{"id":27157,"date":"2026-06-20T09:48:00","date_gmt":"2026-06-20T09:48:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/afro-descendant-agency-and-legal-recognition-in-west-africa-nationality-memory-and-mobility-in-benin-and-senegal\/"},"modified":"2026-07-02T12:43:40","modified_gmt":"2026-07-02T12:43:40","slug":"agentivite-afro-descendante-et-reconnaissance-juridique-en-afrique-de-louest-nationalite-memoire-et-mobilite-au-benin-et-au-senegal","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-14\/agentivite-afro-descendante-et-reconnaissance-juridique-en-afrique-de-louest-nationalite-memoire-et-mobilite-au-benin-et-au-senegal\/","title":{"rendered":"Agentivit\u00e9 afro-descendante et reconnaissance juridique en Afrique de l\u2019Ouest : nationalit\u00e9, m\u00e9moire et mobilit\u00e9 au B\u00e9nin et au S\u00e9n\u00e9gal"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis quelques ann\u00e9es, les questions port\u00e9es par les populations afro-descendantes s\u2019imposent progressivement dans les d\u00e9bats publics, acad\u00e9miques et politiques. Elles renvoient, pour la plupart, aux situations des descendants des populations africaines d\u00e9port\u00e9es lors de la traite transatlantique et, plus largement, aux mobilit\u00e9s contemporaines qui r\u00e9activent ce lien historique avec le continent africain. Si la question afro-descendante a longtemps \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e depuis les Am\u00e9riques et les espaces de \u00ab&nbsp;l\u2019Atlantique noir&nbsp;\u00bb, elle tend d\u00e9sormais \u00e0 \u00eatre r\u00e9interrog\u00e9e depuis l\u2019Afrique continentale elle-m\u00eame. Ce d\u00e9placement du regard est essentiel&nbsp;: il ne s\u2019agit plus seulement d\u2019analyser la condition des Afro-descendants dans les soci\u00e9t\u00e9s post-esclavagistes ext\u00e9rieures au continent, mais d\u2019interroger la mani\u00e8re dont les \u00c9tats africains appr\u00e9hendent juridiquement ce lien historique issu de la traite transatlantique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, une interrogation nouvelle \u00e9merge&nbsp;: les \u00c9tats africains sont-ils en mesure de traduire cette m\u00e9moire en dispositifs juridiques effectifs\u2009? Cette question s\u2019ancre dans des pratiques observables. \u00c0 l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e comme \u00e0 Ouidah, les parcours m\u00e9moriels et les visites diasporiques donnent lieu \u00e0 des formes d\u2019appropriation du pass\u00e9, souvent associ\u00e9es \u00e0 des attentes de reconnaissance et de mobilit\u00e9. La m\u00e9moire appara\u00eet ainsi comme un vecteur d\u2019activation de l\u2019agentivit\u00e9 juridique (Navarro Alvarado et al., 2024).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si le continent africain constitue le point d\u2019origine historique des d\u00e9portations vers les Am\u00e9riques (Cunin, 2003), ce sont paradoxalement des \u00c9tats du Sud global, au premier rang desquels le Br\u00e9sil, la Colombie ou encore Cuba, qui ont longtemps port\u00e9 la question de la reconnaissance juridique des Afro-descendants au niveau constitutionnel ou l\u00e9gislatif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00c9tats africains, \u00e0 l\u2019inverse, n\u2019ont que tr\u00e8s progressivement envisag\u00e9 de formaliser juridiquement cette relation m\u00e9morielle pourtant fondatrice. Or, le B\u00e9nin et le S\u00e9n\u00e9gal, chacun \u00e0 travers des trajectoires politiques diff\u00e9rentes, se trouvent aujourd\u2019hui investis d\u2019une responsabilit\u00e9 singuli\u00e8re dans la red\u00e9finition de ce rapport historique, tant en raison de leur centralit\u00e9 dans la traite n\u00e9gri\u00e8re que de la place qu\u2019ils occupent dans les mobilit\u00e9s diasporiques actuelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019usage contemporain du terme <em>Afro-descendants<\/em> r\u00e9sulte, notamment en Colombie dans les ann\u00e9es&nbsp;1980-1990, d\u2019un processus d\u2019ethnicisation par lequel les populations noires ont cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer la seule assignation raciale h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019esclavage et \u00e0 faire de l\u2019identit\u00e9 afro une cat\u00e9gorie juridique de reconnaissance. Cette ethnicit\u00e9 r\u00e9cente demeure toutefois ambigu\u00eb et ne b\u00e9n\u00e9ficie pas, sur la sc\u00e8ne internationale, des ressources symboliques reconnues \u00e0 d\u2019autres groupes, en particulier les populations am\u00e9rindiennes (Cunin, 2006, p.&nbsp;4). Par Afro-descendants, on entend ici les descendants des populations africaines d\u00e9port\u00e9es vers les Am\u00e9riques (Nord, Sud, Cara\u00efbes), mais aussi l\u2019ensemble des personnes qui, dans les circulations contemporaines, s\u2019identifient \u00e0 cette histoire et revendiquent une appartenance culturelle, identitaire ou symbolique \u00e0 l\u2019Afrique. Le terme de \u00ab&nbsp;statut juridique&nbsp;\u00bb renvoie quant \u00e0 lui \u00e0 la combinaison entre la position juridique objective reconnue par l\u2019ordre interne des \u00c9tats (entr\u00e9e et s\u00e9jour, acc\u00e8s aux services publics, droits patrimoniaux ou culturels) et la dimension subjective de la reconnaissance symbolique ou m\u00e9morielle que cette histoire commande. La mobilisation de ces deux notions permet de mettre en tension les dimensions administratives, culturelles et constitutionnelles de l\u2019accueil des Afro-descendants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, la notion d\u2019agentivit\u00e9 est mobilis\u00e9e dans une acception restreinte et op\u00e9ratoire. Elle d\u00e9signe ici la capacit\u00e9 des Afro-descendants \u00e0 transformer des exp\u00e9riences de retour, de reconnexion identitaire et d\u2019appropriation du pass\u00e9 en demandes concr\u00e8tes de reconnaissance juridique (Verdiesen, 2021). Cette approche permet de d\u00e9passer une lecture strictement culturaliste du ph\u00e9nom\u00e8ne pour l\u2019inscrire dans une dynamique d\u2019interaction entre pratiques sociales et dispositifs normatifs. Ainsi, comme l\u2019affirment certains auteurs&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">[\u2026] le d\u00e9veloppement du pouvoir agir est \u00e0 la fois le processus d\u2019accroissement de l\u2019agentivit\u00e9, mais \u00e9galement des autres capabilit\u00e9s d\u2019individus et de collectivit\u00e9s afin qu\u2019ils puissent effectuer des choix et, s\u2019ils le d\u00e9sirent, transformer ces derniers en actions et r\u00e9sultats d\u00e9sir\u00e9s [\u2026] (Morin et al., 2019)<del>.<\/del><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les r\u00e9ponses \u00e9tatiques demeurent toutefois contrast\u00e9es. Alors que certains \u00c9tats du Sud global, notamment en Am\u00e9rique latine, ont d\u00e9velopp\u00e9 des formes avanc\u00e9es de reconnaissance juridique des Afro-descendants, les \u00c9tats africains n\u2019ont engag\u00e9 que plus r\u00e9cemment une telle r\u00e9flexion. \u00c0 cet \u00e9gard, le B\u00e9nin et le S\u00e9n\u00e9gal offrent deux configurations particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrices.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le B\u00e9nin, espace historiquement marqu\u00e9 par la traite n\u00e9gri\u00e8re depuis les comptoirs d<ins>\u2019<\/ins><del>e <\/del>Ouidah et de Porto-Novo (Law, 2008), constitue aujourd\u2019hui un laboratoire normatif in\u00e9dit depuis l\u2019adoption de la loi du 2&nbsp;septembre 2024, qui pr\u00e9voit, en son article&nbsp;2, que \u00ab&nbsp;toute personne ayant un ascendant africain subsaharien d\u00e9port\u00e9 hors du continent durant la traite des Noirs et le commerce triangulaire&nbsp;\u00bb peut solliciter la nationalit\u00e9 b\u00e9ninoise par reconnaissance. Ce dispositif a \u00e9t\u00e9 suivi, en 2025, du lancement officiel de la plateforme \u00ab&nbsp;My Afro Origins&nbsp;\u00bb destin\u00e9e \u00e0 la mise en \u0153uvre administrative des demandes (Gouvernement du B\u00e9nin, 2025a).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le S\u00e9n\u00e9gal privil\u00e9gie, de longue date, une reconnaissance fond\u00e9e sur la m\u00e9moire, le patrimoine et la diplomatie culturelle plut\u00f4t que sur l\u2019attribution de droits sp\u00e9cifiques. Cette orientation s\u2019illustre notamment par la centralit\u00e9 de l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e dans les politiques m\u00e9morielles s\u00e9n\u00e9galaises (Unesco, 1978), par les usages diplomatiques de la m\u00e9moire de la traite ainsi que par les politiques culturelles h\u00e9rit\u00e9es de la N\u00e9gritude (Mpegna, 2016) et du Festival mondial des arts n\u00e8gres de 1966. La relation \u00e0 la diaspora afro-descendante s\u2019inscrit ainsi dans une logique d\u2019ouverture symbolique et de rayonnement culturel davantage que dans une dynamique de juridicisation. Les Afro-descendants peuvent y trouver des facilit\u00e9s d\u2019installation, des espaces de reconnexion identitaire ou des opportunit\u00e9s d\u2019investissement culturel et \u00e9conomique, sans toutefois b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un statut juridique autonome. Cette configuration fait du S\u00e9n\u00e9gal un mod\u00e8le de reconnaissance principalement m\u00e9morielle et diplomatique, o\u00f9 l\u2019agentivit\u00e9 afro-descendante se d\u00e9ploie surtout \u00e0 travers les pratiques sociales, culturelles et circulatoires plut\u00f4t que par l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des droits diff\u00e9renci\u00e9s (Guilhaumou, 2012).