« We Heal Together », un savoir protecteur par excellence qui s’inspire de l’héritage africain, où les responsabilités envers soi et envers autrui sont indissociables

Numéro 10 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 10.2025Savoirs protecteurs,savoir protéger Publié le : 20 juin 2025 ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Cheikh Sadibou Sakho Professeur Kamuzinzi, merci d’avoir accepté d’échanger avec nous dans le cadre de ce dossier thématique sur les savoirs protecteurs et leurs impacts dans la lutte contre les violences basées sur le genre (VBG) de la revue Global Africa. Nous aimerions commencer par retracer votre parcours scientifique, vos expertises, ainsi que votre engagement aux côtés des communautés dans leur processus de guérison des traumatismes liés aux conflits dans la région des Grands Lacs. Pouvez-vous vous présenter brièvement ? Masengesho Kamuzinzi Je m’appelle Masengesho Kamuzinzi, je suis le doyen de la faculté des Sciences sociales et de Gouvernance de l’université du Rwanda. En marge de mes responsabilités administratives, je suis également professeur titulaire en politiques publiques dans la même université où je mène également des recherches depuis plus de vingt-cinq ans. Très tôt confronté aux limites des modèles de pensée et d’action importés, dont l’adaptabilité aux contextes africains pose de grands défis, je me suis intéressé aux savoirs « ancrés » dans le patrimoine culturel partagé par les peuples des Grands Lacs, une région marquée par de longs et multiples conflits. Je m’intéresse plus particulièrement aux savoirs ancestraux qui permettent de recréer des espaces de partage d’expériences, de médiation et d’engagement communautaire dans un processus de guérison collective. Mon engagement dans la promotion de l’approche psychosociale communautaire « We Heal Together » à travers notre association « Guérir les blessures de la vie » (AGBV) – Life Wounds Healing Association (LIWOHA) – entre dans ce cadre. Cette approche, inspirée desdits savoirs ancestraux, a été expérimentée dans les trois pays de la région Grands Lacs les plus affectés par les conflits politiques et les violences inhérentes. Je reviendrai plus en détail sur la philosophie qui la sous-tend ainsi que ses modalités de mise en œuvre. Cheikh Sadibou Sakho Oui, avec plaisir, cette approche paraît très novatrice. Mais avant, comment passe-t-on de l’analyse des politiques publiques aux questions du soin collectif ? Masengesho Kamuzinzi Je me suis très tôt intéressé à la manière dont les acteurs africains s’approprient et traduisent en actes les schémas de pensée et les modèles développés dans d’autres cultures et contextes. Cette curiosité découle du fait que j’ai grandi à une époque où tout ce qui comptait en Afrique semblait venir d’ailleurs ! Sur le plan académique, jusque dans les années 1990, il était presque admis que les théories – du moins en psychologie, en sociologie et en sciences sociales de manière générale – étaient développées et testées en Occident, et que les autres régions du monde n’avaient d’autres choix que de s’approprier les conclusions et d’exécuter les démarches. Cette même tendance s’observait dans des domaines aussi diversifiés que la conception des politiques publiques, la gouvernance des États ou les approches de médiation des conflits. On le perçoit toujours d’ailleurs car même lorsqu’ils évoluent dans des contextes volatils et très dynamiques, beaucoup d’experts en politiques publiques continuent d’élaborer des plans stratégiques fondés sur des calculs et des projections de stabilité à long terme, à l’image de ce qui se faisait en Occident. S’agissant de la gouvernance des États, l’institutionnalisation de la démocratie comme mode légitime d’accès au pouvoir, la promotion de l’État de droit et la défense des droits fondamentaux semblaient également s’inspirer des modèles occidentaux, sans véritablement tenir compte des enjeux de leur contextualisation. Il en était de même des formes de médiation proposées par les différents intervenants impliqués dans la résolution pacifique des conflits qui ravagent la région des Grands Lacs depuis plus de trois décennies. Par exemple l’idée, chère à l’Occident, selon laquelle tous les partis politiques constitués ont un agenda politique qu’il convient de prendre en considération dans la médiation des conflits a poussé le général Romeo Dallaire, commandant du contingent onusien au Rwanda pendant le génocide, à convier à la table des négociations les chefs miliciens qui perpétraient ouvertement des actes de génocide devant les caméras des télévisions internationales. Ses erreurs de jugement, induites par l’arrimage à un modèle de pensée et d’action hors contexte, se lisent clairement dans son ouvrage J’ai serré la main du diable, ainsi que dans le mea-culpa qu’il a exprimé devant les survivants de cette terrible tragédie. En examinant de près la conception des modèles de lutte contre les VBG, tels que proposés dans les conventions internationales et les documents d’experts qui en découlent, on constate qu’eux aussi n’échappent pas à la logique occidentalo-centrée. Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer le nombre de projets qui se consacrent exclusivement à la sensibilisation des populations et aux lois qui luttent contre les VBG, comme si la seule connaissance de ces lois suffisait à garantir un changement de comportement chez les auteurs de violences ou à renforcer « l’agentivité » des victimes. Ces constats m’ont conduit à m’intéresser de plus près à des modèles alternatifs de pensée et d’action, ancrés dans l’héritage culturel africain et qui sont, par conséquent, mieux adaptés aux contextes locaux. Le travail autour des modèles explorés a permis de mettre en place l’approche psychosociale communautaire « We Heal Together ». Cheikh Sadibou Sakho Pour avoir vécu dans les pays les plus affectés par le conflit dans la région des Grands Lacs, comment analysez-vous ce conflit et les multiples dynamiques qui contribuent à sa perpétuation ? Masengesho Kamuzinzi Le conflit qui sévit dans la région des Grands Lacs figure parmi ceux qui déchaînent le plus de passions en Afrique. Pourtant, il demeure l’un des plus mal compris. Les rapports d’experts se contentent bien souvent d’énumérer une succession d’événements sans les relier aux éléments contextuels. Par conséquent, ces experts prennent souvent les conséquences du conflit pour leurs causes, ce qui ne fait qu’ajouter de la confusion. Ce conflit est également marqué par de nombreux clichés, en raison d’une compréhension insuffisante des stratégies déployées par les protagonistes pour
Colonialité : de l’Amérique latine à l’Afrique ?

