{"id":27122,"date":"2026-06-20T08:24:12","date_gmt":"2026-06-20T08:24:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/the-middlemen-a-comparative-ethnography-of-nizari-ismailis-and-new-chinese-migrants-in-lusophone-africa\/"},"modified":"2026-07-02T12:44:22","modified_gmt":"2026-07-02T12:44:22","slug":"les-intermediaires-une-ethnographie-comparative-des-ismaeliens-nazaris-et-des-nouveaux-migrants-chinois-en-afrique-lusophone","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-14\/les-intermediaires-une-ethnographie-comparative-des-ismaeliens-nazaris-et-des-nouveaux-migrants-chinois-en-afrique-lusophone\/","title":{"rendered":"Les interm\u00e9diaires : une ethnographie comparative des isma\u00e9liens nazaris et des nouveaux migrants chinois en Afrique lusophone"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travaux consacr\u00e9s aux interconnexions afro-asiatiques souffrent d\u2019un biais pr\u00e9sentiste, se concentrant de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e sur l\u2019afflux r\u00e9cent de capitaux publics chinois, les projets d\u2019infrastructures, l\u2019extraction des ressources et l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00ab&nbsp;Chine globale&nbsp;\u00bb (Benton &amp; Liu, 2004&nbsp;; Cheru &amp; Obi, 2010&nbsp;; Lee, 2017&nbsp;; Mohan &amp; Lampert, 2013). Cette litt\u00e9rature tend souvent \u00e0 n\u00e9gliger les profondes stratifications historiques de la pr\u00e9sence asiatique en Afrique et ne parvient pas \u00e0 rendre compte de la diversit\u00e9 des modalit\u00e9s migratoires qui s\u2019inscrivent en dehors de la logique des relations diplomatiques inter\u00e9tatiques (Mathews, 2011). Afin de comprendre la complexit\u00e9 des relations afro-asiatiques, nous choisissons de d\u00e9passer le spectacle politique pour porter notre attention sur les strat\u00e9gies divergentes de ces communaut\u00e9s qui ont historiquement servi de tissu conjonctif entre diff\u00e9rents mondes&nbsp;: les interm\u00e9diaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article propose un examen anthropologique comparatif des mobilit\u00e9s asiatiques dans l\u2019espace africain lusophone (de langue portugaise). Nous mettons en parall\u00e8le les trajectoires des musulmans isma\u00e9liens niz\u00e2rites au Mozambique, que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme une \u00ab&nbsp;ancienne diaspora&nbsp;\u00bb profond\u00e9ment enracin\u00e9e dans le littoral de l\u2019oc\u00e9an Indien, et celles des nouveaux migrants chinois, qui peuvent \u00eatre envisag\u00e9s comme les \u00ab&nbsp;nouvelles fronti\u00e8res&nbsp;\u00bb de l\u2019entrepreneuriat au Cap-Vert. \u00c0 premi\u00e8re vue, ces groupes semblent appartenir \u00e0 des univers difficilement comparables. Les isma\u00e9liens repr\u00e9sentent une communaut\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par une profondeur historique et un haut degr\u00e9 d\u2019institutionnalisation (Ho, 2006), tandis que les commer\u00e7ants chinois du Cap-Vert incarnent une migration r\u00e9cente, rapide et souvent transitoire (Haugen &amp; Carling, 2005). Pourtant, malgr\u00e9 ces divergences temporelles et spatiales, ils partagent une position structurelle essentielle&nbsp;: \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9poques et selon des logiques distinctes (Zenner, 1991), ils ont exerc\u00e9 le r\u00f4le de \u00ab&nbsp;minorit\u00e9s interm\u00e9diaires&nbsp;\u00bb (Bonacich, 1973). Ils occupent les interstices socio-\u00e9conomiques \u00e9volutifs du monde lusophone, assurant une m\u00e9diation entre les populations locales, l\u2019\u00c9tat colonial ou postcolonial et les circuits mondiaux du capital.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019analyse de l\u2019architecture historique de la figure de l\u2019interm\u00e9diaire, depuis le Mozambique colonial jusqu\u2019aux flux migratoires de la p\u00e9riode postcoloniale \u00e0 travers l\u2019ancien espace lusophone, met en \u00e9vidence des formes divergentes de pr\u00e9sence asiatique. Pr\u00e9sents en Afrique de l\u2019Est depuis le XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle en tant que commer\u00e7ants et travailleurs sous contrat, les isma\u00e9liens niz\u00e2rites furent int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9conomie coloniale comme <em>cantineiros<\/em> (commer\u00e7ants ruraux) (Leite &amp; Khouri, 2011). Op\u00e9rant au c\u0153ur des arri\u00e8re-pays, ils constituaient les vaisseaux capillaires essentiels de l\u2019Empire portugais, \u00e9changeant des produits manufactur\u00e9s europ\u00e9ens contre des productions agricoles africaines (Machado, 2014). Il importe de souligner que ces commer\u00e7ants pr\u00e9caires, situ\u00e9s entre l\u2019\u00e9lite coloniale blanche et la majorit\u00e9 noire, n\u2019agissaient jamais de mani\u00e8re isol\u00e9e. Ils s\u2019inscrivaient dans une infrastructure isma\u00e9lienne comprenant les pr\u00e9mices de l\u2019espace institutionnel contemporain : la <em>Jamatkhana<\/em> (lieu de pri\u00e8re), la <em>Jamat<\/em> (communaut\u00e9) et l\u2019autorit\u00e9 spirituelle de l\u2019Imam (Daftary, 1998). Cette coh\u00e9rence institutionnelle leur permit de n\u00e9gocier des formes de protection collective, de mutualiser les capitaux et, \u00e0 terme, de passer du statut de petits commer\u00e7ants \u00e0 celui d\u2019industriels urbains et d\u2019\u00e9lites transnationales. Les \u00ab&nbsp;racines&nbsp;\u00bb isma\u00e9liennes en Afrique se sont ainsi consolid\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 une all\u00e9geance verticale \u00e0 leur guide spirituel et \u00e0 une solidarit\u00e9 horizontale fond\u00e9e sur la structure communautaire (Penvenne, 2015).