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ANALYSES CRITIQUES

« Devenir quelqu’un » : la représentation de l’Afrique du Sud comme destination par les migrants éthiopiens

Caterina Mazzilli

Chargée de recherche, Institut de développement d’Outre-mer, Royaume-Uni

c.mazzilli@odi.org.uk


Faisal Garba

Maître de conférences à l'université de Cape Town, 

Professeur associé à l'Institut africain de Sharjah

Rédacteur en chef adjoint, Global Africa

faisal.garbamuhammed@uct.ac.za


Jessica Hagen-Zanker

Chargée de recherche principale, Institut de développement d’Outre-mer, Royaume-Uni

j.hagen-zanker@odi.org.uk

numéro :

Théoriser le présent et le futur :
Afrique, production de savoirs et enjeux globaux

Theorizing for the Present and the Future: Africa, Knowledge Creation, and Global Challenges

Makisio ya Sasa na Siku zijazo:
Afrika, Uundaji wa Maarifa na Changamoto za Ulimwengu

التنظيّر للحاضر وللمستقبل: أفريّقيّا، إنتاج المعارف والقضايّا العالميّّة

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Publié le :

20-déc-23

ISSN : 

3020-0458

04.2023

Les Éthiopiens font partie des plus grands groupes de migrants vivant en Afrique du Sud. Leur voyage vers l'Afrique du Sud est long, périlleux et coûteux et, une fois arrivés à destination, ils sont marginalisés par les politiques nationales d'immigration en fonction de leur genre et de leur classe sociale. Pourtant, la migration éthiopienne vers l'Afrique du Sud se développe depuis plus de vingt ans. Cet article examine la manière dont les facteurs subjectifs interviennent lorsque les individus songent à partir (destinations imaginées), la manière dont leur vie pourrait changer (modes de vie imaginés), ainsi que les émotions et sentiments qui les animent. Les recherches antérieures ont montré que la « réputation » d'une destination joue un rôle essentiel dans la prise de décision, au même titre que les facteurs matériels et, dans une moindre mesure, les politiques migratoires. Nous nous appuyons sur ces données pour réfléchir à la manière dont les destinations sont perçues et choisies afin d’avoir une meilleure compréhension de la migration éthiopienne vers l'Afrique du Sud et, en définitive, la prise de décision relative à la migration en tant que processus.


Mots-clés

Prise de décision relative à la migration, imagination, émotions, sentiments, Éthiopie, Afrique du Sud