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Partant de l\u00e0, le sujet conduit \u00e0 examiner la capacit\u00e9 du droit africain \u00e0 \u00e9laborer des instruments de justice de reconnaissance adapt\u00e9s aux h\u00e9ritages historiques, aux exigences actuelles de mobilit\u00e9 et aux attentes symboliques des Afro-descendants, \u00e0 partir des deux ordres juridiques b\u00e9ninois et s\u00e9n\u00e9galais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travaux juridiques consacr\u00e9s directement aux Afro-descendants dans les ordres juridiques africains demeurent encore rares. L\u2019essentiel de la litt\u00e9rature rel\u00e8ve davantage des \u00e9tudes historiques, anthropologiques ou m\u00e9morielles, tandis que les recherches juridiques se concentrent plut\u00f4t sur les questions migratoires g\u00e9n\u00e9rales ou les droits culturels. Les approches constitutionnelles ou administratives portant sp\u00e9cifiquement sur les Afro-descendants sont plus d\u00e9velopp\u00e9es dans le contexte latino-am\u00e9ricain, notamment \u00e0 propos du Br\u00e9sil (Braga Dos&nbsp;Santos, 2021) ou de la Colombie (Ria\u00f1o Saad, 2020), et restent marginales en Afrique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce d\u00e9calage entre l\u2019absence de cadre juridique sp\u00e9cifique et l\u2019\u00e9mergence de revendications m\u00e9morielles, identitaires et circulatoires exprim\u00e9es par certaines populations afro-descendantes qui fonde l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019une r\u00e9flexion en droit public b\u00e9ninois et s\u00e9n\u00e9galais. La sc\u00e9nographie du pass\u00e9 (mus\u00e9es, parcours m\u00e9moriels, rituels publics, visites guid\u00e9es) produit une forme de th\u00e9\u00e2tralisation diasporique \u00e0 Gor\u00e9e et \u00e0 Ouidah qui transforme la m\u00e9moire collective appuy\u00e9e sur des mat\u00e9riaux historiques en ressource politique riche d\u2019enseignements. La sc\u00e9nographie constitue ainsi une niche d\u2019agentivit\u00e9 observ\u00e9e dans les mobilit\u00e9s diasporiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9flexion demeure toutefois travers\u00e9e par des tensions th\u00e9oriques et pratiques majeures. Elle suppose, en premier lieu, d\u2019articuler l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un statut sp\u00e9cifique avec les principes constitutionnels d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de non-discrimination, lesquels commandent que l\u2019\u00c9tat traite sans distinction l\u2019ensemble des \u00e9trangers pr\u00e9sents sur son territoire, de sorte que toute diff\u00e9renciation fond\u00e9e sur l\u2019afro-descendance para\u00eet d\u2019embl\u00e9e suspecte au regard des exigences d\u2019universalit\u00e9. Elle implique, en second lieu, de confronter l\u2019agentivit\u00e9 revendiqu\u00e9e par les Afro-descendants aux imp\u00e9ratifs d\u2019un ordre sans risquer une hi\u00e9rarchisation m\u00e9morielle, voire une concurrence victimaire entre groupes historiques ou culturels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019un statut diasporique demeure largement contrari\u00e9e par l\u2019absence, dans la plupart des constitutions africaines francophones, de dispositions explicites relatives \u00e0 la reconnaissance juridique des Afro-descendants, ainsi que par la crainte politique de voir \u00e9merger des revendications identitaires concurrentes que l\u2019\u00c9tat aurait difficilement la capacit\u00e9 normative et administrative d\u2019encadrer. En effet, aux c\u00f4t\u00e9s des constitutions politique (Burgel, 2000&nbsp;; Souty, 2011<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>) et sociale<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>, existe la constitution d\u00e9motique. La notion de constitution d\u00e9motique renvoie \u00e0 une conception du constitutionnalisme qui ne se limite pas \u00e0 l\u2019organisation des pouvoirs ou \u00e0 la garantie abstraite des droits individuels, mais qui int\u00e8gre les peuples r\u00e9els, leurs trajectoires historiques et leurs formes de participation effective \u00e0 la communaut\u00e9 politique<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. \u00c0 la diff\u00e9rence d\u2019un constitutionnalisme strictement \u00e9tatique ou \u00e9litiste, la constitution d\u00e9motique met l\u2019accent sur la capacit\u00e9 des groupes historiquement marginalis\u00e9s \u00e0 se reconna\u00eetre comme sujets du pacte constitutionnel, et \u00e0 peser sur la d\u00e9finition du \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb constitutionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans quelle mesure, et selon quelles modalit\u00e9s juridiques et administratives, les \u00c9tats africains, en particulier le B\u00e9nin et le S\u00e9n\u00e9gal, peuvent-ils reconna\u00eetre juridiquement la sp\u00e9cificit\u00e9 des Afro-descendants sans remettre en cause les principes universels d\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s aux droits ni fracturer la coh\u00e9sion juridique interne fond\u00e9e sur la neutralit\u00e9 du statut g\u00e9n\u00e9ral des \u00e9trangers\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Face \u00e0 cette question, l\u2019hypoth\u00e8se principale est que les Afro-descendants ne disposent pas encore, en Afrique de l\u2019Ouest, d\u2019un statut juridique autonome. L\u2019\u00e9tude explore toutefois l\u2019id\u00e9e selon laquelle les \u00e9volutions observ\u00e9es au B\u00e9nin et au S\u00e9n\u00e9gal pourraient constituer les premiers indices d\u2019un droit diasporique en formation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019hypoth\u00e8se secondaire est que les \u00e9carts entre les deux pays s\u2019expliquent moins par leurs cadres constitutionnels que par des styles administratifs distincts de gestion de la mobilit\u00e9 diasporique afro-descendante. Le B\u00e9nin privil\u00e9gie une approche plus formaliste et juridicis\u00e9e, tandis que le S\u00e9n\u00e9gal recourt davantage \u00e0 des m\u00e9canismes souples et politiques de reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9tude adopte une d\u00e9marche de droit public compar\u00e9, combinant analyse normative et observation des pratiques. Elle mobilise, d\u2019une part, des sources juridiques (textes constitutionnels, l\u00e9gislatifs et r\u00e9glementaires, notamment la loi du 2&nbsp;septembre 2024 au B\u00e9nin) afin d\u2019identifier les formes de reconnaissance existantes ou en \u00e9mergence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019autre part, elle s\u2019appuie sur des travaux issus des sciences sociales ainsi que sur des sources m\u00e9diatis\u00e9es (reportages, r\u00e9cits de visites diasporiques \u00e0 l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e et \u00e0 Ouidah). Ces \u00e9l\u00e9ments sont mobilis\u00e9s comme indicateurs des attentes sociales m\u00e9morielles, permettant d\u2019appr\u00e9hender la mani\u00e8re dont la m\u00e9moire se transforme en revendications adress\u00e9es aux institutions publiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019analyse proc\u00e8de ainsi par une mise en relation des normes et des pratiques, afin d\u2019\u00e9valuer les conditions d\u2019effectivit\u00e9 de la reconnaissance des Afro-descendants et les \u00e9carts entre m\u00e9moire, action administrative et cons\u00e9cration juridique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9tude adopte une d\u00e9marche binaire analysant, d\u2019une part, les formes encore in\u00e9gales de reconnaissance juridique et administrative des mobilit\u00e9s afro-descendantes au B\u00e9nin et au S\u00e9n\u00e9gal et, d\u2019autre part, les perspectives d\u2019une harmonisation normative et administrative en faveur des Afro-descendants dans les \u00c9tats du Sud global.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une reconnaissance juridique et administrative encore in\u00e9gale<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019analyse des dispositifs en vigueur au B\u00e9nin et au S\u00e9n\u00e9gal r\u00e9v\u00e8le que, si aucun de ces \u00c9tats ne reconna\u00eet globalement les Afro-descendants comme cat\u00e9gorie juridique autonome, le B\u00e9nin s\u2019est r\u00e9cemment distingu\u00e9 en instituant, par la loi n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024, un m\u00e9canisme sp\u00e9cifique d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9 fond\u00e9 sur la filiation historique (R\u00e9publique du B\u00e9nin, 2024). Cette innovation reste toutefois limit\u00e9e, les Afro-descendants demeurant soumis, pour l\u2019essentiel de leur mobilit\u00e9, au r\u00e9gime commun des \u00e9trangers.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Des constructions m\u00e9morielles aux effets diff\u00e9renci\u00e9s<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019observation des pratiques institutionnelles en Afrique de l\u2019Ouest francophone montre que les populations afro-descendantes sont principalement appr\u00e9hend\u00e9es \u00e0 travers des dispositifs li\u00e9s au patrimoine, \u00e0 la m\u00e9moire et \u00e0 l\u2019identit\u00e9 nationale. Ces dispositifs, bien qu\u2019ancr\u00e9s dans des trajectoires historiques distinctes, rel\u00e8vent de logiques convergentes&nbsp;: ils visent \u00e0 valoriser le pass\u00e9 esclavagiste tout en structurant les relations contemporaines avec les diasporas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutefois, ces constructions m\u00e9morielles n\u2019emportent pas, en l\u2019\u00e9tat, de reconnaissance juridique directe. Elles produisent plut\u00f4t des effets diff\u00e9renci\u00e9s en termes d\u2019accueil, de visibilit\u00e9 et de possibilit\u00e9s d\u2019action, sans constituer de v\u00e9ritables droits subjectifs. L\u2019analyse r\u00e9v\u00e8le ainsi deux modalit\u00e9s principales de mobilisation de la m\u00e9moire, que l\u2019on peut observer, \u00e0 titre illustratif, dans les cas du S\u00e9n\u00e9gal et du B\u00e9nin.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Une politisation m\u00e9morielle de la reconnaissance<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans certains contextes, la m\u00e9moire de la traite est investie comme une ressource politique et diplomatique, permettant de structurer une relation symbolique avec les diasporas afro-descendantes. Cette dynamique se traduit par une mise en sc\u00e8ne institutionnalis\u00e9e du pass\u00e9, dans laquelle la patrimonialisation, les c\u00e9r\u00e9monies m\u00e9morielles, les parcours de visite multilingues et l\u2019accueil r\u00e9gulier de d\u00e9l\u00e9gations diasporiques contribuent \u00e0 produire une reconnaissance fond\u00e9e sur la m\u00e9moire et la visibilit\u00e9 internationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette orientation s\u2019explique par la place de l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e dans les repr\u00e9sentations mondiales de la traite atlantique. Inscrite au patrimoine mondial de l\u2019Unesco depuis 1978, Gor\u00e9e s\u2019est impos\u00e9e comme un lieu majeur de m\u00e9moire, de transmission historique et de visites pour les diasporas. Elle concentre une politique publique articulant patrimonialisation, tourisme m\u00e9moriel et diplomatie culturelle (Gaye, 2020). \u00c0 titre illustratif, il peut \u00eatre \u00e9voqu\u00e9 la c\u00e9l\u00e8bre Maison des esclaves qui, au-del\u00e0 des d\u00e9bats historiographiques qu\u2019elle a suscit\u00e9s, fonctionne comme un espace de m\u00e9moire transnationale o\u00f9 se rencontrent descendants de la diaspora, touristes, chefs d\u2019\u00c9tat et acteurs culturels.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du point de vue juridique, Gor\u00e9e a \u00e9t\u00e9 dot\u00e9e d\u2019un statut juridique protecteur de la m\u00e9moire afro-diasporique. Au plan interne, Gor\u00e9e fut class\u00e9e au titre des monuments historiques d\u00e8s la p\u00e9riode coloniale&nbsp;: l\u2019arr\u00eat\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral n\u00b0&nbsp;2272 du 15&nbsp;novembre 1944 inscrit \u00ab&nbsp;l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e toute enti\u00e8re&nbsp;\u00bb sur la liste des monuments historiques (Afrique-Occidentale fran\u00e7aise, 1944, p.