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Phare L’Afrique, le monde et le savoir de demain  ·  Numéro 1, 2022

The Transformation of Africa’s Knowledge: Thinking African futures in response to global challenges

Auteurs Mame-Penda Ba, Philippe Cury
Publié mars 9, 2022
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Mots-clés : 2030 agenda Africa innovation planetary issues scientific research sustainability science

La condition humaine, les projets de l’homme, la collaboration entre les hommes pour des tâches qui augmentent la totalité de l’homme sont des problèmes neufs qui exigent de véritables inventions.

Frantz Fanon, The Wretched of the Earth, 1963 [1961]

Pour la première fois dans l’histoire humaine, le nom Nègre ne renvoie plus seulement à la condition faite aux gens d’origine africaine à l’époque du premier capitalisme (déprédations de divers ordres, dépossession de tout pouvoir d’autodétermination et, surtout, du futur et du temps, ces deux matrices du possible). C’est cette fongibilité nouvelle, cette solubilité, son institutionnalisation en tant que nouvelle norme d’existence et sa généralisation à l’ensemble de la planète que nous appelons le devenir-nègre du monde.

Achille Mbembe, Critique of Black Reason, 2017 [2015].

L’Afrique et l’enchevêtrement des futurs du continent et de la planète

Ce texte est un plaidoyer pour des réponses africaines aux défis globaux. Sa proposition centrale consiste à soutenir que le défi africain du XXIe siècle est le devenir-savant de l’Afrique[1], expression par laquelle nous indiquons que l’Afrique et la planète sont deux fronts « enchevêtrés », dont les défis et les réponses doivent être articulés ensemble, et que la création de connaissances adressant simultanément le bien-être durable et la gouvernance environnementale africaine et mondiale s’impose par conséquent comme l’agenda prioritaire d’une transition scientifique et technologique africaine qui a longtemps été espérée, mais jamais réalisée[2]. C’est parce qu’une telle transition ne s’est jamais mise en place que l’Afrique occupe aujourd’hui la position subalterne qui est la sienne sur la scène mondiale. À moins de réussir cette transition, le risque est non seulement une dépendance numérique venant se surajouter à celles qui eurent lieu durant les trois premières révolutions industrielles, mais aussi et surtout l’ingouvernabilité de générations qui ne sauraient, elles, s’accommoder de replâtrages en guise de politiques publiques et de l’approfondissement des inégalités globales. Sans compter la question de la survie même de la planète qui sera plus taraudante encore si l’Afrique reproduit les chemins de développement de l’Occident et de l’Asie.

We are, then, very likely at a critical juncture that requires an explicit change of plan, far beyond reforming the research sector, in so far as “we cannot separate science from broader social forces and make the development of scientific knowledge a focus of interest only to science, for the fundamental issue is social change” (Ake 1980: 5).

In proposing that there is no African presence, to the self or to the world, without epistemic re-framing, we are saying nothing that is not based on already classic observations[3]. What we add is that Africa’s coming knowledge could be, perhaps through a trick of History, the (best) response to the Becoming Black of the world, which Mbembe has set out in detail, or, more broadly, to the Capitalocene. Research alone can obviously not achieve all the rethinking and redoing this concept calls for; however, we can say with Amin, Atta-Mills, Bujra and Mkandawire (1978: 23) that “we believe […] that intellectual efforts interact with social forces, and can at crucial times influence them.” The role of research does not end with understanding the existing transformations of our world, or with innovation. To make these transitions meaningful, and to support them, societies must put in place and train a new generation of world citizens.

If, in this text, we treat Africa as a comprehensible, analysable whole on which the analysis of “its” future can be projected—despite the term referring to such different actors, institutions, and realities—it is that, beyond the geographical “continent” form, we locate an important aspiration: a feeling of belonging (I am African) and a designation (you are African). The question then becomes: How do we build a “common” future on sentiment? And at what scale are these sentiments most effective for collective action? These sentiments, like Pan-Africanism, are real, powerful, and respectable. We also adopt, here, Valentin-Yves Mudimbe’s reflection on the epithet “African” as attached to the university. This quality, according to this philosopher, does not hinge on a university’s geographical location (being established in a country on the continent), nor on its composition (a university run by Africans) nor even on the teaching provided there (African subjects). These are “secondary considerations”; the university is African “when it contributes as much as possible to understanding and resolving the contradictions at play in African societies, and fulfils its appropriate role in creating new social forms, in an Africa that confronts the challenge of its development, and of its adaptation to the modern world. If it does not do so, it is certainly not African, even if it is composed, from top to bottom, of Africans.” (Mudimbe 1982: 101).

