aux bénéficiaires et aux terrains d’intervention


Conclusion

Introduction

La région de l’Extrême-Nord du Cameroun vit une situation humanitaire inédite. Depuis la fin de l’année 2012, elle constitue un espace de repli pour les combattants de la secte Boko Haram (BH)[1]. Les attaques répétitives des islamistes et la riposte des forces de sécurité nationale et internationale (la force multinationale mixte [FMM]) ne cessent d’occasionner d’importants déplacements de population. Les départements du Diamaré, du Mayo-Tsanaga, du Logone-et-Chari, du Mayo-Sava, du Mayo-Danay et du Mayo-Kani (dans une moindre mesure), accueillent de nombreux réfugiés nigérians et personnes déplacées internes (PDI), selon diverses modalités.
En effet, les réfugiés sont des personnes ayant franchi une frontière internationale, tandis que les déplacés internes sont restés dans leur propre pays. Les modalités d’accueil de ces catégories de personnes déplacées sont distinctes. Alors que les réfugiés peuvent être accueillis dans des camps ou intégrés dans des communautés hôtes, souvent avec l’aide d’organisations internationales, les PDI quant à elles, sont accueillies principalement au sein des familles d’accueil ou dans des abris spontanés comme observés dans les régions de l’Est et de l’Extrême-Nord du Cameroun (Mahamat, 2021 ; Lefort-Rieu, 2024b, chapitre 3).
Selon la matrice de suivi des déplacements (DTM) relative à la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, en août 2023, le nombre de PDI était estimé à 453 661, tandis que le nombre de réfugiés hors du camp de Minawao était de 48 165 (OIM, 2023). Cette situation a entraîné une présence continue d’acteurs nationaux et internationaux, engagés dans des initiatives repensées, à partir de 2016, à l’aune de l’implémentation de l’approche nexus humanitaire-développement-paix.
Cependant, avec la croissance des besoins humanitaires, l’action des organisations non gouvernementales internationales et des agences du système des Nations unies a montré des limites dans sa capacité à satisfaire les besoins d’une population de déplacés de plus en plus nombreuse. La méconnaissance des réalités des contextes d’intervention a souvent constitué l’une des pesanteurs à l’ancrage harmonieux de ces initiatives étrangères aux réalités locales (Olivier de Sardan, 2021). Cette situation a accéléré le retour des dynamiques endogènes d’assistance[2], structurées autour des discours, des pratiques et des dispositifs liés aux contextes d’intervention.
Notre intérêt s’est porté sur l’Association locale pour un développement participatif et autogéré (Aldepa), une ONG[3] active au moment de cette étude dans l’assistance aux victimes des attaques de Boko Haram. Du fait de son ancienneté (créée en 1998), de son expérience et de son ancrage local, cette organisation constitue, ici, un cas exemplaire parmi les ONG locales œuvrant dans le champ de l’humanitaire à l’Extrême-Nord du Cameroun. Aldepa est d’ailleurs l’une des premières ONG locales à s’être engagée dans la prise en charge des victimes de la crise sécuritaire liée à Boko Haram. Toutefois l’étude, élaborée à partir du cas d’Aldepa, n’entend nullement défendre la conception de l’humanitaire au sens de cette organisation. Il s’agit, à partir d’une réflexion autour du concept d’endogénéisation, de contribuer au débat relatif aux enjeux, aux limites et aux dilemmes de la décolonisation de l’aide.
L’approche empirique a reposé sur une méthodologie qualitative et inductive. La phase de préenquête, menée en août 2022, a permis d’observer la nature des stratégies d’assistance mise en place par Aldepa. Durant la seconde phase de l’enquête, réalisée entre août et septembre 2024, les acteurs ont été sélectionnés sur la base de leur implication dans les processus humanitaires[4]. Au total, 41 entretiens ont été réalisés : six responsables du ministère de l’Administration territoriale, cinq travailleurs sociaux, sept animateurs endogènes, quatre leaders communautaires, neuf agents d’ONG (locales et internationales), cinq réfugiés et cinq personnes déplacées internes. Cependant, l’orientation choisie dans cette réflexion nous a conduit à donner plus de voix à certains acteurs. Les catégories d’analyse portaient sur les savoirs et pratiques endogènes d’aide humanitaire, la perception des initiatives d’aide internationale/locale et les relations entre les acteurs du champ humanitaire à l’Extrême-Nord. Compte tenu de la sensibilité du contexte, nous avons établi des contacts avec des personnes installées dans les zones marquées par les affrontements armés. L’exploitation de la documentation scientifique (ouvrages, articles, thèses) et de la littérature grise (rapports des agences de l’ONU et des ONG) a permis de disposer de données supplémentaires nécessaires pour la triangularisation.
Un constat demeure, l’aide humanitaire[5] évolue de façon remarquable depuis l’entame des années 1990. Le triomphe du capitalisme, l’émergence des réseaux criminels, la montée des extrémismes et le retour des guerres interétatiques ont réintroduit dans les champs politique et scientifique, les débats sur la compassion (Nouwen, 2004 ; Hours, 2010 ; Lainé, 2013 ; Savidan, 2018). Mais l’essor des « politiques de la pitié » (Boltanski, 1993) à l’échelle de l’Afrique a une histoire plus complexe. Elles entretiennent un lien étroit avec la mission civilisatrice coloniale, à laquelle ont succédé les visées développementalistes, puis l’aide dite d’urgence (Matasci & Desgrandchamps, 2020). L’aide humanitaire internationale a ainsi émergé comme instrument d’affinement et de prolongement des rapports de domination des pays et des agences émanant du Nord (Atlani-Duault & Dozon, 2011). Dès lors, l’assistance déployée par les pays des Nords à destination des pays des Suds s’est vue assujettie à diverses conditionnalités et, de ce fait, assimilée à une forme de néocolonialisme (Micheletti, 2011).
La question de la décolonisation de l’aide[6] en Afrique reste d’actualité. D’ailleurs, elle est au centre des attentions, comme en témoignent moult rencontres scientifiques organisées ces dernières années[7]. Cette décolonisation, dont l’un des pendants institutionnels majeurs est la « localisation »[8] de l’aide internationale, peine à se mettre en place au Cameroun. Des raisons à la fois structurelles et conjoncturelles expliquent cette situation : d’une part, le manque de ressources financières et la faible structuration des ONG locales, cantonnées au statut de sous-traitantes par les ONG internationales (Wade, 2023, p. 86) ; d’autre part, la dépendance excessive des associations nationales/locales à l’aide extérieure et contraintes spécifiques posées par le contexte postautoritaire et extraverti au Cameroun (Pommerolle, 2008 ; Cazabat, 2016).
La présente étude se veut une contribution à la recherche sur les transformations de l’aide humanitaire au prisme du décolonial. En resserrant le propos sur l’endogénéisation, l’objectif est de voir comment celle-ci informe sur la décolonisation de l’aide et les relations de pouvoir Nord/Sud dans le domaine de l’humanitaire. L’endogénéisation réfère, ici, à un processus d’appropriation, d’intégration et d’adaptation endogène des savoirs et pratiques humanitaires exogènes. Ce processus concerne aussi bien les acteurs institutionnels locaux, que les ONG et communautés locales. Cette conception de l’endogénéisation, invite à considérer qu’au Cameroun (comme ailleurs), des initiatives relevant de ce qu’on pourrait qualifier d’humanitaire local et/ou d’État existent déjà (Molo Zogo, 2023 ; Minfegue, 2023). Apprécier l’humanitaire à l’aune de cette réalité suppose de situer le propos dans les conversations globales relatives aussi bien aux implications éthiques de l’action humanitaire (Mattei, 2014 ; Grünewald, 2007 ; Richey, 2018 ; Theodossopoulos, 2016) qu’aux relations entre acteurs humanitaires et populations affectées (De Torrenté, 2013 ; Rahmani, 2012).
La réflexion insiste sur les savoirs et les pratiques endogènes, par opposition aux savoirs et pratiques exogènes perçus comme faisant partie d’un autre système de valeurs (Hountondji, 2019, p. 15). Évoquer les savoirs et pratiques endogènes, c’est faire référence aux connaissances intrinsèques d’un peuple, liées à son histoire, à sa culture et à son environnement (Tourneux, 2019 ; Kane et al., 2025 ; Akaffou, 2023). Toutefois, ces savoirs et pratiques ne sont pas immuables. Elles ont une histoire et peuvent faire l’objet de débats, de tensions et de négociations. Appliqués au terrain de l’humanitaire, les savoirs endogènes renvoient aux connaissances, compétences et méthodes d’assistance développées localement par une communauté, profondément ancrée dans son contexte culturel, social et environnemental.
Deux principales lectures polarisent le débat sur l’humanitaire en Afrique. La première, plutôt optimiste, l’appréhende comme une dynamique favorable à l’amélioration des conditions et du milieu de vie des individus (Manga Kalniga & Ambe, 2021 ; Obah et al., 2021). La seconde perspective pose un regard critique sur le caractère très nordique ou unilatéral de l’action humanitaire (Pérouse de Montclos, 2009 ; Olivier de Sardan, 2011 ; Micheletti et al., 2010). Ses tenants constatent que les interventions humanitaires en Afrique, notamment, sont pensées et implémentées à partir des Nords. Elles tendent ainsi à reproduire la colonisation sous une forme plus ou moins douce, empêchant les destinataires africains de « sortir de la grande nuit » (Murithi, 2009 ; Atlani-Duault & Dozon, 2011 ; Matasci & Desgrandchamps, 2020 ; Lynch, 2022).
La question à laquelle je tenterai de répondre s’énonce comme suit : quels changements induisent la mobilisation des savoirs et pratiques endogènes d’assistance humanitaire au sein de l’ONG Aldepa à l’Extrême-Nord du Cameroun ? L’hypothèse consiste à dire qu’une telle mobilisation introduit un changement (progressif) de paradigme en rompant avec la logique universaliste de l’action humanitaire. L’endogénéisation de l’aide au sein de cette structure se déploie à travers une ingénierie faite de savoirs, de discours et de pratiques dans lesquels les bénéficiaires se reconnaissent. Ces savoirs endogènes rencontrent les savoirs exogènes, produisant une action humanitaire locale hybride.
Les analyses effectuées dans ce travail s’adossent sur la théorie de l’économie morale de l’humanitarisme. Nourrie par les réflexions de Fassin (2009 ; 2012) et enrichie par les travaux Trémon (2024), cette théorie postule que les actions humanitaires sont structurées par des valeurs, des émotions et des jugements moraux, en interaction avec des logiques politiques, économiques et sociales. Elle interroge la manière dont les choix d’aide, la distribution des ressources et la définition des bénéficiaires sont guidés à la fois par des impératifs techniques ou économiques et des conceptions du bien, du juste et du devoir moral. L’étude se focalise précisément sur les ressorts de cette économie morale à l’Extrême-Nord du Cameroun et sur la manière dont y participent les humanitaires locaux[9].
Deux moments forment l’ossature de cette réflexion. Le premier situe l’avènement de l’action humanitaire à l’Extrême-Nord en évoquant les conditions historiques qui l’ont rendue possible (I). Le second moment s’intéresse à l’appropriation locale de la pratique humanitaire moderne avec un accent sur l’ONG Aldepa (II).