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd\u2019hui, la communaut\u00e9 isma\u00e9lienne est estim\u00e9e \u00e0 environ 15 millions de personnes \u00e0 travers le monde et constitue une diaspora transnationale. Port\u00e9e par une identit\u00e9 partag\u00e9e ainsi que par la circulation mondiale des capitaux, de l\u2019industrie et du d\u00e9veloppement international, cette communaut\u00e9 maintient une orientation spirituelle, spatiale et communautaire vers l\u2019Imamat isma\u00e9lien, dont le si\u00e8ge est \u00e9tabli \u00e0 Lisbonne. L\u2019implantation, l\u2019administration et la direction de l\u2019Imamat ont accompagn\u00e9 la r\u00e9installation de la communaut\u00e9 en provenance du Mozambique, dont de nombreux membres furent expatri\u00e9s vers Lisbonne dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant les nationalisations mozambicaines. Le d\u00e9veloppement des infrastructures isma\u00e9liennes ainsi que la position socio-\u00e9conomique privil\u00e9gi\u00e9e de la communaut\u00e9 au Portugal et au Mozambique r\u00e9sultent de pratiques politiques, institutionnelles et familiales coordonn\u00e9es, \u00e9labor\u00e9es au fil de plusieurs si\u00e8cles de vie diasporique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00ab&nbsp;ancienne&nbsp;\u00bb pr\u00e9sence chinoise en Afrique australe (notamment au Mozambique et en Afrique du Sud) s\u2019est constitu\u00e9e dans le cadre du syst\u00e8me du travail sous contrat, historiquement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme stigmatisant de \u00ab&nbsp;commerce des coolies&nbsp;\u00bb (<em>coolie trade<\/em>) (Harris, 2010&nbsp;; Yap &amp; Man, 1996). Nombre des premiers migrants chinois, en particulier originaires du Guangdong et du Fujian, furent transf\u00e9r\u00e9s non comme entrepreneurs, mais comme travailleurs contractuels affect\u00e9s aux projets d\u2019infrastructures coloniales ou aux activit\u00e9s agricoles, occupant ainsi une position subalterne (Rinaldi, 2011). Au fil des d\u00e9cennies, ces travailleurs chinois et leurs descendants pass\u00e8rent des baraquements de \u00ab&nbsp;coolies&nbsp;\u00bb au statut de commer\u00e7ants, en s\u2019appuyant sur les <em>Huiguan<\/em> (associations fond\u00e9es sur l\u2019origine r\u00e9gionale) afin de mettre en commun leurs modestes \u00e9conomies et de quitter progressivement le march\u00e9 du travail salari\u00e9 pour devenir entrepreneurs (Snow, 1988).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00ab&nbsp;nouveaux migrants chinois&nbsp;\u00bb ne constituent pas simplement le prolongement des pr\u00e9sences chinoises ant\u00e9rieures en Afrique lusophone. Ils forment une configuration distincte, n\u00e9e des politiques chinoises de r\u00e9forme et d\u2019ouverture engag\u00e9es apr\u00e8s 1978, recrutant principalement dans les provinces du Fujian et du Zhejiang et s\u2019organisant \u00e0 travers des r\u00e9seaux \u00e9troits fond\u00e9s sur la parent\u00e9 et l\u2019origine locale (<em>tongxiang<\/em>). Ces r\u00e9seaux reproduisent un mod\u00e8le commercial modulaire dans des contextes nationaux vari\u00e9s, tout en conservant une empreinte institutionnelle minimale. Leur pr\u00e9sence dans les pays africains de langue officielle portugaise (Palop) s\u2019est intensifi\u00e9e apr\u00e8s 2000, sous l\u2019impulsion du Forum sur la coop\u00e9ration sino-africaine (Focac). Ce qui les caract\u00e9rise n\u2019est pas tant leur caract\u00e8re r\u00e9cent que leur logique structurelle sp\u00e9cifique&nbsp;: une rotation rapide du capital, une opacit\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard des institutions \u00e9tatiques et un fort repli social (Haugen, 2018). Ces caract\u00e9ristiques les distinguent fondamentalement \u00e0 la fois des communaut\u00e9s marchandes chinoises de l\u2019\u00e9poque coloniale, int\u00e9gr\u00e9es aux hi\u00e9rarchies raciales et commerciales portugaises, et de l\u2019\u00e9lite transnationale institutionnalis\u00e9e repr\u00e9sent\u00e9e par le r\u00e9seau isma\u00e9lien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre comparaison retrace la mutation historique d\u2019un m\u00eame r\u00f4le structurel \u00e0 diff\u00e9rentes phases d\u2019une m\u00eame formation sociale, dans la lign\u00e9e de l\u2019ethnographie multisitu\u00e9e propos\u00e9e par Marcus (1995), qui suit les formations sociales \u00e0 travers le temps et l\u2019espace. Dans cet article, nous examinons plus particuli\u00e8rement l\u2019usage de l\u2019espace comme ressource principale de mobilit\u00e9 sociale et \u00e9conomique, en analysant de mani\u00e8re critique la fa\u00e7on dont les espaces \u00e9conomiques et commerciaux mat\u00e9rialisent les structures de gouvernance qui fa\u00e7onnent l\u2019\u00e9volution de la position interm\u00e9diaire dans les contextes urbains. Cette mat\u00e9rialit\u00e9 exprime des rapports sp\u00e9cifiques aux communaut\u00e9s environnantes et montre comment le r\u00f4le de l\u2019interm\u00e9diaire est m\u00e9diatis\u00e9 par des formes spatiales distinctes. Nous circonscrivons la figure de l\u2019interm\u00e9diaire \u00e9conomique au Mozambique et au Cap-Vert comme \u00e9tant marqu\u00e9e par les dimensions juridiques et sociales du gouvernement direct et indirect, lesquelles ont conduit \u00e0 la constitution de monopoles sur certains segments de leurs \u00e9conomies respectives, sous l\u2019effet du colonialisme europ\u00e9en (Bonacich, 1973&nbsp;; de Pina Cabral, 2010&nbsp;; Vale de Almeida, 2004) et de ses h\u00e9ritages (Mamdani, 1996). Ces interm\u00e9diaires occupent des positions m\u00e9dianes con\u00e7ues par les administrateurs coloniaux comme un moyen efficace de faire circuler les capitaux, les marchandises et les ressources.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Th\u00e9oriser la figure de l\u2019interm\u00e9diaire dans l\u2019\u0153koum\u00e8ne lusophone<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le discours institutionnalis\u00e9 de la <em>Lusofonia<\/em>, codifi\u00e9 \u00e0 travers la Communaut\u00e9 des pays de langue portugaise (CPLP) et diffus\u00e9 dans le cadre de la diplomatie culturelle portugaise depuis les ann\u00e9es 1990, a fait l\u2019objet de critiques approfondies (Cahen, 2010&nbsp;; Furtado &amp; Sansone, 2014&nbsp;; Mata, 2008&nbsp;; Ribeiro, 2004). Nous mobilisons ici la notion d\u2019\u00ab&nbsp;Afrique lusophone&nbsp;\u00bb comme un prisme structurel critique. \u00c0 cet \u00e9gard, notre d\u00e9marche analytique se rapproche davantage des projets critiques de Furtado et de Cahen que de la conception de la <em>Lusofonia<\/em> qu\u2019ils d\u00e9construisent. L\u00e0 o\u00f9 ils d\u00e9voilent la <em>Lusofonia<\/em> comme une id\u00e9ologie, nous utilisons la formation lusophone comme un concept historico-juridique et structurel permettant de retracer la g\u00e9n\u00e9alogie coloniale du r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire dans l\u2019espace post-imp\u00e9rial. La notion de <em>Lusotopie<\/em>, propos\u00e9e comme une alternative d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment neutralis\u00e9e et spatialement d\u00e9finie \u00e0 la <em>Lusofonia<\/em>, culturellement charg\u00e9e (de Pina Cabral, 2010), renvoie pr\u00e9cis\u00e9ment au type d\u2019op\u00e9ration analytique que nous entreprenons ici, et nous en adoptons l\u2019esprit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le