Plan de l'article

Introduction


Migration éthiopienne vers l’Afrique du Sud : passé et présent


L’imagination et les sentiments dans la décision de migrer

L’imagination

Destinations imaginées

Style de vie imaginé

Les émotions et les sentiments comme moteurs des décisions migratoires


Conclusion

Introduction

En 2020, 44 181 Éthiopiens vivaient régulièrement en Afrique du Sud, ce qui en faisait la dixième nationalité la plus représentée (Statista, 2023). Le chiffre réel est cependant beaucoup plus élevé, car la plupart des Éthiopiens en Afrique du Sud sont en situation irrégulière ou vivent avec un permis temporaire (Zewdu, 2018).
Pour atteindre leur destination, les personnes en situation irrégulière doivent traverser plusieurs frontières (Kenya, Tanzanie, Mozambique, Malawi ou Zimbabwe, ou d’autres pays en fonction de l’itinéraire), parfois à pied, faire appel à des intermédiaires en leur versant des commissions élevées, et entreprendre un voyage dangereux, allant de menaces physiques à la possibilité d’être emprisonnées ou renvoyées dans leur pays d’origine.
En Afrique du Sud, les migrants éthiopiens « occupent de plus en plus des espaces commerciaux informels dans les townships, les zones rurales et certains quartiers commerciaux essentiels du pays » (Netshikulwe et al., 2022). Au quotidien, ils sont d’une part « poussés vers la marge » par les politiques de l’État, qui les empêchent d’obtenir des documents de résidence réguliers, d’enregistrer leur entreprise et même d’envoyer leurs enfants dans des écoles publiques ; d’autre part, ils sont marginalisés en fonction de leur sexe et de leur classe au sein de leur propre communauté (Netshikulwe et al., 2022). Le produit de cette marginalisation est trop souvent l’inégalité et la vulnérabilité à la violence, tant personnelle qu’institutionnelle. Amare, un Éthiopien vivant dans le quartier East London, a déclaré : « Nous faisons ce travail parce que nous n’avons pas d’autre choix et parce qu’il n’y a pas d’endroit où aller ; le seul choix que nous avons, c’est de travailler ».
Par ailleurs, la vie des Éthiopiens en Afrique du Sud (comme celle des Africains d’autres pays subsahariens) est compliquée par la xénophobie quotidienne. Celle-ci et les attaques violentes perpétrées pour d’autres motifs sont courantes et n’ont pas diminué depuis la transition de l’apartheid vers la démocratie. Au contraire, au cours de la dernière décennie, plusieurs incidents graves ont visé les migrants et leurs entreprises, tels que des pillages et des meurtres (BBC, 2019 ; Haffajee, 2019). En 2022, les Nations unies ont averti que l’Afrique du Sud était au bord d’une « violence xénophobe explosive », tout en condamnant certains partis politiques, pour lesquels le racisme et la xénophobie sont devenus le seul fond de campagne (UN News, 2022).
Cette question transparaît très clairement dans les entretiens réalisés dans le cadre de ce travail, « les meurtres sont fréquents », déclare Abay. Cependant, les participants ont indiqué qu’ils ne partageaient généralement pas les récits de violence et de moments difficiles avec leur réseau en Éthiopie. Il est ainsi impossible d’évaluer si les futurs migrants sont conscients de ces risques. Pourtant, malgré ces obstacles considérables, la migration éthiopienne vers l’Afrique du Sud n’a pas montré de signes de ralentissement.
Cet article vise à élargir et à approfondir le corpus de connaissances sur la décision de migrer, en mettant l’accent sur le rôle des facteurs subjectifs et immatériels, mais aussi à présenter le cas spécifique de la migration des Éthiopiens du Sud vers l’Afrique du Sud. Plus particulièrement, nous voulons éclairer la façon dont ces facteurs entrent en jeu lorsque les individus envisagent de choisir une destination (destinations imaginées), comment leur vie pourrait changer (modes de vie imaginés), et quelles émotions et sentiments les accompagnent tout au long du processus. La littérature antérieure a montré que la « réputation » d’une destination joue un rôle essentiel dans la prise de décision, parallèlement à des facteurs concrets et, dans une moindre mesure, les politiques migratoires (Crawley & Hagen-Zanker, 2019). A partir de ces données, nous réfléchissons sur la manière dont les destinations sont perçues.
Sur la base d’une série d’entretiens avec des migrants du sud de l’Éthiopie, nous apportons de nouveaux éléments empiriques et une nouvelle analyse en répondant aux questions suivantes : 1) Pourquoi certaines destinations deviennent-elles populaires auprès d’un groupe spécifique de migrants (potentiels) ? ; 2) Quelles sont les raisons pour lesquelles les migrants choisissent ces destinations là, plutôt que d’autres tout aussi accessibles, voire plus accessibles ? ; 3) Comment les migrants imaginent-ils ces destinations et la vie future qu’ils y mèneront ? ; 4) Quels sont les émotions et les sentiments dominants liés à cette trajectoire ?
Au cours des deux dernières décennies, l’Afrique du Sud est devenue la destination la plus populaire, non seulement pour les Éthiopiens, mais aussi pour les citoyens d’autres pays africains comme le Kenya, la Tanzanie ou le Mozambique. Le Soudan, le Nigeria ou les pays du Golfe sont également prisés par les jeunes hommes éthiopiens[1]. Il y a évidemment des raisons objectives à cela : en 2022, l’Afrique du Sud était la troisième plus grande économie d’Afrique, après l’Égypte et le Nigeria, avec un PIB de 949,846 milliards de dollars (Fonds monétaire international, 2022). La monnaie locale (le rand) est relativement forte et le pays offre de nombreuses possibilités d’affaires et d’entrepreneuriat, tandis que les impôts sont moins nombreux et moins élevés qu’en Éthiopie. Ceci met en évidence les inégalités importantes entre les deux pays, facteur essentiel dans la décision de migrer, comme l’ont établi les recherches depuis longtemps (Mazzilli et al., sous presse).
Pourtant, les considérations sur les avantages économiques et les opportunités d’investissement sont complétées par celles tout aussi pertinentes sur l’image du pays de destination et la vie imaginée dans ce pays, le statut personnel, les privations relatives et les sentiments de jalousie émulative à l’égard des pairs. Dans le contexte de la migration des Éthiopiens du Sud vers l’Afrique du Sud, les photos et les vidéos de moments spéciaux (en particulier les mariages) envoyées par ceux qui ont déjà émigré ont joué un rôle clé dans la formation de l’imaginaire du pays comme un endroit où il est possible de faire des affaires rentables, de vivre plus confortablement et, en fin de compte, de « devenir quelqu’un ».
L’article commence par un rappel de l’histoire de la migration éthiopienne vers l’Afrique du Sud. Il passe ensuite en revue la littérature sur les destinations imaginées, les identités imaginées, les émotions et les sentiments dans la décision de migrer, et donne un aperçu des expériences des migrants du sud de l’Éthiopie recueillies au cours de notre étude. Au total, 63 entretiens ont été menés dans les villes de Cape Town, East London, Hermanus, George, Johannesburg et Port Elizabeth entre 2021 et 2022[2]. Lorsqu’elles sont citées dans le texte, les personnes interrogées sont désignées par des pseudonymes afin de préserver leur anonymat.
 

