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Publié le : 20 décembre 2023
ISSN: 3020-0458
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Thiam, Garba et Ba: Prof. Shivji, vous êtes une éminente figure des études africaines, discipline vouée à la transformation sociale. Vous êtes la matérialisation du mouvement progressiste dans son engagement pour la dignité africaine (et humaine). Comment définiriezvous/décririez-vous/situeriez-vous votre formation, vos recherches et votre engagement pour la recherche africaine ?
Professor Shivji: J’ai intégré l’Université de Dar es Salaam, qui était alors un collège universitaire de l’Université de l’Afrique de l’Est, en 1967. Nous étions la première génération à intégrer l’université après la Déclaration d’Arusha. Comme vous le savez, la Déclaration d’Arusha sur le socialisme et l’autosuffisance était la feuille de route du parti au pouvoir dans son projet de construire un pays socialiste sous Julius Nyerere. Le campus était animé, avec des débats et des discussions, à l’intérieur et en dehors des salles de classe, sur le socialisme et le rôle de l’université et des intellectuels dans le processus politique de l’époque.
Il est important de noter que ces débats se déroulaient dans un contexte international marqué par des luttes à l’échelle mondiale. Il y avait la lutte des mouvements de libération d’Afrique australe contre le colonialisme portugais et les régimes coloniaux blancs au Zimbabwe, en Namibie et dans le contexte de l’apartheid en Afrique du Sud. Plusieurs de ces mouvements étaient basés en Tanzanie et bénéficiaient d’un soutien total de l’État et du parti au pouvoir de Nyerere. Le mouvement des droits civiques aux États-Unis était aussi à son pinacle. Il y avait partout dans le monde des manifestations et des marches contre les bombardements massifs des États-Unis au Vietnam. En 1968, les étudiants français avaient presque réussi à renverser le gouvernement de De Gaulle. La Chine était au cœur de sa Révolution culturelle. Et partout ailleurs, se tenaient des débats véhéments sur le marxisme et la politique de la gauche en général. Bref, la révolution était à son apogée, comme l’aurait dit Samir Amin.
C’est dans ce contexte que s’est radicalisé un petit groupe d’étudiants venus de toute l’Afrique. Certains professeurs nous exposèrent à une incroyable variété de littératures radicales comme, entre autres, des auteurs tels que Frantz Fanon, C. L. R James, Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral et bien sûr Marx, Engels, Lénine, Mao et des écrivains marxistes de différentes écoles. Ces étudiants formèrent ainsi leur célèbre organisation, le Front Révolutionnaire des Étudiants Africains de l’Université (USARF), qui publiait le magazine Cheche, « L’Étincelle », en référence à l’Iskra de Lénine et à l’« Étincelle » de Nkrumah.
Durant ma troisième année d’études de droit, Cheche publia mon essai, relativement long, intitulé « Tanzanie : La silencieuse lutte des classes », sous forme de numéro spécial en septembre 1970. Il ne s’agissait pas d’un plaidoyer de classe ou d’un exercice académique. Ma motivation immédiate est décrite dans l’introduction que je cite ci-dessous pour donner à vos lecteurs le ton de l’époque :
La situation actuelle en Tanzanie semble à la fois confuse et déconcertante. Cela est d’autant plus vrai qu’aucune tentative d’analyse scientifique de la formation socio-économique en Tanzanie n’a encore été faite. Le vide laissé par ce manque d’analyse rigoureuse de la situation a laissé libre court au phénomène dangereux qui consiste à substituer, à ce vide, les platitudes, le verbiage ou la récitation de slogans creux. [...] La psychologie ainsi que les attitudes et les déclarations des uns et des autres sont de plus en plus considérées comme plus importantes que les conditions matérielles concrètes et objectives du peuple comme critère d’évaluation des actions particulières. La vision à long terme a été reléguée au second rang. ... Les apparences passent pour la réalité tandis que l’analyse correcte de la réalité est reçue avec mépris et ignorance sinon condamnée comme ‘doctrinaire’. Le subjectivisme est sur le point de triompher !
Vous m’avez aussi posé une question sur la recherche. À cette époque, le corps professoral de l’université faisait de la recherche fondamentale. Ce qui n’était pas simplement une activité académique. C’était une recherche engagée et déterminée visant à comprendre la réalité et à l’interpréter afin de la changer. Ma propre recherche et mes publications ont été influencées par cette tradition.
Thiam, Garba et Ba: Votre long et sérieux engagement avec des institutions qui ont joué des rôles essentiels dans la promotion des sciences sociales sur le continent africain, telles que l’Université de Dar es Salaam, l’Université Makerere, l’Institut d’études africaines à Accra l’Université du Ghana et le CODESRIA, fait de vous un témoin privilégié de l’évolution de la recherche africaine. Pouvez-vous fournir des éclairages sur les moments historiques qui ont marqué les visions de ces institutions.
