Introduction
Les liens historiques et sociaux entre l’Afrique du Sud et le Brésil ont traditionnellement été analysés sous l’angle des relations raciales et des formes étatiques de production des inégalités. Bien que fondamentales, ces approches sont devenues en partie routinières, occultant d’autres dimensions structurantes des expériences historiques propres aux deux pays. Dans cet article, nous proposons de déplacer l’axe analytique des macrostructures raciales vers une perspective centrée sur le monde ouvrier, en tenant compte des dynamiques industrielles qui se sont affirmées avec force au XXe siècle dans les deux contextes.
Les grèves de Durban, déclenchées en janvier 1973 en Afrique du Sud, et les mobilisations ouvrières brésiliennes — en particulier les grèves de l’ABC Paulista (1978-1980) — offrent un terrain privilégié pour comprendre la manière dont des travailleurs racialisés, soumis à des régimes autoritaires, se sont organisés, ont construit des formes de leadership et ont remis en cause les modèles de domination en vigueur.
Le choix de cette approche n’implique pas de nier que l’apartheid et la dictature militaire brésilienne ont tous deux fonctionné comme des régimes structurés par des hiérarchies raciales, bien que selon des modalités distinctes. Les grèves ont ainsi été traversées par des conflits liés à la citoyenneté, à la reconnaissance culturelle et aux attentes sociales, directement enracinés dans les histoires de racisme et de violence étatique de part et d’autre de l’Atlantique.
L’histoire de l’Afrique du Sud comme celle du Brésil est marquée par la violence et l’asservissement de populations africaines, afrodescendantes et autochtones. Il convient dès lors d’analyser les mouvements de grève, dans les deux pays, comme des espaces de reconstruction politique. L’écriture comparative doit tenir compte des stratégies de mise en visibilité et de silence mobilisées par les sources relatives aux mouvements ouvriers, telles que les a conceptualisées Trouillot (1995).
Van der Linden (2009) souligne que l’histoire du travail ne peut être appréhendée uniquement à partir d’un cadre national ou local. Une histoire globale du travail permet d’inscrire les grèves et les mobilisations sociales dans des dynamiques plus larges, en mettant en lumière les formes de résistance, d’organisation et de solidarité au sein des classes ouvrières sud-africaine et brésilienne. Y. L. dos Santos (2022) propose, quant à elle, de penser l’histoire du racisme au Brésil au-delà des seuls registres de la violence systémique héritée de l’esclavage et de l’après-abolition. Le cas sud-africain présente des parallèles significatifs. De nombreuses pratiques politiques et sociales ont étendu le débat sur le racisme à d’autres sphères de la vie sociale, telles que les dynamiques urbaines, les relations interraciales, les droits des populations autochtones ou encore les rapports de genre. Dans cette perspective, les contextes de grèves et de mobilisations urbaines apparaissent comme des espaces de production de significations communes permettant d’appréhender non seulement le racisme, mais également les inégalités sociales et culturelles persistantes dans les deux pays.
Bien que les avancées dans le champ de l’histoire du travail soient manifestes, la comparaison entre grèves et mobilisations s’est généralement développée à partir d’études mettant en relation des événements survenus entre un pays du Nord et un pays du Sud global (Van der Linden, 2010). Une tendance similaire s’observe dans les recherches consacrées au racisme et aux luttes antiracistes pour la même période. Le présent article propose ainsi une comparaison directe entre deux territoires généralement considérés comme périphériques dans les espaces et les dynamiques du capitalisme mondial au cours du XXe siècle. Même si l’Afrique du Sud et le Brésil occupaient, dans les années 1970 et 1980, des positions inégales au sein des processus d’accumulation du capital, aucun de ces deux espaces n’échappait aux dynamiques propres au capitalisme global (Robinson, 2021).
Dans cette perspective, les luttes ouvrières observées dans les deux contextes doivent être comprises comme des formes de contestation du racisme. Elles sont également interprétées ici comme des espaces de résistance au capitalisme tardif. En ce sens, la lutte antiraciste apparaît aussi comme une lutte plus large contre la spéculation et contre la perte d’autonomie économique des États-nations du Sud global. Par ailleurs, si l’histoire des racismes est fréquemment écrite à partir du point de vue des racistes eux-mêmes, c’est-à-dire de ceux qui ont édifié et légitimé les systèmes d’inégalités sociales et culturelles entre populations noires et blanches (Coetzee, 1991), le présent texte entend dépasser une lecture des dynamiques raciales limitée à leurs manifestations les plus explicites. La comparaison repose ainsi sur l’hypothèse selon laquelle l’étude de la présence noire au sein du monde ouvrier constitue également une voie privilégiée pour comprendre les luttes contre le capitalisme et l’autoritarisme durant la période considérée.
La plupart des travaux comparatifs consacrés aux grèves et aux mobilisations sociales tendent à partir d’un centre hégémonique d’analyse pour en éclairer un autre (Van der Linden, 2010). Autrement dit, les luttes ouvrières y sont fréquemment interprétées à partir de référentiels européens ou états-uniens avant d’être confrontées aux expériences du Sud global. Afin d’éviter de produire artificiellement, par le biais de l’analyse comparée (Bloch, 1928, pp. 15-50), des hiérarchies entre les deux rives de l’Atlantique, j’ai choisi de présenter séparément les récurrences et les discontinuités observées entre l’Afrique du Sud et le Brésil.
Cette séparation entre les contextes des grèves de Durban (1973) et de l’ABC Paulista (1978-1980) s’inscrit dans la perspective développée par Revel (1996), selon laquelle la réalité sociale se transforme lorsque l’on modifie l’échelle d’observation. Chaque contexte produit une réalité sociale spécifique, façonnée par ses interactions quotidiennes, les trajectoires de groupes particuliers et les relations de travail qui lui sont propres. La microanalyse proposée par Revel rappelle que des phénomènes pensés à l’échelle globale peuvent recevoir des interprétations profondément différentes lorsque le regard se déplace de Durban vers l’ABC Paulista, ou inversement.
