« Un travail de termites » Relire la dimension panafricaine des gestes patrimoniaux de Joseph Murumbi
Numéro 03 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 03.2023Panafricanisme, recherche africaine et enjeux globaux Publié le : 20 septembre 2023ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص Through an evocation of the career of Joseph Murumbi (1911-1990), Kenyan anti-colonialist and anti-imperialist activist, politician and collector, this article aims to highlight the pan-African dimension of his patrimonial choices during the crucial period of decolonization (1950-1970). In so doing, it highlights their epistemic and political significance, as well as their topicality in the context of debates on the restitution and reappropriation of African heritage, or on the production of knowledge in/about Africa. Keywords Kenya, décolonisations, histoire transnationale, collections, production des savoirs À travers l’évocation de la trajectoire de Joseph Murumbi (1911-1990), militant anticolonialiste et anti-impérialiste, homme politique et collectionneur kényan, cet article vise à mettre en relief la dimension panafricaine de ses choix patrimoniaux durant la période cruciale des décolonisations (1950-1970). Ce faisant, il en souligne la portée épistémique et politique, ainsi que l’actualité dans le contexte des débats sur la restitution et la réappropriation du patrimoine africain, ou encore sur la production des savoirs en ou sur l’Afrique. Mots-clés Kenya, décolonisations, histoire transnationale, collections, production des savoirs. Kupitia uhamishaji wa trajectory ya Joseph Murumbi (1911-1990), mwanaharakati wa kupambana na wakoloni na mwanaharakati wa kupinga-imperia, mwanasiasa wa Kenya na mtoza ushuru, nakala hii inakusudia kuonyesha mwelekeo wa Pan-Afrika wa uchaguzi wake wa urithi wakati wa kipindi muhimu cha decolonization (1950-1970). Kwa kufanya hivyo, anasisitiza umuhimu wake na umuhimu wa kisiasa, na vile vile ukweli katika muktadha wa mijadala juu ya ulipaji na utumiaji wa urithi wa Kiafrika, au juu ya utengenezaji wa maarifa katika / barani Afrika. Maneno muhimu Kenya, decolonization, historia ya kimataifa, makusanyo, utengenezaji wa maarifa. من خلال استحضارمسيرة جوزيف مورومبي (1911-1990)Joseph Murumbi ، المناضل الكيني ضدّ الاستعمار والامبرياليّة والسياسي الجمّاع .. نرمي من خلال هذا المقال أن نبرز البعد الأفريقي لمبادراته وخياراته التراثيّة إبّان الفترة الحاسمة للتخلّص من تركة الاستعمار بين 1950 و1970. لهذا السبب نركز في هذا المقال على أهميّة العاملين الإبستيمي والسياسي وكذلك على الفترة الراهنة التي تشهد نقاشات متعلّقة باستعادة الآثار الأفريقيّة التي تمّ الاستيلاء عليها في الفترة الاستعماريّة كما تشهد نقاشا وجدلا في موضوع إنتاج المعارف في أفريقيا وتلك المنشغلة بقضايا القارة.كلمات مفاتيح كينيا- التخلّص من التركة الاستعمارية- التاريخ العابر للحدود الوطنيّة- تجميع- إنتاج المعرف Introduction Cet article défend l’idée que réfléchir sur un agenda de la recherche africaine à la hauteur des défis du futur nécessite de croiser différentes temporalités et d’engager un dialogue critique avec des expériences fécondes qui nous viennent du passé. La riche histoire politique, intellectuelle et culturelle du panafricanisme, son « histoire vagabonde » (Boukari-Yabara, 2014, p. 5) avec ses « greffes et lignages » (Fila-Bakabadio, 2022), s’y prête et nous engage. L’histoire fragmentaire que retrace cet article est celle de Joseph Murumbi (1911-1990), militant pour l’indépendance et homme politique kényan qui a traversé le xxe siècle à cheval sur plusieurs mondes – l’Afrique, l’Asie, l’Europe –, et sur plusieurs réseaux internationalistes politiques, intellectuels et culturels. Secrétaire de la première organisation politique nationale, la Kenya African Union (KAU), en 1952 (au moment où Jomo Kenyatta est emprisonné par le pouvoir colonial suite à l’insurrection Mau Mau et à la mise en place de l’état d’urgence), militant anti-impérialiste aux contacts panafricains à Londres durant les années 1950, Murumbi fut aussi brièvement homme d’État (premier ministre des Affaires étrangères, puis vice-président du Kenya indépendant) entre 1963 et 1966, date à laquelle il démissionne et quitte définitivement la scène politique. À travers l’évocation de la trajectoire de Joseph Murumbi, cet article vise à mettre en relief la dimension panafricaine de ses gestes et choix patrimoniaux en cette période cruciale de décolonisation des années 1950 et 1970, afin d’en souligner la portée épistémique et, par là, politique. Ses gestes soulèvent en effet des questions foncièrement politiques qui demeurent d’actualité. Elles sont relatives à la production des savoirs (et notamment à l’écriture de l’histoire de l’Afrique : qui l’écrit, pour qui, et à partir de quelles sources et archives ?) et à la décolonisation des études africaines encore massivement produites hors du continent1 , ou encore à la réappropriation du patrimoine africain que le rapport Sarr-Savoy (2018) sur la restitution du patrimoine africain a puissamment remis sur le devant de la scène internationale. Depuis la publication de ce rapport, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy a exhumé les prémices d’un débat africain sur les restitutions engagé depuis les années 1960 (et particulièrement entre les années 1970 et 1980) mettant en lumière un dense réseau d’acteurs européens et africains à l’échelle transnationale (Savoy, 2023). La recherche sur l’historicité de ce débat ne cesse de s’épaissir, et cet article entend y contribuer à sa manière. Enfin, l’actualité choix de Murumbi peut se lire également à la lumière du regain d’intérêt, dans le champ de la recherche mais aussi des arts contemporains2 , pour les archives du panafricanisme dans son versant culturel (Malaquais et al., 2015 ; Malaquais & Vincent, 2019 ; Chimurenga, 2019 ; Pugh, 2022). Affinités méthodologiques Dans le cadre du projet Panafest Archive qui visait à documenter et à penser ensemble quatre grands festivals panafricains des années 1960 et 1970 en interrogeant leurs relations et discontinuités respectives3 , les chercheur.e.s Dominique Malaquais et Cédric Vincent se sont notamment intéressé.e.s aux acteurs laissés dans l’ombre (« conseillers, consultants, mécènes, diplomates, « petites mains » […] ») de ces événements majeurs (Malaquais et al., 2015, p. 216). Suivant cette proposition méthodologique, on retrouve dans la figure méconnue de Joseph Murumbi – dont l’héritage oscille aujourd’hui dans son pays entre ombre et lumière – une formidable porte d’entrée pour saisir le travail en coulisse des luttes internationalistes pour l’indépendance, y compris sur le plan culturel et patrimonial. En déchiffrant ses importantes archives, mais aussi à la lecture des entretiens qu’il a donnés à la fin des années 1970 en vue d’une biographie jamais publiée de son vivant, émerge un dense réseau d’acteurs et de voix qui échangent points de
« Queeriser » l’Afrique par l’homo inclusio africanus Une lecture des Aquatiques d’Osvalde Lewat, Grand Prix panafricain de littérature
Numéro 03 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 03.2023Panafricanisme, recherche africaine et enjeux globaux Publié le : 20 septembre 2023ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص In the light of the ideology of the Pan-African prize, literary communication and queer theories, this article proposes a reading of the novel Les Aquatiques (2021) by Osvalde Lewat, the winner of the first Pan-African Grand Prize in Literature. The novel stages the life and death of a young African homosexual – Samuel Pankeu – who is the victim of a homophobic crime perpetrated by a gang of (pre)adolescent Africans, encouraged by their parents and teachers. Moneyang et Gueboguo interpret Lewat’s fiction as a denunciation of homophobia in Africa, and a way of paying tribute to all the lives of African homosexuals violently torn from the continent by their African peers. Thus, they argue that even if it was not the main goal of the AU, it would be productive to approach the consecration of Les Aquatiques as an implicit distancing of the AU’s governing body from violence against LGBTQI people in Africa. The conceptual approach, based on what they identify in the novel and coin as the homo inclusioafricanus, is an invitation to (re)think of Pan-Africanism and Africa in a different way – queer and inclusive. The aesthetics of homo inclusioafricanus in the heart of Lewatian production advocates for the emergence of a fundamentally indocile African citizen, intentionally working to repair their world to include all Africans, including the long-excluded queer. One observation emerges: violence against African homosexuals by other Africans is one of the great barbarities of our time. The continent should get rid of it as soon as possible, as there is a risk that another genocide will soon be taking place on the continent. Keywords Homo inclusio africanus, Les Aquatiques, Afrique, homosexualités, À l’aune de l’idéologie du Grand Prix panafricain de littérature, du concept de communication littéraire et des théories queers, cet article propose une analyse du roman Les Aquatiques d’Osvalde Lewat (2021), lauréate du premier Grand Prix panafricain de littérature en 2022. L’auteure met en scène un jeune homosexuel africain – Samuel Pankeu – victime d’un crime homophobe perpétré par une bande de préadolescents africains encouragés par leurs parents et enseignants. Moneyang et Gueboguo interprètent le roman comme une dénonciation de l’homophobie en Afrique, il est pour eux une manière de rendre hommage à toutes les vies d’homosexuel.le.s africain.e.s violemment arrachées par leurs pairs. Aussi, proposent-ils d’aborder la consécration de l’œuvre de Lewat comme une prise de distance implicite de l’Union africaine (UA) contre les violences faites aux personnes LGBTQI en Afrique. L’approche conceptuelle, à partir de ce que les auteurs identifient comme l’homo inclusio africanus dans l’écriture lewatienne, se veut une alternative à considérer pour une refondation d’un panafricanisme et d’une Afrique queer et inclusive. L’esthétique de l’homo inclusio africanus développée par Lewat milite pour l’émergence d’un.e citoyen.ne africain.e fondamentalement indocile, œuvrant intentionnellement à réparer son monde pour inclure tou.te.s les Africain.e.s, y compris les