Numéro 09 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 09.2025Varia Publié le : 20 mars 2025ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Historien de la colonisation portugaise, Michel Cahen s’intéresse depuis une vingtaine d’années au thème de la colonialité. Il a récemment publié Colonialité. Plaidoyer pour la précision d’un concept aux éditions Karthala (Paris, mai 2024), qui propose une lecture du concept et de ses enjeux, en dialogue critique avec les auteurs, principalement sud-américains, théoriciens du décolonial. Il souligne en particulier la diversité des « régimes de colonialité », liée à des expériences historiques coloniales et post-coloniales différentes, qu’il convient, selon lui, de différencier. Mame-Penda Ba et Philippe Lavigne Delville l’ont interrogé. Philippe Lavigne Delville & Mame-Penda Ba Vous expliquez dans le prologue de votre livre que vous étiez initialement réticent devant le concept de colonialité, avant d’être progressivement convaincu « qu’il était indispensable à la compréhension de l’expansion du système-monde capitaliste sur la longue durée tout en respectant les innombrables nuances nécessaires » (p. 13). Pouvez-vous nous expliquer comment ces lectures s’intègrent dans une histoire de la pensée critique du capitalisme et ce qu’elles apportent par rapport aux approches postcoloniales et subalternes, par exemple ? Michel Cahen Il y a deux questions dans votre question ! Premièrement, oui, je suis resté longtemps très réticent face aux études postcoloniales (on ne parlait pas encore vraiment de décolonial). Je suis un historien de formation marxiste – un partisan du matérialisme historique – et j’étais donc déjà très familier des concepts d’exploitation, d’oppression, d’aliénation, d’impérialisme, de dépendance, de systèmemonde capitaliste, etc. J’avais du mal à voir ce que le postcolonial apportait de vraiment nouveau et j’avais une bonne raison pour cela : je ne voyais pas les conséquences politiques de l’approche postcoloniale. En tant que marxiste, j’étais évidemment très critique face aux régimes de paternalisme autoritaire en Afrique (et ailleurs), face au néocolonialisme, y compris pour les pays que j’étudiais, les anciennes colonies portugaises d’Afrique. Même si les cinq pays africains de langue officielle portugaise (Palop) usaient d’un discours radical, voire « marxiste-léniniste », je voyais bien qu’il s’agissait d’un discours de pouvoir et non d’émancipation du peuple, de la part d’élites politico-bureaucratiques qui n’étaient pas de vraies bourgeoisies et, pour cela même, avaient absolument besoin de la propriété de l’État pour leur reproduction sociale. Du reste, à peine dix ans après leur arrivée au pouvoir, ces élites « révolutionnaires » ont engagé le tournant néolibéral. Les textes postcoloniaux n’étaient pas spécialement critiques envers cette situation d’intégration subalterne au système-monde capitaliste. Ce qui les intéressait davantage, c’était l’analyse textuelle, la critique épistémologique, la colonialité du savoir avant la colonialité du pouvoir. Attention, je ne dis pas que la question épistémique est secondaire ! Je dis qu’elle ne peut pas être traitée séparément de la question du pouvoir et de la nature de classe (voire de race, dans certains contextes) des États et des sociétés. Ainsi, pour répondre à la deuxième partie de votre question, j’ai été attentif à ces nouvelles productions (et aux Subaltern Studies du Bengale dans les années 1980) pour deux raisons : Je voyais chez beaucoup de marxistes une sorte d’économisme et d’hyper-classisme. En fin de compte, l’économie aurait été déterminante, et seule la conscience de classe ne serait pas une fausse conscience. J’exagère ici, mais il y a une part de vérité. Cependant, « en dernière analyse » ne signifie pas « en fin de compte » ou « en définitive dans la réalité » : cela signifie que, dans l’analyse que nous faisons d’une société, c’est la question matérielle qui est déterminante. Pourtant, dans la vie quotidienne et la conscience des gens, c’est loin d’être toujours le cas. Si tous les prolétaires avaient une conscience de classe correspondant exactement à leur situation sociale, la révolution socialiste mondiale serait réalisée depuis longtemps ! Pour la même raison, même si cela semble réglé maintenant, certains marxistes ont eu du mal à intégrer la question féministe parce qu’elle n’était pas réductible à l’oppression capitaliste et parce que le mouvement des femmes devait être autonome (pourtant, comme vous le savez bien, le féminisme intersectionnel ne nie pas du tout la lutte des classes !). Par ailleurs, en tant qu’historien, comment analyser l’expansion coloniale à partir du xve siècle ? N’était-ce pas déjà du capitalisme, esclavagiste et mercantiliste, mais capitaliste ? Oui, ce l’était, mais ce n’était pas le mode de production capitaliste (MPC), soit parce qu’il n’existait pas encore (avant la fin du xviiie siècle), soit parce que le capitalisme moderne n’avait pas intérêt à l’implanter. Mes études sur le Mozambique colonial et la lecture d’Immanuel Wallerstein m’ont aidé à comprendre cela : exporter le MPC à l’ère impérialiste aurait signifié prolétariser des sociétés entières. Or un prolétaire vit (ou vit très principalement) de la vente de sa force de travail. Si un patron le paie en dessous du coût de sa reproduction sociale, il meurt ou s’enfuit. C’est pourquoi il est plus rentable de ne pas prolétariser, mais de maintenir des sociétés indigènes subalternisées et soumises au travail forcé, dans lesquelles le travail des femmes produit encore l’essentiel des biens de subsistance. Les hommes partent en travail forcé pour le colon, les femmes restent au village pour produire la nourriture et assurer la survie des enfants. Cet espace social produit par l’expansion capitaliste sans implantation du MPC, c’est l’espace de la colonialité, une formation sociale où le prolétariat (au sens de Marx) est faible et n’est pas forcément la classe la plus exploitée, un espace où des sociétés indigènes ont pu survivre avec une partie de leurs épistémês et modes de production domestique. Il y avait des études marxistes là-dessus, bien sûr, notamment avec le concept d’articulation des modes de production, très utile. Mais, à part le concept juste (mais purement économique) de capitalisme périphérique, il me semble qu’on avait du mal à conceptualiser ces sociétés entières façonnées par une intégration non capitaliste (au sens de « sans MPC ») au