Les changements d’échelle offrent ainsi des représentations plus complexes de la réalité sociale. La distinction entre les contextes permet de saisir les modalités particulières selon lesquelles le social se construit à chaque niveau d’analyse. Le mouvement ouvrier brésilien ne dérive donc pas du mouvement sud-africain, pas plus que l’inverse. Il s’agit de constructions sociales distinctes qui exigent d’être étudiées séparément avant toute mise en relation comparative. La microhistoire récuse les schémas abstraits et les déterminismes linéaires mécaniques, privilégiant une compréhension du macroscopique à partir du microscopique. Dans cette perspective, le développement de l’État, du capital, du racisme, de l’antiracisme et du syndicalisme est appréhendé à travers les interactions individuelles et les trajectoires de groupes spécifiques. Cette démarche permet d’éviter que la comparaison ultérieure ne reproduise des hiérarchies eurocentriques ou des relations de dépendance entre les contextes étudiés.
Ce texte vise ainsi à repositionner le Brésil et l’Afrique du Sud dans un cadre comparatif destiné à interroger les formes différenciées par lesquelles le capitalisme industriel tardif, dans des contextes autoritaires du Sud global, a articulé exploitation de classe et hiérarchie raciale. Il défend également l’idée que l’histoire du travail ne pourra véritablement devenir un champ global qu’à condition d’intégrer, de manière non subalterne, les expériences des travailleurs noirs et africains. Enfin, les expériences de Durban et de l’ABC Paulista offrent l’opportunité de réinterroger certains thèmes et concepts canoniques de l’histoire et de la sociologie du travail, tout en ouvrant la voie à des analyses qui ne dissocient pas les luttes ouvrières du Sud global des dynamiques historiques plus larges dans lesquelles elles s’inscrivent.
Capitalisme tardif, autoritarisme et race
À partir de la fin des années 1960, le Brésil et l’Afrique du Sud ont connu de profondes transformations dans leurs modes d’accumulation capitaliste ainsi que dans les attentes sociales associées au travail industriel. Dans les deux cas, la croissance accélérée du secteur industriel a engendré une demande accrue de main-d’œuvre, composée majoritairement de travailleurs noirs ou issus des classes populaires. Les villes sont ainsi devenues des pôles de migration, mais également des espaces de tensions sociales, concentrant les contradictions propres au capitalisme tardif.
Dans ce contexte, les structures raciales — explicites dans le cas de l’apartheid sud-africain et implicites dans celui de la dictature militaro-industrielle brésilienne — conditionnaient l’accès à l’emploi, au revenu et à la mobilité sociale. Parallèlement, les États autoritaires des deux pays cherchaient à discipliner et à contrôler la main-d’œuvre urbaine, perçue comme un potentiel foyer de contestation politique. Au cours du XXᵉ siècle, la transition du travail agricole vers le travail industriel en Afrique du Sud s’inscrit dans une longue histoire de déplacements forcés et de marginalisation de populations africaines. Ces processus ont profondément modifié les relations capitalistes établies dans le pays. Cette transition fut structurée à la fois par l’essor du capitalisme minier et industriel et par la consolidation du régime de ségrégation raciale.
Dès le début du siècle, l’exode des travailleurs africains des zones rurales vers les grands centres urbains — Johannesburg, Pretoria et Durban — fut favorisé par l’érosion délibérée de l’économie paysanne africaine, notamment après la promulgation du Natives Land Act de 1913, qui limita drastiquement l’accès des Africains à la propriété foncière productive. Dépossédés de leurs moyens de subsistance et de leur identité de producteurs agricoles, ces travailleurs furent intégrés — volontairement ou sous contrainte — dans un marché du travail industriel marqué par le sous-emploi et les bas salaires, en particulier dans les secteurs liés au complexe minier, tels que la métallurgie, la chimie et le textile.
L’État sud-africain recourut à un ensemble de politiques coercitives afin d’orienter les travailleurs africains vers le salariat industriel : pression fiscale accrue, contrôle strict de la mobilité (notamment par les Pass Laws et la Colour Bar Act), et transformation des réserves africaines en espaces de sous-production agricole, rendant toute autonomie économique pratiquement impossible (M. P. A. dos Santos, 2024). Dans le même temps, les employeurs blancs et les autorités publiques consolidèrent un marché du travail hiérarchisé sur des bases raciales, dans lequel les Africains étaient confinés à des postes non qualifiés et faiblement rémunérés, tandis que les travailleurs blancs occupaient des positions protégées et privilégiées (Bundy, 1988).
Entre les années 1940 et 1970, l’urbanisation accélérée et le développement industriel contribuèrent à l’expansion du prolétariat africain, qui commença à élaborer de nouvelles formes d’organisation politique et syndicale, à l’intérieur comme à l’extérieur des usines. Ce processus influença directement la formation de mouvements syndicaux nationaux, tels que le Congress of South African Trade Unions (Cosatu), fondé dans les années 1980 (Worden, 2012). La transition du travail agricole vers le travail industriel en Afrique du Sud ne constitua donc pas un simple déplacement économique, mais une transformation structurelle médiée par un capitalisme racial, redéfinissant les rapports de classe, de race et d’espace urbain dans le contexte de l’apartheid.
Dans le cas brésilien, la transition du travail agricole vers le travail industriel s’est également accélérée à la fin du XIXᵉ siècle et dans la première moitié du XXᵉ siècle. Contrairement à l’Afrique du Sud, ce processus ne fut pas encadré par un régime formel de ségrégation raciale, mais il demeura profondément marqué par l’héritage de l’esclavage, la concentration foncière et des politiques étatiques orientées vers la modernisation économique (da Costa, 1999).