homosexuel.le.s longtemps exclu.e.s. Un constat s’en dégage : les violences contre les homosexuel.le.s africain.e.s commises par d’autres Africain.e.s constituent une grande barbarie. Le continent africain doit s’en défaire au plus tôt, au risque de voir ce sentiment anti-homosexuel aboutir à un massacre de masse, et provoquer ainsi un autre génocide qu’on aurait tous pu voir venir, sans avoir agi. Mots-clés Homo inclusioafricanus, Les Aquatiques, Afrique, homosexualités, inclusion Kwa kuzingatia itikadi ya Pan-Afrika Grand Prix ya fasihi, wazo la mawasiliano ya fasihi na nadharia za foleni, nakala hii inatoa uchambuzi wa riwaya ya Les Aquatiques d’Osvalde Lewat (2021), mshindi wa Fasihi ya kwanza ya Pan-Afrika Grand Prix mnamo 2022. Mwandishi anaonyesha kijana mdogo wa jinsia moja wa Kiafrika – Samuel Pankeu – mwathirika wa uhalifu wa kutengwa na genge la watangulizi wa Kiafrika waliotiwa moyo na wazazi wao na walimu. Moneysang na Gueboguo wanatafsiri riwaya hiyo kama matamshi ya kutengwa kwa watu wa jinsia moja barani Afrika, ni njia kwao kulipa heshima kwa maisha yote ya watu wa jinsia moja.the.s African.e.s.s.s.s walibomolewa kwa nguvu na wenzao. Kwa hivyo wanapendekeza kukaribia kujitolea kwa kazi ya Lewat kama umbali kamili kutoka Jumuiya ya Afrika (AU) dhidi ya vurugu dhidi ya LGBTQI watu barani Afrika. Njia ya dhana, kutoka kwa kile waandishi hujitambulisha kama homo inclusio africanus katika uandishi wa lewatian, ni njia mbadala ya kuzingatia kwa kufafanua tena pan-Afrikanism na Afrika inayojumuisha. Aesthetics ya homo inclusio africanus iliyoundwa na wanamgambo wa Lewat kwa kuibuka kwa raia mzaliwa wa Kiafrika ambaye kimsingi hana jamii, anafanya kazi kwa makusudi kukarabati ulimwengu wake kuwajumuisha Waafrika wote, pamoja na watu wa jinsia moja, waliotengwa kwa muda mrefu. Jambo moja linaibuka: vurugu dhidi ya watu wa jinsia moja, Afrika, na kufanywa na Waafrika wengine, ni kizuizi kikubwa. Bara la Afrika lazima liondoe haraka iwezekanavyo, kwa hatari ya kuona hisia hii ya kupambana na jinsia moja husababisha mauaji mengi, na kwa hivyo kuchochea mauaji mengine ya kimbari ambayo sote tunaweza kuona yakikuja, bila kutenda. Maneno muhimu Homo inclusio africanus, Aquatics, Afrika, ushoga, ujumuishaji. هذا المقال تحليل لرواية ” مائيات” (Aquatiques) للكاتبة الكامرونية أوسفالدي لوات (Osvalde Lewate) الصادرة سنة 2021 والفائزة بالجائزة الكبرى الأفريقية للأدب لسنة 2022 وذلك بالأخذ بعين الاعتبار ايديولوجيا الجائزة الأفريقية الكُبرى في الأدب ومفهوم التواصل الأدبي والنظريات الكويريّة (Queers). قدّمت الكاتبة على مسرح أحداث روايتها شابا أفريقيّا مثليّ الجنس باسم صامويل بانكو (Samuel Pankeu) كان ضحيّة جريمة ارتكبتها مجموعة من المراهقين الأفارقة الذين يكرهون المثليّة الجنسيّة بتشجيع من أهاليهم ومدرّسيهم.مونيانغ (Moneyang) و غيبوغو (Gueboguo) يعتبران هذه الرواية تنديدا بنزعة كره المثليّة الجنسيّة في أفريقيا. فهي في نظرهما تكرّم بطريقة ما كلّ المثليين الجنسيين الأفارقة الذين يتعرّضون إلى العنف من أبناء جلدتهم كما أنّهما كذلك ينظران إلى تتويج رواية “لوات” بهذه الجائزة وكأنّه يترجم عن رغبة الاتحاد الأفريقي الخفيّة في التبرّؤ من العنف الذي يستهدف الأشخاص المثليين والمتحوّلين والمزدوجين جنسيّا (LGBTQI) في أفريقيا.إنّ المقاربة المفهوميّة التي انطلقا منها صاحبا المقال وحدّدا من خلالها ما اعتبراه منزع إدماج المثليين في المجتمع الأفريقي (l’homo inclusio africanus) في الكتابة اللواتيّة،
Préserver la vie biologique contre la société ? Analyse des mesures de prévention contre la Covid-19 à Conakry, République de Guinée

Numéro 02 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 02.2022L’Afrique et le monde à l’heure virale Publié le : 16 décembre 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص In Guinea, the first case of Covid-19 was declared in Conakry, the country’s capital, on 12 March 2020. The pandemic happened in a tense socio-political context due to the organisation of a referendum authorising the candidacy and re-election of the then President for a third successive term as the head of the country. The health measures were thus decried by part of the population, who perceived them as tools put in place by the authorities to prevent political demonstrations. In the early days of the pandemic, Covid-19 was seen as a disease affecting only the elite and international travellers. However, the infection is now getting widespread, affecting all segments of society. Seroprevalence studies indicate a general population infection rate of 60% (Soumah et al., 2022). Based on an ethnographic study conducted in Conakry between June 2020 and September 2021, I describe how the living conditions, roles and social status of the population expose them to contamination. I also highlight the beliefs and perceptions associated with contamination and the impossibility of applying barrier measures that prioritise prevention against Covid-19, as well as the tension between protecting the human life and assuring its connections to the social life. Keywords Conakry, Covid-19, viral contamination, social actors, ethnography En Guinée, le premier cas de Covid-19 est déclaré le 12 mars 2020 à Conakry, la capitale du pays. La pandémie est survenue dans un contexte sociopolitique tendu en raison de l’organisation d’élections référendaires autorisant la réélection du président d’alors pour un troisième mandat à la tête du pays. Les mesures sanitaires ont ainsi été décriées par une partie de la population, qui les a perçues comme des outils mis en place par les autorités pour empêcher les manifestations politiques. Aux premières heures de la pandémie, la Covid-19 était considérée comme une maladie ne touchant que les élites et les voyageurs internationaux. Puis, la contamination s’est généralisée, touchant toutes les couches de la société. Les études de séroprévalence indiquent un taux de contamination en population générale de 60 % (Soumah et al., 2022). À partir d’une ethnographie menée à Conakry entre juin 2020 et septembre 2021, je décris comment les conditions de vie, les rôles et le statut des acteurs sociaux les exposent à la contamination. Je souligne également les représentations associées à la contamination et à l’impossible application de mesures barrières privilégiant la prévention contre la Covid-19, et la tension entre protection de la vie humaine et vie sociale. Mots-clés Conakry, Covid-19, contamination virale, acteurs sociaux, ethnographie /// /// Contexte Conakry[1] , le 12 mars 2020, le premier cas de Covid-19 est enregistré, il s’agit d’une fonctionnaire de l’Union européenne entrée en Guinée après des congés en France et en Belgique. Lorsque survient la Covid-19 en Guinée, le pays sort du traumatisme de l’épidémie de la maladie à virus Ébola. Cela coïncide également avec une période de crise sociopolitique consécutive à l’organisation d’un référendum constitutionnel contesté autorisant le président de la République d’alors, Alpha Condé, à mener une campagne électorale qui le conduira à un troisième mandat. La tenue des élections a engendré un sentiment de politisation de la Covid-19 (Kamano, 2020). Nombre de personnes perçurent la mise en place du couvre-feu sanitaire et l’interdiction de rassemblements pourtant autorisés dans les marchés comme une conspiration du pouvoir, en arguant que ces mesures sanitaires visaient en fait à museler les manifestations politiques. Aux premières heures de la pandémie, l’ensemble des personnes qui ont été testées et identifiées comme positives à la Covid-19 (qu’elles soient symptomatiques, paucisymptomatiques ou asymptomatiques) a été placé en quarantaine dans des sites dédiés et mis sous traitement. Cette situation s’inspire de la riposte contre Ébola, durant laquelle les centres de traitement ont été mis en place dès le début de l’épidémie comme une évidence, tant pour soigner les malades que pour contenir la diffusion du virus sur le territoire (Gomez-Temesio & Le Marcis, 2017). Ces centres ont été, çà et là, qualifiés de « mouroirs » (Mbaye et al., 2017). La mise en quarantaine des cas positifs à la Covid-19 a été en effet perçue comme un emprisonnement. Les personnes asymptomatiques, en particulier, ont contesté leur infection et mis en doute la nécessité de leur traitement (Attas et al., 2021). En conséquence, la relation avec le personnel de soins a été marquée par des situations conflictuelles qui ont pris la forme de disputes, d’évasions, de destruction des équipements des centres et de refus des traitements. Cette relation entre patients et soignants fait écho au rapport singulier entre la population guinéenne et l’État (Gomez-Temesio & Le Marcis, 2017), caractérisé par un manque de confiance (Somparé, 2020). La gestion de la pandémie est perçue comme un instrument d’oppression, une perception renforcée par la crise de confiance déjà ancienne entre le peuple, d’une part, et les autorités et l’élite politique d’autre part (Attas et al., 2022, p. 28). Pour avoir placé en quarantaine les patients testés positifs à la Covid-19, le gouvernement a été soupçonné d’avoir eu l’intention d’intoxiquer des personnes, en particulier dans les fiefs de l’opposition. Cette perception n’est pas spécifique à la Guinée, elle a été observée dans d’autres pays africains. En Ouganda par exemple, Melissa Leach et al., (2022, p. 10) mentionnent que la mise en quarantaine ou l’hospitalisation forcée des malades asymptomatiques ont suscité des discussions concernant l’intention, attribuée au gouvernement, d’empoisonner les opposants politiques. Cette situation s’est traduite en Guinée par le refus du test Covid, le non-respect des mesures sanitaires, et des manifestations, ce qui a fortement favorisé la circulation du virus. À la date du 19 juin 2022, le pays dénombre 37 123 cas confirmés, 443 décès hospitaliers, 338 décès communautaires positifs2 (ANSS, 2022). La ville de Conakry concentre 80 % des cas confirmés avec un taux de contamination en population générale de 42 % (Soumah et
Gouvernance de la crise sanitaire et exposition au risque de pandémie de Covid-19 en République démocratique du Congo