Les chercheur·e·s africain·e·s sont les architectes qui orienteront la manière dont l’Afrique sécurise sa place dans le monde à l’ère numérique

Numéro 08 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 08.2024Économie numérique en Afrique Publié le : 20 décembre 2024ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Ibrahima Kane et Mame-Penda Ba Professeure Gueldich, merci d’avoir accepté d’être interviewée dans le cadre de ce dossier thématique de la revue Global Africa sur l’économie numérique. Nous aimerions commencer par un rappel de votre trajectoire scientifique. Pourriez-vous revenir sur votre parcours en tant que professeure de droit et conseillère juridique de l’Union africaine ? En quoi consiste le travail de la Commission de l’Union africaine pour le droit international, quelles sont ses missions et ses domaines d’intervention ? Hajer Gueldich Du point de vue de mon engagement professionnel avec l’organisation panafricaine, je suis membre élue de la Commission de l’Union africaine pour le Droit international (CUADI) depuis 2015 (élue en 2015 et réélue en 2018). J’ai été le Rapporteur général de la Commission de 2015 à 2019 et j’ai été élue, de 2022 à 2023, Présidente de la CUADI, ce qui a fait de moi la première femme élue à ce poste prestigieux depuis la création de la Commission en 2009. La Commission de l’Union africaine pour le Droit International (CUADI), en anglais African Union Commission on International Law (AUCIL), a été créée le 4 février 2009. Elle est composée d›experts en droit international élus par les 55 États membres de l’organisation. Son siège est à Addis-Abeba, en Ethiopie et ses activités ont commencé en mai 2010. La CUADI est composée de 11 membres élus par le Conseil exécutif de l’UA, dans le respect des principes de la représentation géographique équitable, de la représentation des principaux systèmes juridiques et de la représentation des femmes. Les membres siègent à titre personnel. Ils sont élus pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois. Cet organe statutaire remplit une double mission : d’une part, une mission de conseil auprès des organes de l’Union et d’autre part une mission de prospection juridique. À ce titre, la CUADI peut suggérer la révision de certains textes déjà adoptés, voire des traités de l’OUA/UA. Notre Commission doit soutenir le travail quotidien de la Commission de l’Union et de son département juridique, lesquels doivent recourir à la CUADI en cas de besoin. Elle a, ainsi, vocation à devenir un véritable maillon fort de la prise de décision communautaire. C’est un organe pivot dans le travail de prospection juridique, le seul organe à vocation transversale et capable d’assurer un rôle stratégique dans l’intégration du continent. Ibrahima Kane et Mame-Penda Ba S’agissant précisément d’intégration du continent, La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) est réputée jouer un rôle essentiel dans le développement économique de l’Afrique et dans la réalisation de l’Agenda 2063. Comment cette vision stratégique de l’Union africaine va-t-elle répondre aux défis du commerce, du numérique et de la libre circulation des personnes ? Hajer Gueldich La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) constitue une pierre angulaire de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui aspire à bâtir « L’Afrique que nous voulons ». Ce cadre transformateur vise à favoriser l’intégration économique, à accroître le commerce intra-africain et à libérer le potentiel collectif du continent. La ZLECAf n’est pas qu’un simple accord commercial ; c’est un véritable plan stratégique conçu pour relever les défis majeurs de l’Afrique en matière de commerce, de numérisation et de mobilité. D’un point de vue juridique, les protocoles de la ZLECAf relatifs au commerce des biens, aux services et aux investissements établissent un cadre juridique robuste facilitant la circulation fluide des biens, des services et des capitaux à travers les frontières. Cette démarche répond directement à des problématiques de longue date, telles que les droits de douane élevés, les barrières non tarifaires et les marchés fragmentés, qui ont freiné le développement économique du continent. En ce qui concerne la numérisation, l’Union africaine a reconnu que le paysage commercial du XXIe siècle ne peut prospérer sans exploiter les infrastructures numériques. Grâce à la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique (2020-2030), complémentaire à la ZLECAf, l’Union vise à harmoniser les réglementations sur le commerce numérique, à renforcer le commerce électronique transfrontalier et à garantir que les outils numériques soutiennent les entrepreneurs africains, notamment les petites et moyennes entreprises (PME). Cet alignement est crucial pour créer un écosystème commercial inclusif, compétitif et résilient face aux chocs mondiaux. Concernant la libre circulation des personnes, la ZLECAf s’inscrit dans la continuité du Protocole de l’UA sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et le droit d’établissement, adopté en 2018. Ce protocole vise à éliminer les barrières à la mobilité et à créer un marché unique africain où les citoyens peuvent circuler librement, contribuant ainsi non seulement au commerce, mais aussi aux échanges culturels et professionnels. Ensemble, ces instruments juridiques marquent un tournant dans la gouvernance économique africaine, en intégrant commerce, technologie et mobilité humaine au cœur de la trajectoire de développement du continent. Ibrahima Kane et Mame-Penda Ba Concernant la libre circulation des personnes, quels sont, selon vous, les principaux obstacles à l’exercice de cette liberté, sachant qu’une des aspirations de l’Agenda 2063 était d’introduire le passeport africain délivré par les États membres, en tirant parti de la migration dans le monde par l’émission de passeports électroniques, avec la suppression de l’obligation de visa pour tous les citoyens africains dans tous les pays africains en 2018 ? Hajer Gueldich Bien que la vision de la libre circulation des personnes dans le cadre de l’Agenda 2063 soit à la fois ambitieuse et nécessaire, sa réalisation a rencontré des obstacles significatifs. L’introduction du passeport africain, ainsi que l’élimination des exigences de visa, a progressé plus lentement que prévu, principalement en raison de préoccupations politiques, sécuritaires et économiques. L’un des principaux défis juridiques et institutionnels réside dans la non-ratification du Protocole de l’UA sur la libre circulation des personnes par de nombreux États membres. Cela reflète des appréhensions liées à la sécurité nationale, notamment les craintes
