Numéro 14, 2026 Analyses critiques L’équilibrisme à Brazzaville : perspectives des Congolais urbains sur la…

L’équilibrisme à Brazzaville : perspectives des Congolais urbains sur la gestion des influences chinoise et française

Auteur Phill Wilcox
Publié juin 20, 2026
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Mots-clés : aspiration Chine globale France France Aspiration Global China Hedging stratégie d’équilibrage (hedging)

Introduction

Les perceptions de la Chine au Congo sont contradictoires. Trois conversations distinctes avec mon interlocutrice, Nathalie, une femme d’une trentaine d’années avec qui je partageais une maison près du centre de Brazzaville au milieu de l’année 2023, en témoignent particulièrement. Nathalie s’intéressait aux possibilités de développer de petites activités commerciales afin de compléter les revenus de son emploi dans le secteur des télécommunications, son salaire étant insuffisant. Elle était intriguée d’apprendre que j’étais au Congo pour cartographier les activités chinoises et étudier la présence de la Chine dans le pays. Lors de l’une de nos premières conversations, elle m’a expliqué que les Chinois présents au Congo provenaient de ce qu’elle appelait de « mauvais milieux sociaux » et qu’ils étaient probablement d’anciens prisonniers, une rumeur concernant la main-d’œuvre chinoise qui bénéficie d’un certain écho dans d’autres contextes également (Hairong & Sautman, 2012). Mes tentatives pour lui expliquer que cette idée ne reposait sur aucun fondement réel sont restées sans effet. J’en ai alors conclu qu’elle avait peu de choses positives à dire sur la Chine à Brazzaville. Pourtant, quelques jours plus tard, au cours d’une autre conversation, elle me demanda si j’avais établi des contacts avec des entrepreneurs chinois, car, selon ses propres termes, « les Chinois sont très doués pour les affaires », et elle envisageait d’importer des marchandises de Chine pour les revendre au Congo. Elle semblait déçue d’apprendre que, jusqu’alors, je n’avais rencontré que superficiellement plusieurs ressortissants chinois, n’étant ni impliqué dans le monde des affaires ni locuteur courant du mandarin. Environ une semaine après cette deuxième conversation, Nathalie m’invita, avec quelques-uns de ses amis, à une excursion de fin de semaine vers un site touristique situé à l’extérieur de la ville pour un pique-nique. Sur le chemin du retour, alors que nous roulions sur une route dégradée, marquée par de nombreux nids-de-poule et source de longs retards, dont on me dit qu’elle remontait à la période coloniale française au Congo, Nathalie frappa avec colère le volant de sa voiture. Elle déclara que si cette route avait été construite par les Chinois, elle serait dans un bien meilleur état.

Les remarques de Nathalie mettent en lumière une image de la Chine au Congo bien plus nuancée que les visions binaires de la Chine fréquemment véhiculées dans les pays du Nord global. Elles soulignent également l’importance de penser la Chine telle qu’elle est vécue au quotidien dans le Sud global, en particulier dans des pays marqués par une expérience coloniale relativement récente. Une telle perspective s’inscrit dans le prolongement de mes travaux antérieurs sur cette thématique en Asie du Sud-Est, rejoignant mon intérêt de longue date pour les perceptions de la Chine au-delà de ses frontières. La visibilité croissante de la Chine, notamment à travers ses investissements dans les infrastructures du Sud global et les risques supposés de « piège de la dette » pour les pays bénéficiaires, n’est guère un phénomène nouveau (Freymann, 2021 ; Pairault, 2014 ; Walsh, 2022). Le Congo ne fait pas exception à cette dynamique (The People’s Map of Global China, 2022), et le présent article contribue à cette littérature en expansion. Depuis longtemps, les chercheurs s’interrogent sur les formes d’engagement local avec la Chine au Congo et ailleurs en Afrique, en examinant notamment ce que font les acteurs chinois, la manière dont leurs actions sont perçues et la question de savoir si celles-ci peuvent être considérées comme néocoloniales (Bräutigam et al., 2019 ; Mohan & Lampert, 2013 ; Mohan & Tan-Mullins, 2019). Dans cet article, j’élargis cette problématique en m’intéressant aux actions de mes interlocuteurs lorsqu’ils construisent leur avenir dans le Congo urbain, au sein d’un paysage où l’ascension de la Chine est manifeste tandis que l’influence française demeure importante.

Mes principaux interlocuteurs étaient des Congolais urbains vivant tous au-dessus du seuil de subsistance et disposant d’un emploi salarié sous une forme ou une autre. Ce groupe d’interlocuteurs s’est constitué de manière organique ; je passais du temps avec eux quotidiennement. Plus cette proximité se prolongeait, plus je prenais conscience de la pertinence de leurs témoignages, car ils étaient particulièrement conscients de ce qu’ils pouvaient gagner ou perdre à mesure que la présence chinoise devenait plus visible dans leur environnement. Ils occupaient une position leur permettant de tirer parti des nouvelles opportunités offertes par les processus rapides de transformation associés à la Chine. Souvent bien formés, aussi bien au Congo qu’à l’étranger, et disposant de réseaux internationaux, ils étaient particulièrement bien placés pour apprendre le mandarin, obtenir des bourses d’études pour la Chine ou collaborer avec des entrepreneurs chinois et des entreprises locales. Mon intérêt dans cet article porte sur les moments, les modalités et les raisons qui les conduisent à s’engager avec l’influence plus récente de la Chine, ainsi que sur la manière dont cet engagement coexiste avec l’influence toujours importante de la France. La présence simultanée de ces deux facteurs fait du Congo un cas d’étude particulièrement pertinent pour comprendre comment les individus donnent sens aux recompositions géopolitiques.

Dans cet article, j’examine la manière dont la Chine et son influence croissante au Congo s’inscrivent dans les projets de vie et les aspirations de mes interlocuteurs à travers leur participation à des stratégies d’équilibrage (hedging). Fréquemment mobilisée dans les domaines de la science politique et des relations internationales, la notion de hedging désigne une « stratégie adoptée par un État à l’égard d’un autre, combinant des éléments de coopération et de confrontation » (Ciorciari & Haacke, 2019, p. 367). Les chercheurs ont montré que l’ensemble des États recourent à ce type de stratégie dans le cadre de leur positionnement géopolitique et de l’élaboration de leurs politiques étrangères (Billé & Urbansky, 2019 ; Schmitz, 2014 ; Shinn & Eisenman, 2023). Le hedging suscite un intérêt croissant à l’ère de la Chine globale, notamment en ce qui concerne la manière dont les États de plus petite taille gèrent l’influence grandissante de la Chine (Cabestan, 2016 ; Vu et al., 2021). Néanmoins, la façon dont ce phénomène opère à l’échelle individuelle demeure insuffisamment théorisée, de même que la manière dont il peut être appréhendé à partir de l’argument développé par Adebanwi (2017), qui invite à considérer le hedging comme un élément constitutif de « l’économie politique de la vie quotidienne » (p. 32).