Numéro 02 – Analyses critiques This post is also available in: English (Anglais) Français TÉLÉCHARGER EN PDF 02.2022L’Afrique et le monde à l’heure virale Publié le : 16 décembre 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص This article examines the necropolitics in the governance of the Covid-19 health crisis and the exposure of poor members of the population to the risk of contamination in DR Congo in 2020. By enacting a state of emergency and restricting the freedom of action and movement of citizens whose daily survival depends on it, the measures taken to prevent the pandemic spread had the opposite effect of exposing hundreds of thousands of them to new risks. Moreover, the day-to-day management of the pandemic was at times flawed and chaotic, contributing to widespread denial of the risk associated with the pandemic. The authors argue that resistance by citizens to containment measures prohibiting their daily survival activities has fostered the emergence of “competing” risks and created new vulnerabilities, aggravating pre-existing “familiar” risks. This dramatic paradox is interpreted here as the consequence of an authoritarian necropolitical governance. Keywords Covid-19, governance, risk, necropolitics, Democratic Republic of Congo Cet article examine la gouvernance de la crise sanitaire de la Covid-19 en 2020 en République démocratique du Congo en lien avec l’exposition au risque de contamination des populations pauvres, et propose d’en analyser les aspects nécropolitiques. En restreignant les libertés d’action et de circulation des citoyens dont le mode de survie au quotidien dépend de telles libertés, les mesures de prévention du risque pandémique pendant la période d’état d’urgence ont eu l’effet inverse de celui escompté, exposant des centaines de milliers d’entre eux à de nouveaux risques. Bien plus, la gouvernance au quotidien de la pandémie a été parfois défaillante et chaotique, contribuant ainsi à la généralisation du déni du risque de pandémie. Les réactions de résistance des citoyens face aux mesures de restrictions interdisant leurs activités quotidiennes de survie ont favorisé l’apparition de risques « concurrents » et engendré de nouvelles vulnérabilités, aggravant les risques « familiers » préexistants. Ce paradoxe dramatique est interprété ici comme la conséquence d’une gouvernance nécropolitique autoritaire. Mots-clés Covid-19, gouvernance, risque, nécropolitique, République démocratique du Congo /// /// Introduction La pandémie de Covid-19 est apparue partout dans le monde comme un danger nouveau, accompagné de fortes incertitudes sur l’ampleur de la menace, sur l’efficacité des moyens de la traiter et sur ses conséquences. En République democratique du Congo, lors de la première vague de la pandémie en 2020, l’incertitude était d’autant plus grande que les nouvelles autorités politiques héritaient d’une administration minée par les conséquences des programmes d’ajustement structurel, mais aussi par des décennies d’instabilité politique, de corruption, de clientélisme, ainsi que d’une longue tradition de mauvaise gouvernance des services publics, à laquelle n’ont pas échappé les services de santé, qui présentent de nombreuses fragilités structurelles. C’est dans ce contexte que les décideurs et experts du ministère de la Santé ont préparé, dès janvier 2020, avec le concours de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un plan national de réponse à la Covid-19 qui a fixé les priorités dans la gestion et la prévention du risque de circulation du virus[1]. Au départ de cette contribution, nous nous sommes interrogés sur l’ambiguïté du caractère « sécuritaire » de l’état d’urgence sanitaire et du plan national de réponse mis en œuvre lors de la première vague de la pandémie en 2020. Nous cherchions à comprendre comment les mesures de prévention imposées par l’état d’urgence sanitaire à la population de la ville de Kinshasa avaient, semble-t-il, eu pour effet, à l’inverse, d’exposer des dizaines de milliers d’habitants à des « risques concurrents » (Peretti-Watel & Châteauneuf-Malclès, 2020) tout en accroissant la vulnérabilité de millions d’autres à leurs risques familiers. Nous proposons d’expliquer cette situation paradoxale par la nécropolitique d’inégalité sanitaire, qui s’accommode depuis longtemps de la précarité existentielle de millions de citoyens qui se débrouillent pour gagner leur vie au jour le jour. Les mesures de restriction (la fermeture des frontières aériennes, terrestres et maritimes, la mise en place de couvre-feux, l’instauration de l’état d’urgence sanitaire, l’interdiction des rassemblements, la fermeture des lieux de culte, des écoles, des universités, des restaurants et des cafés, etc.), conjuguées à l’absence de mesures de protection sociale et d’accompagnement pour ceux qui (sur)vivent grâce aux activités de l’économie informelle, ont eu des conséquences économiques et sociales très graves pour ces catégories socioéconomiques – les plus vulnérables. À partir d’une enquête de terrain2 , notre analyse s’appuie sur le concept de « nécropolitique » développé par Achille Mbembe (2003, 2006, 2019), qui le conceptualise comme une extension du concept de « biopolitique » de Michel Foucault (2004a, 2004b), qu’il associe à la notion « d’état d’exception » (Agamben, 2005 ; Giordanengo, 2016). Ce concept s’applique ainsi aux mécanismes de domination et de pouvoir qui dictent qui doit vivre en étant protégé par l’État et qui peut mourir dans l’indifférence. L’intérêt de ce concept est qu’il : « […] replace une matérialité et une intentionnalité dans les enjeux de pouvoir entre les groupes sociaux. Il permet de penser les inégalités structurelles de notre monde contemporain qui, de toute évidence, assignent certains à des death-worlds dans lesquels leur existence est non seulement dévalorisée, privée de pouvoirs, mais désubjectivée, et dont la vie n’a pas vraiment de valeur» (Medico & Wallach, 2020). À la suite de Sandset (2021), nous avons ajouté à cette combinaison conceptuelle, le concept de slow violence (violence lente) théorisé par Rob Nixon (2011) pour rendre compte de la violence structurelle particulière vécue par les catégories sociales les plus défavorisées exposées aux interdictions imposées par l’état d’urgence sanitaire. Nous avons éprouvé la valeur heuristique de cette combinaison conceptuelle dans notre étude de cas de la gestion politique du confinement, entre le mois d’avril et le mois de juillet 2020, de la commune de la Gombe, considérée comme l’épicentre de la pandémie dans la ville de Kinshasa, commune qui concentre à la fois le centre des affaires et le centre administratif de cette énorme ville de plus de 12 millions d’habitants. Nous montrerons que les réactions
Épidémies guinéennes : des politiques infectieuses aux ontologies virales

Numéro 02 – Analyses critiques This post is also available in: English (Anglais) Français TÉLÉCHARGER EN PDF 02.2022L’Afrique et le monde à l’heure virale Publié le : 16 décembre 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص The present article examines the application of epidemic response models on Guinean territory during the Covid-19 pandemic and questions the observable divergence between said models and implemented caregiving and epidemic management practices. Firstly, the article examines how barrier measures (masks, distancing) collide and challenge healthcare workers’ “practical norms” in healthcare centres. Through this, the study aims to break with prevailing notions of Guinean – and more widely African – health care systems as dysfunctional, as well as with the interpretation that healthcare workers’ and the general public’s non-compliance with protective measures represents resistance or reluctance. Secondly, this paper explores how the ontological approach enables the examination of processes including translation, adaptation and appropriation during the implementation of epidemic management models by healthcare workers and the local public. Thirdly, the paper analyses how, through the mobilization of various tactics and ontological repertoires, patients manage epidemic risk in treatment centres (CT-Epi) and navigate the invisible world of viruses. Through the analysis of the Covid-19 response in Guinea, and drawing on an innovative ontological approach in Africanist anthropology, this paper aims to reconsider former theories and concepts relating to the supposed failures of African systems and to propose new axes of analysis for African contexts. Keywords Guinea, Covid-19, anthropology, ontology, virus Cet article analyse l’application des modèles de ripostes épidémiques sur le territoire guinéen lors de la survenue de l’épidémie de Covid-19 et interroge les décalages souvent visibles entre ces modèles et les pratiques réelles de prise en charge et de gestion épidémique observées. Il analyse dans une première partie la manière dont les mesures barrières se heurtent aux « normes pratiques » (Olivier de Sardan, 2010) des soignants dans les centres de santé. Il vise à sortir de la compréhension classique des systèmes de santé guinéens – et plus largement africains – comme « dysfonctionnels » (Jaffré et Olivier de Sardan, 2003) et de l’interprétation du non-respect des mesures de protection par les soignants et les populations comme relevant de « résistances » ou « réticences » (Somparé, 2020). Pour ce faire, il propose dans une seconde partie d’explorer le potentiel de l’approche ontologique pour comprendre les processus de traduction, d’adaptation et d’appropriation à l’œuvre dans l’application des modèles de gestion par les soignants et les populations. Il examine dans une troisième partie comment les patients gèrent le risque épidémique au sein du Centre de traitement épidémique (CT-Epi) par la mobilisation de tactiques et de répertoires ontologiques divers permettant de négocier avec l’invisible viral. L’enjeu est ainsi de mobiliser l’approche ontologique afin de revisiter les théories issues de l’anthropologie africaniste et de proposer de nouveaux axes d’analyse des contextes africains, notamment celui de la Covid-19 en République de Guinée Mots-clés Guinée, Covid-19, anthropologie, ontologie, virus /// /// Introduction Associées à une longue histoire épidémique (Le Marcis, 2021) et à un système de santé fragile, les récentes émergences et réémergences1 en Guinée ont contribué à faire du pays une priorité pour les institutions de santé globale et les politiques de surveillance épidémique. Les épidémies d’Ebola en 2013-2016 et en 2021, ainsi que la pandémie de Covid-19 depuis 2020, ont été l’occasion d’instaurer