Migration éthiopienne vers l’Afrique du Sud : passé et présent

Au début des années 1990, une série d’événements politiques, tant en Éthiopie qu’en Afrique du Sud, ont créé une conjoncture favorable aux migrations. La fin de l’apartheid en 1994 a entraîné l’ouverture des frontières sud-africaines et la mise en place de politiques d’immigration plus libérales, restées en vigueur jusqu’en 2011. Aujourd’hui encore, le pays en conserve quelques traces, puisque c’est seulement en Afrique du Sud que les réfugiés et les demandeurs d’asile bénéficient de la liberté de circulation et du droit de travailler (Moyo, 2021). Dans la même période, l’Éthiopie traversait une période de troubles politiques majeurs. Les dernières années du régime militaire du Derg[3] (au pouvoir entre 1974 et 1991) avaient été marquées par des sécheresses et des famines, mais aussi par des insurrections, en particulier dans le Nord. En 1994, l’Éthiopie a approuvé une nouvelle constitution qui est entrée en vigueur en 1995. Son article 32 établit le droit des personnes à se déplacer, ce qui a énormément facilité les départs du pays. Cela contrastait fortement avec le régime du Derg, où les migrations étaient réglementées par un système strict de visas. La libéralisation de la circulation dans les deux pays a permis à certains Éthiopiens d’ouvrir la voie vers l’Afrique du Sud (voir Feyissa et al., manuscrit en préparation ; Kuschminder et al., 2017 ; Estifanos & Freeman, 2022).
Estifanos et Freeman (2022) expliquent comment la nature de la migration éthiopienne vers l’Afrique du Sud a changé au fil du temps. Outre l’augmentation du nombre de migrants, leur lieu d’origine, principalement concentré autour d’Addis-Abeba, est devenu essentiellement rural, en particulier dans la région méridionale de Hadiya-Kembata. Le fédéralisme régional en Éthiopie n’a pas profité aux Hadiya en termes de transformation socio-économique, limitant leur migration de travail à leur propre région, et brisant ainsi un système de subsistance établi de longue date. Mais même avant cela, les Hadiya étaient mécontents de la place marginale que le « Sud périphérique » occupait dans la politique nationale par rapport au « Nord central » (Feyissa, 2022). Des affrontements ont donc éclaté entre les partisans de la Hadiya National Democratic Organisation (HNDO) et le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) au pouvoir, ce qui a contribué à pousser certaines personnes, en particulier les jeunes, à émigrer en Afrique du Sud (Feyissa et al., manuscrit en préparation).
Depuis lors, la migration des Éthiopiens du Sud vers l’Afrique du Sud s’est diversifiée en termes de genre, d’âge et de statut socio-économique. Bien qu’elle soit toujours dominée par les hommes, davantage de femmes ont émigré ces dernières années, la plupart pour rejoindre leur partenaire. L’âge moyen des migrants est de plus en plus bas, car de plus en plus d’adolescents et de jeunes adultes ont quitté leur foyer, même sans l’aide de leurs parents (Feyissa, 2022). Alors qu’au début des années 2000, les migrants n’avaient pour la plupart que peu ou pas d’éducation et étaient issus de situations économiques difficiles, aujourd’hui, de plus en plus de diplômés et de fonctionnaires migrent. Et ce, principalement parce qu’ils sont attirés par la richesse obtenue par les familles d’émigrants grâce aux transferts de fonds (Estifanos & Freeman, 2022), et parce que la migration prend le dessus sur d’autres options comme voie de mobilité sociale souhaitable (Feyissa et al., manuscrit en préparation). Cette constatation est intéressante surtout si l’on considère que les opportunités d’emploi pour les Éthiopiens en Afrique du Sud se situent principalement dans le commerce informel et les emplois manuels (Netshikulwe et al., 2022 ; voir également Yimer, 2012), ce qui peut s’avérer difficile, en particulier pour les fonctionnaires ou ceux issus de familles aisées.
Cependant, la migration vers l’Afrique du Sud est également un signe de culture : le fait d’avoir un migrant dans la famille est synonyme de prestige et offre la possibilité d’avoir une histoire à raconter (Feyissa, 2022 ; Feyissa et al., sous presse). Elle ne repose pas uniquement sur des décisions économiques rationnelles, mais également sur un ensemble de facteurs subjectifs. L’imagination de la destination et de l’identité/du style de vie joue le plus grand rôle.
 

L’imagination et les sentiments dans la décision de migrer


L’imagination

L’imagination est un processus complexe qui fait appel aux capacités cognitives et à la psychologie d’un individu, mais qui comporte également des dimensions sociales et anthropologiques. Le dictionnaire de Cambridge (s.d.) la définit comme « la capacité de former des images mentales de personnes ou de choses, ou d’avoir de nouvelles idées ». Ainsi, l’imagination appliquée à la migration a également été définie comme une « migration cognitive » (Koikkalainen et al., 2020) et un « voyage mental » (Cangià & Zittoun, 2020).
Koikkalainen et al. (2020) définissent la migration cognitive comme « l’acte de pré-expérimenter des futurs dans différents lieux » (p. 54), estimant que l’imagination de ce qu’un certain lieu peut offrir agit comme « un puissant aimant pour les personnes ayant de mauvaises perspectives dans leur pays d’origine » (Koikkalainen et al., 2020, p. 54). Cet argument est particulièrement adapté au cas de la plupart des jeunes hommes éthiopiens que nous présentons dans cet article, bien que, dans notre cas d’étude, l’imagination fonde aussi le désir de migrer de groupes qui ont pourtant des perspectives d’avenir dans leur pays d’origine, que ce soit en raison de leur éducation, de leur richesse ou de leur prestige social (Ali, 2007). Par exemple, Dawit, un homme interrogé à East London, raconte que sa migration a été beaucoup plus simple que celle de la plupart des gens, vraisemblablement parce qu’il pouvait compter sur une richesse familiale consistante. De même, Melaku, un homme interrogé à George Town, a déclaré : « Je n’étais pas pauvre en tant que tel, mais j’ai observé des améliorations dans les conditions de vie des Éthiopiens qui ont émigré en Afrique du Sud ». En réalité, le manque de perspectives dans le pays d’origine n’est pas la seule raison qui sous-tend le désir d’émigrer. Cependant, comme le soulignent Carling et Collins (2018), le désir de changement est un élément clé : si, pour certains, il est motivé par l’absence de perspectives, pour d’autres, il peut l’être par une quête de mieux être, ou par quelque chose de tout simplement différent.
Cangià et Zittoun (2020) soulignent la nature toujours changeante de l’imagination, qui ne cesse de produire « des mondes et des vies alternatifs qui, à leur tour, affectent la capacité et les (im)possibilités de déplacement des personnes » (p. 641), affirmant que l’imagination et la mobilité humaine se façonnent mutuellement. Cette dynamique imagination/mobilité n’implique pas seulement la personne qui imagine ou se déplace, mais aussi sa famille, ses pairs, les membres de sa communauté et ses voisins.