À la suite de l’abolition de l’esclavage en 1888, une grande partie de la population noire resta cantonnée à des formes précaires de travail rural, telles que le métayage, le fermage ou le travail saisonnier. Parallèlement, l’État et les élites agraires encouragèrent l’immigration européenne afin d’approvisionner le secteur manufacturier naissant et de renouveler la main-d’œuvre des plantations de café du Sud-Est (Ianni, 1988). L’industrie brésilienne se consolida progressivement entre 1880 et 1930, notamment dans les secteurs du textile, de l’habillement et des biens de consommation, avec une forte concentration géographique à São Paulo (Prado Júnior, 1994).
Ainsi, la promulgation de la Lei Áurea (Loi d’or), le 13 mai 1888, a formellement mis fin au régime esclavagiste au Brésil, mais n’a inauguré aucune politique d’intégration sociale, économique ou juridique pour la population noire nouvellement libérée. Le silence de l’État fut, en lui-même, un acte politique. De manière symptomatique, en décembre 1890, Ruy Barbosa, alors ministre des Finances de la République récemment proclamée, ordonna l’incinération des registres documentaires de l’esclavage. Un geste qui non seulement effaça des archives, mais institua, comme acte inaugural du nouvel ordre, la pratique systématique de la négation du passé esclavagiste de la société brésilienne (L. G. Silva, 2022). Cet effacement trouvait une correspondance directe dans la structure du marché du travail : contrairement à ce qu’a affirmé Fernandes (1965), des recherches historiques ultérieures ont démontré qu’en 1872, la majorité de la population noire et métisse était déjà juridiquement libre, s’établissant comme artisans, commerçants et travailleurs urbains (Andrews, 1991 ; Monsma, 2016).
Ce fut l’arrivée massive d’immigrants européens, subventionnée par l’État et par les élites caféières, comme politique délibérée de blanchiment démographique et de substitution de la main-d’œuvre, qui déplaça cette population des postes de travail qu’elle occupait déjà. Le racisme, en ce sens, était fonctionnel à la constitution du capitalisme brésilien (Almeida, 2019). Cette fonctionnalité s’est manifestée de manière capillaire dans la législation et dans les pratiques policières de la Première République. Le Code pénal de 1890 criminalisa la capoeira avec des peines de deux à six mois d’emprisonnement ; le décret n° 145, de 1893, autorisait l’envoi forcé de « vagabonds, oisifs et capoeiras » vers des colonies pénales agricoles ; et le décret n° 3 475, de 1899, supprimait le droit à la liberté sous caution pour les accusés « sans domicile fixe », autorisant en outre des incursions policières sans contrôle judiciaire (Chalhoub, 1996). Ces instruments juridiques ne nommaient pas la race et n’en avaient pas besoin, puisque leur cible sociale était évidente. Ainsi, l’appareil punitif républicain du Brésil était structurellement orienté vers le contrôle de la circulation de la population noire dans les espaces urbains (Ribeiro, 2008).
À São Paulo, par exemple, entre 1892 et 1916, plus de 80 % des arrestations furent effectuées sous la rubrique du vagabondage (Kowarick, 1994). Le racisme structurel opérait, par conséquent, dans la présence active de mécanismes d’exclusion et de criminalisation. Toutefois, cette présence fut systématiquement effacée de la mémoire historiographique du mouvement ouvrier. La tradition des études sur le travail et le syndicalisme dans la Première République tendait à encadrer le conflit social exclusivement dans les catégories de classe, invisibilisant la dimension raciale et produisant une histoire du prolétariat qui était, dans une large mesure, l’histoire des travailleurs blancs immigrés (Domingues, 2007).
La presse noire, pour sa part, a documenté cette expérience en temps réel. Des périodiques tels que O Menelick (1915), O Alfinete (1918), Clarim d’Alvorada (1924) et A Voz da Raça (1933) ont enregistré des discriminations sur le marché du travail, dans les espaces de loisirs, dans les institutions d’enseignement et dans les interventions policières, constituant un corpus de sources primaires que l’historiographie conventionnelle a mis des décennies à intégrer (Alberto, 2011 ; Ferrara, 1981). Cet ensemble de preuves révèle, enfin, le racisme structurel qui s’est instauré dans la Première République, défini par la manière dont l’organisation même des institutions reproduit, de génération en génération, l’inégalité raciale comme norme (Almeida, 2019).
À partir des années 1930, dans le cadre du national-développementalisme, l’État joua un rôle central dans l’industrialisation, en promouvant la substitution des importations, en créant des entreprises publiques stratégiques et en instituant une législation du travail plus étendue, notamment avec la Consolidação das Leis do Trabalho en 1943 (A. de C. Gomes, 2005). Cette dynamique intensifia les migrations rurales-urbaines : des travailleurs pauvres, majoritairement noirs et métis, furent poussés vers les villes en raison de la crise de l’économie caféière, de la mécanisation tardive des campagnes et de la pauvreté structurelle des régions intérieures du pays (Dean, 1969).
Au cours de cette période, l’idée de « démocratie raciale », consacrée à partir de la lecture de Freyre (1933) et élevée au rang d’idéologie d’État au cours de l’État Nouveau (1937-1945) ainsi que des gouvernements ultérieurs, a occulté le racisme brésilien. Comme l’a démontré Hasenbalg (1979), ce concept a fonctionné comme un mécanisme de dépolitisation de la question raciale, convertissant l’inégalité en donnée culturelle et le racisme en hypersensibilité de ses victimes. Cette dépolitisation a eu des conséquences politiques concrètes : le Front noir brésilien (Frente Negra Brasileira), fondé en 1931 et transformé en parti politique en 1936, fut dissout avec l’ensemble des partis par l’État Nouveau en 1937. Le Théâtre expérimental du Noir (Teatro Experimental do Negro), fondé par Abdias do Nascimento en 1944, a fait face à une marginalisation institutionnelle constante. En outre, la Convention nationale du Noir (Convenção Nacional do Negro), de 1945–1946, revendiquant la criminalisation du racisme à l’Assemblée constituante de 1946, fut ignorée (A. do Nascimento, 2016). Le coup d’État patronal-militaire de 1964, mettant fin à la période démocratique inaugurée en 1945, a consolidé le silence imposé à un agenda qui, même sous la démocratie libérale, n’avait jamais été pleinement reconnu comme une question publique légitime.