 

De l’aide sociale à l’action humanitaire

Dans cette partie, quatre points rendent compte des ressorts de l’endogénéisation de l’action humanitaire et du changement de paradigme qu’elle induit. Il s’agit du contexte d’émergence des associations et des ONG (1), de la survenue de l’insurrection Boko Haram (2), du basculement des ONG locales dans le champ humanitaire (3) et des significations qui fondent le désir d’assister (4).

Des ONG locales, filles de la démocratisation

L’analyse des conditions d’émergence des ONG au Cameroun, notamment dans la région de l’Extrême-Nord, révèle une dynamique issue de la convergence de trois facteurs : i) la crise économique de la fin des années 80 et le retrait de l’État ; ii) la démocratisation des années 90 et l’introduction d’une recomposition de la trame institutionnelle des relations entre l’État et les organisations de la société civile ; iii) l’éveil de la société civile manifesté par une prolifération des ONG et des associations engagées dans le secteur du développement.
En effet, la multiplication des ONG à l’Extrême-Nord du Cameroun coïncide avec le moment de l’éveil et du renforcement de la société civile dans un contexte d’accroissement de la pauvreté et des inégalités (Abega, 1999). Certains l’associent encore à une période marquée par le désengagement de l’État (Mercoiret, 1990). Elle remonte aux années 1980-1990, période caractérisée par une crise des États africains, souvent en parallèle avec la mise en œuvre de politiques néolibérales (Eboko, 2015). Inades-Formation[10] est la première ONG à avoir initié des interventions dans cette région en 1973. À cette période, le mouvement associatif ne disposait d’aucune reconnaissance légale ou formelle au Cameroun. Seules existent quelques mobilisations de femmes via les groupements et associations non formels (Ndengue, 2016).
À l’aube des années 90, le Cameroun, à la faveur du processus de démocratisation, aménage un cadre institutionnel régissant les relations entre l’État et la société civile. Ainsi, avec l’adoption de la loi n° 90/53 du 19 décembre 1990 portant sur la liberté d’association, le mouvement associatif connaît une inflation sans précédent aux niveaux local et national. À cette époque, les ONG locales n’existaient pas encore ; seules étaient présentes les associations à caractère religieux, et celles actives dans le domaine du développement. À cette même période, la loi n° 90/056 du 19 décembre 1990 relative à l’activité des partis politiques fut adoptée. Les associations apolitiques offrent alors des services aux populations vulnérables. Elles sont toutes à but non lucratif, et le demeurent, du reste, dans l’immense majorité des cas.
La récession économique, dans laquelle le pays se plonge à la fin des années 1980, a également été déterminante pour au moins deux raisons. En premier lieu, elle incite de nombreux acteurs locaux (les associations notamment) à se pencher sur les questions de développement. En second lieu, elle conduit à un changement significatif dans l’octroi des aides de toute nature aux pays africains à travers l’introduction officielle des conditionnalités politique et démocratique (Robinson, 1995 ; Gibson et al., 2015). L’aide internationale à destination des pays du Sud devient ainsi conditionnée par l’arrimage à certains principes établis par les pays du Nord.
En décembre 1999, la loi n° 99/014 du 24 décembre 1999 régissant les organisations non gouvernementales entre en vigueur. Elle donne la possibilité aux associations ayant fonctionné pendant au moins trois ans, en règle avec la fiscalité, disposant des rapports d’activités, des rapports financiers certifiés, d’évoluer en ONG. Comme l’indique la responsable d’Aldepa : « À cette période, seules les agences internationales mènent des actions avec une approche humanitaire assumée à l’Extrême-Nord du Cameroun. Ces actions sont davantage orientées vers les opérations d’urgence (inondations, sécheresse, épidémies, etc.) » (Entretien du 28 août 2024 à Maroua).
Les quelques ONG locales existantes (Aldepa notamment) interviennent principalement dans le sens de l’aide sociale destinée aux populations défavorisées et aux catégories vulnérables. Comme le note un responsable d’Aldepa :
Les questions de violences basées sur le genre (VBG)[11], la protection des enfants, la lutte contre les mariages précoces, la lutte contre la faim, la santé, l’alimentation et bien d’autres font l’objet d’une attention singulière à cette période. (Entretien du 4 septembre 2024 à Maroua).
Cette aide sociale est déjà investie des valeurs d’entraide, de charité, de partage et de bienfaisance puisqu’il s’agit à ce moment de venir en aide aux personnes dans le besoin. L’avènement de Boko Haram va constituer un moment déterminant.