Destinations imaginées

Pendant longtemps, les discours sur la « culture de la migration », qui examinent comment la migration peut parfois devenir une norme acceptée, en particulier par les jeunes de certaines communautés, ont été la seule approche « incorporant les facettes culturelles [ou, selon nous, subjectives] de la prise de décision en matière de migration » dans la recherche (Thompson, 2017). Thompson (2017) critique les approches culturelles de la migration en faisant valoir que même si elles vont au-delà de l’accent mis sur les facteurs économiques, sociaux et politiques, elles ne rendent pas suffisamment compte de la complexité du processus de prise de décision en raison de la « réticence de ces approches à prendre pleinement en considération l’importance du lieu ». Pour combler cette lacune, Thompson propose une « approche centrée sur les géographies de l’imagination ».
La géographie, en tant que discipline, analyse depuis longtemps le lieu et son rôle dans la vie en société, mais pas nécessairement en relation avec les migrations. Le géographe Tuan étudie la manière dont le lieu diffère de l’espace, en ce sens que « ce qui commence comme un espace indifférencié devient un lieu au fur et à mesure que nous apprenons à mieux le connaître et à le doter d’une valeur » (Tuan, 1977, p. 6). Il suggère que les lieux prennent forme de manière spécifique dans l’esprit des individus, générant du sens et des sentiments – principalement, mais pas exclusivement, de l’attachement. La géographe des cultures Massey (1991) utilise l’expression « sens du lieu » pour désigner le « caractère unique » que possèdent les lieux et qui les distingue des autres. D’autres chercheurs, comme Jackson (1994), parlent de « l’esprit d’un lieu », s’appuyant sur la croyance romaine ancienne en un esprit habitant et protégeant un lieu, dont une communauté « tire une grande partie de son essence » (p. 24, cité dans Woolf, 2008). Des recherches plus récentes (Campelo et al., 2014) relient l’esprit d’un lieu à une composante sociale devenue le trait le plus connu du lieu.
A partir des données collectées, nous soutenons que l’Afrique du Sud a acquis une signification spécifique dans l’esprit des futurs migrants du sud de l’Éthiopie, ce qui la rend préférable à d’autres destinations. Abay explique :
Nous avons grandi en entendant dire la manière dont les migrants en Afrique du Sud pouvaient facilement prospérer et mener une vie décente. Les fonds qu’ils envoient [sont visibles] : ils permettent de construire des maisons pour leurs familles, d’aider leurs jeunes frères et sœurs à s’instruire et, d’une manière générale, de répondre aux besoins de leurs familles. C’est pourquoi je rêvais de venir ici, d’évoluer et d’améliorer la vie de ma famille. En tant que migrant, j’ai dû quitter l’école sans terminer mes études, mais j’étais déterminé à compenser cela en créant des opportunités pour mes jeunes frères et sœurs.
Il poursuit : J’ai grandi avec l’idée d’émigrer en Afrique du Sud. Dans ma conscience d’enfant, l’Afrique du Sud n’était pas conçue comme une terre étrangère lointaine, mais comme l’une des villes les plus proches de notre localité. L’émigration est inscrite dans la conscience collective des jeunes hommes de notre communauté, même après avoir pleuré la mort tragique d’êtres chers, qui ont perdu la vie en errant dans la jungle.
En adoptant l’approche centrée sur les géographies de l’imagination (Thompson, 2017), les chercheurs ne se contentent pas seulement d’étudier la question de savoir s’il faut rester ou émigrer, mais ils se penchent aussi sur les questions relatives aux destinations, c’est-à-dire la comparaison entre les destinations et les lieux d’origine (Hagen-Zanker & Hennessey, 2021). Belloni (2022) apporte une contribution significative en discutant des processus mentaux comparatifs à partir desquels les migrants potentiels décident de leur destination, qu’elle définit comme des « cosmologies de la destination ». S’appuyant sur une étude réalisée sur plusieurs sites auprès d’Érythréens dans leur pays d’origine et à l’étranger, elle explique que leurs destinations migratoires ont été soigneusement cartographiées selon « une échelle normative et morale implicite mais largement partagée, avec différents niveaux de sécurité perçue, de liberté individuelle, de reconnaissance sociale et de réussite économique » (p. 557). La « réputation » globale des pays (Crawley & Hagen-Zanker, 2019), ou le sentiment d’appartenance à un lieu, alimente cette cartographie des destinations. Par exemple, Koikkalainen et al. (2020) examinent le cas de migrants irakiens arrivés en Finlande en 2015. Ils décrivent l’environnement dans lequel ils vivaient avant la migration comme extrêmement dangereux et précaire, tant sur le plan matériel que psychologique, ce qui les a amenés à ressentir un manque de perspectives. La vision sombre qu’ils avaient de leur propre société contrastait avec l’image qu’ils avaient de la Finlande : « Un pays pacifique avec un niveau de vie élevé, une démocratie et un bon système éducatif » (Koikkalainen et al., 2020, p. 59). Une étude sur les motivations d’un groupe diversifié de demandeurs d’asile à émigrer au Royaume-Uni (Robinson & Segrott, 2002) fait état de résultats similaires.