plan th\u00e9orique, l\u2019expression \u00ab&nbsp;Afrique lusophone&nbsp;\u00bb d\u00e9signe dans cet article l\u2019ensemble des territoires africains o\u00f9 l\u2019administration coloniale portugaise a mis en place une architecture particuli\u00e8re de gouvernance sociojuridique et, \u00e9l\u00e9ment central de notre argumentation, a instrumentalis\u00e9 les minorit\u00e9s marchandes asiatiques comme interm\u00e9diaires commerciaux et fiscaux entre l\u2019\u00c9tat colonial et les populations africaines (Peberdy, 2000&nbsp;; Santos, 2002). Cette architecture n\u2019\u00e9tait pas homog\u00e8ne dans l\u2019ensemble des pays africains de langue officielle portugaise (Palop), mais elle se caract\u00e9risait par la production syst\u00e9matique d\u2019une hi\u00e9rarchie \u00e9conomique racialement stratifi\u00e9e, dans laquelle une classe minoritaire interm\u00e9diaire occupait une position m\u00e9diane entre le capital administratif europ\u00e9en et le travail africain. C\u2019est cette grammaire institutionnelle commune (Cooper, 2005) qui fait de l\u2019\u00ab&nbsp;Afrique lusophone&nbsp;\u00bb une cat\u00e9gorie analytique pertinente : non pas une langue partag\u00e9e, ni une culture commune, et encore moins la communaut\u00e9 civilisationnelle imagin\u00e9e par le discours de la CPLP.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019analyse comparative des formations coloniales n\u2019exige pas une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 entre les terrains \u00e9tudi\u00e9s (Stoler &amp; Cooper, 1997)&nbsp;; elle suppose plut\u00f4t l\u2019identification des r\u00e8gles structurelles communes qui organisent des rencontres coloniales situ\u00e9es dans des contextes diff\u00e9rents. Le Cap-Vert et le Mozambique ont \u00e9t\u00e9 retenus parce qu\u2019ils repr\u00e9sentent, au sein de l\u2019\u0153koum\u00e8ne lusophone, les manifestations les plus nettes de la dynamique de l\u2019interm\u00e9diaire enracin\u00e9 dans ses deux formes polaires&nbsp;: d\u2019une part, l\u2019\u00e9lite transnationale institutionnalis\u00e9e&nbsp;; d\u2019autre part, le petit commer\u00e7ant atomis\u00e9. Ces deux cas permettent cette analyse sans les effets de distorsion g\u00e9n\u00e9ralement associ\u00e9s aux \u00e9conomies politiques d\u00e9pendantes des ressources naturelles. \u00c0 l\u2019inverse, la pr\u00e9sence \u00e9conomique chinoise en Angola est domin\u00e9e par des entreprises de construction et d\u2019extraction des ressources soutenues par l\u2019\u00c9tat chinois et op\u00e9rant dans le cadre d\u2019accords bilat\u00e9raux entre gouvernements, ce qui l\u2019\u00e9loigne de la logique de l\u2019interm\u00e9diation que nous cherchons \u00e0 th\u00e9oriser. En outre, les deux \u00e9tudes de cas retenues dans cet article constituent des cas strat\u00e9giques sur le plan th\u00e9orique, choisis pour leur capacit\u00e9 \u00e0 rendre visible une dynamique structurelle qu\u2019aucun terrain isol\u00e9 (Burawoy, 1998), ni aucun \u00e9chantillon repr\u00e9sentatif (Gluckman, 1961), ne pourrait mettre en lumi\u00e8re \u00e0 lui seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00ab&nbsp;Afrique lusophone&nbsp;\u00bb, telle que nous l\u2019employons ici, constitue un champ social diff\u00e9renci\u00e9 au sens de Bourdieu (1993)&nbsp;: un espace d\u00e9fini par un ensemble commun de r\u00e8gles structurelles au sein duquel diff\u00e9rentes positions produisent des strat\u00e9gies, des formes institutionnelles et des trajectoires de d\u00e9veloppement radicalement distinctes. Leur positionnement diff\u00e9renci\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un m\u00eame champ structurel permet de comprendre pourquoi le r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire rev\u00eat des formes institutionnelles aussi divergentes dans chacun des cas \u00e9tudi\u00e9s \u2014 le courtier transnational enracin\u00e9 dans un cas, le n\u0153ud logistique invisible dans l\u2019autre \u2014 et comment cette divergence elle-m\u00eame r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00e9tendue et la logique de l\u2019espace social propre \u00e0 la formation lusophone.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La figure de l\u2019\u00e9tranger chez Georg Simmel, d\u00e9finie comme \u00ab&nbsp;celui qui arrive aujourd\u2019hui et reste demain&nbsp;\u00bb (Simmel, 1950), a fourni le fondement conceptuel de la th\u00e9orie des minorit\u00e9s interm\u00e9diaires \u00e9labor\u00e9e par Bonacich (1973), laquelle d\u00e9crit des groupes occupant une position pr\u00e9caire entre les \u00e9lites dominantes et les populations subordonn\u00e9es. Toutefois, appliquer ce cadre th\u00e9orique \u00e0 l\u2019Afrique sans pr\u00e9caution reviendrait \u00e0 projeter une perspective europ\u00e9enne sur des soci\u00e9t\u00e9s qui avaient depuis longtemps d\u00e9velopp\u00e9 leurs propres logiques d\u2019int\u00e9gration des \u00e9trangers. Les travaux de Skinner (1963) montrent qu\u2019avant m\u00eame le contact colonial, les soci\u00e9t\u00e9s africaines avaient institutionnalis\u00e9 le r\u00f4le de l\u2019\u00e9tranger, notamment dans le domaine du commerce. Shack et Skinner (1979) ont approfondi cette analyse dans une perspective comparative, d\u00e9montrant que l\u2019\u00e9tranger ne constituait pas une anomalie dans la vie sociale africaine, mais une figure structurellement n\u00e9cessaire, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 travers des cat\u00e9gories reconnues qui facilitaient sa participation tout en l\u2019encadrant. Cet aspect est essentiel \u00e0 notre analyse, car lorsque les migrants asiatiques se sont ins\u00e9r\u00e9s dans les \u00e9conomies africaines, ils n\u2019ont pas seulement \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 une hi\u00e9rarchie raciale coloniale. Ils ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 travers des grammaires sociales africaines pr\u00e9existantes qui r\u00e9servaient d\u00e9j\u00e0 une place, certes ambivalente, \u00e0 l\u2019\u00e9tranger utile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019effondrement de l\u2019Empire portugais n\u2019a pas entra\u00een\u00e9 la disparition de la g\u00e9ographie sociale qu\u2019il avait produite (Vale de Almeida, 2004). Au sein de cet ordre, les minorit\u00e9s racialis\u00e9es que l\u2019\u00c9tat colonial consid\u00e9rait comme suffisamment assimil\u00e9es ont conserv\u00e9 l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des espaces sociaux privil\u00e9gi\u00e9s, agissant comme une classe de gestion interm\u00e9diaire situ\u00e9e entre les ressources brutes et les circuits financiers (Yap &amp; Man, 1996). Les anciens interm\u00e9diaires ont mobilis\u00e9 leurs connexions transnationales afin de maintenir leur position durant les guerres civiles (Tr\u00f3v\u00e3o &amp; Bator\u00e9u, 2013) qui ont suivi les ind\u00e9pendances.