sur le territoire des modèles formalisés de riposte (Gomez-Temesio & Marcis, 2017) et de surveillance épidémique, portés par des institutions internationales2 et nationales3 . Ces derniers ont largement contribué à diffuser des pratiques et discours provenant du champ de la santé globale. S’ils semblent à première vue constituer des modèles neutres et apolitiques (Bardosh, 2016), ils sont en réalité chargés de conceptions particulières provenant de la biomédecine moderne sur la maladie, le corps, le soin et surtout les virus (Bonnet, 2003). Appliqués sur l’ensemble du territoire lors des résurgences épidémiques et des périodes de surveillance, ces modèles viennent s’inscrire dans la société guinéenne et importent des discours ontologiquement situés, malgré leur apparente globalité. Ils entrent alors en négociation avec les acteurs locaux et leurs répertoires ontologiques propres (Fairhead, 2016). Provenant de la philosophie avant d’être utilisée et réinterprétée par l’anthropologie à la fin du xxe siècle (Nef & Schmitt 2017), l’ontologie (du grec ancien ontos, « être », et logos, « discours, traité ») traite de l’être. Descola (2005, p. 176) définit ainsi les ontologies comme des « systèmes de propriétés des existants [qui] servent de points d’ancrage à des formes contrastées de cosmologies, de modèles du lien social et de théories de l’identité et de l’altérité ». En anthropologie, la majorité des auteurs mobilise le concept d’ontologie pour rendre compte de la multiplicité des mondes et des êtres. Si certains partent du postulat que le monde est intrinsèquement multiple (Descola, 2005), d’autres proposent de saisir l’altérité radicale de ces mondes (Chandler & Reid ,2018) via une conceptualisation fluide et contextuelle (Fairhead, 2016) des ontologies comme performances (Mol, 2002). Enfin, cette approche constitue un outil méthodologique pour poser des questions ontologiques (Holbraad & Pedersen, 2017). Cet article analyse l’application des modèles de ripostes épidémiques sur le territoire guinéen lors de l’épidémie de Covid-19 et interroge les décalages souvent visibles entre ces modèles et les pratiques réelles de prise en charge et de gestion épidémique observées sur le terrain. Il vise à sortir de la compréhension classique des systèmes de santé guinéens – et plus largement africains – comme « dysfonctionnels » (Jaffré & Olivier de Sardan, 2003) et de l’interprétation du non-respect des mesures de protection par les soignants et les populations comme relevant de « résistances » ou « réticences » (Somparé, 2020). Dans un premier temps, l’article analyse comment les mesures de gestion épidémique de la Covid-19, censées être appliquées par les soignants en « première ligne », se trouvent en décalage avec la réalité des normes pratiques (Olivier de Sardan, 2010) de ces derniers. Il propose d’examiner ces fréquents décalages non pas en termes de défaillances, mais de processus de traduction, d’appropriation, de transformation et de rejet à l’œuvre lorsque diverses conceptions du monde portées par les discours biomédicaux et
Les acteurs économiques des marchés de la capitale du Burkina Faso à l’épreuve de la Covid-19. Discours et pratiques face aux mesures barrières

Numéro 02 – Analyses critiques This post is also available in: English (Anglais) Français TÉLÉCHARGER EN PDF 02.2022L’Afrique et le monde à l’heure virale Publié le : 16 décembre 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص Based on material collected using mixed methods, this article analyses the knowledge and prevention practices of Ouagadougou traders concerning Covid-19. Their discourse is based on a conception which, by focusing on highly publicised patients (from the rich or supposedly wealthy classes), reinforces the idea of a pathology of the “rich”, a “disease of the snow”, “of the cold”, and of “air conditioning”. Covid-19 is then perceived as a disease of the West, with its cold climate, its rich, whose equivalents in Burkina Faso are the civil servant cadres and businesspeople who have a favourable economic situation and use air conditioning on a daily basis. The reconfiguration of citizen interactions pits two types of citizens in opposition to each other. On the one hand, the agents of the state acting as dominant actors, predators of resources, and even local representatives of the West, and on the other hand, those left behind, the dominated who suffer the measures recommended by the dominant. This construction of the risk linked to Covid-19 leads to a trivialisation of the pathology in the markets, and, consequently to the contestation of the official protective measures. Demonstrations against the closure of markets, places of worship and land borders are a form of condemnation of the passivity of a state seen to be dominated by the West. It reflects a mistrust, fuelled by the unequal power relations between the North and the South around global health. Keywords Covid-19, traders, markets, West, State, Ouagadougou À partir de matériaux recueillis selon une méthode mixte, cet article se propose d’analyser les connaissances et les pratiques de prévention concernant la Covid-19 chez les commerçants de Ouagadougou. Leurs discours reposent sur une conception qui, en se focalisant sur les malades médiatisés (issus des classes aisées ou censés l’être), renforce l’idée d’une pathologie des « riches », d’une « maladie de la neige », « du froid », et de la « climatisation ». La Covid-19 est perçue alors comme une maladie de l’Occident, avec son climat froid, ses riches, dont les équivalents au Burkina Faso sont les « fonctionnaires » et les hommes d’affaires qui ont une situation économique favorable et utilisent au quotidien la climatisation. La reconfiguration des rapports de citoyenneté va mettre en vis-à-vis deux types de citoyens : d’un côté, les agents de l’État agissant comme des acteurs dominants, des prédateurs de ressources, voire des représentants locaux de l’Occident et, de l’autre côté, les laissés-pour-compte, les dominés qui subissent les mesures préconisées par les dominants. Cette construction du risque lié à la Covid-19 entraînera une banalisation de la pathologie dans les marchés, puis la contestation des mesures de protection. Les manifestations contre les fermetures des marchés, des lieux de culte et des frontières terrestres sont une forme de dénonciation de la passivité de l’État dominé par l’Occident. Celle-ci traduit une méfiance, une défiance alimentée par les rapports d’inégalité de pouvoir entre le Nord et le Sud autour de la santé globale. Mots-clés Covid-19, commerçants, marchés, Occident, État, Ouagadougou /// /// Introduction Le Burkina Faso a enregistré 21 128 cas positifs de Covid-19, soit 955 cas pour 1 000 000 habitants au 21 août 2022. À cette date, les décès se chiffraient à 387, soit 17,51 cas pour 1 000 000 habitants (Johns Hopkins University, 2022). Ouagadougou, avec une population de 2 415 266 individus et une densité de 1 014 habitants au kilomètre carré (INSD, 2022), cumule 84,2 % des cas de Covid-19 (Kobiané et al., 2020). Les directives internationales de l’OMS ont servi de référentiel à l’élaboration du plan de riposte contre la Covid-19, avec la création d’un Comité national placé directement sous la responsabilité du Premier ministre. Son secrétariat exécutif, dirigé par deux officiers supérieurs de l’armée, donne un visage militaire à la lutte contre la Covid-19. La police et la gendarmerie se chargent de superviser le respect du couvre-feu. Les commissariats de police dans les marchés sont mis à contribution pour y assurer une police sanitaire. L’option de lier les actions de santé publique à la sécurité nationale est clairement adoptée par l’autorité publique. Le Centre des opérations de réponse aux urgences sanitaires (CORUS), placé sous la responsabilité du ministère de la Santé, assure la gestion opérationnelle de la lutte contre l’épidémie. Le pays a une économie essentiellement rurale et informelle, caractérisée par 52,8 % de travailleurs indépendants, dont 31,3 % dans des entreprises familiales, et 12 % de salariés. Les principaux secteurs économiques à Ouagadougou sont les activités de fabrication (14,6 %), le commerce en détail (15,6 %) et en gros (8,2 %), le transport (5,8 %), la réparation automobile (5,7 %), la construction (5,9 %) et les activités spéciales de ménage (4,6 %) (INSD, 2022). Dès l’annonce des premiers cas positifs, le 9 mars 2020, plusieurs mesures ont été prises par le gouvernement pour interrompre la transmission. La fermeture des marchés et « yaars »1 , des frontières aériennes, terrestres, ferroviaires, l’instauration d’un couvre-feu et la mise en quarantaine des villes infectées sont annoncées le 21 mars 2020. Cette situation implique de s’interroger sur les effets de la Covid-19 sur le secteur informel. Comment les acteurs économiques des marchés de la capitale ont-ils vécu la Covid-19 ? Trois raisons rendent cette question pertinente. D’abord, les effets économiques de la Covid-19 sur la vulnérabilité financière des ménages ont été parfois sous-estimés. Pourtant, les travaux menés au Bangladesh, au Nigeria, au Kenya et au Pakistan montrent que les personnes n’ayant pas de travail fixe et logeant dans les bidonvilles ont été rendues très vulnérables à la Covid-19. En outre, pour les membres des familles vivant dans la promiscuité, sans un bon accès à l’eau, le respect des mesures de distanciation sociale et sanitaire était impensable (Éboko & Schlimmer, 2020 ; Jones, 2022). Ensuite, des contestations publiques, passives ou actives, ont jalonné l’histoire de la lutte contre les épidémies. L’histoire de la
Covid-19, réponse institutionnelle et rôle du climat Étude comparative entre la Côte d’Ivoire et les autres pays d’Afrique de l’Ouest