Dans l’ensemble, les pays de destination (et l’Europe par extension) sont associés à la démocratie, au respect des droits de l’homme, à une position économique solide et à la possibilité de poursuivre des études. Par exemple, Menab, interrogé à George Town, a décidé d’émigrer en Afrique du Sud en raison de « rumeurs qui attisent votre curiosité ». Selon lui, ces rumeurs étaient fondées : toutes les entreprises prospères ouvertes en Éthiopie au cours des dernières années l’avaient été par les migrants éthiopiens en Afrique du Sud ou grâce à leurs envois de fonds.
Ces travaux s’inscrivent dans le cadre d’une recherche plus large sur la manière dont les politiques des pays de destination sont perçues par les (futurs) migrants. Ce sujet est devenu particulièrement critique pour les décideurs européens qui sont devenus de plus en plus attentifs aux facteurs influençant les choix de destination afin de concevoir des politiques de contrôle et de gestion des migrations. Pourtant, Crawley et Hagen-Zanker (2019) soutiennent non seulement que les politiques migratoires européennes au cours des deux dernières décennies ont été façonnées par « des hypothèses[4] sur les facteurs qui déterminent les "choix" que les réfugiés et autres migrants font sur l’endroit où aller », mais aussi que ces hypothèses portent de manière disproportionnée sur la connaissance présumée que les demandeurs d’asile ont relativement aux politiques migratoires les plus souples des États membres de l’Union européenne. Crawley et Hagen-Zanker (2019) critiquent cette approche en soulignant tout d’abord que la prise de décision des migrants « est un processus dynamique » (p. 21) qui peut évoluer de manière rapide et inattendue en raison de changements sociaux, économiques et politiques. Des facteurs historiques et géographiques tels que les liens coloniaux, une langue commune et les ressources qu’un migrant est capable de mobiliser concourent à façonner le choix de sa destination. Deuxièmement, l’accès au marché du travail est apparu dans la littérature comme étant un facteur plus puissant que l’ouverture des politiques migratoires (Hanson & McIntosh, 2012 ; Riosmena & Massey, 2012). Cela montre que les préférences en matière de destination reflètent la « combinaison de différents facteurs », souvent basée sur l’idée qu’un endroit est « un bon pays pour vivre », c’est-à-dire la réputation globale du pays (Crawley & Hagen-Zanker, 2019, p. 32 ; Bal, 2016). Lorsque les migrants prennent en compte les politiques migratoires, leurs préférences sont alors basées sur leur interprétation et leur perception[5] – qui ne sont pas toujours exactes (voir Hagen-Zanker & Mallett, 2022, sur la façon dont les migrants abordent les politiques et y sont impliqués).
Tuan (1977) souligne que les lieux acquièrent une signification au fil du temps, non seulement pour les personnes qui y vivent, mais aussi pour celles qui les imaginent à distance. En fait, la notoriété de l’Afrique du Sud s’est progressivement consolidée au cours des vingt dernières années. Contrairement à la fin des années 1990, où les départs d’Éthiopie vers l’Afrique du Sud étaient rares, la migration a repris de manière régulière depuis 2001. Le point de départ de ce flux migratoire serait la visite du pasteur canadien Peter Youngren à Hosanna en 2001, au cours de laquelle il a prononcé une prophétie concernant « une vision de Dieu ouvrant une route du Sud pour la Hadiya, par laquelle les gens passeront pour ramener la prospérité à Hosanna » (Feyissa et al., manuscrit en préparation). Depuis lors, il est devenu de plus en plus fréquent pour les jeunes de Hadiya d’émigrer en Afrique du Sud à la recherche de meilleures opportunités économiques, tandis que les envois de fonds vers la région du sud de l’Éthiopie ont permis de réaliser des investissements locaux – et, à leur tour, de réaliser la prophétie.
Le temps consolide et légitime les récits sur les lieux et leurs caractères spécifiques. Certains chercheurs affirment que ce n’est qu’à travers les récits que les lieux (par opposition aux espaces) en viennent à exister réellement. Ryden (1993), par exemple, affirme que « les lieux n’existent pas tant qu’ils ne sont pas verbalisés » (p. 242). Ces vingt dernières années, la littérature sur la formation des imaginaires géographiques s’est considérablement développée. Le bouche-à-oreille et les rumeurs ont conservé un rôle central dans la diffusion d’une image spécifique d’un lieu (Belloni, 2022 ; Koikkalainen et al., 2020), mais les chercheurs ont aussi souligné le rôle de la télévision (Conrad Suso, 2020 ; Dannecker, 2013 ; Hagen-Zanker & Mallett, 2016 ; Mai, 2017 ; Piotrowski, 2013 ; Salazar, 2011 ; Willems, 2014) et des médias sociaux (Koikkalainen et al., 2020; Kölbel, 2020) dans la représentation des destinations et des styles de vie. Les histoires, les photos et surtout les vidéos d’Éthiopiens vivant en Afrique du Sud alimentent des imaginaires spécifiques dans l’esprit de ceux restés en Éthiopie, ce qui génère une multitude de sentiments et, en fin de compte, agit sur leur décision d’émigrer. Le témoignage le plus frappant est celui de Samson, interrogé à Port Elizabeth :
Il y avait un homme […] de notre village qui a réussi à organiser une cérémonie de mariage extravagante ici en Afrique du Sud en 2004 ; malheureusement, il a été tué par des voleurs peu de temps après. Une vidéo de son mariage est devenue virale dans notre ville natale en Éthiopie ; certaines personnes se rendaient dans les centres urbains uniquement pour regarder cette vidéo – en payant un droit d’entrée. Cette vidéo a donc eu un effet énorme [sur eux, au point] qu’après l’avoir regardée, de nombreuses personnes avaient envie de se rendre dans ce pays d’opportunités.