Comme le soulignent Hibou et Samuel (2011), une approche fondée sur les expériences vécues permet de mieux comprendre ce que les grandes questions macroéconomiques signifient concrètement dans la vie quotidienne. Je m’intéresse ici à ces enjeux macro-géopolitiques dans leurs dimensions ordinaires et personnelles. À partir d’une analyse ancrée dans les pratiques locales, cet article soutient que le hedging constitue également une pratique quotidienne. Il examine comment et pourquoi cette stratégie se manifeste lorsque les individus perçoivent, négocient et composent avec les influences de la Chine et de la France dans leur existence, ainsi que la manière dont ces influences orientent leurs décisions ordinaires. J’aborde également les stratégies individuelles d’équilibrage dans un contexte de pluralité d’influences, c’est-à-dire la manière dont les personnes négocient simultanément plusieurs influences extérieures. Il ne s’agit donc pas simplement d’analyser les relations avec la Chine, mais plutôt de comprendre comment l’influence chinoise au Congo est perçue comme entrant en concurrence avec d’autres influences, les remplaçant ou coexistant avec elles, au premier rang desquelles figure celle de l’ancienne puissance coloniale[1].

À la suite d’un bref aperçu de ma méthodologie, je commence par présenter un panorama de l’influence française au Congo, puis j’examine l’histoire plus récente (mais pas entièrement nouvelle) de la présence chinoise dans le pays. Je situe ensuite ma recherche dans la littérature sur les pratiques de hedging, en montrant en quoi ce travail prolonge cette littérature en envisageant ces dynamiques à un niveau micro et dans leur dimension quotidienne. Dans la section suivante, je montre comment les Congolais urbains en quête d’ascension sociale sont confrontés à ces influences multiples, qui se chevauchent et parfois entrent en concurrence. Je mets ensuite en évidence la manière dont ils mettent en œuvre des stratégies d’équilibrage face à ces influences, tout en composant avec différentes visions de l’avenir du Congo et en reliant ces processus aux notions de modernité. Ces stratégies d’équilibrage s’expriment à un niveau quotidien et interpersonnel, s’appuyant sur et cultivant des relations personnelles. Dans l’ensemble, cet article montre que les stratégies de hedging à l’échelle de la vie quotidienne font écho à celles observées à une échelle plus macro. Il suggère que l’analyse du pragmatisme ordinaire permet de mieux comprendre les pratiques de construction du sens dans les interactions entre les Congolais et les influences étrangères.

 Méthodologie

Mon intérêt pour les perceptions de la Chine au Congo découle d’un projet de recherche à plus long terme portant sur la Chine globale dans d’autres contextes, ainsi que d’une volonté d’adopter une perspective comparative. Durant la pandémie de Covid-19 en 2021, j’ai commencé à suivre en ligne l’actualité relative au Congo et j’ai été frappé par la multiplication des discussions concernant la Chine dans ce pays. En conséquence, j’ai recueilli des données en ligne auprès de six interlocuteurs clés actifs sur les réseaux sociaux dans des discussions sur la Chine au Congo, qui ont directement communiqué avec moi. Tous étaient des étudiants universitaires. Ces entretiens m’ont permis de rassembler des données introductives sur les sentiments généraux à l’égard de la Chine au Congo.

Je me suis ensuite rendu à Brazzaville en juillet 2023, où je suis resté un peu plus d’un mois, louant une maison en colocation, notamment avec Nathalie, dont la trajectoire ouvre cet article. J’ai eu recours à l’observation participante afin de cartographier les activités chinoises à Brazzaville et dans ses environs, en me déplaçant à pied entre différents quartiers à la recherche d’entreprises chinoises, parfois pendant plusieurs heures. J’ai également mené des entretiens semi-directifs avec une dizaine d’hommes et de femmes congolais (répartition équilibrée), principalement en français[2]. Ils se décrivaient majoritairement comme originaires de Brazzaville, âgés de moins de 35 ans, travaillant dans des entreprises ou développant leurs propres activités entrepreneuriales. Un interlocuteur était dans la fin de la quarantaine et avait déjà une famille. Comme la plupart des autres interlocuteurs, il avait des membres de sa famille en France, y ayant effectué une partie de ses études et continuant à s’y rendre régulièrement pour de longs séjours. J’ai interrogé mes interlocuteurs sur leurs projets et sur leur perception de l’évolution future du Congo, en centrant mes questions sur la manière dont les influences chinoise et française s’articulent avec leurs représentations de l’avenir. J’ai ensuite analysé ces données selon une approche de la théorie enracinée (grounded theory).

Bien que cette approche ethnographique m’ait permis de produire un volume important de données, je reconnais que la durée du travail de terrain en présentiel reste relativement courte. Je reconnais également avoir été un étranger à Brazzaville, et que les personnes interagissaient avec moi en tant que tel. Si cela constituait une limite en ce sens que je ne partageais pas le même arrière-plan culturel que mes interlocuteurs, j’ai également eu le sentiment que mon intérêt pour leurs perceptions de la Chine pouvait fonctionner comme un espace relativement sécurisé, dans lequel les personnes pouvaient exprimer leurs opinions sans crainte de jugement ou de conséquences. Je soutiens ici que ma méthodologie met en évidence l’intérêt de l’ethnographie comme méthode appropriée pour une recherche qui prend au sérieux les perceptions de la réalité des acteurs. J’ai mobilisé une approche constructiviste, courante en anthropologie. Je considère qu’un tel projet, centré sur les perceptions, n’est véritablement possible qu’à travers une approche qualitative et ancrée dans le terrain, même si cela implique une objectivité impossible à atteindre et limite la généralisation des résultats.