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque l\u2019empire s\u2019est dissous, les nouveaux \u00c9tats ind\u00e9pendants ont h\u00e9rit\u00e9 de territoires, mais non des infrastructures institutionnelles, logistiques et financi\u00e8res n\u00e9cessaires \u00e0 la gouvernance de leurs \u00e9conomies (Burawoy &amp; Verdery, 1999). Les restructurations n\u00e9olib\u00e9rales ont accentu\u00e9 ce vide postcolonial (Bayart et al., 1999), et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces interstices structurels \u2014 qu\u2019il s\u2019agisse du capital d\u2019investissement, des services financiers ou de la distribution des biens de consommation \u2014 que l\u2019ancienne classe interm\u00e9diaire a \u00e9tendu son influence. Les isma\u00e9liens naz\u00e2rites ont mobilis\u00e9 des institutions transnationales telles que l\u2019AKDN afin de r\u00e9pondre aux besoins de haut niveau en mati\u00e8re de d\u00e9veloppement et de financement, \u00e9voluant vers ce que l\u2019on pourrait qualifier de <em>courtiers mondiaux<\/em> (<em>Global Brokers<\/em>) (Gibbon &amp; Ponte, 2005). Les nouveaux migrants chinois, s\u2019appuyant sur des capitaux \u00e0 rotation rapide et sur des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement int\u00e9gr\u00e9es, ont quant \u00e0 eux combl\u00e9 les lacunes du commerce de d\u00e9tail et de la logistique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale, agissant comme des <em>n\u0153uds logistiques<\/em> (<em>Logistical Nodes<\/em>) (Lee, 2017). Leur ascension ne refl\u00e8te pas des caract\u00e9ristiques culturelles intrins\u00e8ques, mais une r\u00e9ponse structurelle aux d\u00e9ficits laiss\u00e9s par des \u00c9tats encore engag\u00e9s dans la consolidation de leur capacit\u00e9 \u00e0 gouverner l\u2019espace \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette position postcoloniale d\u2019interm\u00e9diaire d\u00e9passe par ailleurs le seul axe Afrique-Asie. L\u2019ampleur institutionnelle du r\u00e9seau isma\u00e9lien \u00e0 travers l\u2019espace lusophone en fait un acteur potentiel des flux de d\u00e9veloppement Sud-Sud reliant l\u2019Afrique au Br\u00e9sil (Miyamoto, 2009). De mani\u00e8re comparable, les r\u00e9seaux logistiques des nouveaux migrants chinois, particuli\u00e8rement concentr\u00e9s dans des espaces tels que le Cap-Vert, pourraient utiliser les infrastructures commerciales luso-africaines comme point d\u2019appui vers les march\u00e9s sud-am\u00e9ricains (Haugen, 2018). M\u00eame lorsque ces connexions demeurent \u00e0 l\u2019\u00e9tat de potentialit\u00e9, elles constituent des <em>futurs imagin\u00e9s<\/em> (<em>Imagined Futures<\/em>) dans lesquels les activit\u00e9s actuelles des interm\u00e9diaires en Afrique forment la base logistique et financi\u00e8re d\u2019une relation triangulaire plus vaste entre l\u2019Afrique, l\u2019Asie et l\u2019Am\u00e9rique latine. Les \u00e9tudes de cas qui suivent analysent ainsi comment les relations entre une diversit\u00e9 d\u2019\u00e9lites mondiales \u2014 et non pas seulement avec l\u2019\u00c9tat portugais \u2014 ont contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9largir le r\u00f4le et la position de l\u2019interm\u00e9diaire jusqu\u2019\u00e0 celui de courtier de pouvoir dans l\u2019Afrique lusophone.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9flexion m\u00e9thodologique<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cet article s\u2019appuie sur une synth\u00e8se comparative de deux projets doctoraux anthropologiques distincts mais convergents, men\u00e9s respectivement par Wang (huit mois) et Khan (douze mois), \u00e0 partir d\u2019enqu\u00eates ethnographiques de longue dur\u00e9e r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 Lisbonne (Portugal) et \u00e0 Praia (Cap-Vert). En adoptant le cadre de l\u2019ethnographie multisitu\u00e9e (<em>multi-sited ethnography<\/em>) propos\u00e9 par Marcus (1995), notre dispositif de recherche a \u00e9t\u00e9 strat\u00e9giquement d\u00e9ploy\u00e9 entre Praia et Lisbonne, tout en int\u00e9grant des liens r\u00e9trospectifs, archivistiques et issus de l\u2019histoire orale avec le Mozambique. Alors que notre travail sur les migrants chinois porte sur une fronti\u00e8re active de l\u2019interm\u00e9diation \u00e0 Praia, notre recherche sur les isma\u00e9liens \u00e0 Lisbonne s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la m\u00e9moire archiv\u00e9e et reconstruite de l\u2019interm\u00e9diation au Mozambique. Cette approche multisitu\u00e9e nous permet de retracer l\u2019ensemble du cycle de vie de la trajectoire de l\u2019interm\u00e9diaire dans l\u2019espace lusophone et d\u2019examiner cette figure non comme une cat\u00e9gorie statique, mais comme un r\u00f4le fluide fa\u00e7onn\u00e9 par les g\u00e9ographies distinctes des oc\u00e9ans Atlantique et Indien. En outre, nous analysons la mani\u00e8re dont ces trajectoires diff\u00e9renci\u00e9es convergent au sein de l\u2019\u00ab&nbsp;\u0153koum\u00e8ne lusophone&nbsp;\u00bb. Cette analyse comparative met en \u00e9vidence comment les liens historiques h\u00e9rit\u00e9s du pass\u00e9 colonial (repr\u00e9sent\u00e9s par l\u2019exp\u00e9rience isma\u00e9lienne et celle des anciens migrants chinois) continuent d\u2019influencer, tout en \u00e9tant eux-m\u00eames reconfigur\u00e9s par, les d\u00e9fis contemporains de la mondialisation (port\u00e9s par les nouveaux migrants chinois), tissant ainsi une trame complexe et multidimensionnelle de l\u2019agenc\u00e9it\u00e9 asiatique dans l\u2019Afrique globale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le choix de Lisbonne, plut\u00f4t que du Mozambique, comme principal terrain d\u2019enqu\u00eate permet de retracer r\u00e9trospectivement la mani\u00e8re dont la m\u00e9moire collective, la construction institutionnelle et les r\u00e9cits identitaires sont aujourd\u2019hui activement organis\u00e9s par l\u2019Imamat et l\u2019Institut isma\u00e9lien, faisant de Lisbonne un n\u0153ud majeur du r\u00e9seau isma\u00e9lien mondial. L\u2019Europe constitue en effet le si\u00e8ge de l\u2019Imamat ainsi que le principal centre de production de connaissances de la communaut\u00e9, \u00e0 savoir