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Publié le : 20 septembre 2023
ISSN: 3020-0458
This article analyzes the eminent role played by historian Joseph Ki-Zerbo in the 1968 creation of a pan-African epistemic community at the very dawn of independence: the African and Malagasy Council for Higher Education (CAMES). Ki-Zerbo’s role cannot be understood by ignoring the historical context of the post-war period, when the battle to end the remnants of subjection was in full swing with the end of an African university under the Western academic mantle. This is why my theoretical approach crosses the paths of institutional history (the CAMES) with the biography of an individual to understand the overall history of a society or institution. To fuel my analysis, I draw mainly on the Cames archives, academic works devoted to Ki-Zerbo, his own sketches of ego-history and my book on the history of the CAMES.
Joseph Ki-Zerbo, African independences, African and Malagasy Council for Higher Education (CAMES), African University, ego-history
Cet article analyse le rôle éminent joué par l’historien Joseph Ki-Zerbo dans la création en 1968 d’une communauté épistémique panafricaine dès les premières lueurs des indépendances : le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames). Le rôle de Ki-Zerbo ne peut se comprendre en faisant litière du contexte historique de l’après-guerre, où la bataille pour la fin des reliquats de sujétion battait son plein avec, en creux, la fin d’une université africaine sous la toge académique occidentale. C’est pourquoi l’approche théorique croise les pistes de l’histoire institutionnelle (le Cames) avec la biographie d’un individu pour comprendre l’histoire globale d’une société ou d’une institution. Pour nourrir ma réflexion, je m’appuie essentiellement sur les archives du Cames, les productions académiques consacrées à Ki-Zerbo, ses propres esquisses d’ego-histoire et mon ouvrage sur l’histoire du Cames.
Joseph Ki-Zerbo, Indépendances africaines, Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames), Université africaine, ego-histoire.
Nakala hii inachambua jukumu muhimu lililochezwa na mwanahistoria Joseph Ki-Zerbo katika uumbaji mnamo 1968 wa jamii ya epistemic ya Afrika kutoka kwa nuru ya kwanza ya uhuru : Baraza la african na Madagaska kwa elimu ya juu ‘(Cames). Jukumu la Ki-Zerbo haliwezi kueleweka kwa kutoa mwanga juu ya muktadha wa kihistoria wa vita vya baada ya vita ‘, ambapo vita vya mwisho wa mabaki ya utii vilikuwa vimejaa kabisa, kwa mashimo, mwisho wa chuo kikuu cha Kiafrika chini ya toga ya kitaaluma ya magharibi. Hii ndio sababu mbinu ya kinadharia ‘inavuka nyimbo za taasisi ya kitaifa (the Cames) na wasifu wa mtu binafsi kuelewa historia ya ulimwengu ya jamii au taasisi ya kitaifa. Ili kulisha tafakari yangu, ninategemea sana kumbukumbu za Cames, uzalishaji wa masomo uliowekwa kwa Ki-Zerbo, michoro yake mwenyewe ya historia ya hadithi na kitabu changu juu ya historia ya Cames.