Le Congo, la « France-Afrique » et l’influence chinoise croissante

Le Congo est un pays d’environ six millions et demi d’habitants, avec Brazzaville comme capitale nationale, qui abrite un peu moins de la moitié de la population. Ancienne colonie française jusqu’en 1960, le Congo a conservé le français comme unique langue officielle après l’indépendance. Malgré, ou peut-être en raison de l’instabilité politique et la guerre civile survenues entre 1993 et 1999[3], l’influence française est demeurée un élément central de la vie politique et sociale congolaise depuis l’indépendance (Clark, 1997, 2008). Cette influence continue est également visible dans le rôle controversé de la France dans la gestion de la monnaie congolaise, le franc CFA, indexé sur l’euro. Le Congo est classé par les Nations unies comme un pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure, principalement en raison de sa richesse pétrolière[4]. L’influence de la France dans les sphères politique, économique et culturelle est également perceptible dans l’imaginaire congolais, comme en témoignent les files d’attente devant la section consulaire de l’ambassade de France à Brazzaville durant l’été 2023, s’étendant jusque dans la rue, notamment en raison du grand nombre d’étudiants poursuivant leurs études supérieures en France grâce à des dispositifs tels que Campus France[5].

La France demeure le premier investisseur étranger au Congo, notamment dans le secteur des ressources naturelles. En 2025, l’aide publique française au développement destinée au Congo s’élevait à 489 millions d’euros, principalement orientée vers des projets existants dans les domaines des infrastructures, des forêts et de la biodiversité, incluant également des fonds spécifiques pour l’éducation et le renforcement des capacités[6]. Le Congo est également un important importateur de produits français. Selon l’Observatoire de la complexité économique, la France était la principale source européenne d’importations vers le Congo en 2024, pour une valeur de 391 millions de dollars[7]. Cependant, au-delà des actions concrètes de la France et des acteurs français au Congo, de nombreux Congolais — en particulier les classes moyennes éduquées telles que mes interlocuteurs — expriment un sentiment d’exaspération face à une influence française persistante et souvent jugée indésirable, perçue comme offrant peu de bénéfices tangibles à une large partie de la population. Lorsque j’ai demandé à mes interlocuteurs ce que la France avait construit, beaucoup m’ont désigné une tour emblématique de la ligne d’horizon de Brazzaville, la « tour Elf » (figure 1), dont la construction a été financée par la compagnie pétrolière française Elf. Ces mêmes interlocuteurs m’ont parlé de la coexistence de cette influence française avec l’influence croissante de la Chine.

Au cours de l’année 2023, j’ai suivi une discussion sur un forum en ligne concernant l’influence chinoise croissante en Afrique francophone. L’un des participants résumait ainsi son sentiment en déclarant : « Je vais brandir le drapeau chinois parce que [ce sont] la majorité des réalisations […] qu’a construit la France ? »[8].

Figure 1 : La tour Elf dans le centre de Brazzaville

Photo de l’auteur — juillet 2023

Peut-on considérer que la Chine offre une image de l’avenir moins étroitement liée aux héritages coloniaux antérieurs ? Sur le plan officiel, la politique étrangère chinoise affirme de manière répétée que ses actions sont menées sans ingérence dans les affaires politiques des autres États (Alden, 2015 ; Bräutigam, 2011a, 2011b). La conception chinoise du développement place l’économie au centre des priorités pour des pays comme le Congo, afin d’éradiquer la pauvreté et d’améliorer les niveaux de vie, un discours qui reflète la trajectoire historique de la Chine elle-même. Taylor (2007) souligne que la politique officielle chinoise insiste sur le fait que les activités chinoises en Afrique ne sont pas liées à l’extraction des ressources, même si les critiques ont montré que ces activités semblent souvent concentrées dans des zones riches en ressources naturelles (Tan-Mullins et al., 2010). Compte tenu de ses ressources naturelles et de son système politique autoritaire, on peut considérer que cela constitue un facteur important expliquant l’attractivité du Congo pour les intérêts chinois.

Ce qui est clair, c’est la rapidité avec laquelle la Chine est devenue visible et présente pour une grande partie de la population congolaise, tant en ampleur qu’en intensité, un phénomène également observable ailleurs en Afrique (Alden, 2005 ; Bräutigam et al., 2019). L’ancrage de cette présence s’est particulièrement intensifié depuis le lancement de l’Initiative « Belt and Road » (BRI) en 2013, qui a favorisé une projection extérieure du pouvoir chinois et une ambition de reconfiguration de l’ordre mondial selon des logiques chinoises. Cette forme d’aide au développement se manifeste notamment à travers des projets d’infrastructures (Freymann, 2021). L’ensemble de ces facteurs contribuent à une forte association entre les personnes d’origine chinoise présentes au Congo et l’État contemporain de la République populaire de Chine, un point rapidement relevé par mes interlocuteurs.

Dans les médias officiels congolais, un engagement accru avec la Chine est présenté comme souhaitable, même si des critiques soulignent les risques associés, notamment l’augmentation de la dette du pays (Bokilo, 2012 ; Niambi, 2023 ; Samba Zitou, 2017)[9]. La question de la dette est centrale, car fin 2020, le Premier ministre congolais a confirmé que la dette du Congo envers la Chine représentait 98 % du PIB, et qu’un accord de restructuration avait été conclu à la suite de négociations[10]. En 2024, l’indice de transformation de la BTI a confirmé que le Congo demeure en situation de surendettement et que les inégalités y augmentent[11].

Niambi (2018a, 2018b) souligne que la présence chinoise au Congo est de plus en plus étroitement liée aux secteurs de l’économie et des infrastructures. Cela inclut la rénovation partielle du principal aéroport du pays (Niambi, 2023 ; Pairault, 2018), la réhabilitation de la corniche de Brazzaville ainsi que la modernisation de la route reliant Brazzaville à Pointe-Noire, réduisant le temps de trajet de plusieurs jours à environ douze heures. Le projet le plus emblématique reste toutefois la rénovation du bâtiment du Parlement congolais financée par la Chine. Pairault (2018) note que ces projets ne sont pas exclusivement chinois et peuvent impliquer des coopérations avec d’autres acteurs internationaux. Néanmoins, j’avance que la généralisation de l’expression « la Chine au Congo » demeure dominante, même lorsque la réalité est plus complexe.

