Il y a 10 ans, naissait à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal, le Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique – Diasporas. Le Laspad est sorti des cuisses de l’UFR Crac, de l’UFR SJP et de l’UFR Sciences économiques, déjà avec une conception large des sciences humaines et sociales qui constituent notre ADN.
Que de chemin parcouru pendant une décennie ! Aujourd’hui le laboratoire compte 14 axes de recherche et regroupe autant de directrices et de directeurs scientifiques, répartis en plus de 20 programmes. Surtout, nos équipes ne craignent pas de s’engager dans des sentiers non défrichés, pour tracer la voie d’une recherche résolument endogène comme l’entendait Paulin Hountondji.
Ces 14 axes de recherche, ces 20 programmes sont autant d’initiatives portées par des chercheurs et des enseignants engagés, du Sénégal et d’ailleurs. Tous ces programmes sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres, je dois bien le reconnaître. L’un de ces programmes représente pour moi une fierté particulière : la revue Global Africa, qui célèbre cette année ses 4 ans d’existence.
4 ans, ce sont 12 numéros, près de 100 articles publiés, après une relecture rigoureuse, à l’aveugle, par des pairs, qui respectent les plus hauts standards internationaux. 12 numéros, et autant de fils iconographiques soigneusement élaborés, pour faire de chaque parution un événement célébrant l’art africain. Chaque numéro est une occasion pour l’Afrique de faire irruption sur la scène globale de la création scientifique. La création est au cœur de toutes les réflexions du Laspad et de Global Africa. L’effort de traduction que nous proposons à chaque numéro en est la démonstration. C’est un effort unique au monde que de proposer, numéro après numéro, des articles en arabe, en swahili, en wolof, en amharique en plus de l’anglais et du français.
Dans l’éditorial du premier numéro de Global Africa, nous avons décrit l’impérative nécessité de « comprendre les possibles pour l’Afrique ». Comprendre les possibles pour l’Afrique, à l’heure des bouleversements technologiques, mais aussi alors que les limites écologiques de la planète sont atteintes et dépassées les unes après les autres. Depuis ces constats, les bouleversements technologiques se sont accentués. S’y sont rajoutés des bouleversements géopolitiques dont on peine à conceptualiser les effets sur notre continent. Pire encore, nous manquons dramatiquement d’outils d’orientation de la décision, pour enfin garantir ce qu’il est à la mode d’appeler « l’agencéité de l’Afrique ».
Les slogans se multiplient aujourd’hui autour des « solutions africaines aux problèmes africains ». Ne nous y trompons pas, nous réfléchissons certes sur des problèmes africains, mais ce sont aussi des problèmes globaux. En revanche, il s’agit bien de solutions africaines, tirées de la recherche africaine. Je dis bien « africaine » comme l’entendait Mudimbé à propos de l’université africaine : non pas seulement composée de chercheurs du continent, avec des programmes décidés par eux-mêmes, mais surtout qui entre en résonance avec les contradictions du monde moderne et qui contribue à offrir des possibilités pour les sociétés du continent.
Une réflexion africaine donc, sur des questions globales, mais aussi ancrées sur le continent. Le Laspad ne peut évidemment pas faire l’économie de réflexions épistémologiques critiques. En effet, les questions posées au LASPAD et à Global Africa n’épargnent personne. Elles ne dressent pas des autels à des courants nostalgiques d’un âge d’or résolu, d’ailleurs inaccessible et inventé. Nous ne rechignons pas à parler de décolonialité, de panafricanisme, à condition de nous montrer à la hauteur de ces expressions. Ce sont des regards intranquilles que le laboratoire et la revue posent sans concession sur notre environnement direct. Cette réflexion africaine au Laspad ne peut pas non plus exister sans la formulation d’une utilité sociale claire. Tous nos programmes répondent résolument à cette exigence. Nos étudiants en particulier apprennent à s’impliquer dans la société, et à ne pas attendre que quelqu’un d’autre n’agisse à leur place. Un invariant depuis la création du laboratoire est que cette recherche doit influencer la pensée et orienter les décisions en Afrique et dans le monde.
Les défis sont nombreux, alors que l’espérance de vie des institutions de recherches sur les sociétés en Afrique est généralement très courte. L’ambition du Laspad et de Global Africa est de corriger la marginalisation de la recherche africaine, elle est de faire vivre ces « Afriques savantes ». En célébrant ces deux anniversaires, et en vous réunissant autour de nous aujourd’hui, nous mettons l’Afrique au centre des préoccupations scientifiques de très haut niveau, voire du plus haut niveau.
Dans cet esprit, le présent numéro consacré à l’humanitarisme incarne pleinement les engagements intellectuels et politiques du LASPAD et de Global Africa. En interrogeant les fondements historiques, épistémologiques et pratiques de l’action humanitaire, les contributions réunies ici remettent en question les paradigmes dominants et mettent en avant les formes africaines de savoir, de soin et de solidarité. Elles nous invitent à repenser ce que signifie donner, recevoir et partager, au-delà des asymétries et des logiques paternalistes qui ont longtemps structuré le domaine humanitaire. Ce faisant, ce numéro s’inscrit dans un effort plus large de décolonisation de la production de connaissances, tout en ouvrant de nouvelles voies pour des formes d’engagement plus équitables et ancrées dans les réalités vécues, les histoires et les aspirations des sociétés africaines.