Entre les années 1950 et 1970, l’urbanisation accélérée et l’industrialisation fondée sur les biens durables et les infrastructures élargirent le prolétariat urbain, tout en renforçant les inégalités sociales, raciales et régionales (Rodney, 2018). Le Brésil combina alors des formes modernes de travail industriel avec des structures archaïques d’exploitation rurale (Gorender, 1990). Ainsi, la transition du travail agricole vers le travail industriel entraîna une profonde reconfiguration des relations sociales, marquée par un État développementaliste, des inégalités historiques persistantes et une mobilité sociale limitée pour les segments les plus marginalisés de la société.
Le « Moment Durban » : une rupture dans le Grand apartheid
Dans son acception la plus courante, l’apartheid sud-africain renvoie à la période de ségrégation institutionnalisée comprise entre 1948 et 1994. Il est généralement défini comme un système législatif visant à organiser la séparation des individus selon des critères raciaux et/ou ethniques. Ce qui distingue l’apartheid d’autres formes de racialisation sociale réside précisément dans son inscription explicite au sein d’un cadre juridique cohérent et systématique.
D’un point de vue chronologique, l’apartheid correspond aux politiques officiellement mises en œuvre à partir de 1948, à la suite de la victoire électorale du Parti national. L’insistance sur le caractère « officiel » de cette date s’explique par le fait que nombre de mesures ségrégationnistes étaient déjà en vigueur depuis la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ siècle, bien avant l’accession formelle du Parti national au pouvoir.
À la suite de l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique et ses colonies en 1834, des tensions croissantes émergèrent entre les populations boers et les autorités britanniques. Ces conflits conduisirent, du côté boer, au Great Trek, au cours duquel des groupes de colons se déplacèrent vers l’intérieur du territoire, franchissant la région du Drakensberg et fondant, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les républiques de l’Orange et du Transvaal. Ces processus furent accompagnés par la violence coloniale, notamment par le massacre et la dispersion de populations africaines telles que les Basotho et les Zoulous (Kriel, 2021, pp. 1198-1212).
Parallèlement, le système colonial britannique dans les régions du Cap et du Natal institua des pratiques racistes qui jetèrent les bases juridiques du futur régime d’apartheid. Dès le XIXᵉ siècle, des lois sur les laissez-passer (Pass Laws) furent instaurées, obligeant les Africains à se munir d’autorisations pour circuler, travailler ou exercer certains droits culturels et sociaux. En 1892, dans la colonie du Cap, le droit de vote des populations noires fut restreint en fonction du niveau d’instruction et de la possession foncière. Deux ans plus tard, les populations indiennes furent privées de leurs droits politiques au Natal. En 1905, le droit de vote des Noirs fut supprimé dans l’ensemble des colonies sud-africaines, et, en 1906, les Indiens furent à leur tour soumis à des obligations de port de documents de circulation (M. P. A. dos Santos, 2024).
En 1910, l’arrivée au pouvoir de Louis Botha marqua une nouvelle étape dans la consolidation de la ségrégation raciale. Le gouvernement adopta des lois interdisant aux populations non blanches de rompre leurs contrats de travail ou d’accéder à certaines institutions religieuses. En 1913, le Natives Land Act interdit aux populations africaines, à l’exception de celles de la province du Cap, d’acquérir des terres en dehors des réserves désignées. Cette législation divisa la propriété foncière selon des critères raciaux, attribuant environ 7,5 % des terres aux populations noires et plus de 90 % aux populations blanches (R. G. A. Gomes, 2012, pp. 181-201).
Un nouveau régime de ségrégation urbaine fut progressivement instauré à partir de 1918, bien qu’il ne se soit pleinement consolidé que sous le gouvernement de Jan Smuts (1939-1948). C’est au cours de cette période que le terme « apartheid » commença à être mobilisé comme un projet politique explicite. La Commission Sauer, mise en place à la fin des années 1940, défendit la nécessité d’un renforcement systématique des politiques de séparation raciale au sein de l’Union sud-africaine (Beinart, 2001).
Avec la victoire du Parti national aux élections de 1948, l’apartheid fut institué comme un système juridique et social complet. Pour ses défenseurs, il s’agissait d’un moyen de prévenir ce qu’ils qualifiaient de « menace » démographique et politique pesant sur la population blanche. Les historiens distinguent généralement deux grandes phases de l’apartheid. Le « petit apartheid », mis en œuvre à partir de 1948, se caractérisa par une multiplication de lois visant la séparation interpersonnelle et urbaine. Le « grand apartheid », qui s’imposa à partir du milieu des années 1960, approfondit cette logique par une ségrégation territoriale et politique à grande échelle (Beinart, 2001).
Les premières formes de résistance organisée à l’apartheid émergèrent avec la fondation du Congrès national africain (ANC) en 1912. Lors de la Defiance Campaign de 1952, l’ANC encouragea délibérément les populations noires à enfreindre les lois ségrégationnistes dans l’objectif de saturer le système carcéral. Toutefois, informé par les services de sécurité de l’État, le gouvernement limita volontairement les arrestations, aboutissant à l’emprisonnement de plusieurs milliers de personnes, sans toutefois répondre à l’ampleur réelle de la mobilisation.