L’ambassade de Chine, située dans le centre-ville de Brazzaville et à proximité immédiate de l’une des universités publiques du Congo, maintient un calendrier actif d’activités sociales et culturelles qu’elle s’efforce de rendre visibles. Les opportunités d’apprentissage du mandarin se multiplient. L’université abrite un Institut Confucius sur son campus, et le nombre d’étudiants bénéficiant de bourses pour étudier en Chine est en augmentation. À la mi-2023, j’ai été frappé par l’ouverture récente d’une école chinoise dans le centre de Brazzaville, que mes interlocuteurs m’ont décrite comme relativement nouvelle. En passant devant l’établissement, le personnel de sécurité m’a volontiers fourni des informations sur les différents niveaux d’enseignement proposés, de l’école primaire aux niveaux supérieurs. À l’extérieur, l’école affiche plusieurs photographies de ses activités, notamment de sa cérémonie d’inauguration en tant que projet conjoint entre le Congo et la Chine. L’une des photographies est particulièrement marquante : des enfants congolais exécutant des danses chinoises, ainsi qu’une photographie (figure 2) d’enfants congolais tenant des pancartes en caractères chinois, qui, selon un ami francophone, forment l’expression « Chine : amitié Congo-Chine ».

Figure 2 : Étudiants congolais dans une école de langue chinoise

Légende : Des étudiants apprenant le mandarin à Brazzaville brandissent des pancartes formant l’expression « Chine : amitié Congo-Chine ».

Photo de l’auteur — août 2023

Des amis inégaux et le hedging « par le bas »

Le terme « amitié » semble positif, mais il ne renvoie pas nécessairement à une relation entre égaux. Réfléchir à la nature des rencontres et des formes d’« amitié » (ou de leur absence) entre Congolais et Chinois est particulièrement éclairant pour une discussion sur le hedging. Schmitz (2014) notait déjà il y a plus d’une décennie que les relations Chine-Afrique sont multidimensionnelles et contradictoires. Cela est important, car la Chine en Afrique est trop souvent pensée comme une entité homogène, alors qu’il est plus fécond de concevoir la Chine comme plurielle et, ce faisant, de reconnaître son caractère parfois contradictoire.

Schmitz (2021) a montré que les connexions personnelles comptent, en particulier dans la manière dont la montée en puissance de la Chine est négociée dans les vies africaines, et inversement, lorsqu’on s’intéresse aux engagements locaux avec la Chine. Quelles sont donc les stratégies adoptées par mes interlocuteurs au Congo pour composer avec la présence croissante de la Chine qu’ils observent autour d’eux ? Je considère ces engagements locaux comme des pratiques quotidiennes de hedging, entendues comme un processus par lequel une entité interagit avec une autre, impliquant des calculs relatifs aux rapports de pouvoir ainsi qu’aux gains et aux coûts probables. Au niveau des relations internationales, le hedging constitue une stratégie de pragmatisme que les États utilisent les uns envers les autres (Shinn & Eisenman, 2023 ; Tang, 2021). Il est donc pertinent de se demander dans quelle mesure ce pragmatisme se reflète « par le bas », au niveau des pratiques quotidiennes, et comment les individus mobilisent ce pragmatisme face à l’influence chinoise croissante et à la persistance de l’influence française.

Le concept de pragmatisme occupe une place centrale dans la littérature sur le hedging à l’échelle macro (Phan, 2024 ; Strating, 2020), ainsi que dans les travaux portant sur les engagements locaux avec la Chine (Schmitz, 2014, 2021 ; Tang, 2021). Tout en suscitant des inquiétudes vis-à-vis de la Chine au Congo, mes interlocuteurs ne rejettent pas systématiquement la présence chinoise, qu’ils considèrent comme une option possible pour construire leur avenir et comme un phénomène ayant déjà une certaine histoire en Afrique (Lovell, 2019 ; Yoon, 2021). Dès lors se pose la question de savoir comment fonctionne concrètement le processus de hedging au Congo, ou encore ce à quoi mes interlocuteurs acceptent d’être pragmatiques, et de quelle manière. J’aborde ce point plus en détail ci-dessous.

Cela est d’autant plus important que, comme le souligne Ning (2024), il convient de dépasser les analyses centrées sur l’ethnicité pour s’intéresser davantage aux rôles économiques des différents acteurs étrangers au Congo. Pour Ning, il ne suffit pas de considérer les Chinois uniquement sous l’angle de leur origine ethnique, mais plutôt en fonction des positions économiques qu’ils occupent et des opportunités qu’ils offrent à ceux qui interagissent avec eux. Ce point est essentiel pour comprendre la manière dont mes interlocuteurs distinguent les différents Chinois rencontrés au Congo ou ceux qu’ils aspirent à rencontrer. Un raisonnement similaire peut et doit être appliqué aux Français : il est crucial de réfléchir à ce que ces différentes influences représentent et à la manière dont elles sont négociées afin de comprendre les pratiques quotidiennes de hedging.

Comme l’avance Adebanwi (2017), penser la vie comme une économie politique revient à interroger la manière dont les individus s’adaptent et négocient en fonction des circonstances, ainsi que ce que cela implique pour leurs perceptions de la vie quotidienne, de ce qu’ils cherchent à atteindre et de ce qu’ils rejettent.

Cela est également important dans la mesure où la figure de la Chine comme puissance néocoloniale demeure très présente dans les discours ordinaires au Congo et ailleurs en Afrique (Robertson & Pinstrup-Andersen, 2010 ; Tan-Mullins et al., 2010). Bien que de nombreux travaux aient déconstruit ou critiqué cette représentation (Lee, 2018 ; Mohan & Lampert, 2013), je reconnais la force persistante du trope du néocolonialisme dans les discours quotidiens. Toutefois, même dans ce cas, la question la plus intéressante consiste à analyser les formes d’agentivité des individus et ce qu’ils en font dans un contexte profondément inégal.

L’influence chinoise semble croître, tandis que l’influence française demeure importante. Tang (2021) a proposé de penser la manière dont ces influences concurrentes s’entrecroisent et entrent en tension sur le plan économique. Dans cette perspective, je suggère qu’il est également nécessaire d’examiner ces dynamiques au niveau des perceptions quotidiennes afin de comprendre ce que les influences chinoise et française signifient dans la vie ordinaire.