&nbsp;384). Apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, la loi s\u00e9n\u00e9galaise n\u00b0&nbsp;71-12 du 6&nbsp;avril 1971 fixe le r\u00e9gime des monuments historiques et conforte la comp\u00e9tence \u00e9tatique en mati\u00e8re de fouilles et de protection patrimoniale (R\u00e9publique du S\u00e9n\u00e9gal, 1971, pp.&nbsp;2-7). Au plan international, la ratification par l\u2019\u00c9tat du S\u00e9n\u00e9gal de la Convention de l\u2019Unesco de 1972 et l\u2019inscription de Gor\u00e9e sur la Liste du patrimoine mondial en 1978 au titre du crit\u00e8re&nbsp;VI, consacr\u00e8rent une valeur de protection \u00ab&nbsp;universelle exceptionnelle&nbsp;\u00bb \u00e0 cette \u00eele (Unesco, 1978).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du point de vue anthropologique, cette \u00ab&nbsp;fabrication du patrimoine&nbsp;\u00bb a transform\u00e9 l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e en \u00ab&nbsp;\u00eele-m\u00e9moire&nbsp;\u00bb, au croisement d\u2019un discours identitaire national et d\u2019une adresse \u00e0 la diaspora, rendant possible un v\u00e9ritable p\u00e8lerinage m\u00e9moriel et une diplomatie d\u2019ouverture (Bocoum &amp; Toulier, 2013). Cette centralit\u00e9 m\u00e9morielle poss\u00e8de \u00e9galement une forte mat\u00e9rialit\u00e9 touristique et diasporique&nbsp;: certaines estimations institutionnelles indiquent que Gor\u00e9e peut accueillir jusqu\u2019\u00e0 500\u2009000&nbsp;visiteurs par an durant les p\u00e9riodes les plus dynamiques du tourisme s\u00e9n\u00e9galais<a><\/a>\u00b9<a href=\"#_msocom_1\">[1]<\/a>&nbsp;, parmi lesquels figurent de nombreuses d\u00e9l\u00e9gations afro-descendantes, personnalit\u00e9s internationales et visiteurs engag\u00e9s dans des parcours de m\u00e9moire li\u00e9s \u00e0 la traite atlantique. Il faut tout de m\u00eame reconna\u00eetre que cet essor est la r\u00e9sultante de la patrimonialisation internationale de Gor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par patrimonialisation internationale, il faut entendre le processus par lequel un lieu, un r\u00e9cit ou une m\u00e9moire locale acquiert une reconnaissance, une protection et une visibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, notamment \u00e0 travers les m\u00e9canismes institutionnels de l\u2019Unesco et les politiques internationales de m\u00e9moire. Dans le cas de Gor\u00e9e, cette patrimonialisation a contribu\u00e9 \u00e0 transformer un site historique s\u00e9n\u00e9galais en symbole universel de la traite atlantique et des m\u00e9moires diasporiques, notamment \u00e0 travers les circuits de visite de la Maison des esclaves, les c\u00e9r\u00e9monies comm\u00e9moratives, les discours officiels et l\u2019accueil r\u00e9gulier de d\u00e9l\u00e9gations afro-descendantes et internationales. La Maison des esclaves est ainsi devenue un lieu embl\u00e9matique de recueillement et de mise en r\u00e9cit mondiale de la traite. Cette sc\u00e9nographie, fortement ritualis\u00e9e (visites pr\u00e9sidentielles, parcours m\u00e9moriels, r\u00e9cits de retour), favorise une agentivit\u00e9 symbolique des Afro-descendants en leur offrant un espace d\u2019identification collective et de r\u00e9appropriation du pass\u00e9, m\u00eame si cette reconnaissance demeure largement encadr\u00e9e par des dispositifs institutionnels et diplomatiques (Gaye, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette dimension m\u00e9morielle s\u2019est prolong\u00e9e par une diplomatie culturelle active. D\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019ind\u00e9pendance, l\u2019\u00c9tat s\u00e9n\u00e9galais a fait de la culture un instrument de politique ext\u00e9rieure. Le Premier Festival mondial des arts n\u00e8gres organis\u00e9 \u00e0 Dakar a constitu\u00e9 un moment fondateur, en r\u00e9unissant intellectuels, artistes et repr\u00e9sentants du monde noir autour d\u2019une affirmation commune de dignit\u00e9 et de cr\u00e9ativit\u00e9 (Harney, 2004). Depuis lors, colloques, festivals, mus\u00e9es, comm\u00e9morations et partenariats universitaires ont entretenu un lien durable avec les diasporas africaines des Am\u00e9riques, des Cara\u00efbes et d\u2019Europe. La reconnaissance passe ici par l\u2019int\u00e9gration symbolique \u00e0 une communaut\u00e9 culturelle plus que par l\u2019octroi d\u2019avantages juridiques particuliers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette orientation doit beaucoup \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage de L\u00e9opold S\u00e9dar Senghor. La pens\u00e9e senghorienne, nourrie par le mouvement de la N\u00e9gritude, a d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab&nbsp;civilisation de l\u2019universel&nbsp;\u00bb fond\u00e9e sur la rencontre des cultures et la revalorisation des h\u00e9ritages africains (Mabana, 2012). Dans cette perspective, la diaspora noire n\u2019est pas con\u00e7ue comme une cat\u00e9gorie administrative distincte, mais comme l\u2019une des expressions d\u2019un monde noir \u00e9largi, uni par l\u2019histoire et par la culture. Cette matrice intellectuelle a durablement influenc\u00e9 les politiques publiques s\u00e9n\u00e9galaises en privil\u00e9giant l\u2019inclusion symbolique plut\u00f4t que la diff\u00e9renciation statutaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En pratique, cette reconnaissance se traduit par des formes d\u2019accueil relativement souples. Le S\u00e9n\u00e9gal attire depuis longtemps des visiteurs, investisseurs, artistes ou r\u00e9sidents afro-descendants qui y trouvent un environnement favorable \u00e0 l\u2019installation, notamment dans les secteurs culturels, touristiques ou immobiliers. Plusieurs Afro-descendants originaires des \u00c9tats-Unis, de France ou des Cara\u00efbes se sont ainsi durablement install\u00e9s \u00e0 Dakar ou dans ses environs, o\u00f9 ils d\u00e9veloppent des activit\u00e9s artistiques, entrepreneuriales ou associatives li\u00e9es \u00e0 la culture africaine, au tourisme m\u00e9moriel ou aux \u00e9changes transatlantiques (BBC News, 2020). Les travaux de Quashie (2022) montrent \u00e9galement que certains membres de la diaspora noire internationale per\u00e7oivent Dakar comme un espace de reconnexion identitaire et de mobilit\u00e9 sociale relative, favoris\u00e9 par des pratiques administratives souvent plus souples qu\u2019en Europe ou en Am\u00e9rique du Nord. Cet accueil demeure toutefois inscrit dans le droit commun applicable aux \u00e9trangers. Ni la nationalit\u00e9, ni le s\u00e9jour, ni la participation politique ne rel\u00e8vent d\u2019un r\u00e9gime sp\u00e9cifique. La relation \u00e0 la diaspora est donc valoris\u00e9e sur le plan politique et symbolique, sans produire de statut juridique autonome. Cette orientation se distingue de la voie plus encadr\u00e9e de juridicit\u00e9 qui sera observ\u00e9e au B\u00e9nin.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Une juridicisation encadr\u00e9e de la reconnaissance<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans certaines configurations, la m\u00e9moire de la traite fait l\u2019objet d\u2019une traduction juridique explicite, sans pour autant aboutir \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un statut autonome. Le cas du B\u00e9nin en fournit une illustration significative. Avec la loi n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024 relative \u00e0 la reconnaissance de la nationalit\u00e9 b\u00e9ninoise aux Afro-descendants, la m\u00e9moire devient un facteur d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9, marquant le passage d\u2019une reconnaissance symbolique \u00e0 une reconnaissance normative produisant des effets juridiques concrets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette loi s\u2019inscrit dans une s\u00e9quence politique marqu\u00e9e par une intensification des interactions entre l\u2019\u00c9tat et les diasporas. \u00c0 cet \u00e9gard, la visite officielle du Pr\u00e9sident Patrice Talon en Martinique du 13 au 17&nbsp;d\u00e9cembre 2023 constitue un moment r\u00e9v\u00e9lateur de cette dynamique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce d\u00e9placement a donn\u00e9 lieu \u00e0 plusieurs rencontres structur\u00e9es avec les Afro-descendants et les ressortissants b\u00e9ninois \u00e9tablis dans les Antilles. Le 14&nbsp;d\u00e9cembre 2023, un \u00e9change avec les acteurs socio-\u00e9conomiques et culturels afro-descendants \u00e0 Fort-de-France a permis de mettre en avant les attentes en mati\u00e8re de reconnexion et de retour. Le 16&nbsp;d\u00e9cembre, une s\u00e9ance \u00e9largie avec la diaspora b\u00e9ninoise des Antilles-Guyane (Martinique, Guadeloupe, Guyane) a port\u00e9 explicitement sur les r\u00e9formes engag\u00e9es au B\u00e9nin, notamment en mati\u00e8re de nationalit\u00e9 et d\u2019attractivit\u00e9 diasporique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette dynamique s\u2019inscrit \u00e9galement dans une lecture \u00e9conomique des mobilit\u00e9s diasporiques, la diaspora afro-descendante \u00e9tant envisag\u00e9e comme un levier potentiel de financement et de participation au d\u00e9veloppement national (Tall, 2015), ce qui contribue \u00e0 inscrire les politiques de reconnaissance dans une logique \u00e0 la fois m\u00e9morielle et strat\u00e9gique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces s\u00e9quences attestent que la r\u00e9forme ne proc\u00e8de pas uniquement d\u2019une initiative \u00e9tatique descendante, mais s\u2019inscrit dans une interaction avec des acteurs diasporiques mobilis\u00e9s. Elles traduisent le passage d\u2019une m\u00e9moire partag\u00e9e \u00e0 une demande structur\u00e9e de reconnaissance, contribuant \u00e0 inscrire la question afro-descendante dans l\u2019agenda politique et juridique b\u00e9ninois (Assembl\u00e9e nationale du B\u00e9nin, 2024).