l\u2019Institut isma\u00e9lien. La <em>Jamat<\/em> de Lisbonne est fortement marqu\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience mozambicaine et a reconstitu\u00e9 son univers social \u00e0 la suite de la migration organis\u00e9e qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 25 avril 1974. Lisbonne ne constitue donc pas un substitut du Mozambique, mais le lieu m\u00eame o\u00f9 se situe notre objet d\u2019analyse&nbsp;: la m\u00e9moire de l\u2019interm\u00e9diation et l\u2019architecture institutionnelle qui la soutient. Cette dimension de la recherche repose sur l\u2019observation participante, des entretiens semi-directifs retra\u00e7ant les m\u00e9moires individuelles et collectives de la migration et de la vie au Mozambique, l\u2019analyse des mat\u00e9riaux d\u2019histoire orale produits par l\u2019Institut isma\u00e9lien ainsi que l\u2019examen des cadres juridiques portugais qui structurent l\u2019int\u00e9gration nationale de la communaut\u00e9. Elle est compl\u00e9t\u00e9e par une ethnographie p\u00e9destre (<em>walking ethnography<\/em>), attentive aux flux de capitaux et aux formes de l\u00e9gitimit\u00e9 politique qui continuent de relier Lisbonne au Mozambique \u00e0 travers les institutions isma\u00e9liennes mondiales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les nouveaux migrants chinois au Cap-Vert se caract\u00e9risent, \u00e0 l\u2019inverse, par une logique sociale presque oppos\u00e9e&nbsp;: opacit\u00e9, informalit\u00e9, repli sur des r\u00e9seaux de parent\u00e9 et \u00e9vitement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de toute visibilit\u00e9 institutionnelle. Aucun projet d\u2019histoire orale ne conserve la m\u00e9moire de leurs trajectoires. Aucun si\u00e8ge central ne coordonne leurs r\u00e9cits. L\u2019acc\u00e8s \u00e0 ce terrain a donc n\u00e9cessit\u00e9 une pr\u00e9sence ethnographique prolong\u00e9e, au sein des commerces, dans les espaces arri\u00e8re-boutique et au rythme du quotidien de la vie marchande \u00e0 Praia. Le travail de terrain de Wang s\u2019est ainsi appuy\u00e9 principalement sur l\u2019observation participante et sur des entretiens semi-directifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La diff\u00e9rence m\u00e9thodologique entre nos deux volets de recherche refl\u00e8te ainsi la variance structurelle entre les deux communaut\u00e9s, laquelle constitue elle-m\u00eame un \u00e9l\u00e9ment central de notre argumentation. Nous analysons les strat\u00e9gies d\u2019une \u00e9lite financi\u00e8re et manag\u00e9riale hautement institutionnalis\u00e9e et transnationale \u2014 illustr\u00e9e notamment par l\u2019Aga Khan Development Network (AKDN) et le groupe Azinor \u2014 en les confrontant \u00e0 celles des petits commerces chinois de d\u00e9tail. Cette comparaison met ainsi en regard deux modalit\u00e9s distinctes situ\u00e9es sur le continuum de l\u2019agenc\u00e9it\u00e9 \u00e9conomique transnationale asiatique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les isma\u00e9liens mozambicains \u00e0 Lisbonne<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Khan a particip\u00e9 \u00e0 un cours de formation pour adultes consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019architecture islamique, organis\u00e9 au Centre isma\u00e9lien de Lisbonne dans le cadre d\u2019une initiative de l\u2019IsmailiTariqah and Religious Education Board (Itreb) visant \u00e0 sensibiliser la communaut\u00e9 isma\u00e9lienne \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019architecture des mosqu\u00e9es et \u00e0 ses liens avec les activit\u00e9s du Prix Aga Khan d\u2019architecture, en octobre 2024. Ce cours constituait le deuxi\u00e8me volet d\u2019une s\u00e9rie \u00e9ducative hybride, en ligne et en pr\u00e9sentiel, compos\u00e9e de quatre sessions et consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019histoire de l\u2019architecture des mosqu\u00e9es. Le programme d\u00e9butait avec la \u00ab&nbsp;mosqu\u00e9e de terre et de ciel&nbsp;\u00bb o\u00f9 le proph\u00e8te Mohammed priait au VII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, avant d\u2019aborder les \u00e9volutions historiques et contemporaines de l\u2019architecture islamique ainsi que leur relation avec le Prix Aga Khan d\u2019architecture et son r\u00f4le dans le d\u00e9veloppement architectural du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La majorit\u00e9 des participants exer\u00e7aient une activit\u00e9 professionnelle ou avaient re\u00e7u une formation dans des domaines li\u00e9s \u00e0 l\u2019environnement b\u00e2ti&nbsp;: architectes, ouvriers du b\u00e2timent, urbanistes, cadres du secteur immobilier, auxquels s\u2019ajoutaient quelques personnes simplement int\u00e9ress\u00e9es par l\u2019architecture des mosqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Raj Isar, sp\u00e9cialiste chevronn\u00e9 du d\u00e9veloppement et directeur de l\u2019\u00e9ducation au sein de l\u2019Aga Khan Trust for Culture, s\u2019imposait naturellement comme une figure de r\u00e9f\u00e9rence. Il effectuait r\u00e9guli\u00e8rement des allers-retours entre Lisbonne et Paris, o\u00f9 il enseignait \u00e0 l\u2019universit\u00e9. \u00c0 l\u2019instar de Raj, Khan observait de nombreux membres de la <em>Jamat<\/em> circuler entre Lisbonne et d\u2019autres pays pour des raisons professionnelles, \u00e9ducatives ou familiales. L\u2019anglais constituait la langue commune parmi les nombreuses langues parl\u00e9es par des participants appartenant \u00e0 au moins cinq nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes r\u00e9cemment install\u00e9es \u00e0 Lisbonne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9tudiants se r\u00e9partirent spontan\u00e9ment en plusieurs groupes autour des tables de la salle d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de <em>Sala<\/em>, espace de rassemblement institutionnel. Les \u00e9changes \u00e9taient anim\u00e9s, ponctu\u00e9s d\u2019une rivalit\u00e9 amicale et ludique. Hussein, l\u2019un des trois Hussein pr\u00e9sents dans la salle, prit la parole et lan\u00e7a le d\u00e9bat, comme il en avait l\u2019habitude&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Centre isma\u00e9lien n\u2019est-il pas une mosqu\u00e9e ? Nous avons une salle de pri\u00e8re, une cour int\u00e9rieure et un espace consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019enseignement.