La conférence-festival internationale organisée par l’Institut international d’études asiatiques à Dakar, au Sénégal, en juin 2025, s’inscrivait dans le cadre d’une démarche plus large visant à explorer les liens renaissants entre l’Afrique et l’Asie en tant que « nouvel axe de production des savoirs ». La participation importante de chercheurs et d’artistes latino-américains a été une occasion particulièrement très fructueuse d’élargir ce cadre géographique et a constitué le point de départ de ce numéro spécial.
Compte tenu des expériences à la fois similaires et distinctes du colonialisme, des luttes liées à la participation forcée ou volontaire aux géographies inégales du techno-capitalisme, ainsi que des imaginaires partagés de mutualité et de respect de soi, nous cherchons dans ce numéro à dépasser la dichotomie colonial/postcolonial conventionnelle ainsi que l’histoire et la cartographie des relations matérielles et cognitives qui lui sont associées. Notre objectif est de promouvoir un programme épistémique plus collaboratif le long de ce que nous concevons comme un axe Afrique–Asie–Amérique latine de production des savoirs. Le fait que l’on nous ait offert, en tant que rédacteurs invités, l’espace nécessaire pour explorer ces thématiques constitue déjà un premier pas dans cette direction. Global Africa offre une plateforme multilingue répondant à ce besoin essentiel. Pourtant, et à bien des égards, ce numéro révèle également la difficulté de construire une telle écologie relationnelle des savoirs, qui dépasse la simple mise en évidence de connexions transnationales et de comparaisons au sein de cadres disciplinaires établis.
Nous souhaiterions que ce numéro s’inscrive dans la lignée de l’appel à la liberté épistémique face aux discours dominants dans le monde académique et en faveur du développement de coopérations Sud-Sud. Il s’agit d’un appel à promouvoir des modes de pensée et d’action relevant d’une conscience plus large qui rejette ce que certains chercheurs ont appelé l’« hégémonie du Nord » (Northness). Celle-ci ne renvoie pas à une région géographique ou à une structure fixe, mais à « la qualité qui nourrit les attitudes capitalistes et impériales […], ces qualités créant des tendances à la domination » (Kamal & Courtheyn, 2024, p. 3), indépendamment de la région, de l’État-nation ou de la ville où elles se manifestent dans le monde. Écrivant depuis l’Amérique latine, Quijano (1992) a défini la « colonialité » comme intrinsèque à la modernité (et à la rationalité), en établissant un lien l’histoire de la production de l’« autre » au cours des cinq derniers siècles et les limites actuelles de la production des savoirs, notamment en ce qui concerne les relations entre altérité et hiérarchie, d’une part, et les notions de totalité, d’autre part. Depuis les Caraïbes, Trouillot (2002) a mis en évidence la manière dont la projection globale des « universaux nord-atlantiques » (North Atlantic Universals) — séduisants précisément parce qu’ils parviennent à dissimuler leur ancrage historique local — a produit une « géographie de l’imaginaire » et une « géographie de la gestion », permettant de gouverner notre imagination humaine en privilégiant l’« espace » au détriment de la matérialité concrète du « lieu » et en faisant du temps un attribut de l’espace.
En effet, nos tentatives de construire un nouvel axe de production des savoirs traversant l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine doivent composer avec de puissantes géographies de la gestion et de l’imagination, qui favorisent à la fois et contraignent les circuits de circulation régissant la production du savoir dans nos universités et institutions de recherche. Les espaces anglophones, francophones ou lusophones ne constituent pas de simples contingences linguistiques, mais des dispositifs durables de colonialité qui rétablissent continuellement, en leur sein comme entre eux, des hiérarchies spatiales faciles à gérer en matière de formation, de travail de terrain, de publication et de réception, hiérarchies encore renforcées par la domination mondiale des études régionales (area studies) (Ake, 1982). Puisque la géographie de la gestion est profondément imbriquée à celle de l’imagination, l’une de nos tâches consiste précisément à imaginer d’autres manières d’articuler les lieux, dans toute leur concrétude. Tester les limites des méthodologies comparatives et élargir leurs conventions géographiques habituelles est fondamental, tout comme expérimenter de nouvelles façons de penser les lieux et les populations. Dans cette perspective, l’expérience vécue, les pratiques mémorielles ainsi que les pratiques quotidiennes de production et de transmission des savoirs constituent des objets de recherche pleinement légitimes, précisément parce qu’ils favorisent le dialogue transrégional et transdisciplinaire et ouvrent des perspectives d’échanges futurs ainsi que de nouvelles formes et modalités de connaissance.
Nous avons reçu un grand nombre de contributions qui supposaient implicitement une congruence entre identité territoriale étatique, culture, économie politique et changement social. Cette conscience du patrimoine, du développement, de l’éducation, du progrès technologique et de l’environnement a été façonnée durant la période coloniale et a effectivement joué un rôle central dans les processus plus larges de construction nationale, notamment à travers les idées de citoyenneté et d’appartenance supra-locales. Ce numéro présente d’importantes comparaisons transcontinentales ainsi que des circulations de personnes et d’idées souvent négligées ; néanmoins, une référence de base « nationale » demeure fortement marquée.
Si nous voulons véritablement adopter une vision globale à 360 degrés autour de l’Afrique, nous devons également prendre en compte les mondes liquides de l’Atlantique, de l’océan Indien et du Pacifique, à partir desquels les États-nations ont été façonnés au cours du siècle précédent. Cette perspective est rendue possible par des revues telles que Global Africa, et elle nous invite à espérer voir émerger, à l’avenir, davantage de travaux consacrés aux initiatives communautaires liées à la terre, à l’eau ou aux forêts, qui se trouvent au cœur des luttes contemporaines sur les trois continents et qui sont également à l’origine de migrations forcées et de la production de populations apatrides à travers le monde.
Ce numéro spécial constitue une invitation à construire des cadres alternatifs de production des savoirs en Asie, en Afrique et en Amérique latine, tout en reconnaissant les trajectoires postcoloniales et post-postcoloniales déjà explorées par les articles réunis ici. Cette collection célèbre les histoires révisionnistes, les nouveaux programmes épistémiques et les savoirs collaboratifs comme autant de voies transcontinentales d’avenir pour la recherche académique.