This post is also available in:
Français
Publié le : 20 décembre 2023
ISSN: 3020-0458
///
///
///
///
De nombreux chercheurs ont fait valoir que l’Afrique ne devrait pas être considérée comme l’incarnation par excellence de défaillances multidimensionnelles et la source principale des préoccupations mondiales. Bien loin de ces représentations négatives, ils soulignent au contraire, que le continent pourrait apporter à l’humanité des théories capables de répondre aux enjeux globaux (Sarr, 2019 ; 2021 ; Tamale, 2020). Ce point nous semble incontestable. Ce qu’il reste toutefois à déterminer, c’est comment centrer l’Afrique comme lieu de théorisation des enjeux globaux si nous prenons comme point de départ les rapports historiques et contemporains du continent avec les dynamiques globales.
Une telle démarche soulève au moins trois questions : 1) Quels outils conceptuels et idées pour penser les enjeux globaux, notamment sociaux, politiques et environnementaux, à partir d’une perspective africaine ? 2) Comment penser le monde à partir de l’Afrique ? 3) Quels seraient les futurs du continent si l’Afrique devient un espace majeur de production de solutions théoriques et pratiques face aux enjeux globaux ?
Le lien complexe entre abstraction et théorie est à prendre au sérieux. En effet, chaque concept, catégorie et théorie véhicule une idée sur le monde ou une aspiration à un monde désiré. Une réflexion approfondie sur les concepts, les catégories et les théories que nous déployons reflète le sérieux avec lequel nous prenons l’activité d’analyse ainsi que la compréhension de la réalité sociale concrète. Les concepts peuvent en effet, nous aider à appréhender la réalité, à la décrire et à tenter d’en influencer le cours. Un concept extraverti, abstrait et imposé peut produire une analyse déformée, suivie d’une action socialement nuisible ayant des implications sur les relations sociales, les moyens de subsistance et même les vies. C’est en ayant tous ces éléments en toile de fond que le numéro 4 de la revue Global Africa examine la problématique de la création de savoirs à partir de l’Afrique.
La nécessité de savoirs dialogiques est exprimée dans ce numéro par l’un des plus éminents universitaires du continent Africain. Dans un entretien avec Global Africa, le professeur Issa Shivji souligne l’importance des idées émanant de personnes en dehors de l’université et la nécessité de les prendre en compte. Il considère que la production des savoirs en Afrique contemporaine est liée à de vieilles questions qui se manifestent encore aujourd’hui : la production extravertie des savoirs, l’accumulation capitaliste dans tous les aspects de la vie, la marchandisation et les conceptions limitées des droits individuels en tant que biens appartenant à des individus bien déterminés.
Dans l’article, « À la redecouverte de Mahdi Elmandjra : réflexions sur le Sud global : development, techonopolitiques et production des savoirs » Abdelkarim Skouri s’inspire des travaux de Mahdi Elmandjra, pionnier des études sur la prospective en Afrique et dans le Sud global et activiste, pour montrer les liens entre la production des savoirs, le dialogue social dans une Afrique multiculturelle et l’éducation transformatrice. S’appuyant sur les travaux d’Elmandjra pour penser le présent et le futur, Skouri examine la place de l’Afrique et du Sud global dans une gouvernance mondiale déséquilibrée et extractiviste.
Le mouvement, qu’il concerne un déplacement physique vers d’autres espaces ou d’un réagencement géographique en vue d’un changement social, est l’un des moyens par lesquels les Africains ordinaires imaginent de meilleures conditions de vie et luttent pour celles-ci. Dans « ‘Devenir quelqu’un’ : la représentation de l’Afrique du Sud comme destination par les migrants éthiopiens » Caterina Mazzilli, Faisal Garba et Jessica Hagen-Zanker abordent la production de savoirs par les migrants ordinaires à travers les processus de prise de décision des Éthiopiens qui font face à l’oppression basée sur le genre et la classe au cours d’un voyage éprouvant vers l’Afrique du Sud. S’opposant à la tendance générale de la littérature qui met l’accent sur la « réputation » des destinations et les politiques migratoires pour expliquer les lieux où les migrants décident de s’installer, les auteurs se concentrent sur la manière dont les migrants perçoivent les destinations et la relation entre cette perception et les facteurs structurels qui déterminent les décisions concernant le pays de destination.
Comme nous l’avons déjà dit, la question du “comment” est au cœur des tentatives de production des savoirs libérateurs. Les choix méthodologiques, en particulier la manière dont les données sont collectées en fonction du contexte, constituent le défi souligné par Bertelli, Calvo, Coulibaly (Massa), Coulibaly (Moussa), Lavallée, Mercier, Mesplé-Somps et Traoré dans « Collecter des données sur des expériences et attitudes sensibles : le cas du Mali ». S’appuyant sur une enquête expérimentale menée auprès de 1 509 personnes au Mali, sur leurs expériences sociales, leurs attitudes politiques et l’insécurité, les auteurs soutiennent que la formulation des questions et la formation des enquêteurs sont cruciales pour mener une recherche robuste qui tienne compte des circonstances sociales des participants à la recherche et qui réfléchisse avec eux à la production de savoirs.
Surmonter l’imposition de solutions et de pensées, tout en créant des approches socialement pertinentes qui prennent au sérieux les connaissances des citoyens, c’est ce que de nombreux activistes et communautés préconisent pour traiter la question de la dégradation de l’environnement. Pourtant, la pratique de l’importation de solutions globales se poursuit. Dans « Réduire la pollution de l’air à Abidjan : de l’ambition scientifique à la fabrique du terrain » Scandella, Yoboué, Becerra, Liousse, Carrère et Vanié montrent comment les scientifiques, qu’ils soient en sciences sociales ou en sciences naturelles, sont capables de prendre au sérieux les connaissances, les désirs, les aspirations et les perceptions des individus et des communautés avec lesquels ils travaillent pour comprendre la pollution et trouver des solutions car celles-ci émergent d’un processus dialogique qui considère la production des savoirs scientifiques comme sociale et non transcendante.
Rédacteur en chef adjoint, Global Africa
Okeja, U., & Garba, F. (2023). Théoriser le présent et le futur : Afrique, création de savoirs et enjeux globaux. Global Africa, 4, pp. 38-43. https://doi.org/10.57832/argx-e174 49 . https://doi.org/10.57832/b6av-4v25
Okeja, Uchenna et al. « Théoriser le présent et le futur : Afrique, création de savoirs et enjeux globaux ». Global Africa, 4, 2023 p. 38-43. doi.org/10.57832/argx-e174
© 2023 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0
Achebe, C. (1988). Hopes and Impediments. Heinemann.
Diagne, S. B., & Amselle, J. L. (2020). In search of Africa (s): Universalism and decolonial thought. Polity Press.
Mamdani, M. (1996). Citizen and Subjects: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism, NJ: Princeton University Press.
Sarr, F. (2019). Afrotopia. Translated by Drew S. Burk and Sarah Jones-Boardman, University of Minnesota Press.
Sarr, F. (2021). Toward a History of Ideas in the Sahel. In Leonardo A. Vallalón ed., The Oxford Handbook of the African Sahel, (pp. 481 – 492).
Tamale, S. (2020). Decolonization and Afro-feminism. Daraja Press.