Style de vie imaginé

Par projection mentale, les individus peuvent s’imaginer dans un lieu donné. Hagen-Zanker et Hennessey (2021) soulignent que la migration peut en effet constituer l’ultime « occasion de se réinventer » (p. 10). Le peu d’études sur ce sujet se concentrent sur le désir des futurs migrants d’accéder à un mode de vie moderne et de participer à l’effervescence de la mondialisation (Raitapuro & Bal, 2016 ; Brown et al., 2017), ce qui déclenche réflexions et imagination. D’autres recherches notent la possibilité de modifier l’identité d’une personne en fonction de ses préférences, par exemple en termes de genre, et sur les cas où cela peut être rendu possible exclusivement via la migration (Sjöberg & D’Onofrio, 2020 ; Vogel, 2009). L’identité et le mode de vie sont des éléments importants de la migration éthiopienne en Afrique du Sud, dans la mesure où le statut de migrant confère un prestige social au migrant lui-même et à sa famille.
La transformation du statut social est un élément central des récits recueillis. Par exemple, Samson a évoqué le cas d’un Éthiopien qui a émigré en Afrique du Sud et qui possède actuellement une minoterie à Addis-Abeba, affirmant qu’il est considéré comme un héros local parce qu’il fournit des moyens de subsistance à de nombreux habitants. La littérature existante fait écho à ce résultat : par exemple, Vigh (2009, 2018) rapporte que les citadins défavorisés en Guinée-Bissau imaginent qu’émigrer en Europe pourrait leur permettre de sortir de la stagnation sociale. Le statut social est lié à la richesse, bien que celle-ci ne doive pas être interprétée comme une richesse matérielle en soi, mais aussi comme un moyen de contribuer au bien-être de la communauté d’origine et, par ce biais, de devenir un membre éminent de la cité.
Le participant F a raconté :
L’un des migrants avec qui nous partageons la même église a fait un don de 1 000 birrs à notre église et a été béni ouvertement dans l’église. Je suis né dans la famille la plus riche du village, mais je ne pouvais pas faire cela. 1 000 birrs, c’était beaucoup d’argent à l’époque, il y a quinze ans. À l’époque, donner 10 birrs était une grosse affaire. Je me sentais donc jaloux.
Tout comme les destinations imaginées, les modes de vie et les identités imaginés ne viennent pas ex nihilo. Ils sont plutôt influencés et façonnés par des dimensions sociales spécifiques à un lieu, telles que la classe, l’appartenance ethnique, l’âge et le sexe (Broughton, 2008), qui déterminent ce à quoi quelqu’un « peut » aspirer et ce à quoi il peut oser rêver.