Numéro 02 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 02.2022L’Afrique et le monde à l’heure virale Publié le : 16 décembre 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص This paper analyzes Côte d’Ivoire’s institutional response to the spread of Covid-19 and explores the measures beyond political control, especially the impact of environmental variations, by comparing the Ivorian case to other West African countries, to deconstruct misconceptions about the propagation of Covid-19 in Africa and suggests a rereading of Africa’s place in the collective imaginaries, including at the scientific level.The approach uses political science, which pays particular attention to national political trajectories in relation to institutional responses to the Covid-19. In the subtitle of his book, American political historian Peter Baldwin (2021) asks the question that runs through our contribution: “Why has the fight against the coronavirus been so different around the world?” Our approach to the problem, based on a broadly defined multifactorial one, attempts to refine the overly encompassing factors, putting each of the empirical factors into a national, or in Côte d’Ivoire’s case, even a local context. The lockdown imposed by the authorities on Abidjan (Côte d’Ivoire’s capital) from March 26 to July 15, 2020, for example, was a major event in the country’s response to the Covid-19 pandemic. The paper is borne out of our transdisciplinary research (in political science, sociology, climatology, meteorology, atmospheric physics, and oceanography) presented at the West African Consortium for Clinical Research on Epidemics Pathogens (WAC-CREP, 2022) international symposium in March 2022 in Yamoussoukro. Keywords Covid-19, Climate, Côte d’Ivoire, Prevalence, West Africa, Policy Response Ce texte propose une analyse de la réponse institutionnelle de la Côte d’Ivoire sur la diffusion de la Covid-19 et explore les pistes qui échappent au contrôle politique, spécialement les incidences des variations saisonnières en comparant le cas ivoirien à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Ce point de vue permet de déconstruire les illusions d’optique sur l’expansion de la Covid-19 en Afrique et suggère une lecture de la place de l’Afrique dans les imaginaires, y compris scientifiques. Le propos s’inscrit notamment dans une logique proche des travaux de science politique qui portent une attention particulière aux trajectoires politiques nationales, en lien avec les réponses institutionnelles à la Covid-19. En sous-titre de son ouvrage, l’historien politologue américain Peter Baldwin (2021) pose la question qui traverse notre contribution : « Pourquoi la lutte contre le coronavirus a-t-elle été si différente dans le monde ? ” Notre problématique, qui se fonde sur une approche multifactorielle au sens large, tente d’affiner les facteurs trop englobants, en remettant chacun des facteurs empiriques dans un contexte national, voire local dans le cas de la Côte d’Ivoire. La fermeture du district d’Abidjan (capitale de la Côte d’Ivoire) décidée par les autorités ivoiriennes, du 26 mars au 15 juillet 2020, a, par exemple, constitué un événement majeur dans la réponse de ce pays à la pandémie de la Covid-19. Les résultats de nos recherches transdisciplinaires (en science politique, sociologie, climatologie, météorologie, physique de l’atmosphère et océanographie) ont été présentés en mars 2022 à Yamoussoukro lors du colloque international du West African Consortium for Clinical Research on Epidemics Pathogens (WAC-CREP, 2022). Mots-clés Covid-19, climat, Côte d’Ivoire, prévalences, Afrique de l’Ouest, réponse politique /// /// Introduction À l’émergence de la Covid-19, l’Afrique a fait l’objet d’une grande inquiétude (Jessani et al., 2020 ; Vidal et al., 2020). Pourtant, les chiffres officiels des contaminations et des décès sont restés relativement moins élevés que dans d’autres régions du monde (Tableau 1), excepté en Asie du Nord-Est, où la morbidité et la létalité sont faibles. Ces données mettent aussi en lumière, des nombres de décès trois fois plus bas en Côte d’Ivoire que dans les autres pays africains qui comptent, comme elle, entre 80 000 et 170 000 contaminations. Il est particulièrement judicieux de distinguer l’action publique et la question du climat, qui échappe au contrôle politique immédiat. L’Afrique étant l’une des régions les plus vulnérables aux chocs épidémiologiques et climatiques, elle retient l’attention internationale (Lone & Ahmad, 2020). Les facteurs climatiques méritent donc une attention particulière dans cette pandémie à propagation multifactorielle. Des variables météorologiques telles que la température de l’air, l’humidité ou le rayonnement solaire agissent différemment sur la survie des coronavirus en Afrique par rapport à d’autres continents (Yuan et al., 2020). Ainsi, des recherches en 2020 ont documenté la relation entre les facteurs météorologiques (température, pression atmosphérique) et la Covid-19 en Chine. Au contraire, Ma et al. (2020) et Kanté et al., (2021) ont trouvé des corrélations négatives entre la température et la Covid-19 en Chine, ainsi qu’en République de Guinée. Cependant, le nombre d’études sur la dissémination du virus et l’influence des facteurs météorologiques est encore limité. La pandémie de la Covid-19 a mis en exergue une sorte d’inversion de paradigme à partir du cas de l’Afrique subsaharienne, qui connaît une létalité moindre que la majorité des autres régions du monde, contrairement aux autres pandémies (VIH/sida, Ebola) de ces dernières décennies. Cet article vise à analyser les déterminants climatiques, sociaux, démographiques, structurels et politiques de cette situation. Il présente le cas ivoirien dans le faisceau des cas africains, qui sont relativement différents les uns des autres, mais avec une convergence – excepté l’Afrique du Sud et les pays d’Afrique du Nord – si on les compare avec les pays d’Europe, des Amériques et une partie de l’Asie. Au-delà des « fausses bonnes idées » Les épidémies subies par l’Afrique ont provoqué au fil du temps des inquiétudes légitimes, qui ont conduit à des discours, représentations et recherches scientifiques (Eboko, 2021). Ainsi, le climat, qui serait l’une des explications de la moindre circulation du Sars-Cov-2 (Sars : Severe acute respiratory syndrome), fait partie d’une série d’hypothèses autour de facteurs qui échappent aux décisions politiques et aux comportements sociaux. Avant d’examiner la question climatique, nous allons expliquer pourquoi certaines autres hypothèses sont démenties ou relativisées par des faits et/ou des données : il s’agit de la densité
Décoloniser les politiques du désastre climatique dans l’estuaire du Sénégal : des pratiques adaptatives entre « passé finissant » et « futur proche »

Numéro 01 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 01.2022Afriques, mondes et savoirs de demain Publié le : 9 mars 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// Dans une région frappée par une accumulation des risques hydrologiques face auxquels les « politiques du désastre » ne sont pas parvenues à spécifier des actions adaptatives pertinentes, une décolonisation des imaginaires environnementaux semble nécessaire. Afin de renseigner concrètement comment pourrait s’opérationnaliser une transition « soutenable » dans l’estuaire du Sénégal, nous proposons de déplier la « scène urbaine » de Saint-Louis dans une perspective multi-échelles. Fondant notre approche sur une écologie politique des savoirs, nous procédons à une caractérisation géophysique et politico-institutionnelle de l’espace territorial concerné avant d’insérer l’analyse de l’urbain entre les niveaux infra (région du Gandiol) et supra (zone estuarienne). Les trois temps analytiques proposés (situer, encadrer et refonder la scène de Saint-Louis) sont informés par un corpus empirique varié. Mots-clés Estuaire du Sénégal, savoirs endogènes/vernaculaires, Gandiol /// /// Inscrite à l’agenda des grandes organisations internationales depuis la fin du vingtième siècle (Billé et al., 2006, 2007), la gouvernance des zones côtières est devenue un objet d’études de tout premier ordre avec la montée en puissance de la problématique du changement climatique (Rockstrom et al., 2009 ; GIEC, 2014 ; Steffen et al., 2015). Zones fortement peuplées et caractérisées par un accroissement marqué des inégalités socio-économiques (Gupta & Bavinck 2017), les aires littorales constituent un ensemble de socio-écosystèmes vulnérables menacé par une pluralité de risques : élévation du niveau des mers, modification des courants, des vents et des vagues, dynamiques d’acculturation et éventuelles politiques de « maladaptation » (Grinsted et al., 2009 ; Magnan et al., 2016) développées au nom de la sécurisation des territoires potentiellement impactés.1 Au nord du Sénégal, l’estuaire du fleuve Sénégal est devenu l’une des zones d’accumulation de risques hydrologiques particulièrement surveillée du fait des dynamiques d’anthropisation à l’œuvre (Sy et al., 2015 ; Ballouche et al., 2019) et des impacts du changement climatique (Vedeld & Coly, 2015 ; Ba, 2019). Renvoyant à un jeu d’échelles complexe du fait du déploiement de politiques de développement variées au sein de et entre les États partageant les eaux du fleuve Sénégal depuis les indépendances, l’analyse de la gouvernance de ces conséquences interpelle directement les sciences sociales : quels modèles d’action collective faut-il déployer afin de rendre soutenable la trajectoire de développement de la zone estuarienne ? Plus précisément, prenant acte du fait que les décisions prises afin de répondre aux conséquences désastreuses provoquées par l’ouverture d’une brèche dans la langue de Barbarie en 2003 n’ont pas constitué un épisode « disruptif » (Parsons et al., 2019) susceptible de réorienter le pilotage du système estuarien (voire ont aggravé la situation), on propose de s’interroger sur la nature des inflexions à apporter à la gouvernance de la zone estuarienne afin de la rendre plus « résiliente » (Pelling & Blackburn, 2013). Une telle problématique nécessite de développer une analyse multi-scalaire, spatiale et temporelle, prenant la ville de Saint-Louis comme échelon central et déployant des analyses infra-urbaines (gouvernance du Ndiaye) et supra-urbaines (gouvernance de l’estuaire du Sénégal). Au-delà de cet enjeu méthodologique, il s’agit de mobiliser l’approche fondée sur les « politiques du désastre » (Dill & Pelling, 2010) afin d’éclairer les logiques inertielles à l’œuvre et d’identifier les moyens de les résorber. Cette approche nous semble essentielle dans la mesure où elle cherche à appréhender les désastres environnementaux comme des construits socio-politiques : i) dont la survenue se comprend au regard de la trajectoire