Ce point précisé, notre proposition d’aligner l’analyse de la situation et des futurs africains sur celle de la situation et des futurs planétaires ressort de quatre raisons intimement liées. La première est que la dégradation a été et demeure le régime commun de l’Afrique et de la planète : l’une et l’autre sont prises en otage depuis des siècles par l’économie capitaliste mondiale. Si en effet la planète a été surexploitée et les écosystèmes naturels partout dévastés, c’est notamment dans cet espace appelé Afrique que l’exploitation a été et demeure l’une des plus violentes, des moins soumises au droit, des plus excessives et des plus continues (hommes, femmes et enfants, ressources naturelles, matières premières, créations culturelles, flux financiers illicites, données à caractère personnel). Deuxièmement, partant du fait que l’extractivisme est le caractère permanent de l’ultralibéralisme et la condition de sa reproduction, on peut considérer que les logiques qui sous-tendent la poussée contre la souveraineté politique, économique et culturelle de l’Afrique et celle contre une nouvelle option civilisationnelle basée sur l’écologie ont fondamentalement partie liée.

C’est pourquoi, troisième raison, la radicalité de la lutte pour la souveraineté totale de l’Afrique devra être la même que celle pour l’advenue d’une civilisation écologique. Enfin, c’est en emportant ce double pari que les réponses africaines enclencheront la sortie hors du devenir-nègre du monde, et donc du capitalocène4 , contribuant du même coup à remettre l’Humain et la Nature au cœur des projets de société.

Telle est la portée du devenir-savant de l’Afrique. Il permet de tenir l’humanité comme horizon éthique, de restaurer – après des siècles de violence épistémique – à nouveau la confiance de toute une génération dans les capacités du continent à proposer des réponses pour le monde, à penser local et planétaire, à éviter d’isoler les problèmes intérieurs et les problèmes globaux, et ce faisant, de réinventer la formation des chercheurs citoyens du XXIe siècle, de réorienter les priorités en termes de recherche, à problématiser adéquatement les enjeux, c’est-à-dire de manière véritablement interdisciplinaire et critique, armé des concepts appropriés. Cette perspective invite également à s’interroger sur les politiques de connaissance et de coopération scientifique à élaborer et à mettre en œuvre en tirant parti des expériences antérieures, à en révéler les conditions de possibilité et les obstacles, à étudier les interactions entre science, pouvoir et développement dans le contexte africain, et à voir ses implications différentielles pour les divers groupes sociaux (femmes, jeunes, intellectuels, agriculteurs), à identifier alliés et adversaires5 . Devenir-savant comporte aussi le défi de la création de connaissances innovantes pour le monde, qui mettent la quête de la vérité au même niveau que la quête de soin pour le vivant, humain et non humain, un des enjeux majeurs de notre siècle.

Liberté et volonté de penser l’Afrique-monde6 , confiance en soi, quête de la vérité, soin attaché au vivant : tel est le programme.

La question de la faisabilité d’un tel programme intellectuel et politique se pose immédiatement quand on connait les contradictions vertigineuses dans lesquelles se meut le continent, car si ses atouts sont immenses, ses déveines le sont tout autant.

In a general way, African societies remain still “trapped in a permanent crisis of authoritarianism, the failure of states, and economic collapse” (Heilbrunn 2009: 255), which undermines human security, peace and development, thus exacerbating the vulnerability of millions of individuals, and driving the exodus of thousands of young people. Enormous groups of people live in endemic poverty[7], precariousness, marginality, and oppression, including, in particular, informal-sector workers, rural people, small producers, and women and children. Young people, without training or diplomas, need decent employment, a role in society, access to basic social services, to energy and infrastructures, and an active role in determining the future of their countries.

Ces défis domestiques et régionaux complexes s’enchevêtrent par ailleurs dans une conjoncture internationale marquée par les inégalités persistantes, la fatigue démocratique, l’incertitude économico-financière à présent exacerbée par les crises pandémiques, la peur du (bio)terrorisme, et par la transformation profonde de l’environnement et des ressources sous l’effet du changement climatique.

These unprecedented and complex international challenges unfold under the regime of urgency, uncertainty and catastrophe, leading to a kind of fear of the future, and the disintegration of confidence in oneself and others. Africa, indeed together with the rest of the world, is witnessing an alarming scene of ecological crisis, for which the Anthropocene is known[8]: extensive human interference in natural ecosystems, the depletion and erosion of soils, unprecedented levels of pollution, the disruption of the water cycle, deforestation, ocean acidification, and never before seen demographic pressure on land systems (Magny 2021: 4). According to projections, Africa, due to its high exposure to all these challenges, and its low capacity for adaptation, will be among the continents most affected by and most vulnerable to climate change (IPCC 2014; IPBES 2019).