À partir des années 1970, un changement significatif s’opéra dans la relation entre domination et résistance en Afrique du Sud, en particulier à travers ce que l’historiographie a désigné comme le « moment Durban ». Celui-ci se caractérise par un ensemble de révisions intellectuelles et historiographiques dans les universités sud-africaines, combinées à une intensification des mobilisations populaires, des grèves et de l’action syndicale (Morphet, 1990). Les grèves de Durban de 1973 constituèrent l’expression la plus emblématique de cette dynamique. Des travailleurs issus de divers secteurs industriels revendiquèrent des augmentations salariales et de meilleures conditions de travail. Les mobilisations, déclenchées en janvier 1973 (Maree, 1987), se poursuivirent jusqu’au mois de mars et touchèrent principalement les industries textile, métallurgique et chimique de la région (Lichtenstein, 2017, pp. 215-235).
Les grèves constituent l’un des épisodes les plus significatifs de l’histoire du travail en Afrique du Sud au XXe siècle, dont les racines remontent à un long processus d’organisation et de résistance de la classe ouvrière noire dans la ville. Durban possédait une tradition organisationnelle qui précède de beaucoup l’événement de 1973 : des dockers africains s’étaient déjà mis en grève en 1874. En 1913, des travailleurs indiens des plantations de canne à sucre déclenchèrent un mouvement de grève de grande ampleur, montrant que la classe ouvrière locale n’était pas politiquement passive (Davie, 2007). Toutefois, les antécédents immédiats de la vague de grèves de 1973 se situent dans la période 1969–1972, marquée par une instabilité économique croissante : la baisse de la production internationale de pétrole, la hausse des prix du carburant et le détachement du dollar américain de l’étalon-or ont directement affecté les économies coloniales (Wood, 1992). En février 1971, plus de 24 000 travailleurs des industries textiles de Durban cessèrent le travail et exigèrent une augmentation salariale de 20 %, obtenant gain de cause face à l’impossibilité pour les employeurs d’appliquer des sanctions disciplinaires à une telle échelle (Buhlungu, 2004).
Le déclencheur formel des grèves de 1973 eut lieu le 9 janvier de cette année-là, lorsque des travailleurs migrants africains de Coronation Tile and Brick marchèrent jusqu’à un terrain de sport local, exigeant des salaires de R20 par semaine (Davie, 2007). À cette époque, environ 80 % des emplois dans le secteur privé sud-africain offraient des salaires inférieurs au seuil de pauvreté[2] (Wood, 1992). Entre janvier et mars 1973, 160 grèves furent recensées au KwaZulu-Natal, couvrant 146 établissements et rassemblant environ 61 410 travailleurs, traversant les divisions raciales, de genre et religieuses (Cottle, 2024). Il convient de souligner que l’action de grève constituait également une désobéissance civile de masse. En effet, le Native Labour (Settlement of Disputes) Act de 1953 interdisait les grèves des travailleurs africains, sous peine d’arrestation, d’emprisonnement et, dans le cas des migrants, de déportation vers les réserves africaines (Wood, 1992).
En réaction, le gouvernement attribua le mouvement à des « agitateurs » ; le ministre du Travail Marais Viljoen accusa des organisations étudiantes telles que la National Union of South African Students et le Black Workers’ Project, bien que les services de renseignement de la South African Police aient déclaré ne disposer d’aucune preuve d’une organisation centralisée (Davie, 2007). Malgré la répression, la vague de grèves produisit des résultats concrets : des 160 grèves survenues jusqu’en mars 1973, 118 furent couronnées de succès (Cottle, 2024).
Initialement centrées sur des revendications économiques, ces grèves acquirent rapidement une dimension politique, remettant en cause les fondements mêmes de l’État racial. En interdisant aux travailleurs noirs de se syndiquer pleinement, l’apartheid contribua paradoxalement à créer un espace de contestation où revendications salariales et revendications citoyennes se confondaient (Mamdani, 2021). Les grèves de Durban entraînèrent également une recomposition du champ syndical, favorisant l’émergence de structures de coordination qui aboutirent à la création du Congress of South African Trade Unions (Cosatu) en 1985.
Enfin, ces mobilisations ouvrirent des fissures internes dans l’architecture politique de l’apartheid, contraignant l ’État à réviser certains aspects de la législation du travail. Le « moment Durban » inaugura ainsi un cycle de contestations qui s’intensifiera au cours des années 1980, jouant un rôle décisif dans l’effondrement progressif du régime d’apartheid (Fine & Davis, 1990).
Les grèves de la région de l’ABC Paulista (1978-1980)
À partir des années 1990, face à la perte de compétitivité industrielle et à la migration des espaces productifs vers d’autres régions brésiliennes, la région de l’ABC Paulista[3] a commencé à enregistrer une expansion plus marquée dans les secteurs du commerce et des services. Ce mouvement ne peut toutefois être dissocié du cycle antérieur de consolidation industrielle du Grand ABC, dont la concentration de complexes métallurgiques et automobiles a produit une expérience sociale partagée entre des travailleurs soumis à des conditions similaires d’exploitation, de discipline d’usine et de sociabilité urbaine (Prefeitura Municipal de Santo André, s.d.). En ce sens, l’industrialisation a contribué à la constitution d’une identité ouvrière relativement cohésive, enracinée territorialement et marquée par des formes propres d’organisation collective (Antunes, 1995).
Dans ce contexte de formation de classe — entendue comme un processus historique de construction de conscience, de solidarité et d’action collective — ont émergé certaines des plus importantes mobilisations ouvrières survenues pendant la période autoritaire brésilienne. Les mobilisations ouvrières de la région de l’ABC Paulista, dans l’État de São Paulo, ont constitué un tournant majeur dans l’histoire du régime militaire instauré en 1964. Les grèves métallurgiques qui se sont déroulées durant cette période sont généralement considérées comme un moment fondateur du « nouveau syndicalisme » brésilien, en raison de leur capacité à articuler revendications économiques, organisation autonome des travailleurs et contestation politique explicite de l’autoritarisme de l’État (Antunes, 1995).