La « crise Boko Haram » et le basculement officiel dans le terrain humanitaire

L’effervescence de l’action humanitaire dans plusieurs localités à l’Extrême-Nord du Cameroun s’enracine dans « la crise Boko Haram ». Depuis la fin de l’année 2013, cette région est la cible d’agressions de bandes armées se revendiquant de la mouvance djihadiste. Les attaques récurrentes ont fait de nombreux morts et des blessés graves. Elles ont également occasionné d’importantes mobilités à l’échelle locale et internationale, débouchant sur une crise humanitaire complexe.
En outre, les vulnérabilités engendrées par la violence des affrontements entre les forces de sécurité et les miliciens de Boko Haram ont entraîné une massification des ONG étrangères vers la région. Elles ont également fait naître diverses associations et ONG locales engagées dans l’assistance des victimes (Wade, 2023, p. 85). On dénombre à ce jour peu d’ONG humanitaires locales à l’Extrême-Nord : les associations établies par des groupes socioprofessionnels (étudiants, universitaires, travailleurs divers) y sont majoritaires.
Au départ, les ONG locales intervenaient pour l’essentiel dans le champ du développement (Zelao, 2023, p. 98). Elles ne sont donc pas nées en tant qu’ONG humanitaires, du moins pour la plupart. À l’Extrême-Nord, le phénomène Boko Haram a été à l’origine de l’entrée officielle des ONG locales dans le secteur humanitaire. L’exemple d’Aldepa[12] en est révélateur.

Le basculement des ONG locales dans le champ humanitaire : un accent sur Aldepa

Créée en 1998 et légalisée en 2002 à Maroua (chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord) sous le statut d’association, Aldepa n’avait à ce moment « rien à voir avec les situations de crise ou de conflit » (entretien du 28 août 2024 avec la responsable de l’ONG Aldepa à Maroua). Ses actions étaient principalement orientées vers le soutien aux populations défavorisées et aux catégories vulnérables. L’association menait également des activités de participation au développement de la localité, selon des orientations spécifiques (lutte contre la pauvreté, prise en compte du genre, etc.). Par la suite, Aldepa a sollicité le statut d’ONG à la faveur de la loi n° 99/014 du 24 décembre 1999 régissant les organisations non gouvernementales. Elle est ainsi devenue en 2017 (année de l’obtention de l’agrément) l’une des premières ONG locales dans l’Extrême-Nord du Cameroun.
À partir de 2013, l’Extrême-Nord du Cameroun a sombré dans un climat d’insécurité en raison des enlèvements d’étrangers et des attaques causant la mort de centaines de personnes (Crisis Group, 2016). Face à l’accroissement des besoins humanitaires dans les localités en crise (Kolofata, Mora, Dabanga, Amchidé, Kerawa, Limani, etc.), les ONG locales, autrefois cantonnées à leurs objectifs de développement, vont adapter, voire réorienter leurs actions comme l’indique la responsable d’Aldepa :
En 2013 les réfugiés arrivent, en 2014, les attaques sont enregistrées au Cameroun. Cette situation a fait que les ONG et les associations déjà opérationnelles dans le champ du développement ne pouvaient pas rester les bras croisés. Elles ont commencé à apporter de l’aide aux personnes affectées, soit les femmes et les filles victimes de VBG, soit les enfants dont les parents ont été tués, ou disparu, les enfants qui sont blessés, ceux qui sont interpellés dans le cadre du terrorisme. Donc c’est ça qui a engendré une mutation qui fait qu’aujourd’hui, ces ONG ou associations sont restées avec leurs volets d’activités, c’est-à-dire continuent leurs activités de développement, mais ont intensifié leurs services dans le domaine de l’humanitaire. (Entretien du 28 août 2024 avec la responsable d’Aldepa à Maroua).
Le choix desdites cibles était influencé par l’orientation de l’organisation dont l’objectif initial est, comme le mentionne la responsable d’Aldepa, de « venir en aide aux catégories vulnérables » (Entretien du 28 août 2024 à Maroua). Toutefois, cette métamorphose de l’aide sociale en action humanitaire (Collovald, 2001) ne s’est pas opérée de manière radicale. Aldepa, comme d’autres organisations (ALVF[13], ACEEN[14], etc.), a maintenu ses volets d’activité initiaux. Elle n’a fait qu’intensifier les interventions dans le secteur humanitaire en fournissant divers services aux personnes dont la vulnérabilité a été aggravée par la crise.
Par ailleurs, pour mieux répondre aux besoins humanitaires, mais surtout afin de s’arrimer aux exigences des partenaires internationaux, Aldepa s’est progressivement dotée d’une expertise en recrutant des professionnels aux profils diversifiés, comme le souligne la responsable : « Les ressources humaines constituent le bras fort de l’organisation. Nous recrutons des professionnels de différents profils : des sociologues, des juristes, des travailleurs sociaux, des psychologues, des économistes, on recrute aussi des spécialistes des questions de développement en sciences sociales pour le développement » (entretien du 28 août 2024 à Maroua). Or, lors de sa création, la qualification des profils ne constituait pas un critère majeur dans le recrutement, comme l’indique la responsable d’Aldepa :
Le minimum, lorsque nous faisons le recrutement aujourd’hui, est à partir de la licence. Ce recrutement est compétitif et se fait sur appel à candidatures. Nous recherchons les meilleurs profils. À la base, quand nous avons créé la structure, ce n’était pas le cas parce qu’il y a des gens qui sont ici à Aldepa, ils avaient soit un BEPC[15], soit formés à l’ENIEG[16], à l’école vétérinaire ou à l’école d’agriculture, mais ils avaient une formation et, au départ, nous n’avions pas assez de ressources et nous n’étions pas tellement exigeants sur les profils. Nous n’avions pas encore des partenaires internationaux (ONG occidentales et agences du système des Nations unies) qui nous imposaient des profils et un modèle d’organisation précis. Ces personnes-là ont aussi évolué à l’intérieur et avec le temps sont devenues des professionnels. (Entretien du 28 août 2024 à Maroua)
Ces propos donnent à voir qu’Aldepa a suivi un processus structurel d’ONG-isation en partie marqué par une quête de professionnalisation. Les traits caractéristiques de ce processus sont, entre autres : une individualisation accrue du pouvoir et de l’autorité, une instrumentalisation croissante des relations, l’adoption d’une approche plus compétitive en matière de recrutement et la mise en place d’une hiérarchie et d’une division du travail (Lang, 2012, p. 67). Ainsi, une part importante du développement d’Aldepa en tant qu’ONG, résulte des influences extérieures. L’un des paradoxes de la décolonisation réside à ce niveau. Malgré des intentions souvent louables, les ONG des Suds « souvent inspirés des modèles créés par l’Occident, centrés sur les bailleurs de fonds externes et faisant recours à un discours misérabiliste », reproduisent parfois des dynamiques coloniales, créant une dépendance et une « mise en scène » de l’aide (Gwana Passa, 2024).