However, the accumulation of heterogeneous challenges, from artificial intelligence to the consolidation of the deliberative welfare state via climate change, economic growth, human security, rural development, urbanisation, mobility, peace-building, human rights, and gender equality, present only one common denominator: the continent remains practically absent from the work of theorising, projection, and the anticipatory analysis of these questions, even if these challenges affect Africa more than any other place in the world. For example, climate change is slated to negatively affect African countries’ economic development; average climate-induced economic losses range from 10% to 15% of GDP growth per capita, with the majority of African economies ill-prepared to adapt to new climatic conditions, particularly in West and Central Africa (Baarsch et al. 2019). And yet, publications by African scholars represent only 2% of all publications in this domain (McSweensey 2015). The same can be said about global inequalities, artificial intelligence, transhumanism, data protection, etc. Africa is hesitant and uncertain in the consideration of its own future and, simultaneously, of existing and future global conditions.

At the origin of this absence from oneself and from the world is the crisis, beginning in the 1980s, of African higher education institutions, which gradually became unable to maintain and develop the standards of knowledge essential to the inclusion of African voices in global debates. The unfortunately well-known politics of Structural Adjustment (1980–2000) carried out by the World Bank and the IMF[9] favoured downsizing and the dismantling of research institutions and public universities. Excellence in international research, including in African Studies, became firmly anchored in the Global North, confirming a “geopolitics of knowledge” (Mignolo 2002) that views Africa as the source of empirical data to be extracted (the raw material), while pure research is carried out in the Global North.

Pourtant, la nécessité d’une création de savoirs émancipateurs et protecteurs de l’Humain et de la Nature, pour lesquels recherche fondamentale et recherche appliquée s’alimenteraient mutuellement, n’a jamais été aussi criante. Le défi africain contemporain est bien là : transformer le concret, l’existant, dans une approche attentive aux limites planétaires par une défétichisation, un dépassement du concret. Ce travail de représentation adéquate des réalités et des intérêts du continent – travail essentiel qui ne se confond pas avec l’égrenage des statistiques du désastre ou de l’euphorie – demeure la tâche incontournable depuis Berlin en 1885. La restauration de l’initiative intellectuelle des Africains s’incarne en effet dans la critique de l’économie politique intérieure et globalisée, mais aussi dans le rétablissement de l’estime de soi, du sens du discernement, de l’esprit critique, de l’esprit de liberté et d’innovation.

Consequently, starting from Africa, for Africa and the world, we must produce a restorative science, fundamental, “plural” and “participatory” (Coutellec 2015), centred on and mobilised for sustainability. This 21st-century science must define its own action, not in terms of scientific disciplines, but in terms of peoples’ crucial priorities and aspirations. This science will offer answers that can emancipate individuals, generate innovative, useful knowledges, enlarge the role of Africa in the global creation of protective knowledges, speed the advent of a low-carbon, blue, and circular economy based on accessible renewable energy, and inform policy, favouring effective and timely interventions.

À partir de là, un nouvel ensemble d’interrogations émerge :

  • Quelles sont les formes de connaissance et de responsabilité issues du continent susceptibles de résoudre les besoins fondamentaux et de répondre aux défis planétaires ? Quelle est la place des savoirs traditionnels dans ces transitions ? Quelle place pour les citoyens ?
  • Comment reformuler ce que la durabilité, le développement et la responsabilité signifient dans des conditions planétaires dès lors qu’on les appréhende à partir de l’Afrique ?
  • Comment développer une meilleure compréhension des intersections du local, du global et du planétaire ?
  • Comment repenser les cadres d’analyse et les méthodes scientifiques qui transcendent les frontières linguistiques, géographiques, institutionnelles et disciplinaires afin de mettre en pratique l’indispensable interdisciplinarité ?
  • How to ensure that South–North and South–South exchanges obey a logic of mutual contributions and benefits, rather than of substitution and subjugation?
  • How can modes of action coming from the South inspire the rest of the world, particularly in the context of the crisis of modern science?