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutefois, l\u2019\u00e9conomie de cette loi r\u00e9v\u00e8le une tension structurante. L\u2019article&nbsp;3 retient un crit\u00e8re large fond\u00e9 sur l\u2019ascendance diasporique issue de la traite, tandis que l\u2019article&nbsp;8 subordonne l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9 \u00e0 une proc\u00e9dure administrative et \u00e0 une appr\u00e9ciation de l\u2019autorit\u00e9 comp\u00e9tente (Assembl\u00e9e nationale du B\u00e9nin, 2024). La reconnaissance demeure ainsi conditionn\u00e9e par la preuve et le contr\u00f4le administratif, traduisant la permanence de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique en mati\u00e8re de nationalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mise en \u0153uvre confirme ce caract\u00e8re encadr\u00e9. Environ une centaine de d\u00e9crets ont \u00e9t\u00e9 pris avant la fin de l\u2019ann\u00e9e&nbsp;2024 pour accorder la nationalit\u00e9 \u00e0 des Afro-descendants, tandis que le dispositif institutionnel a \u00e9t\u00e9 ajust\u00e9, notamment par l\u2019implication de l\u2019Agence nationale d\u2019identification des personnes (A<ins>nip<\/ins><del>NIP<\/del>)<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>, \u00e9tablissement public d\u00e9j\u00e0 charg\u00e9 de l\u2019identification biom\u00e9trique et de la gestion du registre national des personnes au B\u00e9nin. Sans avoir \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion de la nouvelle loi, cette agence a vu ses missions \u00e9tendues afin d\u2019assurer l\u2019accompagnement administratif et l\u2019instruction des demandes li\u00e9es \u00e0 la reconnaissance de nationalit\u00e9. Ces \u00e9l\u00e9ments attestent \u00e0 la fois d\u2019une demande r\u00e9elle et d\u2019une application effective, sans remise en cause du filtrage administratif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parall\u00e8lement, la politique m\u00e9morielle prolonge et accompagne cette juridicisation sans s\u2019y substituer. La restitution en 2021 des \u0153uvres royales d\u2019Abomey ainsi que la valorisation du site d<ins>\u2019<\/ins><del>e <\/del>Ouidah participent d\u2019une strat\u00e9gie de reconnexion avec les diasporas, dans laquelle le droit devient lui-m\u00eame un vecteur de production symbolique et diplomatique (Gouvernement du B\u00e9nin, 2024). La dynamique b\u00e9ninoise ne repose donc pas sur une simple juxtaposition du normatif et du m\u00e9moriel&nbsp;: le renforcement de la reconnaissance juridique contribue directement \u00e0 donner une port\u00e9e nouvelle aux politiques symboliques de retour et de m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De fait, les r\u00e9cits de visiteurs afro-descendants \u00e9voquent fr\u00e9quemment une exp\u00e9rience de \u00ab&nbsp;retour&nbsp;\u00bb ou de reconnexion, parfois d\u00e9crite comme un moment fondateur d\u2019une demande de rattachement \u00e0 l\u2019Afrique (Le Monde Afrique, 2026). Ces ressentis peuvent \u00eatre analys\u00e9s comme des indicateurs d\u2019une agentivit\u00e9 juridique en formation, traduisant le passage d\u2019une m\u00e9moire v\u00e9cue \u00e0 des attentes adress\u00e9es aux institutions publiques, m\u00eame si quelques critiques expriment un doute sur la pertinence des mises en sc\u00e8ne. \u00c0 l\u2019issue d\u2019une visite du parcours de la Route des esclaves \u00e0 Ouidah quelques visiteurs ont en effet \u00e9voqu\u00e9 le risque d\u2019une \u00ab&nbsp;mise en sc\u00e8ne destin\u00e9e \u00e0 capter des flux touristiques au d\u00e9triment de v\u00e9ritables politiques de retour&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9finitive, le cas b\u00e9ninois met en \u00e9vidence une juridicisation r\u00e9elle mais encadr\u00e9e&nbsp;: la reconnaissance progresse dans le droit, tout en restant conditionn\u00e9e par les logiques administratives et les limites classiques du droit de la nationalit\u00e9. Cette dynamique appelle toutefois \u00e0 \u00eatre prolong\u00e9e par un examen des modalit\u00e9s administratives, dont le degr\u00e9 d\u2019ach\u00e8vement conditionne l\u2019effectivit\u00e9 de cette juridicisation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Une formalisation administrative encore inachev\u00e9e<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les diff\u00e9rences observ\u00e9es entre les \u00c9tats d\u2019Afrique de l\u2019Ouest francophone ne tiennent pas uniquement \u00e0 des choix normatifs explicites, mais \u00e9galement aux modalit\u00e9s concr\u00e8tes d\u2019encadrement administratif des mobilit\u00e9s. Au-del\u00e0 des cas du B\u00e9nin et du S\u00e9n\u00e9gal, il appara\u00eet que des dynamiques convergentes sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la r\u00e9gion&nbsp;: d\u2019une part, des politiques d\u2019ouverture facilitant l\u2019entr\u00e9e et la circulation des \u00e9trangers&nbsp;; d\u2019autre part, des tentatives plus r\u00e9centes de formalisation administrative visant \u00e0 mieux encadrer ces mobilit\u00e9s, sans pour autant aboutir \u00e0 la reconnaissance d\u2019un statut sp\u00e9cifique des Afro-descendants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette tension entre ouverture et encadrement se traduit par des dispositifs administratifs ambivalents. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ils t\u00e9moignent d\u2019une volont\u00e9 d\u2019attractivit\u00e9 et d\u2019accueil, souvent fond\u00e9e sur des consid\u00e9rations historiques ou diplomatiques&nbsp;; de l\u2019autre, ils restent structur\u00e9s autour de cat\u00e9gories juridiques classiques, qui ne prennent pas en compte la sp\u00e9cificit\u00e9 des trajectoires diasporiques.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Une ouverture administrative sans port\u00e9e statutaire<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ouverture s\u00e9n\u00e9galaise envers les Afro-descendants se manifeste \u00e9galement dans certaines pratiques administratives et sociales favorisant l\u2019installation et la circulation. Quashie (2022, 2024) montre ainsi que certains Afro-descendants venus d\u2019Europe ou d\u2019Am\u00e9rique du Nord parviennent \u00e0 occuper des positions relativement privil\u00e9gi\u00e9es \u00e0 Dakar, en mobilisant leurs ressources \u00e9conomiques et relationnelles dans un contexte administratif relativement souple.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette agentivit\u00e9 se manifeste dans des trajectoires ordinaires mais significatives&nbsp;: installation r\u00e9sidentielle, activit\u00e9s culturelles ou entrepreneuriales, investissements locaux, insertion dans des r\u00e9seaux urbains et recherche d\u2019un ancrage social durable (Quashie, 2022). Les r\u00e9cits de terrain et les comptes rendus m\u00e9diatiques confirment cette dynamique. Plusieurs visiteurs afro-descendants d\u00e9crivent leur s\u00e9jour comme une exp\u00e9rience de \u00ab&nbsp;retour&nbsp;\u00bb ou de reconnexion identitaire, accompagn\u00e9e d\u2019un sentiment d\u2019accueil et de reconnaissance sociale. \u00c0 l\u2019occasion de visites \u00e0 l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e, certains \u00e9voquent ainsi l\u2019impression que \u00ab&nbsp;leurs anc\u00eatres leur parlent depuis l\u2019oc\u00e9an&nbsp;\u00bb, traduisant une forte appropriation \u00e9motionnelle et symbolique du lieu (Le Monde Afrique, 2026). D\u2019autres t\u00e9moignages mettent en avant les opportunit\u00e9s offertes en mati\u00e8re d\u2019investissement, de cr\u00e9ation artistique ou d\u2019installation durable, renfor\u00e7ant l\u2019id\u00e9e d\u2019une agentivit\u00e9 concr\u00e8te et op\u00e9ratoire (BBC News, <ins>2020<\/ins><del>2019<\/del>).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La fr\u00e9quentation du site de l\u2019\u00eele de Gor\u00e9e, estim\u00e9e \u00e0 pr\u00e8s de 100\u2009000&nbsp;visiteurs par an, dont une part significative issue des diasporas afro-descendantes, t\u00e9moigne de l\u2019importance croissante du tourisme m\u00e9moriel comme espace d\u2019appropriation du pass\u00e9 et de formation d\u2019attentes de reconnaissance (Le Monde Afrique, 2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutefois, ces exp\u00e9riences restent marqu\u00e9es par une forte contingence. Certains acteurs locaux valorisent l\u2019afflux de visiteurs afro-descendants comme une opportunit\u00e9 \u00e9conomique et symbolique (Law, 2008), tandis que d\u2019autres en critiquent une patrimonialisation jug\u00e9e externalis\u00e9e (Gaye, 2020). Cette r\u00e9ception diff\u00e9renci\u00e9e souligne que la reconnaissance diasporique s\u2019inscrit dans des \u00e9quilibres locaux entre m\u00e9moire, \u00e9conomie et l\u00e9gitimit\u00e9. Les m\u00eames sources soulignent que les trajectoires r\u00e9ussies reposent largement sur des facteurs individuels&nbsp;: capacit\u00e9 \u00e0 obtenir un titre de s\u00e9jour, insertion dans des r\u00e9seaux locaux, ou encore ma\u00eetrise des codes administratifs. Certains discours font \u00e9galement appara\u00eetre une ambivalence, les dispositifs m\u00e9moriels \u00e9tant parfois per\u00e7us comme fortement sc\u00e9naris\u00e9s et encadr\u00e9s par les institutions, ce qui limite la capacit\u00e9 des visiteurs \u00e0 s\u2019approprier pleinement leur exp\u00e9rience<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, plusieurs r\u00e9cits et observations ethnographiques font \u00e9tat de frictions ponctuelles entre r\u00e9sidents locaux et nouveaux arrivants afro-descendants, notamment autour des \u00e9carts de ressources, du rench\u00e9rissement de certains espaces r\u00e9sidentiels de Dakar pris\u00e9s par les expatri\u00e9s et les diasporas de retour, des modes de vie ou encore de l\u2019acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 certaines opportunit\u00e9s \u00e9conomiques et culturelles (Quashie, 2022). Certains t\u00e9moignages recueillis par Quashie (2024, pp.&nbsp;107-130) \u00e9voquent par exemple la perception, chez certains r\u00e9sidents s\u00e9n\u00e9galais, d\u2019un traitement social plus favorable accord\u00e9 \u00e0 des Afro-descendants disposant de ressources \u00e9conomiques \u00e9lev\u00e9es ou de r\u00e9seaux internationaux, notamment dans les secteurs culturels, immobiliers et touristiques. Dans certains cas, la valorisation sociale dont b\u00e9n\u00e9ficient certains Afro-descendants peut \u00eatre per\u00e7ue comme une forme d\u2019asym\u00e9trie invers\u00e9e, suscitant des incompr\u00e9hensions ou des ajustements implicites dans les relations sociales. Ces \u00e9l\u00e9ments confirment que l\u2019agentivit\u00e9 afro-descendante, loin de s\u2019exercer dans un espace homog\u00e8ne et vierge, s\u2019inscrit dans des configurations sociales travers\u00e9es par des rapports de pouvoir et des logiques d\u2019adaptation r\u00e9ciproque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces limites invitent \u00e0 d\u00e9placer l\u2019analyse vers le cadre administratif, dont les modalit\u00e9s de formalisation conditionnent concr\u00e8tement la traduction de cette agentivit\u00e9 dans le droit.