Le fondement de l’action humanitaire à l’Extrême-Nord du Cameroun

Dans la région de l’Extrême-Nord, de nombreuses ONG humanitaires étrangères partagent la croyance selon laquelle l’humanitaire repose sur les principes d’humanité, d’impartialité, de neutralité et d’indépendance, comme l’indiquent deux responsables de l’ONG Public Concern en ces termes : « Le travail humanitaire exige un amour pour l’humain, l’égalité et l’équité dans le choix des personnes assistées et la liberté d’exercer sans contrainte. Ces exigences constituent l’essence même de l’humanitaire ». (Entretiens du 10 septembre 2024 à Minawao). Ces principes, consacrés par Henri Dunant en 1859, sont aujourd’hui universalisés dans le secteur humanitaire. Toutefois, la variété des niveaux d’appréhension qui en résulte est en partie liée à la place accordée aux bénéficiaires dans la pensée et l’implémentation de l’aide (Mattei, 2014).
Historiquement, les bénéficiaires étaient souvent perçus comme des victimes passives, recevant une aide décidée et organisée par des acteurs extérieurs (Kovács et al., 2010). L’émergence du paradigme de résilience, qui érige les populations et les structures locales comme premières intervenantes en cas de crise, a introduit des changements en termes de prise en compte de la capacité d’agir (agency) des bénéficiaires (Malkin, 2015). Seulement, ces changements sont demeurés minimes, avec des effets négligeables dans la structuration des interventions d’aide internationale (Hilhorst, 2018).
À une échelle plus locale, en revanche, l’action humanitaire des ONG locales s’ancre dans des mobilisations fondées sur les valeurs, les normes et les obligations socioculturelles des communautés, structurées autour de la compassion, la solidarité et la relation humaine. La dimension morale y occupe une place centrale. À l’Extrême-Nord du Cameroun, le geste d’humanité conserve un rôle de premier plan, se reflétant à travers des petites choses offertes par les communautés locales, aussi bien au frère/à la sœur en détresse d’ici et d’ailleurs : un verre de thé ou de boisson locale (chai ou arki), un objet artisanal, un mets traditionnel, des contes (taalol[17]), des moments partagés et de reconnaissance mutuelle. Cette éthique de la compassion participe de la reconnaissance de la détresse d’autrui et du désir de la soulager (Martinez, 1998). Elle s’enracine dans des mœurs et des valeurs anthropologiques anciennes. Exprimées localement dans le dialecte peul (fulfulde), la charité (sadaka), l’entraide (walliteego), le partage (sennduguo), l’assistance (ballal), l’aide (walliinde), la bienfaisance (moyyere) et l’hospitalité[18] sont des principes ou valeurs que l’on peut trouver dans l’ADN relationnel des communautés à l’Extrême-Nord du Cameroun (Ali Emat, 2017 ; Avalaye, 2022 ; Avodo Avodo, 2024).
Les manières de faire œuvre d’humanité au sein d’Aldepa sont ancrées dans le Pulaaku (code d’honneur peul), où le partage et l’hospitalité occupent une place centrale, mais elles sont aussi liées aux échanges symboliques, à l’équilibre social et à l’esthétique, avec des aspects traditionnels et religieux influençant les pratiques (Dupire, 1970, p. 189 ; Seignobos, 2011, p. 15). Comme l’a montré Fassin (2012), ces registres moraux déterminent les qualités et les logiques qui orientent les jugements des individus, leur évaluation de ce qui est bon et de ce qui est juste et sur les lesquels ils s’appuient pour agir. Comme l’explique une membre d’Aldepa :
Je prends le cas de l’appui économique, dans certaines communautés, on ne peut pas, par exemple, donner l’appui économique pour l’élevage de porc parce que ces gens peut-être ne mangent pas le porc. C’est pareil pour l’appui vestimentaire, on ne peut pas dire qu’on habille les filles en pantalon, ça ne passera pas. Donc, même dans nos appuis, nous nous mettons à la place de ces communautés-là, et nous leur donnons ce qu’ils ont l’habitude d’avoir. (Entretien du 4 septembre 2024 avec une agente de l’ONG Aldepa à Maroua)
Ces propos mettent en lumière deux réalités. D’une part, ils témoignent de la prise en compte, par Aldepa, des savoirs, des savoir-faire, des pratiques endogènes et des us et coutumes des populations dites bénéficiaires. Une telle posture permet d’éviter que l’assistance proposée par les humanitaires locaux ne soit rejetée par les populations concernées. D’autre part, et de manière beaucoup plus saisissante, la prise en compte de ces savoirs et pratiques participe à créer un environnement plus ou moins familier pour/avec les bénéficiaires. En outre, ces savoirs et pratiques s’inscrivent dans des logiques de partage et reconnaissance mutuelle. On perçoit ici une dimension essentielle de l’économie morale, où le système de valeurs et de principes structuré autour du respect des catégories de pensée des autres (Trémon, 2024) oriente les jugements et les actes des agents d’Aldepa.
Toutefois, cette considération est subordonnée à certaines conditions pouvant constituer des contraintes opérationnelles, budgétaires et institutionnelles :
Nous intervenons en fonction des moyens disponibles : l’assistance nécessite toujours des moyens financiers, qui peuvent être limités si le nombre de personnes à assister est trop élevé ; du climat sécuritaire dans les zones d’intervention : nos interventions ciblent davantage les zones déjà épargnées des affrontements armés ; et de l’aval du ministère de tutelle. (Entretien du 4 septembre 2024 avec une agente de l’ONG Aldepa à Maroua)
Cette section a permis de montrer comment la genèse et les évolutions de l’action humanitaire à l’Extrême-Nord du Cameroun informent les logiques qui gouvernent les pratiques, les discours et les représentations du désir d’assister des acteurs locaux. La souffrance vécue par les victimes des attaques et des affrontements armés a engendré une recomposition des initiatives associatives locales, nourrie par un devoir moral et social de solidarité. Ces catégories tant émotives que politiques sont moulées aux cosmologies, aux langues et aux pratiques ancrées dans le quotidien des communautés.

 

Des pratiques et des discours enchâssés dans les réalités endogènes

L’endogénéisation de l’aide humanitaire à l’Extrême-Nord du Cameroun est perceptible à travers le recours des ONG locales aux pratiques linguistiques et culturelles 1), la mobilisation des pratiques endogènes de guérison 2), l’usage des techniques endogènes dans le divertissement des jeunes dits bénéficiaires 3), la flexibilité dans les procédures et dans le rapport aux terrains d’intervention 4). Toutefois, l’endogénéisation de l’aide n’introduit pas une rupture radicale avec les manières de faire des ONG internationales, étant donné la nature des rapports que ces dernières entretiennent avec les ONG locales 5).

Des pratiques linguistiques et culturelles incorporées dans les approches d’assistance et de justice réparatrice