Aucun de mes interlocuteurs n’a décrit ses relations avec les Chinois rencontrés en termes d’amitié au cours de cette recherche. Cela suggère qu’ils ne sont pas pleinement convaincus par ce récit d’une amitié authentique, indépendamment de ce que les discours officiels au Congo peuvent laisser entendre. Cela n’est pas particulièrement surprenant, dans la mesure où les États mobilisent eux-mêmes des récits d’amitié qui ne reflètent pas nécessairement les relations interindividuelles. Néanmoins, si l’on comprend le hedging comme un processus de mise en relation entre individus, entités ou collectifs, ces connexions peuvent être significatives et productives, sans pour autant être nécessairement chaleureuses ou harmonieuses.

 Apprendre le chinois pour l’avenir

Non loin de l’ambassade de Chine, je me suis assis un jour à la mi-2023 avec Patrice, un homme d’une quarantaine d’années avancée travaillant dans le secteur de l’éducation au Congo. Il était désireux de s’entretenir avec moi en tant que collègue enseignant et heureux de partager des informations sur le système éducatif congolais et les trajectoires futures des étudiants. J’étais, pour ma part, curieux de lui poser des questions sur le recours aux bourses que j’avais vues annoncées par l’ambassade de Chine, ainsi que sur le nombre d’étudiants suivant des cours de mandarin dans la nouvelle école de langue que j’avais observée ou à l’Institut Confucius situé à proximité.

Patrice m’a expliqué que « la Chine est importante au Congo ». Il m’a parlé de l’influence chinoise dans les projets de construction au Congo, particulièrement visible dans le rôle joué par des entreprises chinoises dans la construction de l’aéroport de Brazzaville. Compte tenu du nombre croissant de bourses permettant aux étudiants congolais d’étudier en Chine, il a évoqué la place que la Chine occupe désormais dans le paysage des destinations possibles d’études. Il a affirmé : « La Chine est très présente ici [au Congo] ».

Intrigué, je lui ai demandé ce que cela impliquait pour la présence de la France. Il m’a répondu que les Français sont également présents au Congo, même si cette présence est parfois moins visible ou moins tangible, notamment parce qu’il y a actuellement moins de Français « visibles » dans le pays, tandis que le nombre de personnes visiblement chinoises augmente. Toutefois, il a insisté sur le fait que la France demeure présente en raison de l’histoire coloniale et des liens persistants entre les deux pays, et que l’arrivée de la Chine n’a pas modifié cet état de fait — ou du moins pas encore, selon lui. Enthousiaste sur ce sujet, il m’a expliqué qu’il souhaitait que ses enfants apprennent le chinois, considérant cela comme un excellent investissement pour leur avenir dans un monde où l’influence chinoise sera de plus en plus importante.

La disposition à saisir les opportunités peut également prendre une dimension très matérielle, ce qui souligne une fois encore l’argument de Ning (2024) selon lequel il faut penser les acteurs chinois en fonction de leurs positions sociales plutôt qu’uniquement en termes d’ethnicité. Au cours de mon travail de terrain à la mi-2023, plusieurs interlocuteurs m’ont indiqué avoir fréquenté différents restaurants chinois à Brazzaville par curiosité. Mes colocataires mentionnaient l’un d’entre eux, que je fréquentais régulièrement, comme un lieu où l’on mangeait correctement, et nous y allions parfois ensemble pour, selon l’expression de l’un d’eux, « essayer des choses ». Cette disposition à l’expérimentation caractérisait de nombreuses rencontres et perceptions de la Chine au Congo. Je suggère que ce pragmatisme vis-à-vis de la Chine et des acteurs chinois au Congo peut expliquer pourquoi le pays n’a pas connu, jusqu’à présent, les mêmes formes de sentiment anti-chinois observées ailleurs, notamment les émeutes contre des entreprises chinoises à Kinshasa en 2015[12].

Cela soulève des questions sur la nature des interactions, sur la manière dont elles se produisent et sur le fait de savoir si elles sont maintenues entre des personnes qui se rencontrent dans cet environnement urbain ou entre des personnes qui se croisent sans nécessairement interagir. Lorsque je cherchais à rencontrer des personnes apprenant le mandarin afin de comprendre leurs motivations, ce sentiment d’inévitabilité de la montée en puissance de la Chine au Congo apparaissait de manière particulièrement forte.

Une jeune personne, Lucie, âgée de 18 ans et terminant ses études secondaires à Brazzaville tout en étant engagée dans le processus d’admission pour des études supérieures en France, m’a expliqué qu’elle apprenait également le mandarin à Brazzaville parce que « pourquoi pas ? Cela pourrait être utile ». Début 2025, je lui ai demandé si elle continuait à apprendre le mandarin, et elle m’a répondu que oui. Je lui ai demandé si elle avait des projets d’utilisation dans le cadre professionnel ou académique, et elle a répondu qu’elle n’avait pas encore de projet concret, mais que cela pourrait toujours être utile à l’avenir, car « il y a toujours des Chinois ici ».

Cela traduit une attitude à la fois profondément personnelle et fortement pragmatique. Penser la Chine en termes de promotion sociale est essentiel, car, comme l’a expliqué Patrice, les diplômés congolais des universités chinoises restent encore peu nombreux ; il leur est relativement facile de trouver un emploi dans des entreprises chinoises à leur retour au Congo, ce qui implique également des salaires intéressants. Ainsi, comme le souligne Adebanwi (2017), la vie quotidienne est souvent une affaire de préoccupations financières et immédiates. On peut également y ajouter les émotions et les questions de sécurité.

L’amélioration matérielle est certes attractive, mais, comme l’a expliqué Lucie, aller en Chine est une expérience tout à fait différente. Peu de Congolais s’y sont rendus, et des inquiétudes concernant le racisme envers les personnes noires en Chine sont fréquemment exprimées.

Cependant, si ce sont là les limites du hedging, une puissante représentation imaginaire de la Chine demeure. La prise en compte de cet imaginaire est essentielle pour comprendre ce que la Chine représente dans les stratégies d’équilibrage. Dans ce contexte, la Chine peut incarner à la fois l’opportunité et l’anxiété, mais l’intensité de ces dimensions dépend de la perspective individuelle. Les participants plus jeunes manifestent une plus forte inclination à saisir les opportunités associées à la modernité.

