Numéro 13, 2026 Recensions Entre jihad, territoires et économie criminelle : repenser les conflits …
Recensions Varia  ·  Numéro 13, 2026

Entre jihad, territoires et économie criminelle : repenser les conflits sahéliens

Author Ndèye Khady Diop
Published mars 20, 2026
Access Open Access
Share f 𝕏 in

Recension de : Mesa, B. (2024). Le Sahel : tribus, jihad et trafics. La Croisée des Chemins.

Introduction

Les mutations des conflits armés au Sahel, conjuguées à l’incapacité des armées nationales et internationales à les régler, ont suscité, depuis quelques années, un intérêt croissant dans la littérature académique. La prolifération des groupes armés, l’amplification des violences et la fragilisation des institutions étatiques ont poussé de nombreux chercheurs à analyser les causes et l’évolution de l’instabilité dans la région (Olivier de Sardan, 2023 ; Sambou, 2021). L’essai de Beatriz Mesa, Le Sahel : tribus, jihad et trafics, contribue à renouveler l’étude des dynamiques conflictuelles dans le nord du Mali en mettant en exergue le rôle structurant de l’économie criminelle.

Beatriz Mesa est une chercheure spécialisée dans les questions de sécurité internationale, de violence, de conflits et de sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Elle est actuellement professeure associée au Collège des sciences sociales de l’Université internationale de Rabat (UIR) et rattachée au Center for Global Studies, ainsi qu’au Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs/Afrique-Diasporas (Laspad), au Sénégal.

Publié en 2024, Le Sahel est une monographie consacrée aux mutations des groupes armés au Mali et dans la région sahélienne. L’ouvrage se fonde sur une analyse politique et stratégique du conflit et propose une lecture multidimensionnelle des dynamiques de violence. Il s’inscrit dans une littérature croissante qui étudie les conflits africains à partir des interactions entre économie politique, gouvernance et sécurité (Diariso, 2019 ; Kohnert, 2022).

Mesa dépasse les approches traditionnelles qui analysent les violences sahéliennes exclusivement à travers l’idéologie jihadiste ou les revendications identitaires (Centre pour le dialogue humanitaire, 2016 ; Amselle, 2022). Elle démontre que l’expansion des groupes armés au Sahel procède de la déstabilisation des économies locales, de la marginalisation des populations et de l’extension des trafics illicites transnationaux.

Tout en inscrivant ses travaux dans le sillage de Paul Collier, Mesa apporte une nuance fondamentale quant à l’application de sa théorie de l’« avidité » (greed) des combattants dans le contexte sahélien. Bien qu’elle s’accorde avec Collier sur la dimension économique prépondérante des conflits, Mesa conteste l’idée que ce facteur soit la cause première de la crise au Mali. Contrairement aux thèses économicistes strictes qui placent l’appât du gain à l’origine de la rébellion, Mesa affirme que le paramètre économique n’apparaît qu’à un stade plus avancé. Elle souligne que les racines de l’insurrection au Mali, qu’elles soient sécessionnistes ou jihadistes, puisent d’abord dans des griefs (grievances) tels que l’injustice, la marginalisation ou l’exclusion politique. Toutefois, le recentrage de l’analyse sur la dimension économique n’est pas arbitraire. Il repose sur des observations empiriques, qui soulignent que les griefs n’expliquent ni la structuration, ni la durabilité du conflit. Ces recherches montrent que l’idéologie religieuse n’est pas la pierre angulaire du conflit, mais une variable qui s’adapte à une « économie de la terreur » (p. 115) extrêmement lucrative. Derrière le drapeau noir, l’enjeu réel est le contrôle territorial des routes de transit (drogues, armes, otages). 

L’ouvrage s’intègre aussi dans les études contemporaines sur les transformations des espaces africains sous l’effet de la mondialisation (Howard, 2021). En mettant en exergue les interactions entre conflits locaux et réseaux criminels transnationaux, Beatriz Mesa montre comment les transformations sahéliennes s’inscrivent dans des logiques globales. La zone sahélienne apparaît dès lors comme un espace où se croisent des acteurs multiples (groupes armés, États, organisations internationales et réseaux criminels), dont les connexions redéfinissent les rapports de pouvoir à l’échelle régionale et mondiale.

Le matériau empirique de l’étude menée par Beatriz Mesa repose sur une enquête de terrain de longue durée, menée entre 2009 et 2020, au Maroc, en Mauritanie et au Mali. Cette enquête est structurée autour d’entretiens avec une grande diversité d’acteurs impliqués dans le conflit malien : autorités traditionnelles et coutumières, combattants issus de mouvements sécessionnistes et de groupes djihadistes, responsables politiques et sécuritaires, victimes directes du conflit.

L’essai est organisé en six chapitres, regroupés en deux parties traitant des origines, des transformations et des logiques de fonctionnement des groupes armés dans la région sahélienne. Pour Mesa, les motivations politiques initiales des groupes insurgés ont graduellement laissé place à des logiques d’accumulation économique : « l’objectif des groupes armés est le contrôle d’un territoire qui permet l’accumulation du pouvoir économique, en laissant derrière eux la lutte pour la mise en œuvre d’un projet défendant des causes politiques ou religieuses » (p. 33). La guerre devient alors un instrument de contrôle des ressources et des routes commerciales.

Cette démarche s’inscrit dans une réflexion plus large sur les nouvelles formes de conflictualité. Mesa affirme notamment que « la guerre peut aussi se comprendre comme un moyen de production économique » (p. 35). Cette thèse fait référence aux travaux sur les économies de guerre et sur les conflits prolongés dans les États fragiles (Amou, 2021 ; GafiAFI, 2023 ; Gaye, 2017).