While these are extremely urgent questions, the political ambition to make African research a principal engine of these transitions has, so far, not been realised[10] and Africa’s status in global research is largely negative. Moreover, although this epistemic emergency is expressed and experienced daily, we have for several years been distracted by ever more enthusiastic and optimistic, but marginally materialised, visions of the future. The awakening of Africa promised in some of these visions rests on the hypothesis of an Africa that will “turn the page,” “emerge,” or “take off,” to become “the Asia of the 21st century,” the new “engine of the world economy,” and of what is to be “the African century” (UE 2016). We thus expect an economic miracle that will change the continent’s destiny, with, ultimately, considerable rewards for the rest of the world. “Emergence,” the new name of development ideology, is, at best, a self-fulfilling prophecy, at worst, a mystification which consists, like its prior incarnations, of the elaboration of inadequate theories and ill-suited strategies[11]. This promised future is no more than a copy of Europe’s past (or Asia’s present), since it concerns the same model of development— more precisely, the “developmental fallacy,” in the words of Enrique Dussel (1992: 31)—based on the thermo-industrial model of extraction and depletion of humanity the planet. This proposed Africa, or rather, this mimicry of Europe or Asia, would be a vulgar accelerator of Capitalocene, and not worth one hour’s consideration, for, to reprise the famous conclusion of Fanon’s The Wretched of the Earth: “Humanity expects other things from us than this grotesque and broadly obscene imitation.”

Ce futur qu’on nous promet et qui est marqué par l’absence criante de la culture (car le consumérisme compulsif et l’industrie de la distraction ne relèvent pas de la culture), tient tout entier dans l’État-providence des droits politiques et socioéconomiques, bienvenu certes, sauf qu’il est sans émancipation, sans climat moral de solidarité active, sans souci de la planète. Il faut donc y résister et, en lieu et place, écrire une trajectoire de développement propre et cohérente, qui ne néglige aucune des dimensions de l’humain.

C’est précisément sur ce point qu’on attend le continent et c’est pourquoi la recherche africaine doit représenter une priorité pour l’Afrique et le monde entier.

La recherche africaine, sa responsabilité et sa visée

De fait, l’Afrique a fait et continue à faire de nouvelles propositions, à mettre de nouvelles options sur la table ; celles-ci existent, elles n’ont pas été entendues, on n’a pas voulu les entendre y compris en Afrique. Or ces options qui osent penser les futurs de l’Afrique sont exigeantes, totales, radicales. Des trajectoires alternatives avaient ainsi déjà été esquissées dans cette période critique que furent les années de lutte pour la décolonisation. Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral, etc. La conclusion des Damnés de la Terre constitue une feuille de route indépassée de la trajectoire humaniste qui doit être celle de l’Afrique.

Indeed, Fanon outlines what is expected from the continent (“Let us reexamine the question of man” [Fanon 1963 [1961]: 237); what must be resisted (the seduction of material achievements), the role of the creation of knowledge in this project (“But if we want humanity to take one step forward … then we must innovate, we must be pioneers,” p. 236) and even the frame of mind we must take up (“The new day which is dawning must find us determined, enlightened and resolute,” p. 235). Further, although dedicated to the emancipation of the black man and woman, his thinking leaves a large place for the Other; it is beyond resentment and hatred: “For Europe, for ourselves and for humanity, comrades, we must make a new start, develop a new way of thinking, and endeavor to create a new man” (p. 239), Fanon concluded.

We must add this responsibility and ethic to the development agenda, as Fanon calls us to do, for not all successes have the same value, and the profound transformations for which we call are, in our view, not only social, economic, and ecological, but also moral, humanist, and convivial. The future cannot be founded on a model that stops “the progress of other men … and enslave[s] them for its own purposes and glory” (235). This future must permit, here, the actualisation of social, economic, and political rights, without elsewhere mystifying, humiliating, massacring, and depleting. A future without hegemony, without a will to power, without “fervor, cynicism, and violence.” On the contrary, it is a question, to once again follow the conclusion offered by Fanon, of embracing things and beings in “humility and modesty, but also [in] solicitude and tenderness.”

African research must be a priority for Africa and for the world, because the planet’s survival is partly at stake in Africa, and at least part of the solution will have to be African[12]. Today, the urgency of the situation is highlighted in numerous international reports, and ever more pervasive in our activities, but the strategy for combatting global warming and the loss of biodiversity is not yet apparent, and in no case does it reverse the serious trends that have been estimated. Recent international reports (GIEC, IPBES, World Atlas of Desertification, GSDR Dasgupta 2021) show an alarming and ever more rapid degradation of global ecosystems due to the combined effects of climate change, the overexploitation of renewable resources, and the destruction of natural habitats. Despite international commitments (COP 21, UNFCCC), we are unable to achieve the objectives that would reverse these significant trends, and allow us to sustainably exploit our environment. The progress achieved so far seems minimal, in view of the upheavals and environmental transformations we are currently experiencing. Approaches that allow for a balance between exploitation and conservation are decidedly lacking in political impetus. Despite policy pronouncements, biodiversity protection is still conservative. Marine preserves represent less than 8% of total ocean surface, and agroecology, which would permit sustainable agricultural over the long term, hovers at just 6%. The depletion of biodiversity and of our environment endangers our societies—whose survival rests on nature’s contributions. Added to this are the increasingly glaring inequalities experienced by the different peoples of the world; these remain little or poorly measured by development indicators (Rapport sur le développement humain 2019).