La localisation stratégique de la région, à environ 18 km de la capitale Paulista et à près de 40 km du port de Santos, a historiquement contribué à son insertion dans les dynamiques économiques régionales. L’implantation du chemin de fer au XIXe siècle, reliant l’intérieur producteur de café au littoral, a été décisive pour la transformation de la région en pôle industriel, attirant des investissements et favorisant l’installation d’unités productives à proximité de l’axe ferroviaire (Prefeitura Municipal de Santo André, s.d.). Tout au long du XXe siècle, en particulier à partir des années 1950, on observe la consolidation du complexe industriel dit du Grand ABC, avec une forte présence des secteurs métallurgique, pétrochimique et automobile. La période de croissance accélérée durant les années 1970, supposée période du « miracle économique[4] », a été suivie de phases de contraction industrielle et de restructuration productive au cours des décennies suivantes, processus qui a significativement affecté le profil économique local (Prefeitura Municipal de Santo André, s.d.). Les insatisfactions générées par les périodes de rétraction économique, conjuguées aux protestations plus larges contre l’arbitraire autoritaire du régime, ont fait que la période a été marquée par l’événement historique des grandes grèves de l’ABC Paulista.
Initiées dans des usines situées dans les municipalités de Santo André, São Bernardo do Campo, São Caetano do Sul et Diadema, les grèves de la période ont commencé à se dérouler dans les cours de grandes entreprises du secteur automobile, telles que Ford, Volkswagen et Mercedes-Benz. Les revendications portaient principalement sur la récupération salariale face à la forte inflation, ainsi que sur des dénonciations plus larges concernant le contrôle étatique des syndicats, la répression policière et l’absence de libertés démocratiques (T. C. da Silva, 2023).
En ce qui concerne la composition sociale des contingents grévistes, il est nécessaire de distinguer entre la présence numérique et professionnelle des travailleurs noirs dans les usines de l’ABC et leur visibilité politique et symbolique dans les directions syndicales, dans les récits publics et dans les mémoires officielles de ces mobilisations. Des recherches récentes soulignent que, dans les dernières décennies du XXe siècle, la population noire représentait une part significative de la main-d’œuvre industrielle de la région, occupant principalement des postes de production, souvent plus précaires, moins rémunérés et caractérisés par une mobilité professionnelle limitée (M. A. da Silva, 2009).
Ces inégalités structurelles ont conditionné non seulement les formes d’adhésion aux grèves, mais également les modalités de participation aux comités de mobilisation et aux instances représentatives. L’historiographie syndicale dominante tend toutefois à invisibiliser le rôle spécifique joué par les travailleurs noirs dans ce cycle de luttes (Nascimento, 2016). Les figures les plus mises en avant dans la mémoire collective apparaissent majoritairement comme des hommes blancs ou racialement indéterminés, tandis que les pratiques quotidiennes de résistance — telles que les réseaux de solidarité dans les chaînes de production, les grèves partielles, le ralentissement du travail et les boycotts informels — dépendaient largement de la participation active des travailleurs noirs.
L’historiographie brésilienne du nouveau syndicalisme ignore parfois que l’année 1978 fut aussi celle de la fondation du Mouvement noir unifié (Movimento Negro Unificado – MNU). Le 18 juin, des représentants de dizaines d’organisations noires se réunirent à São Paulo pour créer le mouvement. Le 7 juillet, sur les marches du Théâtre municipal de São Paulo, plus de deux mille personnes écoutèrent la lettre ouverte du mouvement, appelant la population à s’organiser « dans ses quartiers, lieux de travail et prisons contre la discrimination raciale et la violence des institutions policières » (Memórias Reveladas, 2025).
Les événements immédiats qui précipitèrent la fondation furent l’arrestation, la torture et l’assassinat du travailleur noir Robson Silveira da Luz au 44e District de police de Guaianazes, dans la zone est de São Paulo, accusé d’avoir volé des fruits sur un marché. À cela s’ajoute l’assassinat de l’ouvrier Nilton Lourenço par la police militaire dans le quartier de Lapa, la zone ouest de la capitale pauliste (Barbosa, 2019). Ainsi, la même année, dans la même région, deux mouvements émergent contre la dictature : l’un centré sur l’exploitation de classe, l’autre sur la violence raciale. L’un des fondateurs du MNU, Milton Barbosa, a consigné dans une histoire orale que le mouvement noir « a soutenu les grèves métallurgiques dans l’ABC » (Barbosa, 2019). Cependant, la reconnaissance du MNU par le syndicalisme comme interlocuteur politique légitime ne trouve pas d’équivalence dans la documentation de l’époque.
Cette asymétrie exprime ce que l’historiographie du travail a identifié comme une cécité structurelle du nouveau syndicalisme à l’égard de la question raciale. En théorie, le dépassement de l’exploitation de classe résoudrait automatiquement l’oppression raciale. Comme l’a montré Domingues (2007), l’historiographie sur le sujet a tendu à encadrer le conflit social exclusivement en catégories de classe, produisant ainsi une narration du prolétariat dont les protagonistes visibles étaient majoritairement blancs. Par ailleurs, la structure raciale du marché du travail dans les industries automobiles de l’ABC reproduisait, au sein des usines, la hiérarchie raciale de la société plus large (Lima et al., 2001). Les « listes noires » qui circulaient entre les usines et les organes de sécurité de l’État pendant la dictature, exigeant des certificats d’antécédents judiciaires et d’idéologie pour l’embauche, opéraient avec une intensité accrue sur les travailleurs noirs, déjà historiquement surreprésentés dans les registres policiers depuis la Première République (Alves & Bispo Neto, 2021).
En outre, la ségrégation socio-spatiale et professionnelle dans la région métropolitaine de São Paulo limitait l’accès des travailleurs noirs aux postes de direction syndicale ou à une plus grande visibilité politique. Malgré ces restrictions, les archives photographiques et les témoignages oraux relatifs aux grèves de l’ABC révèlent une présence noire massive et constante dans les mobilisations[5].