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Une formalisation administrative incompl\u00e8te et non diff\u00e9renci\u00e9e<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019ensemble des \u00c9tats d\u2019Afrique de l\u2019Ouest francophone, les tentatives de formalisation administrative des mobilit\u00e9s internationales s\u2019inscrivent dans une double dynamique. D\u2019une part, elles visent \u00e0 rationaliser les conditions d\u2019entr\u00e9e, de s\u00e9jour et d\u2019identification des \u00e9trangers, notamment \u00e0 travers la num\u00e9risation des proc\u00e9dures, la centralisation des donn\u00e9es et la s\u00e9curisation des fronti\u00e8res. D\u2019autre part, elles demeurent largement structur\u00e9es autour de cat\u00e9gories juridiques g\u00e9n\u00e9rales, qui appr\u00e9hendent les individus avant tout comme des \u00ab&nbsp;\u00e9trangers&nbsp;\u00bb, sans diff\u00e9renciation fond\u00e9e sur leurs trajectoires historiques ou diasporiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette logique produit une uniformisation administrative&nbsp;: elle permet une gestion plus efficace des flux, mais tend \u00e0 invisibiliser les situations sp\u00e9cifiques, en particulier celles des Afro-descendants dont les mobilit\u00e9s s\u2019inscrivent dans une longue histoire de circulations africaines. Cela conduit \u00e0 consid\u00e9rer les exp\u00e9riences de retour non comme des ph\u00e9nom\u00e8nes isol\u00e9s, mais comme la r\u00e9activation de trajectoires transcontinentales anciennes (Lafont &amp; Fauvelle, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de politiques m\u00e9morielles ou diplomatiques orient\u00e9es vers les diasporas, ces derni\u00e8res ne trouvent que rarement une traduction dans les dispositifs administratifs ordinaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est dans ce cadre qu\u2019il convient de situer le cas du B\u00e9nin. Bien que ce pays ait entrepris, depuis plusieurs ann\u00e9es, une modernisation substantielle de son r\u00e9gime d\u2019entr\u00e9e sur le territoire, les dispositifs juridiques et administratifs demeurent, pour l\u2019essentiel, centr\u00e9s sur une conception uniforme de \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tranger&nbsp;\u00bb, quel que soit son lien avec l\u2019histoire esclavagiste ou la diaspora africaine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela se refl\u00e8te d\u2019abord dans le d\u00e9cret n\u00b0&nbsp;2023-489 du 20&nbsp;f\u00e9vrier 2023, qui fixe l\u2019exemption de visa d\u2019entr\u00e9e et de s\u00e9jour en R\u00e9publique du B\u00e9nin pour certaines cat\u00e9gories de ressortissants, sans r\u00e9f\u00e9rence particuli\u00e8re \u00e0 la condition afro-descendante. Le dispositif b\u00e9n\u00e9ficie ainsi indistinctement \u00e0 des ressortissants de nombreux \u00c9tats, y compris non africains ou non afro-descendants, tels que les citoyens fran\u00e7ais, br\u00e9siliens ou chinois entrant dans les cat\u00e9gories concern\u00e9es par les mesures d\u2019exemption ou de visa \u00e9lectronique simplifi\u00e9 (R\u00e9publique du B\u00e9nin, 2023). De m\u00eame, plusieurs communiqu\u00e9s officiels du gouvernement ont annonc\u00e9 la liste des \u00c9tats africains dont les ressortissants peuvent entrer sans visa pour un s\u00e9jour allant jusqu\u2019\u00e0 quatre-vingt-dix jours, mais ces mesures s\u2019appliquent indistinctement et ne visent pas les Afro-descendants en tant que groupe juridique identifi\u00e9 (Gouvernement du B\u00e9nin, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette \u00e9volution s\u2019inscrit \u00e9galement dans une dynamique de mobilisation diasporique structur\u00e9e&nbsp;: \u00e0 la fin du premier mandat du Pr\u00e9sident Patrice Talon, plusieurs initiatives et rencontres avec des repr\u00e9sentants des diasporas afro-descendantes ont contribu\u00e9 \u00e0 porter, dans l\u2019espace public et institutionnel, une demande explicite de reconnaissance et de facilitation du retour, transform\u00e9e en plaidoyer en faveur d\u2019une r\u00e9forme du droit de la nationalit\u00e9<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9forme introduisant le e-visa, accessible via la plateforme officielle (evisa.bj), marque une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire de cette modernisation administrative. Elle permet aux \u00e9trangers, sans consid\u00e9ration de leur origine diasporique, d\u2019obtenir en ligne un visa touristique, d\u2019affaires ou de transit pour une dur\u00e9e de 30 ou 90&nbsp;jours (Gouvernement du B\u00e9nin, 2025b). Ce dispositif am\u00e9liore incontestablement la fluidit\u00e9 des d\u00e9placements internationaux, mais sa port\u00e9e demeure strictement administrative, sans modulation normative permettant de reconna\u00eetre une historicit\u00e9 sp\u00e9cifique ou un retour m\u00e9moriel africain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce cadre g\u00e9n\u00e9ral, la reconnaissance des Afro-descendants repose essentiellement sur la loi n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024 relative \u00e0 la nationalit\u00e9 b\u00e9ninoise par reconnaissance, dont les articles&nbsp;2 et 4 ouvrent explicitement la voie \u00e0 l\u2019obtention de la nationalit\u00e9 pour les personnes \u00e9tablissant descendre d\u2019un anc\u00eatre ayant appartenu \u00e0 un groupe socioculturel pr\u00e9sent sur le territoire du B\u00e9nin avant la colonisation. Dans ce cadre g\u00e9n\u00e9ral, les revendications formul\u00e9es par les diasporas afro-descendantes portent non seulement sur l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9, mais \u00e9galement sur la mobilit\u00e9, l\u2019installation, la reconnaissance symbolique et la facilitation du retour. Au B\u00e9nin, la r\u00e9ponse \u00e9tatique s\u2019est principalement concentr\u00e9e sur la question de la nationalit\u00e9 \u00e0 travers la loi n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024 relative \u00e0 la nationalit\u00e9 b\u00e9ninoise par reconnaissance, dont les articles&nbsp;2 et 4 ouvrent explicitement la voie \u00e0 l\u2019acquisition de la nationalit\u00e9 pour les personnes \u00e9tablissant descendre d\u2019un anc\u00eatre ayant appartenu \u00e0 un groupe socioculturel pr\u00e9sent sur le territoire b\u00e9ninois avant la colonisation. Toutefois, cette innovation, bien qu\u2019importante, ne modifie ni le droit de l\u2019entr\u00e9e ni celui du s\u00e9jour&nbsp;: avant l\u2019acquisition de la nationalit\u00e9, les Afro-descendants demeurent soumis aux proc\u00e9dures applicables aux autres \u00e9trangers. La reconnaissance juridique reste ainsi principalement structur\u00e9e autour de l\u2019appartenance nationale, sans encore d\u00e9boucher sur un r\u00e9gime administratif sp\u00e9cifique de mobilit\u00e9 ou d\u2019installation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en r\u00e9sulte que la reconnaissance normative de l\u2019afro-descendance au B\u00e9nin ne produit pas encore un v\u00e9ritable statut juridique de mobilit\u00e9 diasporique&nbsp;: elle rel\u00e8ve d\u2019une logique de nationalit\u00e9, mais ne fonde ni un r\u00e9gime pr\u00e9f\u00e9rentiel de s\u00e9jour, ni un droit de circulation, ni des garanties administratives sp\u00e9cifiques. L\u2019agentivit\u00e9 afro-descendante reste donc conditionn\u00e9e par la capacit\u00e9 d\u2019obtenir la nationalit\u00e9, et non par un droit propre de mobilit\u00e9 ou de s\u00e9jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autrement dit, si la loi b\u00e9ninoise op\u00e8re une institutionnalisation normative in\u00e9dite de la m\u00e9moire diasporique et de l\u2019appartenance historique, elle ne fonde pas encore un statut juridique diff\u00e9renci\u00e9 du s\u00e9jour afro-descendant. La reconnaissance est juridiquement r\u00e9elle, mais son agentivit\u00e9 demeure limit\u00e9e, faute d\u2019un r\u00e9gime de s\u00e9jour, de mobilit\u00e9 et de droits sociaux articul\u00e9 sp\u00e9cifiquement \u00e0 la cat\u00e9gorie afro-descendante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce niveau s\u2019ouvre un chantier plus vaste&nbsp;: celui de la construction d\u2019un r\u00e9gime africain de la mobilit\u00e9 afro-descendante, susceptible de s\u2019appuyer sur le pr\u00e9c\u00e9dent b\u00e9ninois de la nationalit\u00e9 par reconnaissance, tout en int\u00e9grant les pratiques administratives plus souples observ\u00e9es au S\u00e9n\u00e9gal et les initiatives d\u00e9velopp\u00e9es dans d\u2019autres \u00c9tats du Sud global. Cette dynamique s\u2019inscrit d\u2019ailleurs dans un contexte continental marqu\u00e9 par une concurrence croissante des politiques de reconnexion diasporique, illustr\u00e9e notamment par les initiatives m\u00e9morielles et migratoires du Ghana comme \u00ab&nbsp;<em>Year of Return<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Beyond the Return&nbsp;<\/em>\u00bb (Government of Ghana, 2019) ainsi que par les d\u00e9bats internationaux r\u00e9cents autour de la reconnaissance de la traite atlantique comme crime contre l\u2019humanit\u00e9, relanc\u00e9s \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations unies en 2026 \u00e0 travers la R\u00e9solution 80\/250 (United Nations General Assembly, 2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette perspective invite \u00e0 envisager les conditions d\u2019une structuration plus coh\u00e9rente des cadres juridiques et administratifs, ouvrant ainsi la voie \u00e0 une possible \u00e9galisation normative et administrative.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une possible \u00e9galisation normative et administrative<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 de la reconnaissance b\u00e9ninoise de la nationalit\u00e9 par origine afro-descendante, l\u2019enjeu juridique contemporain consiste \u00e0 d\u00e9terminer si des dispositifs plus larges pourraient \u00eatre institu\u00e9s en Afrique de l\u2019Ouest \u2014 ou, plus syst\u00e9matiquement, dans l\u2019espace africain \u2014 afin d\u2019offrir aux Afro-descendants un statut coh\u00e9rent articulant mobilit\u00e9, reconnaissance historique et droits subjectifs effectifs. Cette r\u00e9flexion engage n\u00e9cessairement une comparaison avec d\u2019autres exp\u00e9riences du Sud global, en particulier en Am\u00e9rique latine, o\u00f9 certaines constitutions et l\u00e9gislations ont consacr\u00e9 des statuts culturels et historiques sp\u00e9cifiques, que l\u2019on pourrait envisager \u00e0 titre de mod\u00e8les ou de sources d\u2019inspiration pour les \u00c9tats africains.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Les mod\u00e8les \u00e9mergents de reconnaissance et leur transposabilit\u00e9<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019attention port\u00e9e \u00e0 certaines exp\u00e9riences latino-am\u00e9ricaines permet de mettre en perspective les h\u00e9sitations africaines, tout en r\u00e9v\u00e9lant des orientations juridiques possibles pour la construction d\u2019un statut diasporique africain, fond\u00e9 non seulement sur la m\u00e9moire historique, mais \u00e9galement sur l\u2019affirmation de droits culturels et administratifs sp\u00e9cifiques.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Les exp\u00e9riences latino-am\u00e9ricaines et les statuts diasporiques<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019espace latino-am\u00e9ricain, l\u2019afro-descendance a tr\u00e8s t\u00f4t \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e comme une cat\u00e9gorie juridique susceptible d\u2019engendrer des droits collectifs, bien au-del\u00e0 des logiques strictement individuelles d\u2019\u00e9galit\u00e9 citoyenne. C\u2019est le cas en Colombie, dont la Constitution de 1991 consacre la nature \u00ab&nbsp;pluriculturelle et multiethnique&nbsp;\u00bb de la Nation, notamment en son article&nbsp;7, offrant aux communaut\u00e9s afro-colombiennes un cadre constitutionnel de reconnaissance permettant l\u2019adoption ult\u00e9rieure de dispositifs l\u00e9gislatifs destin\u00e9s \u00e0 garantir des droits culturels, territoriaux et sociaux sp\u00e9cifiques (Colombie, 1991, art.