Les interventions humanitaires des ONG locales dans l’Extrême-Nord du Cameroun portent l’empreinte des zones dans lesquelles elles se déploient. Le recours aux langues vernaculaires et le respect des coutumes locales occupent une place capitale. La mobilisation systématique de répertoires linguistiques distincts cadre avec la diversité des groupes sociologiques présents dans la région, tels que les Peuls, les Mafa, les Toupouri et les Mousgoum. Ces « technologies endogènes »[19] (Hountondji, 2019 ; Aguessy, 1989) permettent d’ancrer l’assistance dans les réalités des terrains d’intervention, de l’inscrire dans le quotidien des bénéficiaires. Elles s’inscrivent également — de manière consciente ou non — dans une dynamique de décolonisation de la pensée ou de l’esprit (Ngũgĩ Wa Thiong’o, 2011) en (re)connectant les bénéficiaires aux significations endogènes de l’humanitarisme. À l’observation, cette démarche induit une transformation progressive des représentations que les bénéficiaires se font d’eux-mêmes, de la condition dans laquelle ils se trouvent et de ceux qui leur viennent en aide. Des témoignages recueillis dans le cadre d’entretiens collectifs avec des PDI dans la localité de Zamay en attestent :
On est arrivé ici à Zamay, c’était dur parce qu’on ne connaissait personne. Les ONG locales nous ont beaucoup aidés. Ils nous ont aidés avec les AGR, la nourriture, même la santé. Quand ils arrivent, ils nous parlent en langues. Ils te parlent le kapsiki ou le moundang ou même kanuri. Ils te disent que tu vas t’en sortir, que c’est aussi chez toi ici. Cela nous aide, même si c’est dur. Nous, on voit que ce sont nos frères qui nous parlent, on se sent un peu comme chez nous quand ils viennent nous voir. […] Parfois ils nous donnent des livrets, qui sont traduits en fulfulde ou en arabe, ils nous rappellent les principes partagés dans nos communautés, comme le respect, la dignité, l’amour et le partage. Cela nous aide à mieux comprendre leurs messages et revoir certaines pratiques négatives. Avec les livrets, les messages passent mieux. (Entretien du 2 septembre 2024 avec un groupe de PDI dans le site de PDI de Zamay).
Ce témoignage confirme l’influence du recours aux langues locales dans la perception que les bénéficiaires ont des ONG locales. À la différence de certaines ONG internationales qui recrutent un personnel local parfois cantonné au statut de traducteur lors des descentes sur le terrain, les agents d’Aldepa tiennent le lead en présence des bénéficiaires et s’expriment systématiquement dans les langues locales, chacun ayant une parfaite maitrise du dialecte propre à sa zone d’intervention :
Il y’a une grande différence entre quelqu’un qui va sur le terrain avec sa hiérarchie qui lui demande de traduire pour lui ce qu’il adresse comme message aux bénéficiaires et un agent d’Aldepa qui tient le lead durant les descentes sans avoir à m’expliquer quoi que ce soit parce que je ne comprends pas la langue locale. (Entretien du 28 août 2024 avec la responsable d’Aldepa à Maroua).
Le recours à ces pratiques (traduction écrite des messages, récits contextualisés et rappel des principes liés à chaque communauté) engendre des formes d’attachements (Paugam, 2023) entre les bénéficiaires et les humanitaires locaux.
La mobilisation des pratiques culturelles locales par Aldepa est également visible dans la gestion des litiges relatifs aux mariages précoces ou encore dans les stratégies de réintégration des ex-combattants/ex-associés de Boko Haram au sein des communautés. Dans le premier cas, la méconnaissance des textes juridiques par les personnes assistées[20] pousse les ONG locales à avoir recours aux modalités endogènes de règlement des litiges. L’implication des autorités traditionnelles et religieuses y est déterminante :
Du point de vue juridique, le mariage précoce est une infraction qui peut engager non seulement l’auteur, mais aussi les parents de la fille ou du garçon victime. Au lieu d’exposer tous les parents qui sont souvent ignorants de ce que dit la loi, nous privilégions une démarche plus amiable en fédérant toutes ces parties-là autour des autorités traditionnelles. Si au départ le mariage avait été célébré devant l’autorité traditionnelle, c’est à elle de le défaire. (Entretien du 3 septembre 2024 avec un agent de l’ONG Aldepa à Maroua)
Bien que le mariage précoce soit une pratique proscrite par les ONG, les organisations internationales et l’État du Cameroun, des résistances demeurent à l’échelle des communautés à l’Extrême-Nord. L’attachement aux normes socioculturelles conduit certaines familles à résister aux discours sur l’interdiction du mariage précoce (Ngatansou Doumara & Bille, 2008). Ces résistances se manifestent par des réticences de certaines familles à assister aux ateliers de formations et aux campagnes de sensibilisation, comme nous avons pu l’observer lors des descentes de terrain avec l’ONG Aldepa.
S’agissant des stratégies de réintégration des ex-combattants ou ex-associés de Boko Haram, les humanitaires locaux privilégient les mécanismes endogènes. Ce sont des rites sous forme de « gimol rituel[21] » (Mohamadou, 1963) effectué par des anciens ainsi que des cérémonies auxquelles les ex-combattants ou ex-associés de Boko Haram souscrivent. Des pratiques similaires ont existé dans le nord du Cameroun dans le cadre de la réintégration des personnes impliquées dans le phénomène des coupeurs de route (Seignobos, 2011) ou encore au Rwanda avec les tribunaux Gacaca équivalent des bureaux communautaires de justice et réparation après le génocide de 1994 (Allinne, 2022). Ces formes d’engagement facilitent la réinsertion des ex-combattants/ex associés et sacralisent le pardon accordé par les communautés, comme l’explique une agente d’Aldepa :
[…] On a également des initiatives de réconciliation, parce que lorsque ces personnes [les ex-combattants et ex-associés de Boko Haram] sont arrivées, elles devaient normalement passer par un centre de DDR[22], ce qui n’a pas été le cas. On a identifié toutes les pratiques culturelles existantes dans les communautés pour aider ces personnes à renouer le contact avec les membres de leurs familles. Parfois ton voisin t’a vu égorger son parent, mais comment faire pour que vous puissiez vivre dans la même communauté ? Il faut qu’il y ait des rites pour pouvoir faire en sorte que vous puissiez vivre ensemble. […] Des rites ont été faits, par exemple, dans le Mayo Moskota et à Mora. On a regroupé les personnes ayant été associées à Boko Haram et celles qui sont restées dans la communauté. Il y a eu une célébration et on a préparé un mets traditionnel, les ex-Boko Haram ont mangé et également les gens de la communauté. Et lorsqu’on a fait le sacrifice de l’agneau, des personnes ont bu le sang en signe d’alliance pour ce qui s’était passé et après, les ex-Boko Haram devaient faire des travaux pour montrer qu’ils reconnaissent les torts commis (Entretien du 3 septembre 2024 avec une agente d’Aldepa, Maroua).
Ces propos soulignent la nécessité d’accorder une place aux approches endogènes dans les pratiques de justice réparatrice. L’enjeu est d’impliquer les communautés afin qu’elles soient actrices du processus de réconciliation. Bien qu’il nous ait été difficile de rencontrer des personnes ayant pris part à ces cérémonies (en raison du climat sécuritaire prévalant les zones où ces cérémonies sont réalisées), quelques tensions subsistent entre les ex-combattants et les communautés, comme l’indique un responsable des services de la sous-préfecture de Mora :
Ce n’est pas toujours l’harmonie entre les communautés et les ex-BH. Vous savez, quand quelqu’un qui a perdu sa famille ou un proche, ou qui a subi une violence quelconque, voit son bourreau, la première chose qui passe dans sa tête, c’est de régler les comptes, se venger. Et, c’est humain. Des tensions entre certains ex-BH reconvertis dans l’agriculture et certains agriculteurs nous sont parfois rapportées. Mais elles se limitent généralement aux simples discours et injures stigmatisant, sans aller au-delà, jusqu’ici en tout cas (Entretien du 22 août 2024, à Mora).
En dépit des quelques tensions mentionnées dans cet extrait, les rites de justice réparatrice semblent favoriser la réintégration des ex-combattants ou ex-associés en communauté. Le recours aux pratiques sacrificielles à des fins de réconciliation des communautés existe depuis longtemps. L’anthropologue René Girard (1982) a, par exemple, montré que dans les sociétés antiques, l’immolation d’un bouc émissaire (un animal ou un être humain) était un moyen pour ramener le calme dans des contextes marqués par d’intenses rivalités.

Mobilisation des entrepreneurs endogènes de la santé et gestion des femmes ex-otages de Boko Haram