de développement historique du socio-écosystème considéré, ii) que les politiques adaptatives tentent d’administrer en construisant, face à l’émergence d’éventuelles revendications des populations impactées, les conditions socio-techniques d’un futur sécurisé (à court, moyen et long terme)2 . Sur la base d’une étude longitudinale de la dynamique de développement de la zone estuarienne autour de Saint-Louis (voir encadré méthodologique), nous proposons ainsi de prolonger les résultats produits par cette approche en développant une analyse fondée sur le conflit des temporalités qui animent les protagonistes de la région étudiée. Face au cadrage temporel des autorités locales et régionales pensé selon une logique articulant « passé prolongé » et « futur lointain »3 , nous tenterons de renseigner et d’éclairer analytiquement les pratiques ordinaires visant à relier de manière inclusive « passé finissant » et « futur proche » (Guyer, 2008). L’objectif de cette recherche est ainsi d’interroger les stratégies et les modalités d’action permettant de contenir les dérives associées à des logiques de développement importées (c’est-à-dire imprégnées de rationalité experte). Il va s’agir en particulier de voir dans quelles mesures et à quelles conditions il s’avère possible de favoriser l’émergence de logiques « indigènes » (Makondo & Thomas, 2018) visant à « panser l’en-commun » (Seck, 2017). Loin de viser une intégration de ces savoirs considérés comme largement irréductibles, il s’agirait plutôt de penser les conditions d’un agir collaboratif « fondé sur les relations » et contribuant potentiellement à faire émerger des solutions viables et acceptables (Lloyd et al., 2012 ; Sarr 2017)4 . Une telle analyse nécessite une compréhension territoriale fouillée, positionnée entre le « passé finissant » et le « futur proche » (Guyer, 2008) et une analyse précise des tensions que les jeux d’échelles spatio-temporelles génèrent5 .Afin de renseigner cette question, nous proposons de déplier la « scène urbaine » (Decrop et al., 1997)6 de la région de Saint-Louis dans une perspective multi-échelles en procédant à une caractérisation géophysique et politico-institutionnelle de l’espace territorial concerné puis, en insérant l’analyse de l’urbain entre les niveaux infra (quartier) et supra (zone estuarienne). Postulant que les dynamiques transitionnelles ne peuvent pas faire l’économie d’une analyse critique des temporalités (Kolinjivadi et al., 2020), nous redéploierons la flèche du temps (Howitt, 2020) afin d’identifier des stratégies de décolonisation de l’anthropocène et d’indigénisation du futur proche (Whyte, 2017). Encadré méthodologique Les données empiriques utilisées dans cet article sont issues d’enquêtes de terrains réalisées pendant une période de « résidence observatoire » dans l’estuaire du fleuve Sénégal. La démarche déployée est qualitative7 . Les méthodes dites qualitatives n’ont pas pour objectif de fabriquer des données représentatives, c’est-à-dire généralisables à l’échelle d’un groupe social. La recherche qualitative est particulièrement appropriée lorsque les phénomènes sociaux observés sont difficiles
« Compter sur ses propres forces » : face à l’aide, promouvoir les experts contextuels dans les politiques publiques en Afrique

Numéro 01 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 01.2022Afriques, mondes et savoirs de demain Publié le : 9 mars 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// Habituellement, le terme d’expert connote une spécialisation professionnelle, et, plus particulièrement dans le champ du développement, une compétence reconnue en ingénierie technique ou en ingénierie sociale. Nous voulons ici l’étendre à une tout autre forme de compétence. En Afrique, la méconnaissance des contextes locaux dans lesquels interviennent les projets et programmes de développement standardisés (« modèles voyageurs »), et la non-prise en compte des effets inattendus qui découlent des réactions des acteurs locaux, sont des données structurelles du monde institutionnel du développement, qui sont à l’origine de ses échecs récurrents. Ce dernier ne manque pas d’experts internationaux (ou parfois nationaux) au sens classique du terme, mais il ne recourt jamais aux compétences de ceux qui connaissent le mieux ces contextes locaux qui « mettent à l’épreuve » les interventions extérieures, autrement dit il ignore l’existence d’une « expertise contextuelle », qui serait pourtant indispensable si l’on entend élaborer et mettre en œuvre des interventions et des politiques publiques qui soient enfin adaptées au « monde réel », celui des quartiers et des villages africains, qui est ignoré des bureaux de Washington, Genève ou Paris (et souvent aussi de ceux de Dakar, Bamako ou Cotonou). Bien que non reconnus en tant que tels, les experts contextuels existent pourtant, sous deux formes. Les plus nombreux sont des experts contextuels opérationnels, autrement dit des acteurs de terrain, travaillant au contact des usagers dans les services de l’État ou dans les multiples projets ou ONG : ils connaissent bien (et surtout de l’intérieur) les normes pratiques des fonctionnaires et les normes sociales des populations ; mais, en outre, ils ont aussi une réflexion critique vis-à-vis des routines du quotidien et une capacité d’initiatives et d’innovations ancrées dans les réalités du terrain (ce sont des réformateurs de l’intérieur, et nous en avons rencontré dans nos enquêtes). D’autres sont des experts contextuels indirects, autrement dit des chercheurs, dont l’activité professionnelle consiste, essentiellement grâce à des méthodes qualitatives impliquant une insertion prolongée, à décrire, comprendre et analyser les contextes locaux (et leurs réactions aux interventions extérieures) ; ils sont bien placés pour identifier les experts contextuels opérationnels. Les uns et les autres constatent tous les jours à quel point les interventions conçues, financées et pilotées par les institutions de développement (les réformateurs de l’extérieur) sont déconnectées des pratiques et des perceptions des acteurs directement concernés, tout en reproduisant une addiction dangereuse à l’aide internationale. Nous discuterons plus en détail dans l’article de ce concept d’expert contextuel, de sa spécificité par rapport à des notions proches, et de ce en quoi la mobilisation d’une expertise contextuelle pourrait permettre d’améliorer la qualité des services que les institutions de développement et les politiques publiques délivrent aux populations. Mots-clés Socio-anthropologie, ingénierie sociale, action publique, réformes, développement local, innovation /// /// « Nous encourageons l’aide qui nous aide à nous passer de l’aide. Mais en général la politique d’assistance et d’aide n’aboutit qu’à nous désorganiser, à nous asservir et à nous déresponsabiliser » – Thomas Sankara, discours à l’ONU du 4 octobre 1984 à l’Assemblée générale del’ONU, cité in Borrel et al. (2021: 757). Il est périlleux de parler de l’Afrique en général, et des précautions, du type « les Afriques » (Darbon, 2001), s’imposent1 . Chaque pays a ses spécificités, et, au sein de chaque pays, les disparités sont multiples. Néanmoins, si on élargit la perspective pour se situer à un niveau comparatif global, quelques lignes de pente communes émergent, qui concernent la plus grande partie du continent. La dépendance à l’aide (aide au développement comme aide humanitaire) constitue ainsi une caractéristique largement partagée du continent africain. Certes, elle n’est pas seule en piste : on retrouve par exemple partout un passé colonial douloureux ayant laissé divers héritages, ou une culture prédatrice des élites postcoloniales, que de nombreux travaux en sciences sociales ont analysés en détail. Il nous semble que la dépendance à l’aide, bien que souvent soulignée – cf. par exemple Bayart (1999), qui met l’extraversion en perspective historique – a été peu explorée dans un domaine particulier, pourtant central, à savoir le processus de construction des États. Parmi les rares exceptions, on peut évoquer Bierschenk (2009) qui montre comment le passage en 1989 d’un régime despotique à un régime démocratique au Bénin n’a pas atténué la dépendance du pays envers la rente de l’aide : au-delà des changements de système politique et de formes de pouvoir, on retrouve les mêmes conséquences négatives en termes de gouvernance (corruption, clientélisme, favoritisme, autoritarisme, régionalisme). Son analyse est sur le fond tout aussi valable pour les autres pays francophones d’Afrique (et sans doute nombre de pays anglophones), malgré des histoires politiques différentes depuis les indépendances. Plus fondamentalement, au-delà des régimes qui se succèdent entre élections et coups d’État, le fonctionnement des services publics comme l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques sont profondément et durablement affectés par la dépendance à l’aide. Nous décrirons comment l’aide extérieure pèse lourdement sur les politiques publiques, et comment elle engendre de nombreux effets inattendus, en raison de la méconnaissance profonde des contextes locaux par ces « réformateurs de l’extérieur ». Ces effets inattendus comptent en leur sein beaucoup d’effets pervers, dont en particulier celui sur lequel nous mettrons ici l’accent : une perte généralisée d’initiative au sein de la fonction publique, qui découle directement de la dépendance à l’aide. Mais il existe des exceptions parmi les agents de l’État, et on rencontre parfois ici ou là des « réformateurs de l’intérieur », qui connaissent les contextes locaux et veulent les modifier de façon réaliste. Nous tenterons de définir cette « expertise contextuelle » et d’analyser le rôle qu’elle peut jouer, dans une perspective qui entend proposer des pistes de recherche inédites pour les sciences sociales en Afrique, et renouveler la stratégie ancienne et quasi oubliée du « compter sur ses propres forces ». L’omniprésence de l’aide
Centrer en Afrique l’humanitarisme global