&nbsp;7). La jurisprudence constitutionnelle colombienne a d\u2019ailleurs consolid\u00e9 cette reconnaissance en \u00e9rigeant ces communaut\u00e9s en v\u00e9ritables sujets collectifs dot\u00e9s de pr\u00e9rogatives particuli\u00e8res \u2014 en particulier en mati\u00e8re de territoire et d\u2019autogouvernance \u2014 ce qui conf\u00e8re \u00e0 l\u2019afro-descendance un statut d\u2019acteur juridique et politique et non plus seulement d\u2019h\u00e9ritier historique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exemple br\u00e9silien confirme cette orientation en inscrivant les communaut\u00e9s quilombolas, descendants des esclaves fugitifs, dans une logique constitutionnelle de protection et de restitution territoriale. La Constitution f\u00e9d\u00e9rale de 1988 et la l\u00e9gislation qui en r\u00e9sulte attribuent aux quilombolas un droit \u00e0 la terre dans une perspective de r\u00e9paration historique, permettant la mise en \u0153uvre d\u2019une politique publique sp\u00e9cifiquement tourn\u00e9e vers la reconnaissance mat\u00e9rielle et culturelle des Afro-descendants (Br\u00e9sil, 1988, art.&nbsp;68&nbsp;; Rossi &amp; Capato, 2025). Ici, l\u2019afro-descendance cesse d\u2019\u00eatre une appartenance individuelle pour devenir une cat\u00e9gorie juridique qui fonde, en elle-m\u00eame, un droit collectif, articulant histoire, territoire et m\u00e9moire politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00c9quateur et d\u2019autres \u00c9tats andins s\u2019inscrivent dans une dynamique comparable. Depuis les r\u00e9formes constitutionnelles des ann\u00e9es&nbsp;1990 et 2000, l\u2019\u00c9tat \u00e9quatorien reconna\u00eet les Afro-\u00c9quatoriens comme composante de la diversit\u00e9 nationale et leur accorde certains droits culturels et identitaires. Cette \u00e9volution a favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de m\u00e9canismes de protection collective fond\u00e9s sur la reconnaissance du pluralisme ethnique et m\u00e9moriel au sein de l\u2019\u00c9tat. Il ne s\u2019agit pas seulement de garantir des droits socioculturels&nbsp;; la reconnaissance vise \u00e9galement \u00e0 int\u00e9grer les Afro-descendants dans des dispositifs d\u00e9cisionnels, \u00e0 leur conf\u00e9rer une visibilit\u00e9 institutionnelle, et \u00e0 faire du pass\u00e9 esclavagiste un crit\u00e8re d\u2019\u00e9laboration de politiques publiques contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les exp\u00e9riences constitutionnelles latino-am\u00e9ricaines d\u00e9montrent pour le S\u00e9n\u00e9gal et le B\u00e9nin qu\u2019il est juridiquement possible de transformer la m\u00e9moire diasporique en cat\u00e9gorie normative et d\u2019articuler un pass\u00e9 esclavagiste \u00e0 des droits pr\u00e9sents, territoriaux, culturels et politiques (Fraser, 2005). En d\u2019autres termes, elles attestent de la faisabilit\u00e9 juridique d\u2019un statut collectif afro-descendant et de son int\u00e9gration dans l\u2019architecture constitutionnelle de la citoyennet\u00e9 (Colombie, 1991, art.7).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toutefois, une transposition pure ne saurait \u00eatre envisag\u00e9e sans mesure critique. Alors que les Constitutions colombienne ou br\u00e9silienne reconnaissent des \u00ab&nbsp;communaut\u00e9s afro-descendantes&nbsp;\u00bb en tant que sujets collectifs disposant de droits propres (Br\u00e9sil, 1988, art.&nbsp;68), le B\u00e9nin, dans sa trajectoire r\u00e9cente, a privil\u00e9gi\u00e9 une logique individualisante, \u00e0 travers la loi n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024 relative \u00e0 la nationalit\u00e9 b\u00e9ninoise par reconnaissance, qui organise l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9 sur la base d\u2019une filiation ant\u00e9rieure \u00e0 la colonisation. Le mod\u00e8le b\u00e9ninois repose donc sur l\u2019int\u00e9gration au corps national plut\u00f4t que sur la reconnaissance d\u2019un pluralisme interne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, certaines limites du mod\u00e8le latino-am\u00e9ricain apparaissent particuli\u00e8rement sensibles du point de vue b\u00e9ninois. La construction de droits collectifs suppose en effet l\u2019identification juridique de \u00ab&nbsp;communaut\u00e9s&nbsp;\u00bb afro-descendantes localis\u00e9es, ce qui se heurte, en Afrique de l\u2019Ouest, \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 historique distincte o\u00f9 les Afro-descendants ne constituent pas un \u00ab&nbsp;groupe territorial&nbsp;\u00bb, mais plut\u00f4t une diaspora ext\u00e9rieure circulant en retour vers l\u2019Afrique. L\u2019id\u00e9e br\u00e9silienne de \u00ab&nbsp;r\u00e9paration territoriale&nbsp;\u00bb ne saurait donc s\u2019appliquer directement \u00e0 un \u00c9tat dont les Afro-descendants ne revendiquent pas une terre sp\u00e9cifique mais un \u00ab&nbsp;droit de retour&nbsp;\u00bb (Rossi &amp; Capato, 2025).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019apport des mod\u00e8les latino-am\u00e9ricains pour le S\u00e9n\u00e9gal, notamment dans la perspective d\u2019une reconnaissance plus substantielle des droits culturels et m\u00e9moriels li\u00e9s \u00e0 Gor\u00e9e, r\u00e9side essentiellement dans la possibilit\u00e9 de concevoir l\u2019afro-descendance comme une cat\u00e9gorie constitutionnelle. Cependant, la d\u00e9marche s\u00e9n\u00e9galaise, marqu\u00e9e par une ouverture administrative pragmatique mais non normative, s\u2019\u00e9loigne des constructions constitutionnelles latino-am\u00e9ricaines en maintenant une reconnaissance sans statut (Quashie, 2022).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On peut donc soutenir que les exp\u00e9riences latino-am\u00e9ricaines ont une valeur heuristique, au sens o\u00f9 elles dessinent un horizon juridique potentiel, mais qu\u2019elles opposent aux cas b\u00e9ninois et s\u00e9n\u00e9galais plusieurs contraintes structurelles&nbsp;: l\u2019absence de communaut\u00e9 afro-descendante internalis\u00e9e, la primaut\u00e9 de l\u2019unit\u00e9 nationale et l\u2019option b\u00e9ninoise pour une int\u00e9gration individuelle par la nationalit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019un statut collectif (R\u00e9publique du B\u00e9nin, 2024). Autrement dit, si l\u2019Am\u00e9rique latine offre d\u00e9j\u00e0 des exp\u00e9riences avanc\u00e9es de reconnaissance normative des Afro-descendants, la question africaine conduit davantage \u00e0 penser les conditions d\u2019un droit public transatlantique de la mobilit\u00e9 afro-descendante, dans l\u2019esprit de la politique de l\u2019Union africaine (Protocole sur la libre circulation des personnes en Afrique, 2018).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une telle perspective pourrait reposer non seulement sur des m\u00e9canismes de nationalit\u00e9 ou de retour, mais \u00e9galement sur des passerelles juridiques et administratives entre les deux rives de l\u2019Atlantique, notamment en mati\u00e8re de circulation, de reconnaissance des dipl\u00f4mes, de validation documentaire ou de coop\u00e9ration culturelle et universitaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s lors, l\u2019analyse se recentre sur les potentialit\u00e9s offertes par les droits publics b\u00e9ninois et s\u00e9n\u00e9galais pour structurer une telle dynamique.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Les potentialit\u00e9s du droit public b\u00e9ninois et s\u00e9n\u00e9galais<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019adoption de la loi b\u00e9ninoise n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024 constitue un pr\u00e9c\u00e9dent normatif remarquable dans l\u2019espace juridique ouest-africain. Cette initiative s\u2019inscrit toutefois dans un environnement continental o\u00f9 d\u2019autres \u00c9tats ont \u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9 des dispositifs juridiques de reconnexion diasporique. Le Ghana, notamment, a mis en place un r\u00e9gime de \u00ab&nbsp;Right of Abode&nbsp;\u00bb (Government of Ghana, 2024<em>)<\/em> permettant \u00e0 des personnes d\u2019ascendance africaine issues de la diaspora de r\u00e9sider durablement, de travailler et de circuler sans visa, dans le prolongement des politiques \u00ab&nbsp;<em>Year of Return<\/em>&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;<em>Beyond the Return<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le cas b\u00e9ninois se singularise n\u00e9anmoins par le recours explicite au droit de la nationalit\u00e9 comme principal vecteur de reconnaissance juridique. Ce faisant, il infl\u00e9chit le r\u00e9gime juridique classique de la nationalit\u00e9, traditionnellement articul\u00e9 autour de la filiation ou de la r\u00e9sidence, en lui ajoutant une dimension identitaire d\u2019ordre historique. Comme le souligne un rapport pr\u00e9sent\u00e9 au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l\u2019homme, l\u2019histoire et la m\u00e9moire collective participent directement \u00e0 la reconstruction des identit\u00e9s afro-descendantes contemporaines, en nourrissant des attentes de reconnaissance, de justice et de valorisation culturelle (Harwood, 2024). D\u00e8s lors, la m\u00eame appartenance diasporique est ici retenue comme \u00e9l\u00e9ment d\u2019agentivit\u00e9 en termes d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la citoyennet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un tel crit\u00e8re d\u2019agentivit\u00e9 suscite la question du r\u00e9gime constitutionnel applicable. Aucune r\u00e9vision constitutionnelle pr\u00e9alable n\u2019est intervenue au B\u00e9nin, de sorte que la transformation du r\u00e9gime de la nationalit\u00e9 proc\u00e8de d\u2019une loi ordinaire. La doctrine pourrait alors s\u2019interroger sur l\u2019existence d\u2019un \u00e9ventuel principe constitutionnel implicite liant la communaut\u00e9 nationale aux Afro-descendants, ce qui constituerait un d\u00e9placement du cadre conceptuel traditionnellement retenu par les constitutions africaines en mati\u00e8re d\u2019appartenance nationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse, cette h\u00e9sitation pourrait bien justifier le droit public s\u00e9n\u00e9galais qui n\u2019a pas, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, attribu\u00e9 de valeur normative \u00e0 la dimension diasporique. L\u2019absence, dans l\u2019ordre interne, de dispositif comparable ne r\u00e9sulte pas d\u2019une impossibilit\u00e9 juridique, mais d\u2019une orientation politique marqu\u00e9e par la pr\u00e9valence d\u2019un discours historique et diplomatique sur la diaspora plut\u00f4t que d\u2019une cons\u00e9cration textuelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, le B\u00e9nin et le S\u00e9n\u00e9gal offrent deux conceptions du rapport entre diaspora et nationalit\u00e9. Au B\u00e9nin, une nationalit\u00e9 juridicis\u00e9e et m\u00e9morielle dont la port\u00e9e constitutionnelle demeure \u00e0 pr\u00e9ciser. Au S\u00e9n\u00e9gal, une nationalit\u00e9 politiquement inclusive mais juridiquement uniforme, conforme \u00e0 une conception r\u00e9publicaine classique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9pit de ces divergences, aucune de ces orientations n\u2019a encore conduit \u00e0 l\u2019institution d\u2019un statut r\u00e9gional africain de la diaspora. Ni l\u2019Union africaine, ni la Cedeao, ni l\u2019Uemoa n\u2019ont \u00e9labor\u00e9, \u00e0 ce stade, un cadre normatif contraignant ou harmonis\u00e9 permettant de reconna\u00eetre une cat\u00e9gorie diasporique africaine dot\u00e9e d\u2019effets juridiques concrets. L\u2019Union africaine a toutefois reconnu, depuis les ann\u00e9es&nbsp;2000 et de mani\u00e8re renforc\u00e9e dans ses politiques institutionnelles r\u00e9centes, la diaspora africaine comme une \u00ab&nbsp;sixi\u00e8me r\u00e9gion&nbsp;\u00bb du continent, dans une perspective principalement politique, m\u00e9morielle et de coop\u00e9ration, sans que cette reconnaissance ne d\u00e9bouche encore sur un statut juridique r\u00e9gional sp\u00e9cifique (<a><\/a>African Union, 2005<a href=\"#_msocom_2\">[2]<\/a>&nbsp;). La perspective d\u2019un tel statut demeure suspendue \u00e0 la volont\u00e9 politique des \u00c9tats membres ainsi qu\u2019\u00e0 la d\u00e9termination des implications constitutionnelles qu\u2019une telle construction entra\u00eenerait.