Les entrepreneurs endogènes de la santé ou experts contextuels de la santé (Olivier de Sardan, 2022) développent des solutions innovantes et adaptées aux réalités locales. Dans la prise en charge des traumatismes subis par les victimes de la guerre, il arrive que les humanitaires locaux fassent appel à des guérisseurs ou tradipraticiens (mȃalam) pour administrer des rites thérapeutiques. La priorité accordée à ces guérisseurs, pasteurs et tradipraticiens se justifie par la volonté de mettre en avant les usages quotidiens des bénéficiaires. Lorsque ces pratiques culturelles ne sont pas mobilisées, le processus de guérison peut prendre du temps, comme l’indique un relai communautaire à Zamay :
On a certaines pratiques, on peut dire que, quand la personne délire, voilà à qui on peut la référer. Par exemple, chez un pasteur ou un tradipraticien. Et cela enclenche le processus de guérison, cela facilite la guérison de la personne parce qu’elle sait que voilà les mécanismes locaux qui existent. Quand il y a une situation, on amène d’abord la personne chez un pasteur ou chez le guérisseur traditionnel qui fait une incantation, on va peut-être dans une source d’eau pour dialoguer avec les ancêtres, etc. Et quand ces rites ne sont pas faits, alors la personne peut guérir, mais si, psychologiquement elle n’est pas passée par ces étapes, cela pose problème. (Entretien du 10 septembre 2024 avec un relais communautaire à Zamay)
Ces propos traduisent l’attachement des bénéficiaires aux pratiques médicales issues de leur contexte immédiat. Ils invitent, ce faisant, à questionner les liens entre la médecine dite « occidentale » et « traditionnelle » en contexte d’assistance humanitaire. Face aux normes et modèles internationaux de santé, les humanitaires locaux semblent résister (à demi-mot)[23], (re)négocier et adapter leurs pratiques de santé (Lefort-Rieu, et al., 2023). Ces résistances (re)négociations et adaptations ne sont pas radicales au sein d’Aldepa. La crainte de perdre la confiance des bailleurs de fonds explique cette attitude, comme l’affirme une agente d’Aldepa :
Bon nombre des projets sur lesquels nous travaillons sont financés par les bailleurs de fonds et nous sommes tenus de respecter certaines de leurs exigences au risque de se voir perdre des partenariats qui nous rapporte quand même financièrement et en termes d’expérience. (Entretien du 2 septembre 2024, à Maroua).
Cette crainte amoindrit les efforts consentis pour ramener à la surface les pratiques d’assistance et d’aide spécifiques aux régions septentrionales du Cameroun. Ce constat renseigne sur la complexité du projet de décolonisation de l’aide, précisément sur ses conditions de possibilité réelles au regard des relations asymétriques.
La gestion des femmes ex-otages de Boko Haram par les humanitaires locaux est tout aussi révélatrice de la place accordée aux pratiques endogènes dans les processus d’assistance. Certaines femmes, retenues captives par Boko Haram avec leurs maris, ont réussi à s’échapper de la forêt, laissant ces derniers derrière elles. Plusieurs années plus tard, celles-ci ne parviennent pas à refaire leur vie, en raison de l’incertitude autour de la situation de leurs maris dont elles ne savent s’ils sont morts ou s’ils sont encore en captivité. Pour pallier à cette situation, les ONG locales sollicitent l’intervention des leaders traditionnels afin d’examiner les possibilités permettant à ces femmes de reprendre leur vie et se remarier. Les propos d’une agente d’Aldepa l’attestent :
Nous avons aussi le cas des femmes ex-otages de Boko Haram, qui ont été enlevées avec leurs maris dans les champs, par exemple. Lorsqu’elles reviennent en communauté sans leurs maris, elles n’arrivent pas à faire le deuil parce qu’elles ne connaissent pas la situation de leurs maris, restés dans la forêt en captivité. Pour régler cette situation, on se rapproche des leaders traditionnels. Les femmes concernées sont appelées à faire des rites, comme marcher pieds nus, se laver dans un cours d’eau ou distribuer des noix de cola au marché. L’objectif de ces rites est de les purifier et leur permettre de se remarier pour celles qui le désirent. (Entretien du 2 septembre 2024, à Maroua)
Images 1 et 2 : Rencontre des agent(e)s d’Aldepa à Mora et Koza, pour le recensement des femmes ex-otages de Boko Haram sans nouvelles de leurs maris
Source : Enquête de terrain, 2024.
Cette réalité met en lumière le rôle central que jouent les structures endogènes dans la réparation des injustices créées par la guerre. Le recours à des rites spécifiques (marcher pieds nus, utiliser des objets sales, se baigner dans un cours d’eau [marigot] pour se purifier des esprits du défunt, partager la noix de cola au marché pour signaler son nouveau statut) donne la possibilité aux femmes sans nouvelles de leurs maris de refaire leur vie si elles le souhaitent. Toutefois, une agente d’Aldepa souligne que : « […] même si, parfois, certaines femmes trouvent ces pratiques pénibles et parfois humiliantes, beaucoup y adhèrent pour avoir la possibilité de se remarier ». (Entretien du 2 septembre 2024, à Maroua). Ces pratiques font partie de l’héritage culturel des communautés de la région de l’Extrême-Nord, comme le montre une étude réalisée par le Centre international pour la promotion de la création (CIPCRE, 2006).

Usage de la matière locale pour fabriquer les objets nécessaires au divertissement des jeunes dits bénéficiaires

Dans le cadre de la prise en charge des jeunes bénéficiaires des projets d’assistance, les objets utilisés pour leurs loisirs au sein des « espaces amis des enfants » épousent la philosophie des réalités endogènes. Les pâtes à modeler, les poupées Barbie et les gadgets électroniques (tels que les voitures) sont souvent privilégiés par les agences du système des Nations unies (Unicef, Unesco, etc.) et par les ONG étrangères. Or, les enfants issus des localités en crise à l’Extrême-Nord peinent à s’en accommoder ou à s’en servir. Ils sont davantage familiers aux objets faits à base de matériaux locaux. Les ONG locales s’en servent donc pour les substituer aux objets fournis par les humanitaires étrangers, comme l’explique un agent d’Aldepa à Maroua :
Nous avons bénéficié des pâtes à modeler qui viennent de l’extérieur sous forme de chewing-gum avec lesquelles les enfants peuvent fabriquer les éléphants, les lions, etc. Mais c’était difficile ! Les enfants étaient habitués à utiliser la boue, nous-mêmes on avait joué avec la boue, c’est avec la boue qu’on fabriquait certains animaux, mais la pâte à modeler certains pensaient que c’était des chewing-gums, qu’il fallait avaler ou manger. Donc, les poupées qui venaient, on les remplaçait par les tiges de maïs pour les jeunes filles qui jouaient avec les tiges de maïs sous forme de poupées. Tout cela montre que les savoirs locaux essayent de pousser les bénéficiaires à se sentir à l’aise comme dans leur milieu. (Entretien du 2 septembre 2024 avec un agent d’Aldepa, Maroua)
Cette situation met en lumière un enjeu crucial de la réflexion, à savoir la tension entre standardisation globalisée des dispositifs humanitaires et adaptation aux pratiques locales. Si la conception des « espaces amis des enfants » obéit aux normes globales de protection (Unicef), leur fonctionnement réel dépend de nombreux facteurs (des matériaux disponibles, des compétences locales, des représentations culturelles du jeu, etc.). La conception globalisée de l’enfance véhiculée par certaines agences du système des Nations unies et par des ONG occidentales ne correspond pas aux modes locaux de socialisation.
Les ONG locales ne se contentent pas d’adapter, elles vernacularisent les dispositifs humanitaires importés en des pratiques localement intelligibles (Levitt & Merry, 2009 ; 2011). Ces pratiques participent d’une hybridation des normes globales (Comaroff & Comaroff, 2012), où l’endogénéisation apparaît comme une traduction culturelle. Le rapport des humanitaires locaux aux populations dites bénéficiaires et aux terrains d’intervention est tout aussi parlant.

Une approche plus flexible dans le rapport aux bénéficiaires et aux terrains d’intervention