In any scenario, the continent of Africa will be one of the most affected and most vulnerable; temperature projections for West Africa for the end of the 21st century, based on global climate simulations, range between 3°C and 6 °C, depending on various emission scenarios. Certain regions are expected to face unprecedented climatic conditions around 2040, leaving entire regions uninhabitable. Climate change will also have an impact on marine resources. It will thus considerably modify the distribution of marine species and affect the fishing industry. Projected scenarios estimate that tropical fish catches could decrease by up to 40%, to the benefit of higher latitude zones (Cheung et al. 2010; IPBES 2019), jeopardising food security in the tropics. For 22 countries in West Africa, about 6.7 million people depend directly on fishing for nutritional needs and livelihoods (Belhabib et al. 2015).

La survie de l’Afrique est littéralement en jeu, car nous pressentons l’instabilité et les conflits qui peuvent naître de ces menaces. Si le continent trouve des réponses pertinentes et à la hauteur des enjeux et urgences, elles auront alors d’autant plus la capacité d’être répliquées, expérimentées ailleurs. On voit ici l’intersection entre les intérêts de l’Afrique et du monde.

In fact, Africa already inspires the world. The ecosystem approach to fisheries (EAF), designed to manage production systems in marine environments, was developed in South Africa for more than thirty years, making it possible to manage fisheries resources not only by reconciling the exploitation and protection of biodiversity, but by incorporating social and economic approaches important to the Benguela region (Augustyn et al. 2018). These approaches are innovative in more ways than one, in that they have initiated new research avenues and new ways of managing marine resources. A participatory approach was thus put forward in which all stakeholders collaboration was essential, all points of view represented, and particular attention was paid to ensuring that no group or individual could dominate the process. A standardised scientific and collaborative approach provided a platform for disseminating views, broadening perspectives, and improving understanding of the issues. This approach enabled comparison and reporting of scientific results and their implications for management at any level. NGOs played an important role, helping to implement the EAF and environmental initiatives. Efforts undertaken to develop the research and implement the EAF in management contexts enabled the sustainable management of marine resources, as well as an exploration of the importance of establishing marine preserves to feed ocean birds and predators, all the while avoiding dietary changes and invasion by other species—notably by jellyfish, which are disastrous to fishing communities (Cury et al. 2011; Travis et al. 2014). Such approaches have also made it possible to demonstrate that protected marine areas can not only decrease biodiversity loss, but can attenuate the effects of climate change, thus opening up new perspectives for research and in management (Roberts et al. 2017). This marine example shows that a project launched in South Africa can connect numerous modes of marine resource management often unknown in Europe and at the international level.

Le besoin d’un savoir inclusif capable d’intégrer d’autres formes de connaissance et de façonner de nouvelles traditions dans lesquelles les chercheurs sont parties prenantes d’un réseau plus large se fait de plus en plus pressant. Aujourd’hui, il apparaît crucial d’avoir une diversité épistémique et un rapprochement entre les connaissances des scientifiques et les savoirs des autres acteurs sociaux, tout particulièrement lorsque des thèmes aussi sensibles que la pauvreté, la sécurité alimentaire, l’exploitation des ressources renouvelables, les migrations, la conservation, le vivant, le care ou les inégalités requièrent des analyses fondées sur des réalités locales. C’est pourquoi les travaux sur le plurivers13, la réhabilitation des ontologies endogènes et la science citoyenne (Citizen Science14) sont importants dans les discussions sur les futurs planétaires.

Cela implique une position épistémologique ambitieuse qui considère qu’une proposition universaliste a d’autant plus de fondements et de rigueur qu’elle est ancrée dans des enjeux locaux et des épistémologies locales. Ce programme rejoint de manière fort intéressante les débats actuels sur la décolonisation des savoirs et les théories critiques du Sud :

Assuming an epistemology of point of view therefore requires strong reflexivity and also an ethical responsibility. […] The epistemology of point of view grants no epistemic privilege to the dominated. It nonetheless defends the idea that science cannot be conducted without their points of view and experiences. Their presence among scientists is not simply a cosmetic requirement for diversity, but a fundamental epistemological problematic in all the scientific disciplines (Lepinard et Mazouz 2021: 50–51).