Patrice a expliqué, lors de mon séjour à Brazzaville en 2023, qu’il était nécessaire de comprendre ce que les gens entendent par le terme « moderne » afin de saisir pleinement la manière dont la Chine peut simultanément revêtir des significations différentes pour les mêmes individus au Congo. Il a souligné que la Chine fournit des biens et des services accessibles au plus grand nombre. Grâce aux produits chinois, un nombre croissant de personnes disposent désormais de biens matériels réputés pour être relativement abordables et de meilleure qualité que de nombreux produits importés par le passé.

En outre, comme l’illustre Nathalie au début de cet article, les infrastructures financées par la Chine sont attrayantes, notamment lorsque l’on compare l’état des routes existantes. La question de savoir si les routes construites par la Chine sont effectivement de meilleure qualité reste ouverte, mais un consensus existe sur le fait que les infrastructures, telles que les routes et les systèmes de communication, nécessitent un entretien régulier. Face à l’absence d’amélioration dans ce domaine, si des acteurs chinois peuvent rénover ou construire des infrastructures fiables, cela est perçu comme bénéfique.

Julienne, âgée de 30 ans, récemment rentrée au Congo après son séjour estival annuel auprès de sa famille à Paris et ayant transité par le nouvel aéroport à l’été 2023, a souligné son efficacité. Pour elle, cette infrastructure contraste fortement avec ce qui a été laissé par les Français après l’indépendance, souvent marqué par la dégradation et le manque d’entretien.

Lorsque j’ai demandé à mes interlocuteurs s’ils utiliseraient les nouvelles infrastructures de transport financées par la Chine à Brazzaville malgré leur contribution à un niveau élevé d’endettement national, ils ont répondu par des rires et ont affirmé qu’ils les utiliseraient, me demandant si je n’avais pas encore emprunté certaines des routes délabrées du pays. À la même période, un chauffeur de taxi m’a fait une remarque similaire, s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles tant de personnes restent pauvres des décennies après l’indépendance et pourquoi la qualité des routes demeure globalement insuffisante.

Dans une perspective de hedging, je me suis alors demandé quel était le prix à payer pour de meilleures routes et dans quelle mesure une influence chinoise croissante est acceptable pour mes interlocuteurs.

Imaginaires congolais de la Chine et de la France

Un soir de terrain en 2023, je regardais la télévision avec mes colocataires et environ cinq visiteurs. Pendant une pause dans l’une de ces interminables séries dramatiques auxquelles mes colocataires semblaient très attachés, l’un des visiteurs, Luc, ingénieur d’une trentaine d’années, m’a dit avoir appris que je m’intéressais à la Chine au Congo. Selon lui, l’influence chinoise au Congo est à la fois visible et controversée. Cherchant à comprendre ce qui se cachait derrière cette affirmation, je lui ai demandé ce que la Chine — ou les Chinois — faisaient concrètement au Congo, ce qu’il avait observé de leur présence et comment il interprétait cette situation. Les autres ont rejoint la discussion, et tous ont convergé sur un point : la Chine au Congo est indissociable de la question de la dette du Congo envers la Chine. Lorsque j’ai recontacté Luc en 2025 lors de la rédaction de cet article pour approfondir ce point, il a confirmé à plusieurs reprises que « quand on pense à la Chine [au Congo], on pense aux dettes ».

La curiosité et l’ouverture manifestées par certains de mes interlocuteurs, ainsi que les observations sur la dette formulées par d’autres à propos des Chinois à Brazzaville, s’accompagnaient néanmoins de frustrations liées à la rapidité de ce que mes interlocuteurs percevaient comme une pénétration chinoise au Congo, à des comportements jugés problématiques associés aux Chinois, et à l’absence manifeste de réaction des autorités nationales pour atténuer ces problèmes. Ils ne sont pas convaincus par l’idée selon laquelle la Chine ne s’ingère pas dans les affaires politiques d’autres pays, même si cette ingérence n’est pas intentionnelle, car ce qu’ils observent autour d’eux est profondément transformé par les activités chinoises. Ce scepticisme s’est exprimé dans plusieurs de mes entretiens avec des étudiants urbains congolais. Matthieu, âgé de 22 ans en 2021, écrivait : « La Chine est un leader technologique et dispose des moyens de construire des infrastructures. Malheureusement, à mon avis, notre gouvernement est naïf, car les Chinois profitent des contrats, volent nos ressources premières et exploitent les travailleurs ». Lorsque je lui ai demandé s’il pensait toujours cela en 2025, il a répondu : « Bien sûr, car qu’est-ce qui a vraiment changé ? »

Qu’a-t-il réellement changé ? Je suggère qu’il ne s’agit pas uniquement de comprendre ce qui se passe lorsque l’influence chinoise augmente au Congo, mais aussi, comme l’a formulé Patrice deux ans plus tôt, de réfléchir à la manière dont les individus vivent avec des influences multiples simultanées et à l’inévitabilité d’être façonné par des influences nombreuses et parfois contradictoires. Mais envisager cela sous l’angle de la manière dont la Chine est « équilibrée » (hedged) soulève une autre question cruciale : qu’en est-il de la France ? Si la Chine représente une forme de modernité nouvelle, ou une voie accélérée vers celle-ci, attractive à certains égards, la France est-elle alors perçue comme non moderne, ou comme relevant d’un registre différent ?

Le hedging consiste après tout à vivre avec et à prendre des décisions dans des environnements traversés par des influences multiples, qui s’opposent ou coexistent. De nombreux Congolais sont fiers de leur maîtrise du français, aspirent à étudier en France ou y ont de la famille. Julienne, récemment rentrée de France pendant mon terrain à Brazzaville, expliquait : « Ici, les gens veulent aller en France. Ils ont de la famille, ou ils y travaillent, ou ils y construisent leur vie ». Lorsqu’ils évoquaient des produits alimentaires importés, ils faisaient souvent référence à ceux provenant de France. J’ai observé que, lorsque des Congolais urbains disposant d’un pouvoir d’achat suffisant parlaient d’aller « au supermarché », ils désignaient le Géant Casino du centre-ville, une enseigne du groupe de distribution français portant le même nom[13]. D’autres supermarchés existent aujourd’hui, mais très peu semblaient susciter de l’intérêt lorsque Casino répondait à leurs besoins et offrait la possibilité de se garer facilement à proximité. Casino vend des produits importés directement de France et, même lorsqu’il propose des produits locaux comme le manioc conditionné, le fait dans un format qui reproduit les codes des supermarchés français.