À la différence des agences étrangères, les ONG locales font preuve d’une plus grande flexibilité procédurale. Pendant les activités, le renseignement des formulaires et des fiches administratives est souvent postérieur à l’assistance, en particulier lorsque l’urgence des situations l’impose.
Dans la même perspective, les humanitaires locaux se montrent plus proches des terrains d’intervention dont ils n’ont pas toujours la parfaite maîtrise logistique. L’usage des motos et des pirogues (pour traverser la Maga ou le Mayo) traduit la logique d’auto-sacrifice et de don de soi qui prévaut au sein des ONG locales. Une posture qui contraste avec l’attitude distante et parfois désinvolte des agences étrangères vis-à-vis des terrains d’intervention et même des bénéficiaires[24]. Un agent d’Aldepa souligne cet état de fait :
Je veux prendre un exemple, quand j’étais à Mokolo et que je partais travailler dans les zones comme Koza et autres, nous avions nos motos et c’était très pratique. Mais quand les ONG internationales vont sur le terrain, ils sont en voiture, et quand il arrive que la zone ne soit plus accessible, elles rentrent. Ils tournent là et ils peuvent croire qu’ils sont mieux que les autres parce que peut-être ils peuvent arriver dans les communautés, leur seul souci c’est de distribuer les choses, parce que nous, on a une approche qui vise à apprendre aux bénéficiaires à être indépendants demain. On a beau apporter les vivres, on a beau apporter l’argent, mais si on ne leur montre pas que leur localité est une ressource inestimable où ils peuvent cultiver en saison de pluie et en saison sèche, faire la culture maraîchère et que l’élevage peut aussi aboutir-là, cela veut dire qu’on n’a rien compris (Entretien du 6 septembre 2024 avec un agent d’Aldepa, Maroua).
Comme on peut le voir dans ce témoignage, la flexibilité des humanitaires locaux permet de fournir une assistance dans des zones jugées difficiles d’accès par les humanitaires étrangers. Cependant, loin de traduire une simple improvisation, cette flexibilité informe sur la capacité d’agir (agency) des ONG locales. Elle peut ainsi être analysée comme une modalité située de l’action humanitaire : i) elle permet aux ONG locales d’agir dans l’urgence, sans attendre la validation de protocoles lourds ; ii) elle constitue une réponse rationnelle à des environnements marqués par l’insécurité, l’inaccessibilité des routes et la volatilité des besoins ; iii) elle peut être perçue comme une forme de résilience organisationnelle (Hilhorst, 2018) acquise par l’expérience. Cette flexibilité est donc structurelle plutôt que contingente : elle se présente comme une compétence propre aux acteurs locaux.
Les rapports de pouvoir dans le champ humanitaire, qui ressortent de ces propos de cet agent d’Aldepa, sont tout aussi saisissants. Le contraste moto/voiture traduit des inégalités matérielles et symboliques : les voitures climatisées, souvent perçues comme des espaces de retrait ou de protection, deviennent des symboles de distance, voire de supériorité sociale ; les motos signalent, à l’inverse, l’inscription dans les réalités locales, l’endurance, la capacité à rejoindre réellement les populations bénéficiaires. Ces pratiques dessinent une hiérarchie interne au champ humanitaire, où les ONG internationales contrôlent les ressources, tandis que les ONG locales contrôlent l’accès et la connaissance du terrain.
Par ailleurs, l’auto-sacrifice mentionné par cet agent (« se mouiller », traverser le Mayo, emprunter des motos, etc.) n’est pas qu’un geste logistique : il produit du capital moral, nourrit la confiance des personnes dites bénéficiaires, constitue un marqueur identitaire du travail humanitaire local. Pour les acteurs locaux, être humanitaire impliquerait d’incarner des valeurs sociales localement reconnues (courage, proximité, présence) comme l’atteste cet extrait et les images qui l’accompagnent :
Les organisations internationales mettent en avant les appuis : on a donné ceci là-bas, etc. L’important n’est pas de distribuer des choses, faire des dons et partir, sans apprendre aux bénéficiaires comment être autonomes, sans même partager des moments avec eux. Ça donne l’impression de vouloir se débarrasser d’eux, comme si vous remplissiez une formalité. Il faut être proche des bénéficiaires, il faut être avec eux tout le temps. (Entretien du 6 septembre 2024 avec un agent d’Aldepa, Maroua)
Images 3 et 4 : visite des agents d’Aldepa dans les villages des localités de Koza et Mogodé dont l’accès (en saison pluvieuse) est conditionné par la traversée des cours d’eau
Source : Enquête de terrain, 2024.
Ces propos et ces images témoignent d’une certaine dimension morale du don de soi ou de l’auto-sacrifice qui prévaudrait dans les pratiques d’assistance humanitaire de l’ONG Aldepa. Ces « arts de faire » (Certeau, 1990) et de penser présentent un caractère performatif, dans la mesure où ils structurent la perception que les bénéficiaires ont des ONG locales, en comparaison avec les ONG étrangères, comme le confirment ces propos d’un animateur endogène[25], à la fois bénéficiaire, rencontré à Mora :  
On se comprend bien avec Aldepa, parce qu’ils sont toujours ici. Ce n’est pas la même chose avec les ONG étrangères qui n’arrivent que quelque deux fois comme ça par an, ils nous donnent les kits et ils rentrent. On attend encore longtemps avant de les revoir. Mais les Aldepa, les ALVF, il y a même aussi Cesoquar[26], ils sont avec nous tout le temps et on est beaucoup amis avec eux pour ça. (Entretien du 22 août 2024 avec un animateur endogène à Mora)
Le recours aux modalités endogènes d’aide s’inscrit dans une logique d’adaptation de la pratique humanitaire aux réalités des contextes d’intervention. On y perçoit une logique de déconnexion au sens d’Amin (1986), qui ne parle pas d’isolement, mais d’une soustraction à la logique dominante du système global, afin de construire des modèles qui prennent en compte les contextes locaux. D’ailleurs, les relations entre les ONG locales et les ONG internationales, structurées autour des formes spécifiques d’interdépendances (Zelao, 2023), convergent vers cette articulation, en dépit des logiques de pouvoir qui les sous-tendent.

 

Conclusion

L’endogénéisation de l’aide humanitaire se révèle dans des pratiques, des discours et des dispositifs concrets. Cette étude visait à répondre à la question de savoir quels changements induisent la mobilisation des savoirs et pratiques endogènes d’assistance humanitaire au sein l’ONG Aldepa à l’Extrême-Nord du Cameroun. L’argument central consistait à montrer que cette mobilisation introduit un changement (progressif) de paradigme en rompant avec la logique universaliste de l’action humanitaire. L’aide fournie par cette structure se déploie à travers une ingénieure faite de savoirs, de discours et de pratiques dans lesquels les bénéficiaires se reconnaissent. L’entrée par le concept d’endogénéisation nous a permis d’adresser nouvellement la problématique de l’articulation entre savoirs endogènes et dispositifs humanitaires globaux, et de mettre en évidence la manière dont les ONG locales négocient leur place dans un champ humanitaire asymétrique.
Il ressort de l’analyse que l’endogénéisation de l’assistance humanitaire à l’Extrême-Nord du Cameroun se traduit par des pratiques localisées de prise en charge psychosociale, de justice réparatrice, de levée du veuvage pour les femmes ayant échappé à Boko Haram en laissant leurs maris en captivité et de prise en charge des enfants dans le cadre des « espaces-amis ». Ces pratiques visent à adapter la réponse aux réalités des bénéficiaires. L’assistance fournie par Aldepa épouse ainsi les contours des valeurs (hospitalité, partage, humanité) propres aux communautés de cette région. Toutefois, l’étude révèle des tensions lourdes entre dynamiques globales et locales, en éclairant les relations de pouvoir Nord/Sud à l’œuvre dans le champ humanitaire. Entre ONG locales et ONG internationales, des écarts apparaissent dans la manière de penser et implémenter l’aide. La dépendance financière des ONG locales vis-à-vis des ONG internationales et des agences du système des Nations unies les contraint à invisibiliser certaines pratiques endogènes.
Ce constat amène à interroger le projet de décolonisation de l’aide tant évoqué dans les discours politiques, comme illustré par le Sommet humanitaire mondial de 2016 ayant consacré le Grand Bargain. Mais les transformations souhaitées au sortir de cet événement tardent à se concrétiser. Les défis restent nombreux. D’une part, une reconnaissance et une valorisation des savoirs et des capacités endogènes permettraient à terme d’améliorer la complémentarité entre ONG locales et ONG étrangères. D’autre part, l’accès aux financements et le renforcement des capacités des acteurs locaux s’avèrent capitaux pour arrimer véritablement la pratique humanitaire aux exigences de décolonisation de l’aide. Par ailleurs, autant le recours aux savoirs endogènes se pose comme alternative pour (re)penser l’assistance humanitaire, autant il faut éviter d’essentialiser ces savoirs. Ceci revient à ne pas les considérer comme un bloc monolithique, figé et « authentique », mais plutôt comme des connaissances dynamiques, historiques et en constante interaction avec d’autres savoirs. L’enjeu est donc de les situer dans une perspective d’écologie des savoirs, c’est-à-dire créer des passerelles entre savoirs locaux et globaux, pour une aide plus pertinente et respectueuse, par le dialogue et la co-construction.