Numéro 01 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 01.2022Afriques, mondes et savoirs de demain Publié le : 9 mars 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// L’« humanitarisme global » est à la fois le complexe d’acteurs, d’organisations et d’institutions qui travaillent sur les questions de secours et d’aide au développement, et les cadres conceptuels, épistémologiques et cosmologico-religieux de connaissance et d’éthique dont ils émanent. Dans cet article, j’appelle à (re)centrer l’humanitarisme mondial en Afrique. En m’appuyant sur le travail des chercheurs africains, je soutiens qu’un tel recentrage est crucial pour apprendre, à partir des structures de connaissance et des relations religieuses et cosmologiques africaines, comment mettre en avant les questions de globalité ontologique, de manière à reconfigurer les prétendus objectifs humanitaires. Un tel centrage poursuit également des objectifs matériels et de représentation, c’est-à-dire qu’il permet d’enrayer les échecs de la domination actuelle des programmes, régis par les évaluations néolibérales chiffrées de prétendues « réussites », et de renverser les hiérarchies racialisées de représentation des organisations et acteurs tant africains que non africains. Mots-clés Humanitarisme global, religion, cosmologie, bien-être, onto-épistémologie, relationalité /// /// Dans cette contribution, j’appelle à centrer l’« humanitarisme global » en Afrique. Je considère que l’humanitarisme global comprend ce qu’Alex de Waal appelait en 1997 « l’international humanitaire », c’est-à-dire « l’élite transnationale des travailleurs humanitaires, fonctionnaires chargés de distribuer l’aide, universitaires, journalistes et autres, ainsi que les institutions pour lesquelles ils travaillent » (de Waal 1997/2006, xv). Mais selon ma lecture, le terme d’humanitarisme global comprend bien plus que la définition de Alex de Waal. Le terme fait référence non seulement à un positionnement géographique, mais aussi conceptuel, épistémique/épistémologique, et cosmologique-religieux. Il fait référence non seulement à la myriade d’organisations [organisations non gouvernementales internationales (ONGI), organisations non gouvernementales (ONG), organisations confessionnelles (OC), organisations intergouvernementales (OIG), États, grandes fondations donatrices] et de personnes qui s’engagent dans l’aide humanitaire et l’assistance à long terme, mais aussi aux structures de connaissance dont elles viennent et qui fournissent leur éthos opérationnel et organisationnel et aux pratiques qu’elles exportent dans le monde entier, y compris sur le continent africain. Ces structures de connaissance sont actuellement modernistes au sens où elles incluent une croyance et un engagement envers : a) la valeur du progrès linéaire, b) des indicateurs et des programmes conçus pour obtenir des résultats prédéfinis, et c) des façons techniques et scientifiques d’accéder aux problèmes et de les résoudre. Elles tendent également à intégrer l’acceptation (parfois à contrecœur) de l’autorité de l’État-nation et des organisations internationales, et une croyance ainsi qu’un engagement envers l’observance universelle des droits de l’homme (bien qu’on puisse contester cela au niveau des détails). Enfin, elles sont à la fois sécularistes dans leur conscience primaire de soi, et pourtant majoritairement chrétiennes dans leur évolution historique. Chacune de ces caractéristiques façonne des aspects importants de l’international humanitaire contemporain. Conformément aux objectifs de Global Africa, en particulier pour » (re)problématiser les défis mondiaux et leur gouvernance à partir de l’Afrique « , il existe au moins trois raisons essentielles de reconfigurer et de recentrer l’humanitarisme mondial en Afrique. Au lieu de commencer par les aspects problématiques de l’humanitarisme, je commence par la raison la plus importante, qui est cosmologique-religieuse, ontologique et épistémologique. S’appuyer sur la riche multiplicité des visions africaines du monde, des manières d’être et de savoir, de la relation entre le donateur et le bénéficiaire, l’humain et le non-humain, des cosmologies qui reconfigurent la temporalité et donnent la priorité à la globalité, est essentiel pour reconfigurer l’entreprise humanitaire afin d’atteindre ses prétendus objectifs. En ce sens, les visions du monde et les spiritualités africaines soulèvent des modes de connaissance et de relation entre les humains et entre eux et les non-humains qui mettent l’accent sur la guérison écologique, qui doit être au cœur des objectifs humanitaires actuels et futurs, et qui, en conséquence, dévalorisent le développement basé sur le marché, qui, de ce point de vue, a causé d’énormes dégâts. En d’autres termes, ils renversent complètement la hiérarchie des connaissances présente dans l’humanitarisme développementaliste, en fournissant de nouvelles façons de comprendre les mots humanitaires à la mode tels que « partenariat », « durabilité » et « résilience ». Ce faisant, elles reconfigurent les conceptions de la guérison, de la santé et du bien-être – au cœur des objectifs humanitaires – qui ne reposent pas exclusivement sur des onto-épistémologies imposées de l’extérieur (Phiri & Nadar, 2006 ; Ogunnaike, 2020). Elles se rattachent également à des cosmologies similaires dans le monde entier, notamment les cultures et religions celtiques, arctiques, latino-américaines, sud-asiatiques et est-asiatiques. Le recentrage met à jour les deuxième et troisième raisonnements, dont chacun révèle les faiblesses du système humanitaire actuel. Comme l’ont documenté de nombreux chercheurs africains et de la diaspora africaine, l’ignorance et le déclassement des cosmologies, des traditions religieuses et des pratiques africaines, se sont accomplis à travers la violence coloniale et missionnaire, qui a structuré les relations économiques et politiques/juridiques africaines et les relations culturelles et religieuses, respectivement, pour refléter les intérêts dominants et la cosmologie de la métropole (pour de puissantes perspectives sur cette histoire, voir Rodney, 2018 [1972] ; Fanon, 1961 ; Phiri & Nadar, 2006 ; Mbembe, 2001 ; Mamdani, 2018, parmi de nombreux autres). Pourtant, la plupart des commentateurs du « Grand Débat sur l’Aide » (Gulrajani, 2011) notent que les pratiques humanitaires (développement inclus) émanant de la cosmologie métropolitaine et de l’onto-épistémologie n’ont pas « vaincu la pauvreté », ni créé des moyens de subsistance pérennes, ni engendré une paix durable au sein de certains États africains ou entre eux. En fait, selon Tim Murithi (2009), le résultat fut plutôt un « colonialisme de l’aide », c’est-à-dire une perpétuation du contrôle externe par le biais de programmes d’aide1 . Plus encore, de nombreux anciens travailleurs humanitaires et universitaires du Nord global ont déploré l’absence de véritables partenariats dans la prise de décision en matière d’aide, depuis l’élaboration des demandes de propositions de financement (RfP) jusqu’à la mise en œuvre de l’aide (Autesserre, 2014; Barnett, 2017; Fassin, 2012; Fast, 2017; Johansson, 2018). Au lieu de cela, ce que Tanya Schwarz et moi-même
Reconstruire les savoirs dans les pays africains

Numéro 01 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 01.2022Afriques, mondes et savoirs de demain Publié le : 9 mars 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// Le projet d’émancipation du continent africain et sa capacité à répondre à ses défis sont inséparable d’un travail dans l’espace épistémologique. Ce dernier détermine les ordres politiques, économiques et sociaux des nations ; il influence les subjectivés et les visions du monde. Le continent africain a toujours été le lieu d’une production de savoirs de tous types qui ont assuré sa pérennité, ainsi que la transmission et l’enrichissement de ses matrices culturelles. Il s’agira d’intégrer les savoirs produits sur le continent africain dans le corpus de ce que nous jugeons utile à transmettre aux générations suivantes en intégrant les épistémès du non-logos, les savoirs inscrits dans les productions matérielles, les pratiques discursives, les corps, les textualités, les oralités, etc. La tâche consiste à explorer toutes les communautés épistémiques du Continent, comprendre leurs modalités de production gnoséologique et intégrer celles-ci dans des écologies élargies du savoir. Mots-clés Écologie du savoir, bibliothèque coloniale, savoirs, épistémologie, sciences sociales africaines /// /// Les questionnements épistémologiques – quel type de savoirs ? Comment sont-ils produits ? Dans quel but ? – sont fondamentaux pour les Africains dans leur lutte pour l’émancipation politique, culturelle et économique. Pour imaginer et construire des futurs différents, il est nécessaire de questionner l’énonciation des paradigmes du savoir. Dans le contexte des nécessités de production de nouvelles formes dans tous les domaines de la vie sociale et politique dans les pays africains, l’enjeu de la production du savoir est crucial. Pas seulement parce que le continent africain fait face à des défis en termes d’éducation, santé, bien-être… en cette ère d’économies basées sur l’innovation et le savoir. Mais, de manière plus fondamentale, parce que la production de savoir maintient et reproduit un ordre politique, un ordre économique et un ordre social. Dans l’histoire récente du continent africain, le savoir ethnologique produit sur les sociétés africaines joua un rôle décisif dans leur domination par les pays européens dans la période coloniale. Dans l’ère contemporaine, le savoir confère un contrôle (ou une régulation) de la compréhension du monde ; à ce titre, c’est un espace de pouvoir et cela peut être un instrument de colonialité. Pour penser convenablement les défis auxquels font réellement face les pays africains, il est nécessaire d’interroger la géopolitique du savoir dans le contexte des pays africains. Dans la première section, je ferai une généalogie de ce que Mudimbe appela la « bibliothèque coloniale », et insisterai sur le rôle de cette bibliothèque coloniale dans la positionnalité contemporaine africaine. Dans une deuxième section, je mettrai particulièrement How to cite this paper: l’accent sur la nécessité, pour les Africains, d’engager une rupture épistémique en élargissant la vision de ce qu’est un savoir et en réactivant les ressources du connaître incorporées dans leurs cultures, mais plus spécifiquement en produisant de nouveaux savoirs qui seront utiles pour le futur des sociétés africaines