Que peut l’intellectuel face au monstre ? Conversation sur le Sénégal

Numéro 05 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 05.2024Varia Publié le : 20 mars 2024ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Introduction Le 11 février 2024, s’est tenue, entre sidération, colère et appréhension, une veillée citoyenne à la Cité des enseignants du supérieur de Mermoz, initiée par des universitaires de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Cette veillée s’est tenue en réponse au coup d’État constitutionnel orchestré par le président Macky Sall, qui a plongé le pays dans une crise politique sans précédent. La séquence qui s’est déroulée au Sénégal, les 3 et 5 février 2024, a marqué en effet un tournant majeur dans son histoire politique. Pour la première fois, un président de la République, démocratiquement élu au terme d’un combat acharné pour la défense de la Constitution, a, du haut de son pouvoir décrétal[1] , unilatéralement arrêté le processus devant mener à l’élection de son remplaçant, jetant la stupeur dans la population. Pour parachever ce coup, l’Assemblée nationale, forte de l’alliance improbable entre la majorité présidentielle et le Parti démocratique sénégalais (PDS), parti qui avait été écarté du pouvoir en 2012 et les dirigeants poursuivis et traqués au nom de la lutte contre l’enrichissement illicite, a voté une loi constitutionnelle actant à la fois le report de l’élection présidentielle de dix mois et la prorogation du mandat du chef de l’État. Par ce vote, qui a eu lieu hors de la présence des députés de l’opposition expulsés de l’hémicycle à la suite de l’intervention des forces de sécurité, elle a allègrement violé l’article 103 de la constitution, lequel déclare intangibles ses dispositions relatives au mandat du président de la République. Les émeutes qui s’ensuivirent firent quatre morts, dont deux étudiants de l’université Gaston-Berger de Saint-Louis. Sous le thème « Crise politique et impact sur les universités sénégalaises », la veillée a réuni un nombre significatif d’enseignants et d’étudiants dans un contexte marqué par la fermeture de l’université Cheikh Anta Diop depuis les manifestations du 1er juin 2023. Diffusée en direct sur diverses plateformes, cette veillée a offert un espace de dialogue et de débat où d’éminentes figures telles que Mamadou Diouf et Pr Felwine Sarr ont pris part à la discussion. Au cœur des échanges se trouvait la question cruciale de la figure de l’homme politique comme « monstre », cette métaphore ordinaire du politique que mobilisent les Sénégalais, image qui renvoie à la violence de l’État et des structures de domination, à la dépossession et à l’oppression des masses. Le débat était l’occasion de penser le type d’engagement des intellectuels face au monstre et la place des universitaires dans cette crise politique et de leur rôle dans la préservation des valeurs démocratiques et des libertés fondamentales au Sénégal Mamadou Diouf: La fermeture de l’université est l’une des preuves les plus importantes de l’effondrement de la démocratie sénégalaise. Il est aujourd’hui indéniable que la situation que le Sénégal traverse est proprement une humiliation historique pour un Sénégalais. Une humiliation historique parce qu’elle correspond à un moment où le chef de l’État sénégalais, et la classe politique qui est avec lui, sont en train de piétiner notre expérience démocratique. Que cette expérience démocratique soit limitée ou non, cela montre, parfois, des signes très graves de perversion. Cette démocratie, nous avons constamment essayé de la préserver, de l’élargir – parfois dans la violence, mais le plus souvent dans la concertation. Je pense que c’est cela qui a permis de créer au Sénégal une culture et des attitudes politiques qui ont alimenté ce que l’un de mes collègues anglais, Donal Cruise O’Brien, ami de mon ami Momar Coumba Diop, a qualifié de « success history » sénégalaise. Une expression que je traduis par « expérience réussie » ou « réussite historique » du Sénégal. La stabilité politique sénégalaise est le résultat de la capacité des acteurs politiques, souvent dans la confrontation, à se donner le temps de la réflexion, de s’arrêter et de s’accorder sur une solution. La preuve de cette extraordinaire réussite des Sénégalais est signalée par la réaction de la communauté internationale démocratique et libérale ; elle encourage les Sénégalais à préserver et élargir leur expérience démocratique si singulière en Afrique. Un engagement qui atteste effectivement une expérience historique particulière. Le Sénégal demeure une boussole dans l’océan des autoritarismes africains. C’est la raison pour laquelle les démocrates du monde entier sont attachés à l’expérience démocratique sénégalaise. Une expérience que les citoyens se sont évertués à approfondir, dans des environnements répressifs, plus particulièrement, au cours des douze années de la présidence de Macky Sall. Aujourd’hui nous devons être les gardiens de ce temple, dans un environnement où s’accumulent tous les dangers et une violence qui essaie de se faire une place dans l’espace public. Au cours du dernier mandat du président Sall, on a acheté plus d’armes à feu et de voitures de patrouille que de livres et d’équipements de laboratoires ; on a ouvert plus de casernes et recruté plus de policiers et de gendarmes que d’enseignants. Par ailleurs, l’université est hermétiquement fermée. Une fermeture qui est l’une des preuves les plus importantes de l’effondrement de la démocratie sénégalaise. Elle me fait retourner à trois romans. Ces romans sont une invitation insistante à ne jamais abdiquer face à la force et à la terreur. Ils nous somment de penser, d’effectuer des recherches, d’instruire, d’éduquer, de publier, d’échanger et de délibérer. Le premier de ces romans est Chronique d’une mort annoncée du romancier colombien Gabriel García Márquez. On peut dire que depuis trois ou quatre ans, on a assisté à des chroniques de la non-tenue des élections présidentielles du 25 février 2024. Et il est quand même évident que si l’on regarde la démarche de la classe politique au pouvoir, elle a indiqué depuis au moins trois ans que si le président Macky Sall n’était pas candidat en troisième mandat, il serait difficile de tenir les élections. Et je pense qu’ils ont tenu leur pari. On