La première partie de l’ouvrage explore les racines historiques des conflits au nord du Mali. Elle met en évidence l’importance des conflits intertribaux, des héritages coloniaux et des mutations politiques régionales dans la structuration des violences. Mesa insiste sur le fait que « l’équation tribu, pouvoir et contrôle économique et territorial est fondamentale pour comprendre la dynamique de la violence dans le nord du Mali » (p. 66).

À la lumière de cette première analyse, il apparaît que les conflits au nord du Mali ne peuvent être appréhendés uniquement à travers des grilles de lecture exclusivement idéologiques, identitaires ou stratégiques. Mesa met en évidence l’imbrication progressive de logiques politiques, économiques et criminelles qui transforment la nature de la violence armée. Si les revendications initiales des rébellions touarègues s’ancrent dans des frustrations historiques et politiques, leur évolution révèle une centralité croissante des dynamiques économiques liées au contrôle des territoires et des routes de trafic. Parallèlement, l’implantation du jihadisme dans la région procède de ces mêmes logiques d’opportunité, où les alliances locales, les rivalités internes et la quête de ressources jouent un rôle déterminant. Ainsi, loin d’être exclusivement idéologiques, les conflits sahéliens apparaissent comme des configurations hybrides où s’entremêlent revendications politiques, stratégies de pouvoir et économies criminelles.

Dans la seconde partie, Mesa étudie le « début de l’incursion du crime organisé en Afrique de l’Ouest et l’expansion de ce phénomène […] au nord du Mali » (p. 114). Elle explique comment les réseaux criminels ont progressivement coopté des acteurs armés non étatiques ainsi que certains acteurs étatiques, dans un contexte marqué par la transnationalisation de la criminalité organisée. Cette dynamique s’est notamment traduite par « l’accord verbal de non-agression entre les groupes armés et les forces étatiques [qui] permettait aux GANOL (Groupes Armés Non Légitimes)[1] de circuler librement […] à condition qu’ils ne constituent pas une menace pour leur stabilité » (p. 116).

L’auteure souligne également les effets sociaux et sécuritaires de cette économie criminelle : « dans le nord du Mali, l’impact social […] a été particulièrement fort avec des niveaux de violence sans précédent […] liés au trafic de haschich et de cocaïne ainsi qu’aux enlèvements d’Occidentaux » (p. 199), dans un contexte de militarisation croissante des individus favorisée par la circulation effrénée d’armes. Enfin, en s’appuyant sur des entretiens qualitatifs réalisés in situ avec différents acteurs impliqués dans les conflits, Mesa rappelle que l’engagement dans les groupes armés répond largement à des logiques utilitaristes. En effet, le marqueur de l’intérêt économique l’emporte systématiquement dans l’enrôlement des combattants, au détriment des considérations identitaires, nationalistes ou religieuses.

L’expansion de l’économie illicite a profondément bouleversé les équilibres sociaux traditionnels. L’enrichissement rapide de groupes autrefois marginalisés a remis en cause les hiérarchies établies et a intensifié les rivalités pour le contrôle des ressources et des routes de trafic. Dans ce contexte, l’engagement dans les groupes armés apparaît pour de nombreux individus comme une stratégie d’ascension sociale ou de survie ; la violence armée au nord du Mali s’inscrit dans un système complexe où se mêlent logiques politiques, transformations sociales et opportunités économiques.

L’un des principaux apports de l’ouvrage réside dans la centralité accordée à la dimension économique des conflits dans la zone sahélienne. Par la mise en évidence des liens entre criminalité organisée et violence politique, Mesa propose une lecture renouvelée et documentée de la crise malienne. Elle explique la longévité des conflits sahéliens en dépit des interventions internationales et des processus de paix engagés. L’auteure affirme ainsi que « les causes du conflit et leur perpétuation sont nées de la revendication politique pour glisser plus tard vers le facteur économique comme force motrice » (p. 38). 

Toutefois, il convient de ne pas perdre de vue les facteurs idéologiques et religieux dans la mobilisation des combattants, y compris dans la prolongation du conflit (là où, selon Mesa, le facteur économique devient prépondérant). Les discours jihadistes jouent, en effet, un rôle déterminant dans la légitimation de la violence et dans la construction des identités militantes. De plus, l’ouvrage accorde une attention relativement limitée aux stratégies des populations civiles face à la violence et aux transformations locales de la gouvernance, à l’instar des initiatives portées par des organisations telles que le groupe de réflexion Think Peace Sahel au Mali. Ces dimensions pourraient enrichir l’appréhension des mécanismes de résilience sociale dans les zones de conflit.

Le Sahel : Tribus, Jihad et Trafics éclaire le rôle structurant de l’économie criminelle dans la dynamique des groupes armés. L’essai propose des perspectives analytiques originales pour comprendre les dynamiques de violence dans la zone sahélienne et ouvre des pistes de réflexion pour les recherches sur les conflits armés, la gouvernance sécuritaire et les restructurations géopolitiques africaines, au-delà du seul cas sahélien. 

APA

Diop, N. K. (2026). Entre jihad, territoires et économie criminelle : repenser les conflits sahéliens. Global Africa, 13, pp. . https://doi.org/10.57832/5snt-0g44

MLA

Diop, N. K. "Entre jihad, territoires et économie criminelle : repenser les conflits sahéliens." Global Africa, no. 13, 2026, pp. . doi.org/10.57832/5snt-0g44

DOI

https://doi.org/10.57832/5snt-0g44

© 2026 by author(s). This work is openly licensed via CC BY-NC 4.0

Explore the full Numéro 13, 2026

Read all articles or download the complete issue as PDF.

Ce site est enregistré sur wpml.org en tant que site de développement. Passez à un site de production en utilisant la clé remove this banner.