Bien que ce supermarché représente la France, du moins sur le plan esthétique, c’est de manière quelque peu ironique que j’y ai rencontré pour la première fois de manière significative des Chinois au Congo, occupés à faire ce que tout le monde faisait : attendre une pizza fraîche et profiter de la facilité d’acheter des produits alimentaires à prix fixes, indisponibles sur les marchés locaux[14]. Au fil des semaines passées sur place en 2023, nous avons commencé à nous reconnaître mutuellement comme des étrangers évidents, échangeant salutations et conversations brèves en un mélange de français et d’anglais. Je les rencontrais également lors de promenades en début de soirée le long du front de mer, un lieu de promenade très fréquenté.

Cette zone matérialise elle aussi une présence de la Chine au Congo, même si elle est moins immédiatement visible. La corniche de Brazzaville a été réaménagée grâce à un financement chinois, ce qui, à ma connaissance, n’a pas encore été publiquement souligné. Il suffit de marcher peu pour rencontrer un pont remarquable, sur lequel figure de manière très visible la date de l’indépendance du Congo vis-à-vis de la France (figure 3). Ce marqueur constitue un symbole important pour le pays, rappelant la rupture avec l’héritage colonial et la trajectoire d’émancipation nationale. Le panneau commémorant son inauguration ne mentionne toutefois aucune assistance extérieure dans le cadre du réaménagement de la zone. On peut ainsi rencontrer la France et la Chine inscrites dans le paysage urbain congolais, leurs influences littéralement gravées dans l’espace national, avec la date de l’indépendance comme signe central. Pourtant, toute reconnaissance explicite du financement chinois de cette infrastructure est absente.

Ces infrastructures sont intrinsèquement liées à des influences étrangères, même si le seul élément qui matérialise ce lien célèbre précisément une séparation. Le lien et la puissance de l’imaginaire demeurent néanmoins.

Figure 3 : Pont sur la corniche de Brazzaville

Légende : Ce pont sur la corniche de Brazzaville constitue un repère majeur et indique la date de l’indépendance du Congo vis-à-vis de la France.

Photo de l’auteur, août 2023

Le hedging : coopération, critique et pragmatisme

Tout cela conduit à une question centrale : comment les individus vivent-ils avec des influences coexistant ou en concurrence, et comment y aspirent-ils ? Autrement dit, comment les acteurs sociaux « équilibrent-ils » (hedge) concrètement ces influences ? Il est relativement simple de parler du hedging en termes macro, mais il est encore plus important d’examiner ce que cela signifie dans la vie quotidienne. Les options de hedging permettent d’expliquer pourquoi les jeunes adoptent une attitude pragmatique face aux opportunités d’apprendre le mandarin, pourquoi ils me questionnent sur les contacts chinois que j’ai pu établir, et pourquoi ils perçoivent positivement certaines infrastructures financées par la Chine au Congo.

Je n’ai rencontré personne ayant séjourné en Chine pendant mon terrain au Congo, mais la Chine fait partie intégrante des paysages matériels et mentaux des personnes rencontrées. En ce qui concerne la France, son influence plus ancienne n’est pas remplacée par l’arrivée de la Chine. Les individus vivent entre ces différentes forces qui orientent leurs prises de décision. Cela met également en lumière les contradictions associées à la Chine, perçue à la fois comme une puissance néocoloniale et comme une force de modernisation, certains aspects de cette dernière étant jugés attractifs en raison de la promesse d’un développement rapide des infrastructures de transport. La Chine ne remplace pas nécessairement la France ; les connexions avec ces deux espaces restent, dans tous les cas, pertinentes à entretenir.

Tout cela montre qu’il est essentiel de prendre au sérieux la notion d’agentivité (capacité d’agir). Comme l’ont argumenté MacGaffey et Bazenguissa-Ganga (2000) dans leurs travaux sur le commerce entre le Congo et la France, les pratiques des individus, leurs négociations et leurs transformations dans le temps sont fondamentales. Mes interlocuteurs adoptent des logiques similaires en vivant entre le Congo, la France et la Chine dans leurs imaginaires, et en se projetant potentiellement dans ces espaces à l’avenir. Comme le montre également Ning (2022), le personnel est intrinsèquement politique, un point déjà établi par les premières approches féministes. L’essentiel réside, dès lors, dans les actions des individus face aux transformations géopolitiques majeures. L’analyse du quotidien permet ainsi d’offrir une lecture micro des processus macro de la mondialisation.

Cette approche empirique s’avère également cruciale pour éclairer la signification de la modernité. Dans ses travaux sur ce sujet, Ferguson (1999) souligne à juste titre l’importance de prendre au sérieux les voix locales, même si cela peut créer un décalage professionnel avec les approches anthropologiques traditionnelles qui consistent à appréhender les interlocuteurs tels qu’ils se présentent, tout en reconnaissant la pluralité des perspectives. Telle qu’elle est exprimée par mes interlocuteurs dans cet article, la modernité est principalement — mais non exclusivement — associée aux infrastructures, aux équipements et aux biens matériels. Comme le souligne Ferguson, bien que personne ne possède le monopole du terme « modernité », lorsque des interlocuteurs en Afrique l’associent à la position sociale ou à la situation économique, il est essentiel d’écouter attentivement ce qu’ils expriment.

Je prends donc au sérieux les propos de mes interlocuteurs concernant leur perception des transformations du Congo sous l’effet de ces influences étrangères et, plus encore, leurs actions. Cela implique de comprendre ce qu’ils font dans ce paysage en mutation, comment ils perçoivent leurs options, ce qui est attractif et ce qui ne l’est pas. Pour les voix urbaines de cet article qui s’interrogent sur ce que la France a construit de significatif au Congo pendant la période coloniale et sur ce que la France apporte aujourd’hui ayant un impact tangible sur leurs vies, la Chine représente une partie des attributs associés à la modernité, même si ses influences sont simultanément critiquées. Un tel paradoxe caractérise également le rapport à la France.

En adoptant ces positions apparemment contradictoires, ou en se tournant simultanément vers et à distance de la France et de la Chine, mes interlocuteurs participent à une pratique quotidienne du hedging. Cette réalité transparaît nettement dans la mobilisation de leurs ressources, tant financières que temporelles. Leurs critiques de la Chine au Congo sont parfois fortes, comme en témoignent les stéréotypes sur les travailleurs chinois associés à de « mauvais milieux sociaux » et la circulation de ces rumeurs. Mais on observe simultanément une ouverture pragmatique du type « apprendre le mandarin, pourquoi pas ? », souvent en relation à la fois avec la France et la Chine.