Les émotions et les sentiments comme moteurs des décisions migratoires

La compréhension du rôle des émotions et des sentiments dans la décision de migrer, ainsi que la littérature sur le sujet, n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Chakraborty et Thambiah (2018) affirment que les émotions sont à la fois un résultat de la migration et un moteur de la mobilité, ceci fonctionne également pour les sentiments. Certaines littératures font la différence entre les deux, expliquant que les émotions renvoient à des réactions spontanées communes à tous les humains malgré les différences culturelles, tandis que les sentiments concernent les interprétations personnelles et culturelles des événements par les individus. Pourtant, notre position est de les traiter ensemble, en raison du chevauchement constant des émotions et des sentiments dans la vie quotidienne, et de l’interprétation commune qui en est faite. Comme dans le cas de l’imagination, les sentiments évoluent tout au long du parcours migratoire et jouent plusieurs fonctions. Par exemple, Khan (2018) affirme que les sentiments aident les migrants à donner un sens à leur existence et du sens à la migration. En tant que tels, les sentiments peuvent déclencher la migration, sa poursuite ou le retour, en relation avec certains événements et éléments culturels, mais ils peuvent également produire l’inverse. C’est pourquoi nous ne voulons pas proposer un modèle unique, mais plutôt illustrer les sentiments qui entrent en jeu dans le contexte de la migration des jeunes éthiopiens du Sud.
Les données recueillies ont révélé la prédominance de sentiments spécifiques : d’une part, l’admiration, la jalousie, la pression, la concurrence et la rivalité des pairs par rapport à ceux qui sont en Afrique du Sud, surtout lorsque ceux-ci peuvent marquer leur présence dans la ville d’origine par des dons à l’église locale, l’achat de biens immobiliers. Comme indiqué plus haut, ces sentiments ne concernent pas les individus en tant que tels, mais plutôt le prestige qu’ils représentent. D’autre part, la curiosité, l’urgence, le goût de l’aventure et l’espoir poussent les jeunes hommes à entreprendre un voyage souvent risqué et dangereux.
D’autres études avaient déjà documenté l’émergence d’une variété de sentiments dans différents contextes. Par exemple, la pression des pairs et la concurrence sont particulièrement fortes lorsqu’elles coïncident avec une culture locale de la migration, qui en fait une norme implicite, en particulier pour les jeunes hommes (Ali, 2007 ; Bylander, 2015 ; Jónsson, 2008, entre autres). Par exemple, Bylander (2015) examine le cas d’hommes cambodgiens migrant vers la Thaïlande, et rapporte que le fait de ne pas se conformer à la culture locale de la migration entraîne un jugement négatif de la part des pairs pour ceux qui ont opté pour l’immobilité, en plus de la colère, de la frustration et de la pression. Cette culture de la migration ne dépend pas nécessairement des besoins économiques, comme le montre Ali (2007) dans son étude sur les migrants musulmans d’Hyderabad, en Inde. Bien qu’Hyderabad ait connu une augmentation des investissements, en particulier dans les technologies de l’information, et que les possibilités d’emploi se soient donc multipliées, l’aspiration à émigrer des jeunes hommes musulmans est restée forte. Ces aspirations s’appuient sur le changement de statut social au fil du temps grâce aux envois de fonds : ce changement n’est plus attribué mais atteint, et la migration est devenue un moyen vertueux d’accumuler des richesses. Ce point est lié aux identités imaginaires évoquées plus haut.
Un autre cas où la pression des pairs et la concurrence sont particulièrement fortes est celui où la migration symbolise un « rite de passage ». En tant que telle, elle influence surtout les jeunes, en particulier les hommes, comme le rapporte l’étude de Zagaria (2019) sur les Tunisiens qui embarquent vers l’Europe. Il explique que l’un des principaux facteurs les poussant à traverser la Méditerranée est la jalousie qu’ils éprouvent à l’égard de ceux qui ont déjà migré. La « jalousie émulative » a été signalée comme alimentant les aspirations à la migration dans divers contextes, comme en Gambie (Gaibazzi, 2010), ainsi qu’en Éthiopie (Belloni, 2022 ; Feyissa et al., manuscrit en préparation). Outre le récit du participant F ci-dessus, Abal, interrogé dans le quartier East London, a déclaré que ce sont ses amis qui lui ont dit qu’il était facile de gagner de l’argent en Afrique du Sud. Bien que sa famille ne souhaitait pas qu’il parte, la pression de ses amis et la tendance générale à la migration ont été plus fortes.
Enfin, l’espoir joue un rôle très particulier dans la décision de migrer. Hagen-Zanker et al. (2023) le considèrent comme un élément renforçant « la décision d’une personne [qui opère] par la médiation et l’élimination de l’incertitude ». La littérature sur ce sujet ne montre de résultats concordants car certaines études montrent que l’espoir peut pousser quelqu’un à migrer et l’aider à faire face à l’incertitude et aux difficultés du voyage (Hernández-Carretero, 2016 ; Grabska, 2020), tandis que d’autres ont établi un lien entre l’espoir et la décision de rester. Par exemple, les recherches de Schewel (2021) au Sénégal ont conclu que les personnes qui espèrent le plus que les choses vont s’améliorer là où elles vivent – en considérant que c’est la volonté de Dieu – sont moins susceptibles de migrer que d’autres dont l’espoir dans l’advenue de ce changement est plus faible. Tarik, interrogé à George Town, a déclaré :
Après avoir observé certains compatriotes qui ont travaillé ici en Afrique du Sud et qui ont réussi à améliorer leur vie, je suis venu ici. J’ai voulu essayer, bien sûr, et si Dieu le veut, je pourrais travailler et améliorer ma vie, aider ma famille, changer mon pays, et aussi ouvrir une société pour entreprendre des activités commerciales. C’est pourquoi j’ai quitté mon pays et je suis venu ici.
Cette imagination et les espoirs qu’elle a suscités à l’arrivée en Afrique du Sud aident à faire face à l’hostilité que les migrants subissent. Du harcèlement constant par les forces de l’ordre à la mobilisation organisée par un nouveau mouvement devenu un parti politique dont la seule mission est l’expulsion forcée des migrants africains[6], les personnes interrogées ont parfois le sentiment d’être assiégées. Leur vie quotidienne est en partie possible grâce aux communautés de soutien et de solidarité qu’ils forment. Les migrants trouvent également de la force en se rappelant la raison pour laquelle ils sont en Afrique du Sud et dans le fait d’avoir concrétisé ce qui n’était qu’un projet. Utilisant l’analogie de l’apartheid et de sa hiérarchie raciale pour expliquer sa situation, une personne interrogée à Hermanus a déclaré : « Nous sommes les nouveaux Noirs », faisant référence à la fois à l’oppression et à la capacité de surmonter l’oppression, comme l’a montré la fin de l’apartheid.
 