De l’école du climat à Gaindesat-1A Un physicien à l’avant-garde du programme spatial sénégalais

Numéro 07 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 07.2024Publier la recherche africaine Publié le : 20 septembre 2024ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Contexte Gaindesat-1A, le premier nanosatellite fabriqué par le Sénégal, a été lancé le 16 août 2024 à 18h56 GMT. C’est une fusée Falcon-9 de SpaceX qui a transporté Gaindesat-1A lors de sa mission Transporter-11, depuis la base de Vandenberg en Californie (États-Unis). Cette prouesse technologique fait entrer le pays dans le groupe restreint des États africains qui ont lancé leur propre satellite. Le Sénégal est même le premier pays d’Afrique subsaharienne francophone à rejoindre cette Ivy League. « Cette avancée marque un pas majeur vers notre souveraineté technologique. Je tiens à exprimer toute ma fierté et ma reconnaissance à tous ceux qui ont rendu ce projet possible », a tweeté le président de la République Bassirou Diomaye Faye. Professeur Amadou Thierno Gaye, physicien et ancien directeur général de la recherche et de l’innovation du Sénégal, est l’initiateur du programme spatial sénégalais qui a abouti au projet satellitaire SenSAT. Dans cet entretien qu’il nous a accordé, nous revenons sur son parcours scientifique, ses responsabilités institutionnelles et sur les origines du programme spatial sénégalais. Mame-Penda Ba: Professeur Gaye, merci d’avoir accepté d’être interviewé pour ce dossier thématique « Publier la recherche africaine » de la revue Global Africa. Nous pourrions commencer par évoquer votre parcours scientifique. Votre domaine d’expertise englobe la physique de l’atmosphère, les sciences du climat, les changements climatiques, les évaluations d’impacts du climat, la qualité de l’air, l’hydrologie, l’observation de la Terre, entre autres. Pourriez-vous revenir sur votre parcours en tant que physicien et nous expliquer pourquoi les questions sur lesquelles vous travaillez sont aussi importantes, y compris pour un lectorat de sciences sociales ? Amadou Thierno Gaye: Je suis physicien. J’ai été formé à faire de la physique, à utiliser les mathématiques pour traiter et résoudre des problèmes de physique. j’ai pourtant rapidement emprunté un autre chemin en poursuivant un diplôme d’études approfondies (DEA) en sciences de l’ingénieur (ce qui correspond à un master aujourd’hui), ce qui a élargi mes perspectives en appliquant les équations de la physique et les outils mathématiques pour résoudre des problèmes concrets dans différents domaines comme la mécanique des fluides, l’énergie, la thermodynamique, l’environnement, etc. Dans le cadre de mon doctorat, je me suis orienté vers la recherche en sciences physiques du climat. J’ai cherché à comprendre ce qui se passe au niveau du climat de notre planète, en particulier le climat ouest-africain, avec un focus initial sur l’atmosphère. Mais rapidement, j’ai réalisé la complexité de ces questions, ce qui m’a poussé à élargir mon champ d’études à différentes composantes du système climatique telles que la biosphère, en regardant toujours l’interaction de l’atmosphère avec celle-ci, l’océan, mais aussi l’eau de surface et différentes échelles de temps. Plus récemment, je me suis intéressé à l’impact du climat sur divers secteurs de développement, tels que l’agriculture, les ressources en eau, la santé, mais aussi les établissements humains. Ce cheminement a été à la fois scientifique et philosophique. Au départ, comme beaucoup d’étudiants, je me suis lancé dans la physique du climat principalement pour des objectifs de carrière, mais avec le temps, j’ai compris l’importance de mon travail dans la vie de tous les jours. En tant que Sénégalais né au Sahel et ayant grandi un peu partout au Sénégal, j’ai personnellement été témoin des réalités climatiques de la région. Durant mon adolescence, je vivais en ville, mais je passais régulièrement du temps à la campagne. Ma génération a vécu de près les bouleversements climatiques, notamment la forte variabilité des précipitations au Sahel, marquée par une très longue sécheresse. À l’époque, nous n’avions pas conscience de sa durée, nous la vivions simplement au quotidien, en constatant la détérioration progressive des récoltes et l’impact croissant sur la vie des gens. La longue sécheresse a appauvri nos parents des villages. Trente ans de sécheresse, sans comprendre les causes de ces bouleversements et sans réponses adéquates sur les plans économiques ou sociaux ont durement affecté nos pays. Cela a largement contribué à la pauvreté de nos régions et des populations. Lorsque j’ai compris l’ampleur de ces enjeux, ma passion pour ce domaine s’est renforcée. J’ai eu la chance d’intégrer le laboratoire de Physique de l’Atmosphère et de l’Océan (LPAO-SF), un centre de recherche fondé par Siméon Fongang, un éminent professeur d’origine camerounaise, dont le laboratoire porte d’ailleurs le nom, mais qui a malheureusement disparu trop tôt en 2000, à l’âge de 60 ans. Assez jeune, j’ai dû reprendre ce laboratoire et construire ce que j’appelle presque une « école du climat en Afrique », avec ses spécificités en comparaison des grands laboratoires de climat des grandes universités du Nord. Je n’ai plus jamais vraiment quitté ce laboratoire, hormis pour quelques excursions administratives, notamment au ministère, tout en restant actif dans la recherche. J’ai pris la succession de professeur Fongang, avec une double mission : pérenniser ce laboratoire qui formait des étudiants de toute la sous-région, et accélérer son développement pour répondre aux besoins de formation des jeunes scientifiques africains dans les domaines de l’atmosphère, du climat, et de l’océanographie. Notre objectif a toujours été de mener des recherches et de produire des travaux de rang international, publiés dans les mêmes revues internationales lues par les chercheurs du monde entier. J’ai été soutenu par des collègues d’ici et des professeurs de la même génération que le fondateur de notre laboratoire et qui m’ont beaucoup aidé à lancer cette école de recherche sur l’atmosphère et le climat. Mon ambition et notre objectif étaient de donner la possibilité à de nombreux jeunes Sénégalais, et Africains, de se lancer dans ce domaine, pour pouvoir disposer des ressources humaines dont nous avions tant besoin. Il est vrai que ce besoin est ressenti dans tous les secteurs de la recherche, mais dans le domaine du climat, le déficit était flagrant. À l’époque, nous avions au