Il s’agira donc de rendre la parole aux paysans, aux femmes, aux guérisseurs, aux travailleurs du secteur informel, aux étudiants, d’engager des dialogues respectueux de leurs points de vue, de leur permettre de participer eux-mêmes aux processus de changement nécessaires à l’amélioration de leur condition d’existence. Il faudra veiller plus largement à associer les nouvelles politiques de la connaissance avec des politiques de délibération avec les citoyens, dont la responsabilité de comprendre et d’agir doit être pleinement restaurée dans un contexte particulièrement dangereux de remise en cause des vérités scientifiques.

Alors qu’ailleurs, les débats scientifiques échouent souvent à inclure cet ensemble diversifié de perspectives qui refléteraient les savoirs endogènes, l’Afrique a le potentiel de devenir un laboratoire exceptionnel pour trouver des façons nouvelles de travailler plus efficacement si nous voulons avoir une chance de résoudre les crises environnementales.

African languages, until now devalued and denigrated, judged incapable of exerting a powerful theoretical and conceptual bearing, reveal themselves as a hermeneutic resource that can give new directions to scientific investigations. Because languages naturalise certain ways of thinking, turning to African languages could enable us to get beyond the orientations encouraged by the Eurocentric canon and identify new questions (Abadie 2018). In L’odeur du père (The Scent of the Father), Valentin-Yves Mudimbe (1982: 47) wrote that a “change in the linguistic instrument of knowledge and of scientific production would surely provoke an epistemological rupture, and would open the path toward a new adventure for Africa,” in the same way that “those who promote Greek thought by transplanting into their language, technique, methods and usages knowledge received from Egypt have triggered a reorganisation of knowledge and of life, whose essential order is still current and in progress.”

Finally, African research must represent a priority for Africa and the whole world, because Africa has the good fortune, found almost nowhere else, of being peopled by tens of millions of creative young people born into digital technology. Africa, in all its diversity, is home to more than a billion people, and, for the group between 15 and 30 years of age alone, its population will double by 2050[15]. Africa has the youngest and most dynamic middle class, with the potential to transform the continent’s scientific, political, economic and social perspectives. This particularly concerns African women, who constitute the primary engines of sustainable growth, development, and peace (CE 2021). The continent is also a fantastic reservoir of digital platform- and service-users: Today, 453 million Africans (out of 1.2 billion) are connected. This proportion will increase significantly with population growth. The continent and the world need this intelligence, this fantastic reservoir of ideas, their intellectual and creative investment. It is they who must immediately be prepared to reflect, innovate, and experiment with sustainable solutions. The challenge here is to design lessons that can set collective intelligence in motion, to ground teaching in problem-solving by involving several disciplines, and cultivate a taste for learning and invention. From this perspective, not only must higher education be democratised, but our research institutions must be completely reconfigured, in order to comprehend the issues’ complexity and the scale of the necessary transformations; find solutions for contradictory situations; and respond to rapid changes, intervening at multiple levels.

Il nous faut maintenant affronter la difficile question du renversement des conditions de l’impossibilité en conditions de possibilité pour ne pas tomber sous l’accusation d’utopisme.

Opérationnaliser la transition scientifique africaine

Nous esquissons ici des linéaments de propositions pratiques qui nous semblent constituer les conditions du succès. Cette programmatique du devenir-savant du continent pourrait tenir en cette formule : pour la transition scientifique africaine, il faut un investissement structurel et durable dans la reconstruction de l’imaginaire, dans des institutions de recherche et pour une science de la durabilité.

L’investissement structurel est transversal à ces trois domaines, car presque tout dépend de la contrainte politique et financière, alors même que nous sommes dans un contexte de rareté souvent extrême. L’affectation de ressources financières consistantes et pérennes à la R & D universitaire publique est prioritaire pour l’amorce d’un processus de transformation de la recherche africaine. Dans ce processus, un rôle capital d’impulsion, d’organisation et de coordination est dévolu aux décideurs africains, qui devront résolument prendre en main le devenir de leurs sociétés, mais aussi assumer leur responsabilité vis-à-vis de la planète.