&nbsp;\u00bb Avec son accent britannique et l\u2019autorit\u00e9 qui semblait naturellement l\u2019accompagner, il formulait une r\u00e9flexion que nous avions probablement tous faite \u00e0 ce stade. Le Centre isma\u00e9lien remplissait les fonctions d\u2019une mosqu\u00e9e et en reproduisait l\u2019organisation spatiale. Un autre participant assis \u00e0 sa table intervint alors pour comparer l\u2019appellation \u00ab&nbsp;Centre isma\u00e9lien&nbsp;\u00bb \u00e0 celle de \u00ab&nbsp;mosqu\u00e9e&nbsp;\u00bb, en \u00e9voquant notamment la Mosqu\u00e9e centrale de Lisbonne, la plus visible de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, alors que Khan et les autres \u00e9tudiants \u00e9taient assis autour de tables de conf\u00e9rence, face \u00e0 un projecteur et \u00e0 un enseignant, ils se retrouveraient bient\u00f4t pieds nus dans la salle de pri\u00e8re, agenouill\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur la moquette, se laissant envelopper par l\u2019immensit\u00e9 d\u2019un espace monumental et par le poids de plusieurs tonnes de pierre au-dessus de leurs t\u00eates.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Si \u00e7a parle comme un canard et que \u00e7a marche comme un canard\u2026 c\u2019est presque un canard&nbsp;\u00bb, lan\u00e7a Farid, le plaisantin du groupe. Nous avons ri plus que de raison de cette ambigu\u00eft\u00e9. Lina, architecte portugaise d\u2019origine mozambicaine, mit fin au d\u00e9bat ce jour-l\u00e0 : \u00ab&nbsp;Si le nom de quelqu\u2019un d\u2019autre figure sur votre maison, est-ce encore votre maison ?&nbsp;\u00bb Une chose peut-elle \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme la v\u00f4tre lorsqu\u2019elle est d\u00e9sign\u00e9e autrement par les autres et qu\u2019elle se d\u00e9signe elle-m\u00eame par un nom qui lui a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 par autrui ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lina conduisit ensuite le groupe lors d\u2019une visite guid\u00e9e du Centre isma\u00e9lien, activit\u00e9 qu\u2019elle assurait r\u00e9guli\u00e8rement pour l\u2019institution. Elle expliqua que les pierres situ\u00e9es \u00e0 l\u2019entr\u00e9e repr\u00e9sentaient les 99 noms de Dieu et \u00e9taient taill\u00e9es dans une pierre originaire de la p\u00e9ninsule Ib\u00e9rique. Elles provenaient d\u2019un artisan tailleur de pierre de Sintra, int\u00e9grant ainsi mat\u00e9riellement l\u2019espace institutionnel isma\u00e9lien aux logiques territoriales propres \u00e0 son implantation lisbo\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lina et Hussein ont tous deux travaill\u00e9 \u00e0 divers moments pour le groupe h\u00f4telier Sana, d\u00e9tenu par le groupe multinational Azinor, dont le fondateur est \u00e9galement isma\u00e9lien. Le groupe Sana, figurant parmi les principaux groupes h\u00f4teliers du pays, constitue \u00e9galement un lieu d\u2019h\u00e9bergement privil\u00e9gi\u00e9 pour les grands \u00e9v\u00e9nements organis\u00e9s au Centre isma\u00e9lien, tels que le Jubil\u00e9 de Diamant, qui a r\u00e9uni plus de 40&nbsp;000 isma\u00e9liens en 2018, ou encore les visites diplomatiques r\u00e9guli\u00e8res accueillies par l\u2019Imamat. L\u2019espace commercial remplit une fonction plurielle&nbsp;: activit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 la foi, activit\u00e9s \u00e9conomiques et facilitation de r\u00e9seaux sociaux de haut niveau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question ayant suscit\u00e9 le d\u00e9bat \u2014 \u00ab&nbsp;Le Centre isma\u00e9lien est-il une mosqu\u00e9e ?&nbsp;\u00bb \u2014 touche directement \u00e0 la probl\u00e9matique de l\u2019espace et du lieu, ainsi qu\u2019\u00e0 une ambigu\u00eft\u00e9 constitutive de l\u2019islam (Ahmed, 2016&nbsp;; Asad, 2003&nbsp;; Moumtaz, 2021). Qu\u2019est-ce qui rend un espace islamique&nbsp;? Qu\u2019est-ce qui transforme les abstractions du territoire et de l\u2019architecture en lieux reconnus comme porteurs d\u2019un syst\u00e8me de valeurs&nbsp;? Cette question concerne en particulier les espaces isma\u00e9liens, d\u00e9finis et red\u00e9finis \u00e0 travers un contexte en constante \u00e9volution de <em>farmans<\/em> (directives spirituelles), de langage institutionnel, de titres et d\u2019acronymes associ\u00e9s. Les personnes pr\u00e9sentes dans la salle, dont la plupart poss\u00e9daient une expertise professionnelle ou technique dans le d\u00e9veloppement urbain, participaient elles-m\u00eames \u00e0 cette r\u00e9flexion sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 spatiale. Le contexte europ\u00e9en postcolonial, qui naturalise un espace urbain s\u00e9culier strictement r\u00e9gul\u00e9, \u00e9tait ainsi remis en question \u00e0 la lumi\u00e8re du cadre historique pr\u00e9sent\u00e9 dans le cours. Il apparaissait que l\u2019architecture des mosqu\u00e9es avait \u00e9volu\u00e9 \u00e0 travers des cadres globaux concurrents qui disciplinent l\u2019espace. Toutefois, dans la trajectoire sp\u00e9cifique pr\u00e9sent\u00e9e en cours, il devenait clair que les mosqu\u00e9es sont d\u00e9finies avant tout par les communaut\u00e9s qui y vivent leur foi et y organisent leur vie sociale (Poor, 2014). Il ne peut donc exister de prescription d\u00e9finitive. Le Centre isma\u00e9lien est-il une mosqu\u00e9e&nbsp;? Certainement pas moins que la Mosqu\u00e9e centrale de Lisbonne, et pas davantage que les trottoirs de Mouraria o\u00f9 des communaut\u00e9s bengalies prient sur la voie publique en raison du manque d\u2019espace dans leurs lieux de culte. D\u2019autres espaces et lieux, anim\u00e9s par la vie fervente des musulmans, continueront d\u2019\u00e9voluer en fonction de leurs modes de vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9alit\u00e9 coloniale pass\u00e9e, qui avait conditionn\u00e9 leur r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaires \u00e9conomiques au service de l\u2019\u00c9tat tout en facilitant leur mobilit\u00e9 socio-\u00e9conomique, s\u2019est prolong\u00e9e et transform\u00e9e dans le contexte postcolonial. Nous soutenons que l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du nom du Centre isma\u00e9lien, ainsi que sa mise en d\u00e9bat \u00e0 travers l\u2019enseignement en ligne, n\u2019est possible que dans cette temporalit\u00e9 postcoloniale sp\u00e9cifique, et qu\u2019elle refl\u00e8te la capacit\u00e9 accrue de cette communaut\u00e9 \u00e0 se d\u00e9finir elle-m\u00eame \u00e0 travers les infrastructures de l\u2019Imamat et son r\u00f4le dans le monde. Ce qui d\u00e9finit le Centre isma\u00e9lien, en derni\u00e8re instance, est son appartenance.