C’est pourquoi il est essentiel de ne pas seulement se concentrer sur les identités des acteurs étrangers, mais sur ce que ces influences représentent pour différents individus (Ning, 2024). Cela illustre à la fois les formes de résistance aux influences étrangères évoquées par Ciorciari et Haacke (2019) et une coopération pragmatique à un niveau quotidien et immédiat. Les travaux sur le hedging en relations internationales soulignent d’ailleurs que cette stratégie n’est pas uniforme (Kuik, 2016), qu’elle peut être contradictoire (Strating, 2020) et qu’elle est souvent exigeante en ressources et en efforts (Shinn & Eisenman, 2023). Le hedging est un processus de navigation entre obstacles tangibles et intangibles (MacGaffey & Bazenguissa-Ganga, 2000 ; Ning, 2022). L’ensemble de ces observations correspond aux pratiques de mes interlocuteurs à Brazzaville et montre clairement comment les stratégies macro de hedging se reflètent dans les pratiques quotidiennes locales.

 Conclusion

Il ne fait aucun doute que la montée en puissance de la Chine au Congo (et ailleurs) constitue un moteur majeur de transformation, et que ces changements affectent les individus de manière différenciée. La question de savoir dans quelle mesure cette influence chinoise s’articulera avec — ou se substituera à — l’influence historiquement forte de l’ancienne puissance coloniale reste ouverte. Cette problématique est pertinente à l’échelle macro, mais également dans les vies quotidiennes et personnelles.

J’ai soutenu dans cet article que la notion de hedging est éclairante pour comprendre la manière dont les individus adoptent des comportements parfois contradictoires afin de donner sens et de négocier des influences à la fois complémentaires et concurrentes dans leur vie. À travers ces arbitrages, mes interlocuteurs ne s’alignent ni entièrement avec la Chine ni entièrement avec la France. Ils interagissent avec ces deux pôles, évaluent les options disponibles, exercent leur agentivité dans des limites structurelles et naviguent entre des contradictions. Cela correspond à ce qu’Adebanwi (2017) décrit comme l’économie politique de la vie quotidienne, dont la pérennité repose sur des logiques de décision pragmatiques.

J’ai montré que le Congo constitue un cas d’étude particulièrement éclairant, car l’influence française y demeure fortement présente, et la montée de la Chine ne se traduit pas par le simple remplacement d’une influence étrangère par une autre. Cet article contribue à la littérature sur le hedging et les aspirations en articulant explicitement ces deux notions, en reconnaissant que le hedging quotidien et le pragmatisme sont intimement liés. Cela est essentiel pour comprendre ce que les individus cherchent à atteindre, à quoi ils aspirent, et comment ils imaginent un avenir désirable.

J’ai défendu l’idée selon laquelle le hedging doit être compris comme une pratique que les individus réalisent, et non comme quelque chose qui leur est imposé. En observant la manière dont le hedging se déploie au quotidien au Congo, on voit des Congolais développer des relations avec des acteurs chinois, apprendre le mandarin et projeter des futurs impliquant simultanément la France et la persistance de son influence. Les caractéristiques du hedging — coopération combinée à la résistance ou à la confrontation — sont ainsi visibles dans la vie quotidienne congolaise et contribuent à structurer les aspirations et la construction des futurs.

Des recherches futures pourraient analyser plus explicitement comment ces perceptions quotidiennes influencent également les processus de hedging au niveau des politiques publiques. Elles pourraient aussi examiner dans quelle mesure les dynamiques observées ici se retrouvent dans d’autres contextes, en interrogeant les variations (ou non) des engagements locaux face aux transformations géopolitiques selon les lieux et les populations.

La question des influences françaises et autres influences étrangères, de leur maintien, de leur déplacement et de leur contestation, ainsi que des effets qu’elles produisent dans les pratiques quotidiennes, ne pourrait être plus actuelle. Au moment de mon travail de terrain au Congo en 2023, le président du Niger élu démocratiquement a été renversé par un coup d’État militaire. Les autorités militaires ont dénoncé une mauvaise gouvernance sous le régime élu, tandis que des citoyens ont critiqué la présence continue de la France. De manière ironique, comme au Congo, ces critiques de la France s’expriment en français, mais elles montrent clairement que les prétentions françaises à une longue histoire en Afrique ne garantissent pas sa pérennité d’influence.

L’actualité nigérienne ne constitue pas un cas isolé. Le 30 août 2023, à la suite d’élections contestées, des militaires ont pris le pouvoir au Gabon. Bien que la situation diffère de celle du Niger — le coup d’État faisant suite à une élection et le président arrêté n’ayant pas les mêmes qualifications démocratiques — la justification avancée, à savoir sauver la population d’un gouvernement illégitime et incompétent soutenu par la France, est similaire[15]. On pourrait donc avancer que ni le gouvernement nigérien ni le gouvernement gabonais n’ont réussi à « équilibrer » suffisamment l’influence française, et que la population n’a pas été convaincue par cette stratégie au niveau quotidien ou individuel.

Comme on l’observe également au Congo, les aspirations des populations comptent profondément, tout comme leurs actions pour les réaliser. À l’ère où le second mandat de Donald Trump ouvre également de nouvelles opportunités pour la Chine de consolider davantage son influence dans le Sud global, l’analyse de qui pratique le hedging, comment, et à l’égard de quelles influences — ou contre lesquelles — constitue un champ de recherche essentiel pour l’avenir.

Remerciements

Je remercie l’ensemble de mes interlocuteurs au Congo qui ont généreusement partagé leur temps et leurs réflexions avec moi. Je remercie également la revue Global Africa ainsi que les évaluateurs anonymes pour leurs commentaires et suggestions constructifs.

APA

Wilcox, P. (2026). L'équilibrisme à Brazzaville : perspectives des Congolais urbains sur la gestion des influences chinoise et française. Global Africa, 14, pp. . https://doi.org/10.57832/s85j-mf52

MLA

Wilcox, Phill. "L'équilibrisme à Brazzaville : perspectives des Congolais urbains sur la gestion des influences chinoise et française". Global Africa, no. 14, 2026, pp. . doi.org/10.57832/s85j-mf52

DOI

https://doi.org/10.57832/s85j-mf52

© 2026 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0

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