Un new deal pour la recherche s’avère incontournable pour la promotion des capacités scientifiques et technologiques africaines. Les lieux de pouvoir scientifique restent confinés à ceux qui développent le savoir et l’utilisent pour innover, créer des richesses et de l’emploi. Tant que la recherche africaine ne sera pas davantage mise en œuvre en Afrique, par des Africains, pour les Africains et le reste du monde, le plein potentiel de cette recherche ne se réalisera pas et l’expertise scientifique viendra au mieux d’ailleurs : l’impossibilité de développer un vaccin contre la Covid-19 sur le continent en est une bonne illustration, avec la dépendance de choix faits ailleurs afin de bénéficier des vaccins.

La recherche aujourd’hui est internationale et les échanges entre chercheurs de tous les pays sont nécessaires pour maintenir l’excellence scientifique à un niveau élevé. Les chercheurs africains doivent avoir le choix de pouvoir développer une recherche d’excellence qui soit produite en Afrique. L’ambition d’un projet africano-européen comme ARISE (www.aasciences.africa/call/arise) aujourd’hui géré par l’AAS (African Academy of Sciences) est d’appuyer l’émergence de cette excellence scientifique africaine à travers les jeunes chercheurs. Cette ambition ouvrira le chemin vers une Afrique plus attrayante sur le plan scientifique, capable d’attirer et de retenir les meilleurs cerveaux du continent qui ont parfois du mal à structurer leurs équipes, d’engager les jeunes talents et de développer des voies de recherche innovantes. ARISE a pour but de promouvoir une Afrique plus à même de décider et de mettre en place son propre agenda de recherche et de développement.

Il faudrait beaucoup plus d’initiatives de cette nature et des financements à long terme pour consolider ces talents scientifiques. La restitution des flux financiers illicites[16], les partenariats avec le privé – notamment l’implication des grands entrepreneurs africains ou des fondations qu’ils créent dans l’appui à la recherche – sont des pistes pour ce financement à grande échelle.

Reconstruire les imaginaires : donner forme à un nouveau monde est un exercice impossible sans foi ni désir. Il n’y aura pas de réponse africaine à la hauteur de ces enjeux sans une régénération et une expansion des idées et des désirs. Seule une refondation épistémique radicale (paradigm shift) peut entraîner le développement d’une « penséehors-des-sentiers-battus », d’une «pensée-qui-ne-se-fait-pas-du-tort ». Une pensée qui est aussi une reconquête du pouvoir, qui s’aventure, pour se réaliser, dans une agentivité collective, panafricaine, internationale, en un mot, la constitution d’une communauté de penseurs, chercheurs et créateurs capables d’articuler un continuum et une cohérence entre idées, désir, pouvoir pour penser les futurs des sociétés africaines et du monde.

La durabilité contre le devenir-nègre

La transition scientifique africaine nécessite une reconfiguration profonde du mode de fonctionnement de la recherche fondamentale et appliquée et de son écosystème (enseignement supérieur, édition, diffusion, coopération) en Afrique en particulier.

Il nous faut définitivement quitter les postures disciplinaires isolées, fermées, pour aller vers la reconnaissance mutuelle des enjeux d’une coopération bénéfique à tous les acteurs. La recherche reste cependant encore trop fragmentée et focalisée sur certaines disciplines, souvent extrêmement pointues, elle reste insuffisante en ce qui concerne la relation entre les résultats proposés et les problèmes à résoudre. Nous devons travailler rapidement et collectivement à orienter les politiques publiques. Les recherches sur le climat, la biodiversité ou la dégradation des terres, les inégalités, la sécurité alimentaire sont à ce titre exemplaires et démontrent que les rapports rédigés par une communauté scientifique pluridisciplinaire permettent d’aboutir à des rapports de consensus scientifiques, tels ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou encore de la biodiversité et des services écosystémiques (IPBES). De nouveaux cadres de recherche peuvent être développés dans le but de favoriser le dialogue entre experts de différentes disciplines scientifiques et de créer des connaissances collectives. C’est ce que des groupes d’experts internationaux (GIEC, HDR, IPBES) tentent déjà de faire en fournissant un consensus scientifique multidisciplinaire sans lequel nous ne pourrions pas comprendre et agir sur les évolutions futures de notre planète. Dans ce contexte, l’avènement récent de la science de la durabilité est le signe d’un changement radical dans la construction de nouveaux systèmes de connaissance. Une caractéristique déterminante de cette approche est que les problèmes de recherche sont ancrés dans la résolution d’objectifs de développement, plutôt que dans la seule dynamique des disciplines scientifiques. L’objectif est de promouvoir des connaissances interdisciplinaires, construites conjointement par des scientifiques et des acteurs de la société, dans un effort pour aller au-delà des intérêts disciplinaires parfois trop prégnants. Cette science de la durabilité est encore marginale, mais elle est essentielle pour mieux comprendre la complexité du monde et trouver des solutions durables aux défis économiques, sociaux et environnementaux auxquels nos sociétés sont confrontées. Cependant, il est urgent de renforcer les efforts conjoints pour renforcer les connaissances en intégrant plus efficacement l’éventail complet de l’expertise scientifique, en étroite coopération avec les décideurs politiques et la société civile. À cette fin, la gestion des maladies émergentes est peut-être l’une des illustrations les plus convaincantes des avantages de la science de la durabilité. Répondre à la crise d’Ebola a nécessité un effort coordonné, orienté vers un objectif commun – des écologistes spécialisés dans la dynamique des populations animales réservoirs, des sociologues et des économistes qui étudient les cercles vicieux de la pauvreté, des anthropologues spécialisés dans la construction de représentations de la maladie et, bien sûr, des spécialistes des maladies infectieuses et des médecins coopérant avec les instituts de santé publique et les communautés touchées. L’Afrique a ici une carte maîtresse à jouer, car elle pourrait se positionner comme la future championne de l’éco-développement, de l’éco-technologie et de la Green IT.