Joseph Ki-Zerbo, Uhuru wa Afrika, Baraza la Elimu ya Juu la Afrika na Malagasi (CAMES), Chuo Kikuu cha Afrika,historia ya ubinafsi
في هذا المقال تحليل للدور البارز الذي لعبه المؤرّخ جوزيف كي-زربو سنة 1968 في تأسيس جماعة ابستميّة أفريقيّة منذ بدايات استقلال بلدان القارة عن الاستعمار الغربي متمثّلة في المجلس الأفريقي والملغاشي للتعليم العالي (Cames). إنّ الدور الذي لعبه كي-زربو لا يمكن فهمه بإهمال السياق التاريخي لما بعد الحرب حين وصلت إلى أوْجها بصفة غير مباشرة معركة التحرّر من تركة الخضوع للمستعمر بوضع حدّ لوجود جامعة أفريقيّة تحت الجبّة الأكاديميّة الغربيّة.لهذا السبب تعمل المقاربة النظريّة على أن تتقاطع مسالك تاريخ مؤسّسة مثل المجلس الأفريقي والملغاشي للتعليم العالي مع سيرة فرد بُغية فهم التاريخ الكلّي لمجتمع أو مؤسّسة ما. وحتّى أثْرِيَ فهمي لهذه المسألة كان لا بدّ من أن أعتمد بصفة أساسيّة على أرشيف هذا المجلس وعلى الأعمال الأكاديميّة المخصّصة لكي- زربو علاوة على مخطّطاته التي رسمها لمشروعه من خلال تاريخه الذاتي ولكن بموضوعيّة وكأنّه يكتب تاريخ غيره كما اعتمدت على كتابي الذي ألّفته عن المجلس الأفريقي والملغاشي للتعليم العالي.الكلمات المفاتيحجوزيف كي زيربو، الاستقلال الأفريقي، المجلس الأفريقي والملغاشي للتعليم العالي (CAMES)، الجامعة الأفريقية،تاريخ الأنا
C’était l’homme qui ne voulait pas dormir sur la natte des autres. Et il avait le verbe haut et la plume incise pour le proclamer urbi et orbi. Joseph Ki-Zerbo, penseur éclectique, transmetteur intégral, historien fécond et talentueux, pionnier dans divers domaines de l’historiographie africaine, panafricaniste convaincu et patriote africain intransigeant, a marqué de façon irréversible la communauté épistémique et politique africaine de son temps. Si son souvenir reste vivace seize ans après sa disparition le 4 décembre 2006 à Ouagadougou, c’est que cet homme fut à la fois un homme de réflexion et d’engagement concret, à la recherche constante d’une pensée qui soit ajustée à l’action. Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) ne s’est pas trompé en le qualifiant à sa mort de « grand iroko », roi de la forêt tropicale africaine, debout dans sa dignité et sa majesté (Codesria, 2006) et qui fit de lui, après le Sud-Africain Archie Mafeje et les Kenyans Ali Mazrui et Ngugi wa Thiong’o, membre à vie de cette institution panafricaine. Si sa longue carrière intellectuelle et politique a été suffisamment étudiée, le retour à Ki-Zerbo vise à explorer de nouveaux horizons cognitifs porteurs de sens. Il en est ainsi du rôle majeur de l’historien burkinabé dans la création du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames), très peu étudié par celles et ceux qui s’évertuent à faire le bilan de son œuvre intellectuelle et politique. Cet article, qui vise donc à combler cet écart herméneutique, rappelle d’abord quelques traits du combat anti-impérialiste de Ki-Zerbo, de ses convictions panafricaines qui renferment les premiers linéaments de la création du Cames en janvier 1968. Une fois ce lien établi, je m’évertue à situer son rôle de premier plan dans la création de cette police institutionnelle autonome qu’est le Cames. Je termine enfin ma démonstration par un travail d’inventaire du bilan de l’institution après les années Ki-Zerbo.
Joseph Ki-Zerbo, né le 21 juin 1922 à Toma, en Haute-Volta, fait partie de la première génération d’historiens africains formés selon les canons de l’université française. À propos de sa vocation d’historien, Joseph Ki-Zerbo raconte dans une sorte d’egohistoire où on place sa propre vie sur l’établi de l’historien (Boucheron, 2011), c’est-à-dire où l’historien se raconte lui-même :
J’avais opté pour l’histoire parce que mon père a vécu longtemps. C’était un homme d’histoire. Il avait porté une partie de notre histoire locale, puisqu’il était le premier chrétien de la Haute-Volta, et il aimait raconter. J’ai donc été préparé au métier d’historien par cette éducation. J’estime aussi que l’histoire est "maîtresse de vie" (historia magistra vitae). (Ki-Zerbo, 2013).
Emmanuel Mounier est également, avec Alfred Diban1 , l’un de ceux qui ont influencé sa conception de l’histoire. Philosophe chrétien, Mounier a retenu beaucoup d’éléments de la tradition européenne sur l’esprit critique et la lutte pour libérer la personne humaine de toutes les forces d’oppression et d’obscurantisme (Ki-Zerbo, 2013). Le détour par Mounier et l’idéologie marxiste renvoient ainsi chez Ki-Zerbo à une éthique de l’engagement politique rendue nécessaire par sa vocation d’historien. Disciple de grands maîtres de la science historique et politique comme Pierre Renouvin, André Aymard, Fernand Braudel, Raymond Aron, dont l’apport fut décisif dans sa formation intellectuelle, Joseph Ki-Zerbo puise en réalité dans plusieurs registres pour forger sa personnalité qui, de son propre aveu, s’est « posée en s’opposant » (Ki-Zerbo, 2013). Ses années de formation académique et politique, comme tant d’autres de sa génération à l’image de Cheikh Anta Diop, ont en effet été marquées par ce que Jacques Rabemananjara (1956), intellectuel et homme politique malgache, appela l’époque de la « cure de désintoxication », qui avait commencé pour beaucoup d’Africains sur les bancs des facultés parisiennes.