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Les conditions juridiques d\u2019un statut diasporique africain<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si l\u2019id\u00e9e d\u2019un statut diasporique proprement africain reste largement th\u00e9orique, elle n\u2019en constitue pas moins un horizon juridique possible, \u00e0 condition d\u2019identifier les instruments normatifs susceptibles de la fonder et les espaces institutionnels capables de la porter.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Justice de reconnaissance et droits \u00e9mergents<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019attribution d\u2019un statut juridique aux Afro-descendants commande de revisiter les fondements m\u00eames de la justice de reconnaissance en droit public africain. En effet, la reconnaissance des liens historiques et m\u00e9moriels rel\u00e8ve d\u2019une exigence normative croissante, que la doctrine rattache \u00e0 la transformation contemporaine des cat\u00e9gories juridiques classiques de la nationalit\u00e9, confront\u00e9es aux mobilit\u00e9s postcoloniales. La reconnaissance des Afro-descendants ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e \u00e0 partir des seules cat\u00e9gories classiques du droit public. Elle renvoie \u00e0 une conception de la justice qui articule des dimensions mat\u00e9rielles et symboliques, d\u00e8s lors que les revendications contemporaines s\u2019enracinent \u00e0 la fois dans des trajectoires historiques de d\u00e9possession et dans des attentes actuelles de reconnaissance. La m\u00e9moire collective ne constitue pas, dans cette perspective, un simple registre patrimonial&nbsp;: elle devient un vecteur de qualification juridique, en ce qu\u2019elle structure des identit\u00e9s collectives et fonde des demandes adress\u00e9es aux institutions publiques (Fraser, 2005).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les contextes ouest-africains, ces dynamiques conduisent \u00e0 repenser les appartenances au-del\u00e0 du seul cadre national. Les mobilit\u00e9s diasporiques, les exp\u00e9riences de retour et les politiques de reconnexion r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e9mergence de formes d\u2019appartenance plurielles, qui mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les cat\u00e9gories classiques de la citoyennet\u00e9 et de la participation politique (Ric\u0153ur, 2000).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce cadre, le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la loi, largement consacr\u00e9 dans les constitutions africaines francophones, ne fait pas obstacle \u00e0 toute diff\u00e9renciation juridique. Il admet, au contraire, des am\u00e9nagements d\u00e8s lors qu\u2019ils reposent sur une justification objective et poursuivent un objectif de justice mat\u00e9rielle. L\u2019enjeu n\u2019est donc pas de rompre avec l\u2019\u00e9galit\u00e9, mais d\u2019en pr\u00e9ciser les conditions d\u2019application&nbsp;: peut-elle int\u00e9grer, comme crit\u00e8re pertinent, l\u2019historicit\u00e9 d\u2019une migration forc\u00e9e et les effets durables qui en r\u00e9sultent<del>\u2009?<\/del> (<ins>Demart et al., 2017&nbsp;; <\/ins>Nkepseu, 2022<del>&nbsp;; Demart et al., 2017<\/del>)<ins>&nbsp;<\/ins><del> <\/del><ins>?<\/ins><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019agentivit\u00e9 juridique ne renvoie pas \u00e0 une capacit\u00e9 abstraite d\u2019action, mais \u00e0 la possibilit\u00e9, pour les Afro-descendants, de transformer une exp\u00e9rience m\u00e9morielle en pratiques juridiquement pertinentes. Elle se manifeste concr\u00e8tement par des d\u00e9marches administratives, des formes d\u2019ancrage territorial, des mobilisations collectives et des revendications formul\u00e9es dans le langage du droit. L\u2019agentivit\u00e9 appara\u00eet ainsi comme un processus de traduction juridique&nbsp;: celui par lequel une m\u00e9moire collective devient une demande susceptible d\u2019\u00eatre prise en charge par les institutions juridiques. Le lien historique pourrait alors constituer un crit\u00e8re de diff\u00e9renciation l\u00e9gitime, \u00e0 condition de ne pas instaurer une hi\u00e9rarchie entre cat\u00e9gories d\u2019\u00e9trangers ou de cr\u00e9er une citoyennet\u00e9 de rang diff\u00e9renci\u00e9. Il s\u2019agirait d\u2019introduire une logique de r\u00e9paration symbolique fond\u00e9e sur l\u2019exp\u00e9rience historique de la traite, sans pour autant remettre en cause l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des r\u00e9gimes de nationalit\u00e9 existants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019aboutissement d\u2019une telle d\u00e9marche pourrait consister, \u00e0 terme, dans la cr\u00e9ation d\u2019un statut de \u00ab&nbsp;mobilit\u00e9 m\u00e9morielle&nbsp;\u00bb, con\u00e7u comme instrument d\u2019int\u00e9gration gradu\u00e9e permettant de prendre en compte la pluralit\u00e9 des trajectoires afro-descendantes, aussi bien dans leur dimension historique que dans leurs mobilit\u00e9s contemporaines. Une telle innovation supposerait la mise en place de garanties proc\u00e9durales fortes (droit au recours, motivation des d\u00e9cisions, crit\u00e8res transparents, contr\u00f4le juridictionnel), susceptibles d\u2019\u00e9viter toute arbitraire \u00e9tatique tout en assurant l\u2019effectivit\u00e9 d\u2019un droit \u00e0 la reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan jurisprudentiel, la Cour africaine des droits de l\u2019homme et des peuples a admis que l\u2019identit\u00e9 constitue un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la dignit\u00e9 humaine et peut justifier des am\u00e9nagements juridiques proportionn\u00e9s (African Commission on Human and Peoples\u2019 Rights v. Kenya, arr\u00eat du 26&nbsp;mai 2017, relatif au peuple Ogiek), ouvrant ainsi la voie \u00e0 l\u2019id\u00e9e selon laquelle la reconnaissance d\u2019identit\u00e9s collectives peut \u00eatre constitutionnellement compatible avec l\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la m\u00eame perspective, la Cour constitutionnelle sud-africaine a reconnu que l\u2019\u00e9galit\u00e9 substantielle suppose une prise en compte des formes historiques d\u2019exclusion et ne s\u2019oppose pas \u00e0 l\u2019adoption de mesures correctrices fond\u00e9es sur la m\u00e9moire historique (Minister of Finance v. Van Heerden, CCT 63\/03, 2004). Bien que ces jurisprudences ne portent pas directement sur la nationalit\u00e9, elles fournissent un cadre d\u2019interpr\u00e9tation utile \u00e0 l\u2019admission d\u2019un r\u00e9gime m\u00e9moriel diff\u00e9renci\u00e9 dans le champ du droit public africain. Ainsi, l\u2019admission d\u2019une diff\u00e9renciation fond\u00e9e sur l\u2019historicit\u00e9 des situations, consacr\u00e9e dans certaines jurisprudences africaines, ouvre la voie \u00e0 une r\u00e9flexion plus large sur les formes contemporaines de reconnaissance juridique. Ces \u00e9volutions ne proc\u00e8dent toutefois pas d\u2019une dynamique exclusivement institutionnelle&nbsp;: elles sont \u00e9galement port\u00e9es par les mobilisations d\u2019acteurs afro-diasporiques, les revendications de retour, les demandes de nationalit\u00e9, les initiatives m\u00e9morielles et les r\u00e9seaux transnationaux qui cherchent \u00e0 transformer la m\u00e9moire de la traite en droits concrets de mobilit\u00e9, d\u2019installation ou d\u2019appartenance. La structuration progressive d\u2019un cadre juridique afro-descendant appara\u00eet ainsi comme le produit d\u2019interactions constantes entre revendications m\u00e9morielles et r\u00e9ponses \u00e9tatiques, invitant \u00e0 d\u00e9passer les cadres strictement nationaux pour envisager des formes r\u00e9gionales ou transnationales de reconnaissance juridique. Ainsi, l\u2019admission d\u2019une diff\u00e9renciation fond\u00e9e sur l\u2019historicit\u00e9 des situations, consacr\u00e9e dans certaines jurisprudences africaines, ouvre la voie \u00e0 une r\u00e9flexion plus large sur les formes contemporaines de reconnaissance juridique. Elle invite notamment \u00e0 d\u00e9passer les cadres strictement nationaux pour envisager les conditions d\u2019une structuration r\u00e9gionale ou transnationale des mobilit\u00e9s et des statuts des Afro-descendants.