Professor Shivji: Avec le recul, [on peut dire qu’il] y a deux moments cruciaux dans la recherche et le développement des sciences sociales sur le continent : le moment nationaliste et le moment néolibéral. Il y a également eu le moment de transition entre les deux, celui des programmes d’ajustement structurel et de ses diverses itérations. Le moment nationaliste a engendré deux écoles : une basée sur des théories reçues telles que la modernisation, et une autre enracinée dans la réaction nationaliste. C’est le cas de l’école nationaliste d’histoire, qui cherchait à identifier et à mettre en avant le sujet africain. Dans des institutions radicales comme le CODESRIA, la dimension panafricaine du nationalisme était un référent important, bien qu’elle n’était pas toujours au premier plan. L’école de la dépendance et du sous-développement était bien présente au sein de l’école nationaliste, elle allait au-delà de la simple recherche d’une agencéité africaine mais voulait décrire l’insertion du continent dans le système capitaliste mondial. Il est important de souligner deux éléments relatifs à cette école. Premièrement, la perspective qu’on y proposait était interdisciplinaire, essayant de franchir les frontières disciplinaires de la pensée bourgeoise et coloniale. Deuxièmement, dans ce contexte, la politique était, pour ainsi dire, primordiale, car les chercheurs radicaux et les universitaires engagés [de cette école] n’hésitaient pas à analyser et à comprendre l’impérialisme, sa nature et ses caractéristiques.
[Notons que] pendant le moment de transition, alors que nos universités étaient fortement attaquées par des donateurs et l’université occidentale dans le but de néo-libéraliser notre éducation, le CODESRIA a joué un rôle fondamental en développant une robuste critique des programmes d’ajustement structurel (SAPS) dans ses diverses manifestations.
Thiam, Garba et Ba: Afin d’aider les jeunes membres du corps professoral et la prochaine génération de chercheurs qui veulent comprendre l’importance de ces institutions, pourriez-vous nous parler du rôle de celles-ci dans la mise en place d’une tradition intellectuelle africaine au service d’une transformation sociale progressiste ?
Professor Shivji: : Je tiens, avant tout, à affirmer ceci : aussi importantes que soient les institutions, les idées le sont encore plus. Ce sont les idées qui déterminent la forme des institutions, et non l’inverse. Il est néanmoins clair que les idées doivent trouver un foyer. Et nos institutions d’enseignement supérieur offrent sans aucun doute un lieu où les idées peuvent être développées, nourries, critiquées et défendues, où des problèmes brûlants peuvent être identifiés et théorisés.
Thiam, Garba et Ba: Nous sommes maintenant à l’ère du capitalisme à l’échelle mondiale marquée par ce que l’on appelle la 4e Révolution industrielle et son corollaire, la digitalisation de tous les aspects de la vie. Cette ère vient avec des défis conséquents pour l’immigration, la sécurité humaine, la démocratie, le capitalisme, et la compréhension libérale des droits de l’homme (quelque chose que vous avez critiqué). Comment la recherche panafricaine peut-elle nous aider à comprendre ce moment ? Quelles formes de luttes intellectuelles devons-nous mener ?
Professor Shivji: Permettez-moi tout d’abord de dire que nous ne devrions pas être hypnotisés par de nouvelles terminologies et de nouvelles technologies – la digitalisation, l’intelligence artificielle, etc. Nous devons les comprendre pleinement, bien sûr, mais nous devons également comprendre que l’ordre social dominant génère constamment de nouvelles formes de domination à travers des technologies dures et molles accompagnées de nouvelles formes d’hégémonies idéologiques. Je ne suis toujours pas convaincu que la robotisation, la numérisation et l’intelligence artificielle peuvent remplacer l’agentivité humaine. Dans la robotisation et les technologies similaires, il y a le danger latent que la petite classe croissante de forces fascistes déterminées à dominer le monde puisse se lancer, peut-être le fait-elle déjà, dans la robotisation (et la machinisation) des êtres humains. C’est cela que nous devons combattre de toutes nos forces et avec toute notre créativité humaine. C’est pourquoi la mise en place, dans nos universités, de programmes de recherche critiques dans les sciences humaines et sociales revêt une importance singulière.
Thiam, Garba and Ba: En guise de conclusion, quels sont vos derniers mots ?
Professor Shivji: À la lumière de ce que je viens de dire, je pense que notre tâche d’aujourd’hui est de lancer une insurrection d’idées panafricaines. Il faut avant tout mettre en évidence le potentiel émancipateur et humanisant du panafricanisme. Nous avons besoin d’une recherche regénérée, d’une recherche audacieuse, et non d’une recherche qui régurgite. Notre recherche doit être ancrée dans une recherche fondamentale solide, loin du syndrome de la consultation superficielle. Notre recherche doit être prête et confiante pour ouvrir de nouvelles voies théoriques. Enfin, nos universitaires et intellectuels doivent être prêts à défier les pouvoirs en place, c’est-à-dire, dire la vérité au pouvoir.
Membre du conseil scientifique, Global Africa
Rédacteur en chef adjoint, Global Africa
University of Gaston Berger in Sénégal
Shivji, I. (2023). Notre tâche d’aujourd’hui est de lancer une insurrection d’idées panafricaines. Global Africa, 4, pp. 52-56. https://doi.org/10.57832/02f7-pk91
Shivji, Issa. « Notre tâche d’aujourd’hui est de lancer une insurrection d’idées panafricaines ». Global Africa, no. 4, 2023, p. 52-56. doi.org/10.57832/ykmb-hh73
https://doi.org/10.57832/02f7-pk91
© 2023 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0