« C’est notre philosophie Ubuntu, profondément ancrée en nous, qui nous permet de continuer à vivre aujourd’hui. »

Numéro 06 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 06.2024Les administrations africaines : décolonialité, endogénéité et innovation Publié le : 20 juin 2024 ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Mame-Penda Ba Cher Pr Rigobert Minani Bihuzo, nous avons entamé une série de conversations autour de la région des Grands Lacs pour défaire ce nœud ou répondre à cet immense point d’interrogation que représente par exemple la République démocratique du Congo (RDC). Le professeur Toussaint Kafarhire a ouvert ces dialogues et nous sommes particulièrement heureux et honorés d’avoir l’occasion d’explorer ces questions plus en détail avec vous. Avant de commencer notre discussion qui sera axée sur la paix, la guerre, la démocratie, et la réconciliation, pourriez-vous s’il vous plaît vous présenter à nos lecteurs ? Rigobert Minani Bihuzo Je m’appelle Rigobert Minani Bihuzo. Je suis chercheur au Centre d’études pour l’action sociale (CEPAS), un think tank basé à Kinshasa, en RDC, qui existe depuis plus de soixante ans. Ce centre publie la revue Congo-Afrique, qui est, à mon avis, la seule publication durable dans toute l’Afrique centrale, proposant des analyses sociales et politiques. Je suis aussi professeur de géopolitique à l’université Loyola du Congo. Mon domaine de recherche est principalement axé sur la promotion de la paix et de la démocratie. Je m’intéresse à ces sujets à la fois en raison de notre contexte régional troublé, mais aussi parce que les initiatives exogènes les plus connues et les plus développées dans la région ont toutes échoué jusqu’à présent. Dans ma dernière publication1 , j’explique les raisons pour lesquelles ces initiatives n’ont pas réussi. Une grande partie de mon travail implique une collaboration avec la société civile, notamment en accompagnant les mouvements de jeunes, les mouvements citoyens et les mouvements de femmes. Je me considère donc davantage comme un éducateur civique qu’un professeur ou un chercheur. Mame-Penda Ba Depuis l’époque coloniale, la paix dans la région des Grands Lacs, en particulier en RDC, semble être un concept insaisissable, une visée inatteignable. Pourquoi ? Rigobert Minani Bihuzo De nombreux chercheurs affirment que l’instabilité dans la sous-région est la conséquence de la colonisation. Une réalité qui concerne presque tout le continent africain. La période coloniale a été violente, comme dans de nombreuses autres régions, et certains collègues soutiennent que pendant le partage de l’Afrique, la RDC a été traitée comme un marché accessible à tous, avec des frontières mal définies, ce qui aurait contribué à la persistance de la pression et des tensions actuelles. Je rejette cette affirmation, car la RDC est indépendante depuis plus de soixante ans, et la gestion du pays n’a pas amélioré la situation. Si, après six décennies, un pays ne parvient pas à résoudre les problèmes fondamentaux de son instabilité, c’est qu’il existe un problème structurel. La bonne gouvernance et le respect des normes démocratiques ont fait défaut depuis l’indépendance du pays en 1960. Je pense que les acteurs politiques utilisent cet argument pour justifier leurs échecs. Les intellectuels et les dirigeants devraient aborder ces questions avec plus de profondeur, d’autant plus qu’il y a eu des périodes de paix relative dans le passé. En s’appuyant sur ces périodes, il aurait été possible de prévenir le conflit actuel. Mame-Penda Ba Vous évoquez la notion de « paix relative », c’est-à-dire d’une situation de « ni guerre ni paix », tandis que d’autres parlent de « paix négative », se référant à l’absence de conflit ou de guerre. Par ailleurs, certains mettent en avant la « paix positive », caractérisée par une situation où non seulement le risque de guerre est écarté, mais où l’on assiste également à l’épanouissement des individus, au respect des droits humains et à l’expression de toutes les potentialités. De quelle paix parlez-vous ? Rigobert Minani Bihuzo En tant qu’acteur directement impliqué dans les domaines de la médiation et de la résolution des conflits, mon premier objectif est d’obtenir un cessez-le-feu, de mettre fin aux hostilités et d’initier un dialogue entre les parties au lieu de recourir aux armes. Mon expérience de plusieurs années dans ce domaine m’a permis de travailler à des niveaux élevés de médiation, mais je reconnais que cela ne représente que le début de la normalisation de la situation. En tant que chercheur, ma dernière publication visait à comprendre les raisons de l’échec des différentes initiatives de paix. En identifiant les causes de ces échecs, nous pouvons élaborer progressivement des solutions adaptées à la complexité du conflit. En tant qu’acteur de la société civile et soutien des mouvements sociaux, mon objectif est d’atteindre ce que vous avez décrit comme la paix positive, c’est-à-dire aller au-delà de la simple cessation des conflits pour garantir l’épanouissement des individus et l’accès équitable aux ressources locales. En discutant avec des collègues chercheurs de pays occidentaux, il peut sembler que nos approches sont variées, mais cela découle de la nécessité d’aborder un large éventail de questions pour progresser vers la paix positive. Nous devons traiter des enjeux de gouvernance – promouvoir les principes démocratiques, évaluer ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas – ainsi que des questions climatiques qui influencent la cohésion des États. Ainsi, nous devons nous intéresser à tous ces aspects, qu’ils soient à court, moyen ou long terme, pour parvenir à notre objectif final. Mame-Penda Ba Si je comprends bien vos propos, vous êtes amené à résoudre des questions très urgentes et locales, telles que la cessation des conflits et la protection des civils – y compris des enfants et des femmes –, tout en participant à des mouvements internationaux tels que les COP et ceux concernant les impacts des changements climatiques dans la région. Vous avez aussi une perspective réflexive et théorique sur les conflits et la paix. Comment parvenez-vous, concrètement, à concilier ces différents niveaux d’intervention, à interagir avec divers acteurs tout en maintenant une vision cohérente ? Rigobert Minani Bihuzo La guerre au Congo a commencé en 1994 au Rwanda. À cette époque,
Notre tâche d’aujourd’hui est de lancer une insurrection d’idées panafricaines