Doté d’une solide formation d’historien, avérée par l’agrégation obtenue en 1956, Joseph Ki-Zerbo se forgea, par ailleurs, une conscience panafricaine en militant dans de nombreuses associations d’étudiants et en travaillant de manière officielle ou informelle avec nombre de dirigeants sur le projet d’indépendance africaine, dont Kwamé N’krumah, Sékou Touré, Modibo Keita, Amilcar Cabral, Jomo Kenyatta, Tom Mboya, Julius Nyerere, etc. (Nyamnjoh, 2007). Dès lors, l’historien s’engage dans l’action politique. Un de ses amis de vieille date, l’universitaire et homme politique sénégalais Assane Seck, fait remarquer qu’aucune « renaissance africaine » n’est concevable ni possible sans une réelle indépendance politique permettant aux populations de décider d’elles-mêmes et de leur sort, Joseph KiZerbo a commencé ainsi sa lutte politique (Seck, 2006). Aussi, dès la proclamation de son indépendance par elle-même en septembre 1958, la Guinée Conakry nouvelle paraissant comme le porte-drapeau de tous ceux qui aspiraient à la souveraineté internationale, Joseph Ki-Zerbo décida-t-il de participer au contingent d’enseignants volontaires organisé par le Syndicat des professeurs africains du Sénégal (Spas). Le but était d’aller aider ce pays à surmonter la difficile épreuve du remplacement des fonctionnaires français, rappelés sans préavis par leur patrie. Mais Joseph Ki-Zerbo ne restera pas longtemps en Guinée, le régime totalitaire adopté par les dirigeants ne lui convenant guère (Seck, 2006). Est-ce cette déception qui l’incite à explorer sa propre voie ? Sans doute, car en cette même année 1958, il fonde le Mouvement de libération nationale (MLN) en compagnie d’un certain nombre de jeunes intellectuels africains épris de liberté, se tenant ainsi, comme le souligne Roland Colin (2006), en dehors de partis politiques traditionnels. Le MLN opte pour l’indépendance immédiate, la création d’États-Unis d’Afrique et un socialisme qui se veut résolument humaniste et ancré dans les valeurs africaines, tout en assumant la modernité. Dans les conditions concrètes du processus engagé, le MLN avait, comme Kwamé N’krumah, opté pour l’indépendance d’abord, car privilégier l’unité aurait rejeté l’indépendance vers un horizon imprévisible, puisque le travail de division avait déjà démantelé les ensembles coloniaux (Afrique-Occidentale française – AOF, et Afrique-Équatoriale française – AEF) (Diagne, 2006). Cet engagement concret fut servi par une plume au vitriol pour dénoncer la volonté de Paris de garder la main sur l’Afrique. Son texte du début des années 1950 qu’il publia sous l’intitulé « Le devoir de décolonisation » fit grincer en son temps dans les milieux coloniaux ordinaires (Colin, 2006 p. 16). Mais Joseph Ki-Zerbo n’en avait cure. Il enfonça le clou en 1956, réagissant ainsi aux manœuvres dilatoires françaises, visant à retarder la libération de l’Afrique à travers la fameuse loi-cadre, ou loi Gaston Deferre, de cette même année :
Au moment où le mur de la colonisation craque de toutes parts, les nègres, qui ont plus de titres que quiconque à hâter son écroulement, seraient criminels de lui apporter le moindre étai même sous la forme d’un bulletin de vote parlementaire. C’est de toutes nos forces[he continues]poursuit-il qu’il faut précipiter cet écroulement. (Ki-Zerbo, 1958).