et du monde en général. Dans une troisième section, j’esquisserai les principales pistes d’une construction d’une écologie africaine des savoirs. Géopolitique du savoir dans les pays africains Violence épistémique et bibliothèque coloniale Le corpus du savoir concernant l’Afrique est largement marqué par l’ethnologie et l’anthropologie coloniales. Valentin Mudimbe nomma ce corpus la bibliothèque coloniale : depuis le quinzième siècle, le paysage de l’Afrique a été structuré par des discours dont l’objectif était de dominer physiquement les terres, de rééduquer les mentalités des habitants natifs, et d’intégrer « les histoires économiques locales dans une perspective occidentale » (Mudimbe, 2021 [1988], pp. 26). Ces diverses formes de connaissance, principalement motivées par l’objectif de la gouvernementalité et dont le but était la justification et l’établissement de l’entreprise coloniale, voyaient les pays non occidentaux à travers le prisme de la supériorité culturelle et du préjugé racial. Malheureusement, ils continuent d’influencer largement la perception de la réalité africaine et sont devenus un élément de la perpétuation de la domination ou de la dépendance. En fait, maintenir une asymétrie économique entre les colonies et la Métropole impliquait que cette dernière exerçât un contrôle politique absolu sur les colonies. Et pourtant, ce contrôle aurait été impossible sans des croyances largement partagées en la prédominance culturelle des colonisateurs. Il était d’une importance vitale pour les colonisateurs d’établir ce sens de la supériorité pour ne pas simplement conquérir les terres et les ressources des colonies, mais aussi leurs cœurs et leurs esprits. En conséquence de quoi l’injustice économique et politique qui est inhérente à la colonisation comporte une couche supplémentaire d’injustice culturelle. Ce processus est appelé par Rajeev Bhargaba injustice épistémique. Il a eu lieu de la même manière en Inde et dans les pays africains. Il commence quand les concepts et les catégories grâce auxquelles un peuple se comprend lui-même, aussi bien que son univers, sont remplacés par les concepts et les catégories des colonisateurs. Ainsi, le système de signification et de catégories prenant en compte l’orientation individuelle et collective des peuples dominés a été remplacé par le sens et les catégories du colon, et cela a été fait par un dénigrement des valeurs des communautés locales, aussi bien que de leur production de savoir. Ce processus d’intériorisation des cadres culturels et épistémiques appartenant aux peuples colonisés est d’abord déployé dans le discours des colonisateurs puis il est cristallisé au sein de travaux théoriques (ethnologiques et anthropologiques) effectués par les colonisateurs. Africaniser les sciences sociales et les humanités Pour Valentin Mudimbe, Kwasi Wiredu, et Ngugi wa Thiong’o, afin que l’Africain recouvre profondément sa souveraineté et sa fécondité, il est urgent d’aborder la question de la libération du discours africain (philosophique et scientifique) pour établir des sciences sociales africaines. Pour ces penseurs, il est important de devenir le sujet de son propre discours scientifique et de déterminer sa pratique en accord avec ses propres normes et critères. Pour Mudimbe et Wiredu, il y a une nécessité d’opérer une transformation radicale des sciences humaines et sociales telles qu’elles sont enseignées
Global Africa : généalogie critique d’un concept militant

Numéro 01 – Analyses critiques This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 01.2022Afriques, mondes et savoirs de demain Publié le : 9 mars 2022ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// L’expression Global Africa, en anglais, apparait de plus en plus régulièrement, dans toutes sortes de domaines, la plupart du temps pour illustrer les relations et les interconnexions entre l’Afrique et le monde. Certes des services, comme un parking au Cap-Vert, une banque à Malte, ou une entreprise de construction en Afrique du Sud portent ce nom, mais de manière plus significative, dans les champs culturel, intellectuel et scientifique, plusieurs événements et publications de qualité ont contribué à le diffuser. Ainsi, The Global Africa Project, cette grande exposition portée par Lowery Stokes Sims et Leslie King Hammond et présentée au Museum of Arts and Design à New York en 2011, avait l’ambition de montrer combien la création contemporaine africaine dépassait les frontières géographiques du continent (Colard, 2012). L’ouvrage en français édité par Laura Eboa Songue et Paola Audrey Ndengue, Global Africa. 150 personnalités qui font la mode africaine en 2016, présentait des hommes et des femmes contribuant « au développement de la mode afro » dans et hors du continent (2016, p. 8). La même année, l’éditeur scientifique Taylor & Francis lançait une nouvelle collection appelée Global Africa, sous la direction de Toyin Falola et Roy Doron, dans laquelle 23 ouvrages ont depuis été publiés. L’objectif de cette collection est d’inscrire « les expériences africaines dans le champ de l’histoire globale, de la globalisation, des diasporas africaines et de l’histoire atlantique[1] ». L’année suivante, Dorothy L. Hodgson et Judith A. Byfield publiaient un gros ouvrage collectif intitulé Global Africa. Into the Twenty-First Century pour démontrer combien l’Afrique avait une longue histoire d’interactions grâce auxquelles le continent devait être placé au centre des processus historiques globaux plutôt qu’en leur marge. Les contributions d’une quarantaine de chercheurs, artistes, journalistes, activistes et écrivains devaient établir combien l’Afrique n’était pas cet espace exotique situé hors de l’histoire, sans pour autant occulter les relations inégales de pouvoir qui continuent à structurer les conditions de vie de nombreuses communautés africaines (Hodgson & Byfield, 2017, p. 6). D’autres références récentes participent d’un projet intellectuel similaire, quoique sans le titre Global Africa (Kaag et al., 2021), ou avec, comme c’est le cas d’un numéro spécial de African Diaspora (de Witte & Spronk, 2014) ou cette nouvelle revue que vous avez sous les yeux. Ces quelques exemples illustrent l’inscription croissante, diffuse et acceptée, de l’expression Global Africa pour déployer l’idée que l’Afrique doit être étudiée et comprise à travers ses interactions et interconnexions avec le monde. L’historien Paul Tiyambe Zeleza l’avait déjà souligné : les questions liées à la place de l’Afrique dans le monde et la place du monde dans l’Afrique, ainsi que les intersections entre l’histoire mondiale et l’histoire de l’Afrique forment un champ prometteur (Zeleza, 2010, p. 16). Pour autant, la popularisation de ces usages culturels, intellectuels et scientifiques de l’expression Global Africa semble occulter une dimension spécifique qui lui est associée. En effet cette expression est directement issue de la mobilisation africaine et panafricaine du début des années 1990, qui revendiquait le droit à des réparations au titre de l’esclavage et du colonialisme. Elle se trouve dans les sources, les documents préparatoires et les rapports qui entourent les grandes conférences panafricaines pour les réparations tenues au Nigeria, à Lagos en 1990 et à Abuja en 1993 (Bonacci, 2021). Elle est aussi utilisée comme métaphore de l’élan panafricaniste : Global Africa contient une dimension de lutte incarnée à travers des pratiques et mouvements sociaux, des projets politiques, des relations et des cultures constitutifs de l’histoire du panafricanisme. Cette dimension de lutte, qui pourrait aussi être qualifiée de radicale et non consensuelle, semble tout à fait significative parce qu’elle évoque non pas seulement cette idée d’interactions entre l’Afrique et le monde, mais plus spécifiquement les projets politiques radicaux nés des relations entre Africains et Afrodescendants. Il faut ici souligner que l’aspect militant de ces relations, identifié, selon les périodes et les acteurs, comme « panafricanisme », mais également comme « internationalisme noir », « tradition intellectuelle noire » ou « tradition radicale noire » a été largement documenté en anglais, et non en français, pour des raisons historiques et symboliques qui mériteraient d’être discutées avec précision par des spécialistes de ces différents espaces linguistiques, dans le sillage de Catherine Coquery-Vidrovitch (1999). Des traditions savantes qui se sont constituées différemment, des réticences institutionnelles françaises à l’émergence de ce champ, une faible articulation entre le travail intellectuel d’une élite militante francophone et le déploiement de mouvements sociaux et culturels engagés, et des difficultés à penser la question raciale en français[2] ont comme conséquence des lacunes et des décalages notables dans la quantité et la qualité des connaissances produites et transmises dans le monde universitaire francophone. Il ne s’agit évidemment pas ici de discréditer la production scientifique en français ni d’opposer de façon manichéenne des savoirs produits en français à d’autres produits en anglais, mais de souligner combien les connaissances sur le panafricanisme ont du mal à s’imposer dans la constitution des savoirs universitaires en français. Plus encore, des intellectuels français reconnus, spécialistes de l’histoire de l’Afrique, peuvent décourager une curiosité intellectuelle pourtant légitime, en affirmant que le panafricanisme serait mort dans les années 1960 avec les indépendances des États africains ou que toute recherche qui lui serait liée serait illégitime, car biaisée, engagée et non objective[3]. Il existe toutefois une petite bibliographie en français relative au panafricanisme, par exemple : de courts textes maintenant dépassés (Decraene 1959), des classiques (Dewitte 2011 [1985]), des ouvrages autour de personnages précis (Tété-Adjalogo 1995 ; Zinsou et Zoumenou 2004), des études sur les versants américains et caribéens (Lara 2000 ; Guedj 2011; Moussa 2020) ou francophones (Fabre 1985 ; Frioux-Salgas 2009), un recueil de sources (OIF 2006), des ouvrages pointus liant Caraïbes et Éthiopie (Bonacci 2010) et quelques rares essais d’appréhension globale du mouvement panafricain (M’Bokolo 1995, 2004 ; Boukari-Yabara 2014). Des travaux récents (Nakao 2017