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Vers une harmonisation Sud-Sud de la mobilit\u00e9 et des statuts<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019exp\u00e9rience b\u00e9ninoise, combin\u00e9e aux pratiques s\u00e9n\u00e9galaises et aux mod\u00e8les latino-am\u00e9ricains, invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale ou continentale \u00e0 la construction d\u2019un statut de mobilit\u00e9 afro-descendante propre aux \u00c9tats africains. Une telle \u00e9volution r\u00e9pondrait aux revendications formul\u00e9es par de nombreux organisations et acteurs afro-diasporiques, qui associent d\u00e9sormais les demandes m\u00e9morielles de reconnaissance \u00e0 des attentes plus concr\u00e8tes relatives au retour, \u00e0 la circulation, \u00e0 l\u2019installation, \u00e0 l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nationalit\u00e9 ou \u00e0 la s\u00e9curisation administrative des parcours transatlantiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le droit africain contemporain comporte d\u00e9j\u00e0 des instruments juridiques permettant d\u2019envisager la constitution progressive d\u2019un statut diasporique fond\u00e9 sur la mobilit\u00e9 et la m\u00e9moire historiques. Sur le plan continental, le Trait\u00e9 instituant la Communaut\u00e9 \u00e9conomique africaine a \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9 par le <em>Protocole relatif \u00e0 la libre circulation des personnes, au droit de s\u00e9jour et au droit d\u2019\u00e9tablissement<\/em> adopt\u00e9 le 29&nbsp;janvier 2018 par l\u2019Union africaine, lequel consacre notamment le droit pour tout citoyen d\u2019un \u00c9tat membre d\u2019entrer, de circuler librement et de r\u00e9sider sur le territoire d\u2019un autre \u00c9tat membre (Union africaine, 2018). \u00c0 l\u2019\u00e9chelle ouest-africaine, la Communaut\u00e9 \u00e9conomique des \u00c9tats de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest (Cedeao) d\u00e9veloppe depuis 1979 un r\u00e9gime juridique de circulation, droit de r\u00e9sidence et \u00e9tablissement fond\u00e9 sur son Protocole du 29&nbsp;mai 1979, souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme le premier dispositif de citoyennet\u00e9 r\u00e9gionale africaine, articul\u00e9 \u00e9troitement avec la construction d\u2019un espace juridique commun (Cedeao, 1979). Si ces instruments ne cr\u00e9ent pas express\u00e9ment un statut diasporique, ils esquissent n\u00e9anmoins une logique d\u2019appartenance r\u00e9gionale susceptible de recevoir des d\u00e9veloppements nouveaux, notamment sous la forme d\u2019un statut de \u00ab&nbsp;r\u00e9sident m\u00e9moriel&nbsp;\u00bb ou d\u2019une citoyennet\u00e9 africaine de mobilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parall\u00e8lement, le cadre africain des droits fondamentaux offre une base juridique robuste pour la reconnaissance d\u2019identit\u00e9s collectives fond\u00e9es sur la m\u00e9moire et l\u2019histoire. La Charte africaine des droits de l\u2019homme et des peuples prot\u00e8ge express\u00e9ment les droits culturels, le droit au d\u00e9veloppement et l\u2019\u00e9gale dignit\u00e9 des peuples, ce qui permet d\u2019admettre l\u2019existence de droits fond\u00e9s sur l\u2019appartenance historique. L\u2019orientation jurisprudentielle d\u00e9coulant de l\u2019Affaire de la communaut\u00e9 des Ogiek (African Court on Human and Peoples\u2019 Rights, 2017) r\u00e9v\u00e8le plus largement l\u2019\u00e9mergence, dans le contentieux africain des droits humains, d\u2019une logique de justice de reconnaissance attentive aux formes historiques de d\u00e9possession, d\u2019exclusion et d\u2019effacement identitaire. Sans concerner directement les Afro-descendants, ces \u00e9volutions contribuent n\u00e9anmoins \u00e0 l\u00e9gitimer l\u2019id\u00e9e selon laquelle certaines trajectoires historiques collectives peuvent justifier des m\u00e9canismes juridiques diff\u00e9renci\u00e9s de protection ou de reconnaissance conform\u00e9ment \u00e0 ses traditions et coutumes, consacrant ainsi une logique de justice de reconnaissance appliqu\u00e9e \u00e0 une communaut\u00e9 autochtone<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, loin d\u2019\u00eatre d\u00e9pourvu de fondements, un statut diasporique africain pourrait juridiquement s\u2019appuyer sur la combinaison de ces deux registres normatifs. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la libre circulation, le s\u00e9jour et l\u2019\u00e9tablissement permettent d\u2019imaginer une citoyennet\u00e9 supra-\u00e9tatique ou une mobilit\u00e9 m\u00e9morielle reconnue \u00e0 l\u2019\u00e9chelle africaine. De l\u2019autre, la protection des droits collectifs et de l\u2019identit\u00e9 historique ouvre la possibilit\u00e9 d\u2019une reconnaissance normative des Afro-descendants, dont la condition se situe \u00e0 la crois\u00e9e de l\u2019histoire continentale, de la m\u00e9moire de la traite et des mobilit\u00e9s contemporaines. L\u2019architecture institutionnelle africaine n\u2019interdit donc nullement la cr\u00e9ation d\u2019un tel r\u00e9gime et para\u00eet m\u00eame en dessiner les contours, sous r\u00e9serve d\u2019une volont\u00e9 politique commune des \u00c9tats et d\u2019une formulation juridique adapt\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019analyse conduite permet d\u2019identifier, en amont, des crit\u00e8res op\u00e9ratoires de reconnaissance et d\u2019agentivit\u00e9 juridique des Afro-descendants. Ces crit\u00e8res se d\u00e9clinent en pratiques observables&nbsp;: d\u00e9marches administratives (demandes de nationalit\u00e9 ou de s\u00e9jour), formes d\u2019ancrage territorial (r\u00e9sidence, investissement, activit\u00e9s \u00e9conomiques ou culturelles), mobilisations collectives (r\u00e9seaux diasporiques, interactions institutionnelles) et formulation de revendications dans le langage du droit. L\u2019\u00e9tude montre que ces \u00e9l\u00e9ments ne sont pas des abstractions, mais s\u2019inscrivent dans des trajectoires v\u00e9cues attest\u00e9es par les exp\u00e9riences de retour, les interactions avec les autorit\u00e9s publiques et les dynamiques de reconnexion diasporique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir de ces crit\u00e8res, les configurations observ\u00e9es au B\u00e9nin et au S\u00e9n\u00e9gal r\u00e9v\u00e8lent une prise en charge diff\u00e9renci\u00e9e de l\u2019agentivit\u00e9 juridique des Afro-descendants. Au B\u00e9nin, celle-ci trouve une traduction partielle dans le droit de la nationalit\u00e9, \u00e0 travers la loi n\u00b0&nbsp;2024-31 du 2&nbsp;septembre 2024, dont la mise en \u0153uvre atteste d\u2019une reconnaissance effective mais encadr\u00e9e, conditionn\u00e9e par la preuve et la proc\u00e9dure. Au S\u00e9n\u00e9gal, elle se d\u00e9ploie principalement dans des pratiques sociales et administratives d\u2019ouverture, favorisant l\u2019installation et la circulation sans cons\u00e9cration normative sp\u00e9cifique. Dans les deux cas, l\u2019agentivit\u00e9 juridique des Afro-descendants existe et produit des effets, mais elle ne d\u00e9bouche pas encore sur la constitution d\u2019un statut juridique autonome.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces constats permettent de r\u00e9pondre \u00e0 la probl\u00e9matique initiale. Les \u00e9volutions observ\u00e9es n\u2019annoncent pas, \u00e0 ce stade, l\u2019\u00e9mergence d\u2019un statut diasporique pleinement constitu\u00e9 en Afrique de l\u2019Ouest. Elles traduisent plut\u00f4t un processus de juridicisation en cours, dans lequel la m\u00e9moire agit comme un vecteur de revendications juridiques non imm\u00e9diatement transposables dans le droit. L\u2019\u00e9cart entre le S\u00e9n\u00e9gal et le B\u00e9nin tient moins \u00e0 des diff\u00e9rences constitutionnelles qu\u2019\u00e0 des styles de gestion administrative des mobilit\u00e9s, oscillant entre formalisation normative et pratiques d\u2019ouverture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019apport de cette \u00e9tude r\u00e9side ainsi dans la mise en \u00e9vidence d\u2019un espace interm\u00e9diaire du droit public africain, o\u00f9 se rencontrent m\u00e9moire, mobilit\u00e9 et normativit\u00e9 sans se confondre. Elle invite \u00e0 d\u00e9placer l\u2019analyse de la seule question du statut vers celle des conditions d\u2019\u00e9mergence du droit, en montrant que l\u2019agentivit\u00e9 diasporique constitue un facteur de transformation progressive des cat\u00e9gories juridiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute \u00e9volution vers un r\u00e9gime juridique plus structur\u00e9 suppose de r\u00e9pondre \u00e0 des enjeux non r\u00e9solus, notamment l\u2019identification des b\u00e9n\u00e9ficiaires, l\u2019articulation avec le principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 et la compatibilit\u00e9 avec les exigences de souverainet\u00e9 en mati\u00e8re de nationalit\u00e9. Dans ce cadre, une \u00e9ventuelle coordination \u00e0 l\u2019\u00e9chelle r\u00e9gionale, notamment au sein des espaces Cedeao ou Uemoa, pourrait constituer un horizon de r\u00e9flexion, \u00e0 condition de s\u2019inscrire dans une approche graduelle et juridiquement encadr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9finitive, la reconnaissance des Afro-descendants t\u00e9moigne d\u2019une transformation lente mais r\u00e9elle du droit public africain, appel\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer, de mani\u00e8re mesur\u00e9e, les effets juridiques d\u2019une m\u00e9moire historique devenue, \u00e0 travers l\u2019agentivit\u00e9 des acteurs, une source de revendications contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019apport principal de cette \u00e9tude r\u00e9side dans la mise en lumi\u00e8re d\u2019un champ encore peu explor\u00e9 du droit public africain&nbsp;: la juridicisation du lien historique entre l\u2019Afrique et ses diasporas. L\u2019analyse conduit \u00e0 d\u00e9passer une lecture exclusivement culturelle du ph\u00e9nom\u00e8ne diasporique pour y reconna\u00eetre des enjeux de nationalit\u00e9, de mobilit\u00e9, de m\u00e9moire et de justice de reconnaissance. Elle permet ainsi de distinguer deux logiques de traitement public&nbsp;: la reconnaissance m\u00e9morielle et la reconnaissance normative, quoique les deux puissent coexister dans un m\u00eame syst\u00e8me national mais \u00e0 \u00e9chelle diff\u00e9renci\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9volutions observ\u00e9es invitent enfin \u00e0 suivre avec attention les prolongements administratifs et r\u00e9gionaux de ces dynamiques. La mise en \u0153uvre du dispositif b\u00e9ninois, l\u2019\u00e9ventuelle consolidation normative du mod\u00e8le s\u00e9n\u00e9galais, ainsi que les instruments africains de libre circulation et d\u2019int\u00e9gration pourraient, \u00e0 terme, renforcer la place juridique des diasporas afro-descendantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 des cas \u00e9tudi\u00e9s, l\u2019enjeu contemporain tient \u00e0 la capacit\u00e9 des ordres juridiques africains \u00e0 int\u00e9grer les h\u00e9ritages de la traite n\u00e9gri\u00e8re dans leurs cat\u00e9gories publiques. La reconnaissance des Afro-descendants appara\u00eet, sous cet angle, comme un r\u00e9v\u00e9lateur des mutations actuelles du droit public africain, entre m\u00e9moire historique, mobilit\u00e9 transnationale et recomposition des appartenances.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":27156,"template":"","meta":[],"series-categories":[1955],"cat-articles":[1015],"keywords":[2049,2013,2045,2051,2047,2046,2053,2052,2048,2050],"ppma_author":[2044],"class_list":["post-27157","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-14","cat-articles-analyses-critiques","keywords-administrative-mobility","keywords-afro-descendants","keywords-agentivite-juridique","keywords-legal-agency","keywords-legal-recognition","keywords-mobilite-administrative","keywords-nationalite","keywords-nationality","keywords-reconnaissance-juridique","author-cyrille-gougbedji"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin 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