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Permise par la rapidit\u00e9 et l\u2019\u00e9tendue des environnements num\u00e9riques, l\u2019infrastructure institutionnelle isma\u00e9lienne articule de mani\u00e8re int\u00e9gr\u00e9e les dimensions sociales, \u00e9thiques, spirituelles et \u00e9conomiques, tout en renfor\u00e7ant la capacit\u00e9 de gestion de la pluralit\u00e9 diasporique \u00e0 travers l\u2019\u00e9ducation et les r\u00e9cits collectifs. Elle remet en question la dichotomie entre le religieux et le s\u00e9culier, ainsi que les formes de subjectivit\u00e9 qu\u2019elle produit, dans le cadre d\u2019une g\u00e9ographie supra-\u00e9tatique de la citoyennet\u00e9 flexible (Ong, 1999), non r\u00e9ductible \u00e0 une \u00e9conomie s\u00e9culi\u00e8re. Le mod\u00e8le hybride en ligne et en pr\u00e9sentiel du cours a suscit\u00e9 des d\u00e9bats similaires au sein d\u2019un ensemble global d\u2019\u00e9tudiants connect\u00e9s via une plateforme num\u00e9rique lanc\u00e9e en 2014 et comptant plus de 12&nbsp;000 apprenants (notes de terrain, Khan, 8 juillet 2024).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une entreprise qui illustre particuli\u00e8rement l\u2019imbrication entre mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019espace urbain et du capital, et immat\u00e9rialit\u00e9 des relations et de l\u2019\u00e9thique, est le groupe Azinor, bas\u00e9 \u00e0 Lisbonne et poss\u00e9dant des actifs au Mozambique ainsi que dans d\u2019autres pays africains, notamment l\u2019Angola, l\u2019Afrique du Sud et la Tanzanie. Azinor a initialement \u00e9t\u00e9 une entreprise h\u00f4teli\u00e8re accueillant des migrants arrivant d\u2019Afrique au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Son propri\u00e9taire est issu d\u2019une famille isma\u00e9lienne du Mozambique et entretient des liens avec l\u2019Angola en raison de cette pr\u00e9sence historique. L\u2019entreprise a remport\u00e9 un appel d\u2019offres public durant la guerre civile en Angola et a consid\u00e9rablement \u00e9tendu ses activit\u00e9s \u00e0 travers l\u2019Afrique lusophone (Trov\u00e3o &amp; Bator\u00e9u, 2013). Lorsque le climat politique du Mozambique s\u2019est stabilis\u00e9 apr\u00e8s sa propre guerre civile de dix ans, Azinor a \u00e9tendu et reconfigur\u00e9 ses r\u00e9seaux dans le pays.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le groupe Azinor n\u2019est pas formellement li\u00e9 \u00e0 l\u2019AKDN, mais entretient des liens complexes avec l\u2019Imamat. Son fondateur, Nazir Din, ainsi que ses deux fr\u00e8res, en d\u00e9tiennent la majorit\u00e9 des parts. M. Din a \u00e9galement occup\u00e9 des fonctions institutionnelles importantes au sein de l\u2019organisation isma\u00e9lienne, notamment en tant que pr\u00e9sident entre 1999 et 2005. Dans l\u2019urbanisme de Maputo, l\u2019AKDN g\u00e8re plusieurs entreprises \u00e0 but lucratif sous l\u2019\u00e9gide du R\u00e9seau de d\u00e9veloppement \u00e9conomique Aga Khan, dont la cha\u00eene h\u00f4teli\u00e8re Serena \u00e0 Maputo. Depuis une base au Portugal, avec une expansion vers le Mozambique et 37 autres pays, les entreprises isma\u00e9liennes telles que le groupe Azinor ont capitalis\u00e9 sur la pr\u00e9servation de leur position sociale et de leur capital mat\u00e9riel rendue possible par la position d\u2019interm\u00e9diaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les \u00ab&nbsp;routes&nbsp;\u00bb chinoises au Cap-Vert<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Contrairement aux isma\u00e9liens naz\u00e2rites du Mozambique install\u00e9s au Portugal, dont la pr\u00e9sence s\u2019est inscrite dans le tissu colonial sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations et \u00e0 travers des configurations g\u00e9ographiques et \u00e9conomiques durables, l\u2019arriv\u00e9e chinoise au Cap-Vert d\u00e9bute \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980. Elle est visible, rapide et transforme physiquement le paysage urbain de la capitale, Praia (Varela, 2020). Cette section explore la r\u00e9alit\u00e9 spatiale et \u00e9conomique de cette \u00ab&nbsp;nouvelle fronti\u00e8re&nbsp;\u00bb \u00e0 travers le prisme du commerce chinois (<em>Chinese shop<\/em>), \u00e0 partir des huit mois de terrain de Wang et de trois ann\u00e9es d\u2019exp\u00e9rience de vie dans la capitale capverdienne, Praia.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les quartiers de Praia, du plateau historique du centre-ville jusqu\u2019aux vastes zones d\u2019habitat informel de Vila Nova, le commerce chinois est devenu l\u2019unit\u00e9 principale du commerce de d\u00e9tail. Il s\u2019agit d\u2019espaces distincts, standardis\u00e9s, ins\u00e9r\u00e9s dans la ville. Lors du terrain de Wang en 2024, une cartographie de la distribution de ces commerces a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e. Les premiers r\u00e9sultats montrent le r\u00f4le des boutiques chinoises comme points d\u2019ancrage urbains&nbsp;: l\u00e0 o\u00f9 se trouve un commerce chinois se d\u00e9veloppe un flux de personnes, mais pas n\u00e9cessairement un flux visible d\u2019interactions sociales. L\u2019architecture du magasin impose une relation sp\u00e9cifique entre le migrant et la population locale.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis entr\u00e9 dans la \u00ab&nbsp;Loja Felicidade&nbsp;\u00bb (Boutique du Bonheur), dans le quartier de Vila Nova. La transition est brutale. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, la rue est bruyante, poussi\u00e9reuse et inond\u00e9e de lumi\u00e8re atlantique. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, l\u2019espace est frais, \u00e9clair\u00e9 faiblement par des tubes fluorescents, et impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019une odeur de caoutchouc synth\u00e9tique et de ruban d\u2019emballage. L\u2019espace est optimis\u00e9 pour le stockage, non pour le confort. Des \u00e9tag\u00e8res allant du sol au plafond forment un labyrinthe de marchandises&nbsp;: bassines en plastique, v\u00eatements orn\u00e9s du drapeau national capverdien import\u00e9s du Zhejiang, textiles synth\u00e9tiques du Guangdong, produits \u00e9lectroniques bon march\u00e9 du Hebei. Il n\u2019y a aucun espace vide, mais il y a toujours place pour un grand \u00e9cran de surveillance en temps r\u00e9el destin\u00e9 au contr\u00f4le du magasin. L\u2019ensemble ne ressemble pas \u00e0 une boutique locale, mais \u00e0 un conteneur d\u00e9charg\u00e9 directement dans la rue. \u00c0 l\u2019arri\u00e8re, sur une estrade sur\u00e9lev\u00e9e derri\u00e8re un comptoir