La bataille pour l’autonomie intellectuelle de l’Université fut, pourrait-on dire, le prolongement de l’action politique de Joseph Ki-Zerbo en vue d’une libération de l’Afrique de la tutelle française. La mise en place d’un système scolaire, souvent aux mains des missions catholiques ou protestantes, l’accession d’une minorité à l’enseignement secondaire et supérieur ont en effet levé, surtout en Afrique de l’Ouest, une élite intellectuelle occidentalisée (Droz, 2006). Celle-ci, à l’exact opposé du projet colonial de sujétion, voulait prendre part à ce qu’Ashis Nandy (2007) appelle « l’aventure morale et cognitive contre l’oppression ». L’exigence de réappropriation de soi inscrite au cœur du projet de décolonisation passait pour bon nombre d’intellectuels africains par la fin de la tutelle occidentale sur les processus cognitifs. Se défaire en somme de l’odeur persistante du père (Sarr, 2016), en sortant de ce que Valentin Mudimbe, (1988) appelle la « bibliothèque coloniale ». C’est une des raisons pour lesquelles l’éducation, y compris l’enseignement supérieur, fut l’une des revendications majeures du mouvement nationaliste (Mamdani, 1994). Et l’économiste tanzanien Issa Shivji (2005) de renchérir : « À travers l’université, nous affirmions notre droit à la pensée, le fondement du droit à l’autodétermination », toute chose qui rendait incongrue l’existence d’une université africaine sous la toge académique occidentale. Ce modèle fut cependant la règle, les métropoles, et en l’espèce la France, tentant de faire perdurer leur entreprise de domination. Partout en Afrique sous domination française émergèrent à cette époque des instituts d’enseignement supérieur, ou des universités, inféodés à la langue et au mode de fonctionnement français, prolongeant un rapport de subordination (Cissé, 2018). Contre cette tendance au maintien du cadre ancien, les pays francophones d’Afrique accusaient du retard par rapport aux anglophones qui portèrent cette revendication dès la fin du xixe siècle, et qui culmina au moment des indépendances. La question de la coopération interuniversitaire fut, par exemple, au centre d’un séminaire organisé à Freetown du 11 au 16 décembre 1961. Financée par le ministère sierra-léonais de l’Éducation nationale, cette rencontre permit de réunir près de 42 participants (anglophones et francophones), invités à réfléchir sur les enjeux de la formation de la West African Intellectual Community. La proposition du Nigérian Saburi Biobaku (1962) apparut résolument plus avant-gardiste. Il proposa de créer l’Association of West African Universities. Celle-ci pourrait se prévaloir d’un comité exécutif comprenant principalement les responsables des universités ouest-africaines, et aurait pour mission de se réunir dans l’une de ces universités tous les deux ans.
On devrait diminuer de beaucoup l’importance de chapitres comme celui de l’érosion glaciaire et développer largement au contraire les questions africaines comme l’érosion tropicale (Ki-Zerbo, 1961).
S’acharner à expatrier pour cinq, sept, dix ans la jeunesse intellectuelle de l’Afrique aux quatre vents de l’espace et préparer ainsi par le retour de ces jeunes une épreuve de force, au lieu de s’entendre pour aider les Africains à implanter sur un plan régional des centres autonomes de formation supérieure, c’est préparer la violence en Afrique et non le dialogue. (Ki-Zerbo, 1963)
Pour cet homme pragmatique en revanche, la prose politique devait nécessairement être accompagnée par l’action concrète sur le terrain, et le cadre se prêta à des initiatives hardies dans ce sens. Les années 1960 montrèrent en effet que la mystique de l’unité, dont Kwamé N’krumah fut le chantre le plus en vue, était pour beaucoup de leaders politiques africains issus de la décolonisation le projet politique et idéologique crédible pour mieux adresser la question du développement de l’Afrique. Un cadre géopolitique global postcolonial se dessina ainsi au cours de cette période propice à la création de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) en 1963, devenue Union africaine (UA) le 9 juillet 2002 à Durban, en Afrique du Sud. D’autres organisations, cette fois à échelle régionale, virent également le jour. Ce fut le cas de l’Organisation commune africaine et malgache (Ocam), qui réunit lors de sa création 14 pays de l’Afrique francophone. Une conférence au sommet fut organisée à Tananarive, à Madagascar, du 25 au 27 juin 1966. À cette occasion, Léopold Sédar Senghor, président de la République du Sénégal, présenta son projet de communauté francophone et suggéra la création du Cames (N’dao, 2008).