Ainsi, bien que la dictature militaire brésilienne ne puisse être formellement assimilée à l’apartheid sud-africain, l’inégalité raciale historiquement structurée au Brésil a contribué à façonner un profil racial spécifique de la classe ouvrière industrielle (Y. L. dos Santos, 2022).
Entre échelles et comparaisons : la démocratie volée aux travailleurs
Dans son ouvrage Jeux d’échelles (1996), l’historien Jacques Revel propose une approche méthodologique fondée sur l’articulation de différents niveaux d’analyse — local, régional et global. L’exercice comparatif proposé dans cet article s’inscrit dans cette perspective, en mettant en lumière les convergences et les dissonances entre les mobilisations ouvrières sud-africaines et brésiliennes, tout en accordant une attention particulière aux dynamiques raciales qui ont structuré ces mouvements de grève.
Un premier point de convergence réside dans la centralité de la figure du travailleur soumis à des systèmes de domination à la fois autoritaires et racialement hiérarchisés. En Afrique du Sud, l’apartheid entravait l’organisation syndicale des travailleurs noirs[6] à travers un ensemble de dispositifs juridiques et policiers, tels que les Pass Laws ou les lois de suppression du communisme adoptées en 1950 (Commission vérité et réconciliation d’Afrique du Sud ,1998, pp. 173-175). Dans l’ABC Paulista, les inégalités sociales et le racisme structurel limitaient les possibilités de mobilité sociale, de formation professionnelle et de participation politique, tandis que les appareils répressifs de l’État renforçaient ces contraintes durant les grèves.
Une seconde similitude concerne le rôle central de l’usine comme espace politique. Dans les deux contextes, le lieu de travail s’est constitué en espace de sociabilité, de solidarité et de résistance face à l’État autoritaire. Les grèves de Durban comme celles de l’ABC Paulista révélèrent les limites des régimes dictatoriaux à contenir durablement les revendications sociales portées par les classes ouvrières. Malgré l’éloignement géographique, ces mouvements s’inscrivaient dans des circulations plus larges de discours sur les droits humains, la démocratie et la justice sociale, nourries par les mobilisations internationales de la fin des années 1960 et par la médiatisation de violences d’État, telles que le massacre de Sharpeville en 1960[7].
Les comparaisons doivent toutefois tenir compte des différences structurelles entre les deux régimes. L’apartheid définissait explicitement les droits civiques et sociaux sur des bases raciales, tandis que la dictature militaire brésilienne opérait par des mécanismes plus flexibles et circonstanciels de hiérarchisation raciale. Néanmoins, le racisme d’État au Brésil, bien que non codifié de manière systématique, s’est révélé tout aussi persistant et efficace dans la reproduction des inégalités sociales.
Du point de vue de l’action syndicale, les syndicats noirs sud-africains furent longtemps considérés comme illégaux et contraints d’opérer dans la clandestinité. Au Brésil, bien que les syndicats n’aient pas été formellement interdits, ils furent étroitement contrôlés par les dispositifs répressifs de la dictature militaire et par les mécanismes de tutelle patronale. Dans les deux cas, l’organisation collective des travailleurs se développa dans des conditions de forte contrainte politique.
Un autre élément de convergence réside dans la participation active d’organisations religieuses chrétiennes aux mobilisations ouvrières. En Afrique du Sud, l’action ouvrière a reçu le soutien de mouvements comme le Black Consciousness Movement (dirigé par Steve Biko), de l’Église anglicane, de l’Église méthodiste et de la Conférence catholique des évêques d’Afrique du Sud, ainsi que d’Églises réformées noires telles que la Dutch Reformed Mission Church et la Uniting Reformed Church in Southern Africa[8]. Au Brésil, les communautés ecclésiales de base et d’autres organisations religieuses jouèrent un rôle important dans le soutien aux grèves et dans la défense de la justice sociale (Secco, 2023).
La comparaison entre les grèves de Durban et celles de l’ABC Paulista permet ainsi de mettre en évidence des fissures communes au sein de régimes autoritaires situés dans des contextes du Sud global. Au-delà de leurs spécificités locales, ces mouvements constituèrent des critiques profondes des formes prises par le capitalisme industriel tardif, révélant l’incapacité des États à concilier croissance économique, inclusion sociale et reconnaissance citoyenne dans des sociétés profondément marquées par la racialisation.
Le « moment Durban », cristallisé par les grèves de 1973, et les mobilisations ouvrières de l’ABC Paulista entre 1978 et 1980 peuvent être compris comme des événements matriciels, au sens proposé par Revel (1996). Ils permettent d’éclairer des dynamiques plus larges, telles que la fragilité croissante des régimes autoritaires à la fin du XXᵉ siècle, le renforcement des organisations populaires dans les contextes Sud-Sud et la reconfiguration des attentes politiques et sociales de la classe ouvrière.
De plus ont produit un agenda démocratique qui était simultanément social et racial. À Durban, les mobilisations de 1973 ouvrirent des brèches dans le système d’apartheid qui alimentèrent, au cours de la décennie suivante, à la fois l’expansion du mouvement syndical noir et la réarticulation de l’ANC comme force politique de masse (Fine & Davis, 1990). Dans l’ABC paulista, les grèves de 1978 à 1980 contribuèrent de manière décisive à la crise de la dictature militaire ainsi qu’à la construction d’une plateforme démocratique qui trouverait une expression partisane à travers le Parti des travailleurs (PT) et une traduction institutionnelle dans la Constitution de 1988 (Antunes, 1995 ; Secco, 2023). Dans les deux cas, cependant, les processus de transition démocratique ont traité la démocratisation politique comme une priorité, tandis que la démocratisation raciale fut envisagée comme une question dérivée, secondaire ou continuellement reportée.