Former et faire circuler les jeunes chercheurs

Former différemment de nouvelles générations de jeunes chercheurs devient un impératif. La nécessaire revivification de la recherche africaine est étroitement liée au souci pratique de rendre les carrières des universitaires et des chercheurs plus attrayantes. Ici, les meilleurs et les plus brillants d’entre eux migrent à l’étranger ou, s’ils restent sur le continent, quittent le monde de la science pour gagner leur vie. Non seulement cette situation contribue à une précarisation croissante du marché du travail universitaire, mais elle sape aussi systématiquement la conduite de recherches fondamentales indispensables pour le développement.

To resolve this problem, the issue of expatriation must be resolved, and replaced by a standard of habitual mobility and return. Indeed, the reality of recent decades has been that the most qualified African students and early-career researchers seek advanced training or employment in the global North, which thus attracts the best talent[17]. The loss of this precious “grey matter” and of researchers, to the benefit of countries of the North, represents not only a loss of talent, but also, in the medium and long term, a loss of economic drivers, of intellectual property, of mentors, and of structural models that could inspire future generations; as well as the loss of expertise that would otherwise be essential to successfully addressing African genetic, technological, and public health challenges (Marincola et Kariuki 2020). Moreover, if we count on the return of “brains,” we only end up importing development models that are often ill-suited to the economic, political, and socio-ecological transformations that are needed locally[18]. We must add to this the much greater “internal exodus” (Yachir 1978), which results in “a research and training system inadequate to the requirements of autonomous social development.”

Today, sites of knowledge acquisition and training access appear planetary. With the Internet, distance education such as MOOCs and international student exchanges, it appears that opportunities once reserved for the wealthy are accessible to all: “Quality education is thus likely to reach the most remote regions, where, traditionally, educational infrastructure has been lacking” (Meyer 2017: 76). A more open, better-shared science is emerging; thus in 2018 AAS Open Research was launched to provide an immediate, high quality, peer-reviewed publication platform, enabling researchers and students associated to AAS to publish the results of their work.

Conclusion

Si toutes les sociétés sont en quête de développement durable, tous les pays n’ont pas les mêmes contraintes socioéconomiques. Ces transformations profondes appellent des transitions sociales, économiques et écologiques que seules les nations pourront décliner et prendre en charge. Devant la complexité des enjeux et l’ampleur des transformations, la recherche scientifique peut d’une part aider à comprendre et intégrer les transformations que nous subissons et d’autre part innover et s’adapter à ces changements. La recherche africaine doit relever tous ces défis alors que les enjeux planétaires nous conduisent à inventer de nouveaux modes de développement qui passeront par la recherche scientifique, source de connaissance et d’innovation.

APA

Ba, M.P., Cury, P. (2022). The Transformation of Africa’s Knowledge: Thinking African futures in response to global challenges. Global Africa, 1, pp. 28-38, 60-61. https://doi.org/10.57832/ga-v816

MLA

Ba, M.P., Cury, P. "The Transformation of Africa’s Knowledge: Thinking African futures in response to global challenges". Global Africa, no. 1, 2022, p. 28-38, 60-61. doi.org/10.57832/ga-v816

DOI

https://doi.org/10.57832/ga-v816

© 2023 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0

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