L’organisation devait comprendre les représentants de tous les États de l’Ocam auxquels viendraient s’ajouter le Burundi, la France, la Guinée, le Mali, la Mauritanie et les États du Maghreb. Au cours de cette année 1966, le projet Cames gagna en visibilité à travers la Conférence des ministres de l’Éducation des pays africains et malgache d’expression française (Confemen) tenue à Paris. Cet organisme, créé en 1960 et composé de 15 États membres francophones à sa création, donna mandat à la commission consultative d’experts :
Pour entreprendre une recherche approfondie sur les structures et les enseignements des universités africaines et malgache, compte tenu de la réforme française de l’enseignement supérieur, dans un large esprit de coopération interafricaine et si possible d’unité3 .
Cinq années (sic) d’expérience obligent à reconnaître que ces programmes, élaborés dans l’enthousiasme, péchaient souvent par manque de réalisme… L’absence de doctrine ou de réflexion en matière d’éducation nous a détournés d’adopter au départ des principes, des structures, des méthodes, et des programmes véritablement adaptés aux réalités de nos pays (Boigny, 1967, p. 6).
L’historien voltaïque Joseph Ki-Zerbo, membre de la Commission consultative d’experts de l’enseignement supérieur francophone en Afrique, chargée de proposer les réformes nécessaires dans cet ordre d’enseignement en Afrique et à Madagascar, était bien d’accord avec Félix Houphouët-Boigny sur la nécessaire adaptation de l’enseignement supérieur aux réalités africaines. Il présenta, lors de cette conférence d’Abidjan, un rapport intitulé Définition, rôle et fonction de l’enseignement supérieur en Afrique et à Madagascar qui préfigure la création du Cames :
C’est pourquoi la commission consultative des experts a estimé qu’il est urgent de mettre sur pied un minimum de structures pour coordonner les projets des États dans ce domaine de la coopération universitaire et jeter une vue prospective sur l’avenir. Ne pourrait-on pas créer un office africain et malgache de coopération universitaire ? Cet office pourrait avoir à sa tête un comité directeur composé de l’ensemble des ministres de l’Éducation nationale. Il comporterait aussi un conseil consultatif composé de recteurs, de professeurs et de personnalités diverses. Enfin, un secrétariat composé de membres désignés par Messieurs les Ministres "intuitu personae" serait chargé de la préparation des dossiers et de l’application des décisions, ainsi que de tout le travail de documentation, d’information, d’homologation des diplômes, etc. Enfin, les relations avec les autres universités africaines pourraient être décidées et aménagées dans le cadre de cet office. Il s’agit là d’une option vitale pour l’avenir. L’éluder ce serait esquiver une responsabilité historique. (Boigny, 1967, p. 6).
Pour comprendre l’importance de cette question, il faut mesurer les risques que pouvait entraîner ce qu’Assane Seck qualifie de « conservatisme frileux » (Seck, 2006, p. 42). En effet, la première université moderne des pays francophones d’Afrique de l’Ouest, celle de Dakar, n’a débuté que dans les années 1949-1950, alimentée par quelques rares bacheliers formés dans les deux lycées de Dakar et Saint-Louis. Mais les choses changèrent brusquement avec la loi-cadre de 1956 instituant la semi-autonomie : l’enseignement secondaire prit alors rapidement un véritable élan. Dans toutes les colonies, des embryons d’université furent créés cependant que leur destin était loin d’être assuré. Se posa vite alors le problème de la formation des enseignants pour ces institutions. Allait-on continuer de compter sur les professeurs d’une coopération internationale hétéroclite ? Sur le système français de qualification dont les problèmes africains étaient loin d’être au centre des préoccupations ? La réponse était assurément : « non » pour Joseph Ki-Zerbo en lutte contre tous les reliquats de sujétion. C’est ainsi que plutôt que de laisser chaque État « se débrouiller » au risque d’une cacophonie empêchant toute forme de coopération interafricaine valable, il se battit pour un organe supranational de coordination universitaire d’où le Cames, véritable outil de création d’une communauté épistémique africaine.
Cissé, C. (2023). Joseph Ki-Zerbo and CAMES. A pan-African story of self-recovery. Global Africa, (3), pp. 86-94. https://doi.org/10.57832/qnp5-s940
Cissé, C. « Joseph Ki-Zerbo and CAMES. A pan-African story of self-recovery ». Global Africa, no. 3, 2023, p. 86-94. doi.org/10.57832/qnp5-s940
https://doi.org/10.57832/qnp5-s940
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