Conclusion

Cet article s’est penché sur le processus décisionnel qui sous-tend le départ des jeunes hommes éthiopiens des groupes ethniques Hadiya et Kembatta du sud de l’Éthiopie vers l’Afrique du Sud, en analysant les principales raisons pour lesquelles cette migration spécifique est devenue si populaire au cours de la dernière décennie, malgré les dangers liés au voyage et les conditions de vie difficiles à leur arrivée. Netshikulwe et al. (2022) ont décrit ces difficultés dans le détail, soulignant que la majorité des Éthiopiens est « poussée vers les marges » de multiples façons : tout d’abord, par les politiques migratoires de l’État sud-africain, qui les empêchent d’être régularisés même après plusieurs années de séjour et de travail dans le pays. Ensuite, par les particularités des secteurs d’emploi qu’ils occupent, consistant en des espaces commerciaux informels exposés à l’incertitude économique et aux risques pour la sécurité personnelle ; et enfin, par les divisions sociales telles que le genre et la classe sociale. Malgré ces facteurs, l’Afrique du Sud reste la destination la plus attrayante pour les jeunes Éthiopiens.
Trois éléments essentiels sont ressortis de notre étude qui s’est appuyé sur des entretiens réalisés auprès 63 jeunes éthiopiens : les destinations imaginées, l’identité/le mode de vie imaginé(e), et les émotions et sentiments impliqués dans la décision de migrer. En ce qui concerne les destinations imaginées, les entretiens ont révélé qu’au fil des ans, l’Afrique du Sud a acquis une solide réputation auprès des Éthiopiens. Cette réputation a conféré au pays une signification spécifique et l’a rendu non seulement attrayant mais aussi préférable à d’autres destinations. Comme l’ont affirmé plusieurs géographes (Ryden, 1993 ; Campelo et al., 2014 ; Thompson, 2017 ; Belloni, 2022), c’est à travers les récits que les lieux acquièrent une certaine identité.
Nos entretiens ont révélé la présence constante de l’Afrique du Sud dans les récits de ceux restés en Éthiopie : les opportunités qu’elle offrirait peuvent être entendues dans les conversations, reflétées dans les envois de fonds, ou vues sur les photos et les vidéos envoyées par les migrants. Ainsi, à travers les récits et les images notamment ceux de mariages somptueux, l’Afrique du Sud en est venue à signifier un endroit où un migrant peut s’établir et « devenir quelqu’un ».
Outre ces images spécifiques, notre étude a révélé l’importance des images mentales d’une vie future, que nous avons décrites comme « l’identité/le style de vie imaginé(e) ». Cette recherche a révélé l’importance de la migration pour améliorer le statut social d’une personne au sein de sa propre communauté. Le statut social ne se fonde pas seulement sur la richesse matérielle, mais aussi sur la notion d'importance sociale qui provient de la contribution d’une personne au bien-être de sa communauté. Les dons à l’église locale ou les investissements dans la ville d’origine sont autant de raisons de considérer un migrant comme un « héros local » (entretien avec Samson). Les destinations et l’identité/le mode de vie imaginés vont de pair, car la migration vers un lieu spécifique est censée ouvrir des opportunités qui à leur tour vont améliorer la vie.
Enfin, notre recherche a révélé que les émotions et les sentiments sont omniprésents dans la décision de migrer et qu’ils changent quand l’individu fait l’expérience d’évènements particuliers, entre en contact avec des faits culturels ou interagit avec d’autres personnes. Gladkova et Mazzucato (2015) analysent le rôle des rencontres fortuites dans le façonnement des trajectoires migratoires. Ils suggèrent que « la façon dont les individus gèrent le hasard est un facteur influent sur la façon dont ces individus migrent du Sud vers le Nord et gèrent leur vie en transit » (p. 1). Il est donc impossible de prédire l’issue de ces rencontres, puisqu’elles dépendent de facteurs personnels singuliers. Sur ce point précis, la forte orientation évangélique des Éthiopiens du Sud (Feyissa, 2022 ; Estifanos & Freeman, 2022), joue un rôle crucial et explique le fait que les migrants décrivent leurs décisions comme partie d’un plan divin ainsi que leur acceptation fataliste de l’avenir. Les sentiments les plus vivaces dans les différentes phases de cette migration restent l’admiration pour les modèles (ceux qui ont déjà migré) et – ce que l’on peut considérer comme le revers de la même médaille – la pression des pairs, la compétition et la rivalité, d’autant plus fortes qu’elles se situent dans un moment de « rite de passage ». De nombreux récits laissent transparaître par ailleurs des sentiments de curiosité, d’urgence, de goût de l’aventure et d’espoir.
L’idée que la mobilité est motivée par des considérations économiques a longtemps dominé la littérature et les politiques. Pourtant, l’accent mis sur la dimension matérielle de la migration a pour effet d’occulter la signification sociale de l’économie elle-même. Car les moyens de subsistance et l’économie sont étroitement liés aux aspirations, à la culture et à l’évolution des modes de validation sociale. Ainsi, ce qui peut à première vue sembler purement économique, peut tout aussi bien être influencé ou déclenché par des considérations non économiques. De la sorte nous comprenons mieux les éléments subjectifs et immatériels à l’origine d’une migration dangereuse. Il est important de prendre au sérieux les histoires locales de mobilité, les systèmes de croyance locaux et les significations changeantes de la migration en termes d’appartenance, de statut social et de base de validation quand on travaille sur la manière dont les individus décident de migrer au sein du continent.

Notes

[1] Dans cet article, nous nous concentrons sur les expériences et les perspectives des jeunes hommes. Il y a deux raisons à cela : premièrement, la grande majorité des personnes qui migrent en Afrique du Sud depuis l’Éthiopie sont des hommes (Feyissa et al., manuscrit en préparation). Les femmes sont moins nombreuses à émigrer, et elles le font souvent pour rejoindre un partenaire (fiancé ou mari), tandis que les hommes ont tendance à partir à la recherche d’une meilleure situation socio-économique. Deuxièmement, les hommes sont beaucoup plus représentés parmi les participants aux entretiens approfondis menés sur le couloir migratoire entre l’Éthiopie et l’Afrique du Sud dans le cadre du projet MIDEQ (Migration for Development and Equality). Les recherches futures devraient développer ce point et mettre en avant les expériences des femmes.

[2] Cette étude fait partie du projet MIDEQ (Migration for Development and Inequality) sur les migrations Sud-Sud, qui englobe 6 couloirs migratoires et 12 pays du Sud.

[3] Le Derg est la junte militaire qui a dirigé l'Éthiopie et l'actuelle Érythrée entre 1974 et 1987. Bien qu’il ait été officiellement aboli en 1987, lors de la formation de la République démocratique populaire d'Éthiopie, le gouvernement au pouvoir jusqu'en 1991 comprenait toujours une majorité de membres du Derg.

[4] Les italiques ne figurent pas dans le texte original.

[5] Les italiques figurent dans le texte original.

[6] https://www.bbc.com/news/world-africa-66808346

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