Numéro 04 – Shot This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 04.2023Théoriser le présent et le futur : Afrique, production de savoirs et enjeux globaux Publié le : 20 décembre 2023ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Thiam, Garba et Ba: Prof. Shivji, vous êtes une éminente figure des études africaines, discipline vouée à la transformation sociale. Vous êtes la matérialisation du mouvement progressiste dans son engagement pour la dignité africaine (et humaine). Comment définiriezvous/décririez-vous/situeriez-vous votre formation, vos recherches et votre engagement pour la recherche africaine ? Professor Shivji: J’ai intégré l’Université de Dar es Salaam, qui était alors un collège universitaire de l’Université de l’Afrique de l’Est, en 1967. Nous étions la première génération à intégrer l’université après la Déclaration d’Arusha. Comme vous le savez, la Déclaration d’Arusha sur le socialisme et l’autosuffisance était la feuille de route du parti au pouvoir dans son projet de construire un pays socialiste sous Julius Nyerere. Le campus était animé, avec des débats et des discussions, à l’intérieur et en dehors des salles de classe, sur le socialisme et le rôle de l’université et des intellectuels dans le processus politique de l’époque. Il est important de noter que ces débats se déroulaient dans un contexte international marqué par des luttes à l’échelle mondiale. Il y avait la lutte des mouvements de libération d’Afrique australe contre le colonialisme portugais et les régimes coloniaux blancs au Zimbabwe, en Namibie et dans le contexte de l’apartheid en Afrique du Sud. Plusieurs de ces mouvements étaient basés en Tanzanie et bénéficiaient d’un soutien total de l’État et du parti au pouvoir de Nyerere. Le mouvement des droits civiques aux États-Unis était aussi à son pinacle. Il y avait partout dans le monde des manifestations et des marches contre les bombardements massifs des États-Unis au Vietnam. En 1968, les étudiants français avaient presque réussi à renverser le gouvernement de De Gaulle. La Chine était au cœur de sa Révolution culturelle. Et partout ailleurs, se tenaient des débats véhéments sur le marxisme et la politique de la gauche en général. Bref, la révolution était à son apogée, comme l’aurait dit Samir Amin. C’est dans ce contexte que s’est radicalisé un petit groupe d’étudiants venus de toute l’Afrique. Certains professeurs nous exposèrent à une incroyable variété de littératures radicales comme, entre autres, des auteurs tels que Frantz Fanon, C. L. R James, Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral et bien sûr Marx, Engels, Lénine, Mao et des écrivains marxistes de différentes écoles. Ces étudiants formèrent ainsi leur célèbre organisation, le Front Révolutionnaire des Étudiants Africains de l’Université (USARF), qui publiait le magazine Cheche, « L’Étincelle », en référence à l’Iskra de Lénine et à l’« Étincelle » de Nkrumah. Durant ma troisième année d’études de droit, Cheche publia mon essai, relativement long, intitulé « Tanzanie : La silencieuse lutte des classes », sous forme de numéro spécial en septembre 1970. Il ne s’agissait pas d’un plaidoyer de classe ou d’un exercice académique. Ma motivation immédiate est décrite dans l’introduction que je cite ci-dessous pour donner à vos lecteurs le ton de l’époque : La situation actuelle en Tanzanie semble à la fois confuse et déconcertante. Cela est d’autant plus vrai qu’aucune tentative d’analyse scientifique de la formation socio-économique en Tanzanie n’a encore été faite. Le vide laissé par ce manque d’analyse rigoureuse de la situation a laissé libre court au phénomène dangereux qui consiste à substituer, à ce vide, les platitudes, le verbiage ou la récitation de slogans creux. […] La psychologie ainsi que les attitudes et les déclarations des uns et des autres sont de plus en plus considérées comme plus importantes que les conditions matérielles concrètes et objectives du peuple comme critère d’évaluation des actions particulières. La vision à long terme a été reléguée au second rang. … Les apparences passent pour la réalité tandis que l’analyse correcte de la réalité est reçue avec mépris et ignorance sinon condamnée comme ‘doctrinaire’. Le subjectivisme est sur le point de triompher ! L’essai a suscité un vif débat. Entre autres, Walter Rodney, Joh Saul, Thomas Szentes, Kassim Guruli et Justinian Rweyemamu contribuèrent aux discussions1 . Vous m’avez aussi posé une question sur la recherche. À cette époque, le corps professoral de l’université faisait de la recherche fondamentale. Ce qui n’était pas simplement une activité académique. C’était une recherche engagée et déterminée visant à comprendre la réalité et à l’interpréter afin de la changer. Ma propre recherche et mes publications ont été influencées par cette tradition. Thiam, Garba et Ba: Votre long et sérieux engagement avec des institutions qui ont joué des rôles essentiels dans la promotion des sciences sociales sur le continent africain, telles que l’Université de Dar es Salaam, l’Université Makerere, l’Institut d’études africaines à Accra l’Université du Ghana et le CODESRIA, fait de vous un témoin privilégié de l’évolution de la recherche africaine. Pouvez-vous fournir des éclairages sur les moments historiques qui ont marqué les visions de ces institutions. Professor Shivji: Avec le recul, [on peut dire qu’il] y a deux moments cruciaux dans la recherche et le développement des sciences sociales sur le continent : le moment nationaliste et le moment néolibéral. Il y a également eu le moment de transition entre les deux, celui des programmes d’ajustement structurel et de ses diverses itérations. Le moment nationaliste a engendré deux écoles : une basée sur des théories reçues telles que la modernisation, et une autre enracinée dans la réaction nationaliste. C’est le cas de l’école nationaliste d’histoire, qui cherchait à identifier et à mettre en avant le sujet africain. Dans des institutions radicales comme le CODESRIA, la dimension panafricaine du nationalisme était un référent important, bien qu’elle n’était pas toujours au premier plan. L’école de la dépendance et du sous-développement était bien présente au sein de l’école nationaliste, elle allait au-delà de la simple recherche d’une agencéité africaine mais voulait décrire l’insertion du continent dans le système capitaliste mondial. Il est important de souligner deux
L’Esti (éducation, science, technologie, innovation), un levier pour le développement africain