Dans l’Afrique du Sud post-apartheid, la transition négociée a préservé des structures économiques qui continuaient à reproduire une hiérarchie raciale du travail, désormais privée de fondement juridique explicite (Mamdani, 2021 ; Worden, 2012). Au Brésil, la démocratisation a formellement intégré des droits civils et sociaux, tout en maintenant intactes les structures d’inégalités raciales que le nouveau syndicalisme avait, dans une large mesure, passées sous silence dans son propre récit historique (Nascimento, 2016 ; Santos, 2022). Dans les deux contextes, la démocratie fut ainsi conquise de manière partielle. La dissociation entre classe et race, mobilisée au cours des processus de transition, a retiré de l’agenda démocratique ce que les grèves avaient pourtant également mis en avant : l’indissociabilité entre exploitation de classe et hiérarchie raciale.
En définitive, inscrire les expériences sud-africaine et brésilienne dans une même histoire globale du travail, telle que l’a proposée Van der Linden (2009), contribue à repositionner ces deux pays dans des cadres comparatifs élargis. Une telle perspective permet non seulement de renouveler l’analyse des mobilisations ouvrières, mais aussi de souligner le rôle central de la race, du travail et de la résistance politique dans la compréhension des transformations sociales contemporaines.
L’examen comparatif des grèves de Durban et de l’ABC Paulista permet de réorganiser certains termes et concepts de l’historiographie du travail dans le Sud global. Les grèves de l’ABC Paulista et de Durban révèlent que la race et le travail constituent des dimensions parallèles et complémentaires, se construisant mutuellement de manière structurelle et historique. L’affirmation et l’adoption de ces catégories sans fondement empirique risquent de produire une histoire du travail partielle sur le plan racial ou biaisée.
Cette réorganisation implique également de réviser des concepts que l’historiographie du travail a longtemps considérés comme universels. La solidarité et le mutualisme, par exemple, ont été construits en grande partie à partir d’une expérience majoritairement blanche et européenne, puis projetés sur des contextes obéissant à d’autres logiques. À cet égard, les cas de Durban et de l’ABC montrent qu’il a toujours existé une ou plusieurs dimensions raciales au sein des luttes ouvrières. Ainsi, dans les deux contextes, la solidarité ouvrière fut traversée par des hiérarchies asymétriques dans sa distribution, souvent méconnues dans leur dimension raciale et fréquemment effacées des récits officiels élaborés par les mouvements mêmes qui en ont bénéficié.
La comparaison entre les deux cas met en lumière une distinction fondamentale entre les formes prises par le racisme d’État dans chaque contexte. Sous l’apartheid, l’agentivité des travailleurs noirs était reconnue dans le but même de la criminaliser. Les grèves de Durban furent ainsi attribuées à des agitateurs extérieurs, niant la capacité d’organisation autonome des travailleurs africains, traitant leurs revendications comme une question d’ordre public et vidant leur action de toute légitimité politique.
Dans le cas des grèves de l’ABC Paulista, l’idéologie de la démocratie raciale et le silence structurel entourant la question raciale favorisèrent l’effacement de l’agentivité des travailleurs noirs dans les mobilisations. Ceux-ci étaient ainsi numériquement présents dans les usines, mais politiquement absents de la mémoire du mouvement. Les deux cas représentent donc des formes distinctes de racisme politique : l’une invisibilise pour criminaliser, l’autre neutralise pour invisibiliser. Ce qui les rapproche, en tant qu’objets d’analyse, réside dans la soustraction des populations noires en tant que sujets historiques des classes laborieuses contemporaines. Dans le cadre des études sur le Sud global, la comparaison entre les deux contextes refuse toute réduction ethnicisant et interprète les travailleurs noirs et africains au-delà de leur seule identité raciale. De même, elle évite de les considérer uniquement comme des victimes du racisme.
Marcel Van der Linden (2009) a soutenu qu’une histoire véritablement globale du travail exige l’intégration d’expériences systématiquement marginalisées par les cadres analytiques élaborés dans le Nord global. Les cas de Durban et de l’ABC confirment cette exigence. Il ne s’agit donc pas seulement d’élargir la cartographie de l’histoire du travail en y intégrant de nouveaux cas, mais de reconnaître que ces derniers transforment notre compréhension même de cet objet d’étude.
Les travailleurs africains en grève en 1973, les Afrodescendants présents sur les chaînes de production de l’ABC en 1978, ainsi que les militants du Mouvement Noir Unifié apportant leur soutien aux métallurgistes, démontrent que les catégories de solidarité, de mutualisme et de conscience de classe, telles qu’elles ont été héritées de l’historiographie, reposent sur une expérience raciale particulière qui a été projetée comme universelle (Mamdani, 2021).
Déconstruire cette prétendue universalité constitue une condition essentielle pour appréhender le travailleur africain et afrodescendant dans toute sa complexité historique. Ynaê Santos (2022) a montré que le racisme brésilien fonctionne à travers la négation de sa propre existence, transformant l’inégalité structurelle en fait culturel et reléguant le protagonisme noir dans l’invisibilité. Dans le contexte sud-africain, comme l’a démontré Worden (2012), l’assignation permanente du travailleur noir à sa condition raciale a souvent entravé la reconnaissance de son agentivité de classe. Dans les deux cas, la lutte des travailleurs noirs a donc dépassé les espaces sociaux et politiques qui leur avaient été assignés.
Connaître l’histoire des grèves de Durban et de l’ABC Paulista — ainsi que celle des travailleurs noirs qui y participèrent en tant qu’acteurs historiques — permet également de mieux qualifier les expériences et les trajectoires du reste de la classe ouvrière. Dès lors, si pendant des siècles le principal espace narratif des histoires du Sud global fut structuré à partir d’une expérience blanche et européenne, l’étude croisée de ces deux grèves montre que l’histoire du travail ne peut être pleinement comprise sans intégrer les trajectoires des populations africaines et afrodescendantes comme éléments centraux de sa construction théorique.