Notes

[1] Boko Haram n’est pas le nom sous lequel les combattants de la secte islamiste se reconnaissent. Qualifiés au départ de « talibans du Nigéria », ils s’identifient davantage sous l’appellation Jama’atu Alhis Sunna Lidawati Wal Jihad (les compagnons du prophète pour la propagation de la tradition sunnite et la guerre sainte).

[2] Ces dynamiques s’expriment en termes d’action des communautés locales, du rôle de la culture comme support d’assistance, de dynamiques de solidarité et d’entraide au niveau des communautés, de mobilisation de ressources et de connaissances locales pour venir en aide aux victimes de la crise.

[3] Dans le régime juridique camerounais, une association est un cadre général régi par la loi n° 90/53 du 19 décembre 1990 portant sur la liberté d’association, tandis qu’une ONG (Organisation non gouvernementale) est une association spécifique, agréée par l’administration pour des missions d’intérêt général, bénéficiant d’un régime spécial (avantages fiscaux, douaniers, etc.) selon la loi n° 99/014 du 22 décembre 1999 régissant les Organisations non gouvernementales. La distinction entre une association et une ONG est donc juridique et administrative, l’ONG étant une sous-catégorie d’association agréée pour son impact et sa conformité aux missions d’intérêt général.

[4] Les processus humanitaires renvoient, ici, aux mécanismes structurés visant à sauver des vies, soulager la souffrance et protéger la dignité humaine lors de crises, en respectant les principes d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’indépendance.

[5] L’humanitaire dans le cadre de cette réflexion est comprise comme un ensemble d’actions visant à sauver des vies, soulager la souffrance et préserver la dignité, sous l’influence des principes comme l’humanité, l’impartialité, la neutralité et l’indépendance (Agisilaou & Boz, 2025). Le terme recouvre, cependant, une diversité d’interprétations selon les acteurs et les contextes (Lefort-Rieu, 2024b).

[6] Par décolonisation de l’aide, il faut entendre la remise en question et l’infléchissement des déséquilibres de pouvoir fortement enracinés dans les structures qui ont longtemps défini l’aide. Cela concerne aussi bien les politiques et les procédés d’intervention que les comportements des professionnels de l’aide (Gwana Passa, 2024).

[7] Parmi les plus récentes, nous pouvons mentionner l’école de jeunes chercheurs organisée par Global Africa/Ciha du 27 octobre au 2 novembre 2024 sur le thème : « Les relations humanitaires et la réinvention de l’avenir de l’Afrique : généalogies, pratiques actuelles et exigences décoloniales » ; le webinaire organisé le 14 juin 2024 par le Centre de recherche, de formation et de publications (CRTP), en collaboration avec le Mouvement pour le développement mené par la communauté (MCLD), intitulé : « Décolonisation de l’aide humanitaire en Afrique ».

[8] L’usage des guillemets exprime la prudence qu’exige l’emploi de ce terme, en raison du flou qui entoure à la fois les objectifs affectés au processus auquel il fait référence et de la nature des acteurs qui y sont associés. La « localisation » de l’aide présente moult ambiguïtés qui résident principalement dans le décalage entre les discours et les pratiques, la confusion de la définition des acteurs locaux (qui sont hétérogènes), les rapports de pouvoir persistants (ONG internationales dominant les acteurs locaux), les défis de financement (flux vers le Nord) et la difficulté de transformer le système vers plus d’autonomie locale (Magen-Fabregat et al., 2024 ; Audet, 2022).

[9] Le terme désigne, dans ce travail, l’ensemble constitué d’acteurs locaux, regroupés au sein d’organisations non gouvernementales (ONG) et engagés dans l’assistance aux victimes de crises diverses (sécuritaire, environnementale, etc.).

[10] Inades-Formation représente un réseau d’associations panafricain de droit ivoirien œuvrant pour le développement équitable et durable en Afrique.

[11] Il faut entendre par-là les violences domestiques et toute autre forme de violences exercées sur les femmes.

[12] Il est à noter qu’Aldepa est à la base, une ONG locale dont le siège est situé à Maroua (chef-lieu de la région de l’Extrême-Nord du Cameroun). Elle tend cependant à prendre une envergure nationale au regard de l’extension de ses activités dans les régions de l’Est, du Nord et de l’Adamaoua.

[13] Association de lutte contre les violences faites aux femmes.

[14] Alliance citoyenne à l’éducation pour le développement et l’environnement.

[15] Brevet d’étude du premier cycle.

[16] École normale des instituteurs de l’enseignement général.

[17] Le taalol est un conte de type classique repérable à travers toute l’Afrique. Chez les Foulbé, cependant, il est réservé uniquement aux enfants et n’existe à l’ordinaire que sous la forme orale. Rien de spécifique ne distingue les contes peuls de leurs homologues des autres ethnies.

[18] Dans le code d’honneur peul (pulaaku), l’hospitalité constitue l’une des vertus cardinales. À l’époque du Fombina (périphérie sud de l’ancien empire de Sokoto), les visiteurs ainsi que les hôtes de passage étaient bien accueillis par les communautés foulbés.

[19] Par ce concept, il faut entendre l’ensemble constitué de savoirs, outils et techniques produits localement, ancrés dans la culture et l’environnement d’une communauté.

[20] Il importe de relever, comme le fait remarquer un agent d’Aldepa, que : « malgré les ateliers organisés par les humanitaires pour améliorer la connaissance des textes juridiques par les communautés à l’Extrême-Nord du Cameroun, beaucoup peinent à comprendre les enjeux du respect de ces textes en raison de leur niveau d’éducation limité et de l’influence des normes socioculturelles » (Entretien du 3 septembre 2024 avec un agent de l’ONG Aldepa à Maroua).

[21] Le « gimol rituel » est une sorte de poésie peule dont les origines remontent aux périodes pré-islamiques. Il retrace les rituels païens tels qu’on les retrouve encore aujourd’hui chez les Mbororo non islamisés. Avec l’islamisation, ce rituel a été abandonné et a perdu sa signification religieuse pour prendre rang parmi les répertoires profanes.

[22] Désarmement, démobilisation et réintégration.

[23] La résistance est liée au strict respect des normes globales en matière d’assistance sanitaire. Elle se manifeste à travers un recours aux tradipraticiens et à la pharmacopée traditionnelle pour soulager les souffrances des victimes.

[24] Cette posture ne peut, toutefois, être considérée comme uniforme ou partagée par l’ensemble du personnel (expatrié et local) des ONGI et agences onusiennes. Le constat effectué émane des expériences diverses, mais partagées par les agents d’Aldepa, qui, insistent davantage sur l’attitude du personnel expatrié.

[25] Encore connus sous l’appellation « relais communautaire », ce sont des personnes sélectionnées par les ONG au sein des communautés pour jouer le rôle d’informateurs, de communicateurs et de médiateurs.

[26] Cercle des éducateurs solidaires des quartiers réunis.

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APA

Obah, Y. H. (2025). L’endogénéisation de l’aide humanitaire : savoirs, pratiques et mobilisation de la société civile en soutien aux victimes de Boko Haram à l’Extrême-nord du Cameroun. Global Africa, (12), pp. . https://doi.org/10.57832/43nz-b168 


MLA

Obah, Yvan Hyannick. "L’endogénéisation de l’aide humanitaire : savoirs, pratiques et mobilisation de la société civile en soutien aux victimes de Boko Haram à l’Extrême-nord du Cameroun". Global Africa, no. 12, 2025, pp. doi.org/10.57832/43nz-b168


DOI

https://doi.org/10.57832/43nz-b168


© 2025 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0

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