Numéro 03 – Champ This post is also available in: English Français (French) TÉLÉCHARGER EN PDF 03.2023Panafricanisme, recherche africaine et enjeux globaux Publié le : 20 septembre 2023ISSN: 3020-0458 TÉLÉCHARGER LE NUMÉRO PDF Abstract Résumé Muhtasari ملخص /// /// /// /// Ba : Bonjour Dr Ouédraogo, merci d’avoir accepté d’être interviewé pour ce dossier thématique « Panafricanisme et recherche africaine » de la revue Global Africa. C’est un grand plaisir de pouvoir échanger avec vous. Vous étiez en charge, aux côtés de différents commissaires, de la direction Éducation, Science, Technologie et Innovation de l’Union africaine (UA). Pouvez-vous nous présenter votre direction ? Dr Ouédraogo : C’est un plaisir de pouvoir m’entretenir avec vous. Sur le plan historique, les questions liées à l’éducation à la science et à la technologie sont importantes pour l’UA. En effet, elles étaient déjà discutées dès les indépendances, et à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963, les pères fondateurs en avaient fait une des priorités pour l’Afrique. Ainsi, la Commission de coopération technique au sud du Sahara (CCTA), créée dès 1950 par les puissances coloniales notamment française, britannique et belge, visait à coordonner les actions de développement en Afrique et à tisser des liens avec l’Europe. Elle a été absorbée par l’OUA à travers la Commission scientifique, technique et de la recherche (CSTR) en 1964, commission que j’ai eu le privilège de diriger entre 2009 et 2012. Depuis sa création, suite à plusieurs réaménagements, la CSTR a mis en œuvre des programmes prioritaires de l’UA en science et technologie à travers l’organisation de formations, séminaires, colloques, ateliers, réunions techniques, etc., et la coordination des activités des différents sous-comités d’experts interafricains dans des domaines spécifiques tels que la pharmacopée africaine. La CSTR disposait de deux organismes permanents : le Bureau interafricain des sols (BIS) et le Conseil phytosanitaire interafricain (UAIAPSC1 ). Ils ont été déplacés respectivement de Paris à Bangui, en République centrafricaine, et de Londres à Yaoundé, au Cameroun. Le BIS a ensuite été transféré au bureau de la CSTR à Lagos. La CSTR a aussi coordonné, entre autres, les activités du Bureau interafricain pour les ressources animales (Bira) et du Bureau de l’Union africaine en charge de la recherche et développement sur les cultures vivrières en zones semi-arides (UA-Safgrad), créée pour apporter des solutions durables à la sécurité alimentaire suite aux sécheresses des années 1970. Conformément au plan de Lagos 19802 et à la décision de Maputo 20033 , beaucoup d’institutions sous-régionales ont été mises en place pour la recherche dans certains domaines spécifiques, y inclus le Centre d’études linguistiques et historiques par tradition orale (Celhto) à Niamey (Niger), l’Académie africaine des langues (Acalan) à Bamako (Mali), le Centre international d’éducation des filles et des femmes en Afrique (Cieffa) à Ouagadougou (Burkina Faso), l’Institut panafricain de l’éducation pour le développement (Iped) (ancien Bureau africain des sciences de l’éducation – Base) à Kinshasa (République démocratique du Congo), l’Université panafricaine à Yaoundé (Cameroun), et l’Observatoire africain pour la science, la technologie et l’innovation (Oasti), pour ne citer que celles-ci. En 2014, les États membres ont créé le Conseil africain pour la recherche scientifique et l’innovation (Carsi), dont le secrétariat est le bureau de la CSTR actuellement basé à Abuja (Nigeria). Avec l’avènement de l’UA, la décision de Maputo en 2003 a aussi permis la création du département des Ressources humaines, Science et Technologie (RHST) qui est la structure à laquelle se rapporte la CSTR. Dès lors, le RHST a eu pour mission de coordonner les politiques des États membres dans le domaine de l’éducation, la science et la technologie et à cet effet, avait des bras techniques, dont la CSTR et le bureau en charge de la science et de la technologie du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad). Le département avait aussi en charge la question de la jeunesse, son développement, son autonomisation et sa contribution inclusive au développement africain. Plusieurs programmes et stratégies ont été créés dont le Plan d’action consolidé (CPA) pour la science et la technologie, puis tout dernièrement la Stratégie africaine de la science, la technologie et l’innovation (Stisa-2024), la Stratégie continentale pour l’éducation en Afrique (Cesa 25-16), la stratégie et la politique africaines de l’espace. La présente réforme de l’UA, commencée en 2016 et toujours en cours, a renommé le service : « département Éducation, Science, Technologie et Innovation ». Dans un souci de cohérence et de répartition adéquate des tâches, ce département a été chargé d’élaborer et d’harmoniser des politiques et des programmes dans les domaines de l’éducation, de la science, de la technologie, de l’espace et de l’innovation, et ce afin de promouvoir une croissance inclusive et un développement durable en Afrique, en vue d’atteindre les objectifs de l’UA et de l’Agenda 2063, et contribuer ainsi à l’Agenda mondial. Ses principales fonctions sont : être le fer de lance du développement de systèmes d’éducation et de formation de qualité, pertinents et harmonisés répondant aux besoins de développement social et humain de l’Afrique ; la promotion et le renforcement des capacités du continent en matière d’espace, de science, de technologie et d’innovation ; coordonner et développer des projets phares de l’UA et des initiatives propres sur l’Université panafricaine (UPA) et l’université virtuelle africaine, la stratégie africaine de l’espace extraatmosphérique. Ba : L’UA est l’institution panafricaine par excellence. En quoi les thématiques que vous avez en charge participent-elles au projet panafricain ? Nous faisons référence non seulement à la construction politique du panafricanisme, mais aussi aux objectifs économiques et sociaux du projet. Dr Ouédraogo : Lors de mon passage à l’UA, j’avais en charge plusieurs thématiques qui ont d’ailleurs eu l’approbation des états membres pour leur mise en œuvre. Ces programmes découlent généralement des différentes stratégies africaines notamment la Stisa-2024, la Cesa 25-16, la politique et la stratégie africaines de l’espace. Elles forment l’ossature de l’Agenda 2063 dans le domaine de l’éducation, la science et la technologie. Elles contribuent à l’intégration du continent, à son développement socioéconomique par la science et la technologie, et