prot\u00e9g\u00e9 par des barres plastiques transparentes, se trouve le commer\u00e7ant. Il regarde TikTok sur son t\u00e9l\u00e9phone\u2026 (Notes de terrain, Wang, Praia, 13 d\u00e9cembre 2024)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le changement sensoriel d\u00e9crit dans la note de terrain de Wang \u2014 du dehors \u00ab&nbsp;poussi\u00e9reux et lumineux&nbsp;\u00bb vers l\u2019int\u00e9rieur \u00ab&nbsp;frais et synth\u00e9tique&nbsp;\u00bb \u2014 ne fait pas de la <em>Loja Felicidade<\/em> un espace d\u2019habitation sociale, mais une enclave logistique. Cela contraste fortement avec la <em>cantina<\/em> isma\u00e9lienne de l\u2019\u00e9poque coloniale, qui fonctionnait comme une zone de contact poreuse o\u00f9 le cr\u00e9dit et la conversation liaient le commer\u00e7ant au village. La \u00ab&nbsp;plateforme sur\u00e9lev\u00e9e&nbsp;\u00bb et les \u00ab&nbsp;barreaux plastiques transparents&nbsp;\u00bb constituent une mat\u00e9rialisation physique de la barri\u00e8re sociale (Venancio, 2024), pla\u00e7ant le migrant dans une position de surveillance plut\u00f4t que d\u2019engagement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, l\u2019absorption du commer\u00e7ant par TikTok traduit une forme de pr\u00e9sence absente. Tandis que son corps g\u00e8re les flux financiers \u00e0 Praia, sa conscience sociale demeure reli\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me num\u00e9rique chinois (Wei et al., 2007). Cela renforce l\u2019argument de Haugen (2018), selon lequel, pour de nombreux petits capitalistes chinois en Afrique, le pays d\u2019accueil est per\u00e7u comme un simple site sp\u00e9culatif d\u2019accumulation rapide, et non comme un espace d\u2019ancrage \u00e0 construire (Mathews, 2011). Contrairement aux isma\u00e9liens qui construisent des centres communautaires pour s\u2019installer durablement, le migrant chinois construit une boutique pr\u00eate \u00e0 \u00eatre d\u00e9mont\u00e9e, incarnant une strat\u00e9gie d\u2019extraction transitoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">M. Lin, 34 ans, est originaire d\u2019un comt\u00e9 rural situ\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 de la ville de Wenzhou, dans la province du Zhejiang. Nos \u00e9changes \u00e9taient fragment\u00e9s, men\u00e9s dans les interstices du commerce, souvent interrompus par le claquement des sandales sur le sol carrel\u00e9 ou le bip du scanner de codes-barres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Je ne suis pas ici pour boire du caf\u00e9&nbsp;\u00bb, m\u2019a dit Lin en mandarin, les yeux fix\u00e9s sur l\u2019\u00e9cran de vid\u00e9osurveillance.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai emprunt\u00e9 200 000 RMB (environ 25 000 euros) \u00e0 mon oncle et \u00e0 deux voisins pour acheter ce magasin et payer le bail. Chaque minute o\u00f9 la porte est ouverte, le compteur tourne. Si je vais \u00e0 la plage, je perds de l\u2019argent\u2026<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9cit de Lin r\u00e9v\u00e8le la logique interne qui rend n\u00e9cessaire l\u2019architecture d\u00e9fensive externe que nous avons observ\u00e9e. Il fonctionne selon l\u2019\u00e9thique du <em>Chi Ku<\/em> (\u00ab&nbsp;manger l\u2019amertume&nbsp;\u00bb), c\u2019est-\u00e0-dire une disposition \u00e0 endurer des conditions de vie extr\u00eamement difficiles dans le pr\u00e9sent en vue d\u2019une prosp\u00e9rit\u00e9 future diff\u00e9r\u00e9e (Rodrigues, 2012). Il constitue un n\u0153ud solitaire. Son obligation n\u2019est pas verticale (vers un imam), mais horizontale (vers le r\u00e9seau de parent\u00e9 \u00e0 Wenzhou qui d\u00e9tient sa dette).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, il n\u2019y a pas de <em>bom dia<\/em> (bonjour), ni de question sur la sant\u00e9 ou la famille, autant de rituels ordinaires de la vie sociale capverdienne. La cliente capverdienne d\u00e9pose le sac sur le comptoir. Lin d\u00e9signe la calculatrice&nbsp;: \u00ab&nbsp;800&nbsp;\u00bb (escudos). La cliente glisse un billet de 1&nbsp;000 escudos \u00e0 travers l\u2019ouverture des barreaux. Lin rend 200 de monnaie et le sac. L\u2019\u00e9change dure 14 secondes. L\u2019argent, ici, constitue le seul m\u00e9dium de traduction. Ce silence est significatif&nbsp;: il r\u00e9v\u00e8le une transformation de la nature m\u00eame de l\u2019interm\u00e9diaire. \u00c0 l\u2019\u00e9poque coloniale, le <em>cantineiro<\/em> isma\u00e9lien \u00e9tait un m\u00e9diateur de culture autant que de biens&nbsp;; le cr\u00e9dit cr\u00e9ait un lien social, certes in\u00e9gal, mais r\u00e9el. Dans le commerce chinois contemporain, ce lien est rompu. L\u2019argent ne circule pas localement pour financer des \u00e9coles communautaires ou des mosqu\u00e9es&nbsp;; il est extrait ou renvoy\u00e9 vers la Chine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette op\u00e9ration repose sur le <em>guanxi<\/em> (relations), qui relie le commer\u00e7ant \u00e0 ses r\u00e9seaux de parent\u00e9 et de fournisseurs dans le Zhejiang. Ce r\u00e9seau fonctionne comme un interm\u00e9diaire de cr\u00e9dit essentiel (Park, 2009). Les liquidit\u00e9s g\u00e9n\u00e9r\u00e9es sont imm\u00e9diatement rapatri\u00e9es par des circuits informels \u2014 courriers ou transferts mobiles \u2014 afin de rembourser les dettes et r\u00e9approvisionner les stocks (Haugen &amp; Carling, 2005). Cela permet au capital de \u00ab&nbsp;s\u2019envoler&nbsp;\u00bb sans circuler dans le syst\u00e8me bancaire capverdien, maintenant ainsi une forme de d\u00e9tachement social intentionnel. En outre, cette pratique produit une insularit\u00e9 modulaire&nbsp;: le magasin est visible \u00e9conomiquement, mais la communaut\u00e9 demeure politiquement et socialement invisible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maria, 45 ans, r\u00e9sidente de Fazenda, fait ses courses quotidiennement dans les commerces chinois. \u00ab&nbsp;Nous en avons besoin&nbsp;\u00bb, m\u2019a-t-elle dit en cr\u00e9ole capverdien, en d\u00e9signant les rayons de produits abordables que les importations venues du Portugal et d\u2019Espagne ne permettent pas de remplacer. \u00ab&nbsp;Mais ils sont comme des fant\u00f4mes. Ils ne sont pas dans la rue, ils ne se marient pas et ils ne meurent pas. Ils prennent l\u2019argent, et l\u2019argent s\u2019envole. Il ne reste pas \u00e0 Praia\u2026&nbsp;\u00bb Les nouveaux migrants chinois \u00e0 Praia pratiquent ainsi une forme de suspension sociale. Ils arrivent en tant qu\u2019adultes en bonne sant\u00e9 et en \u00e2ge de travailler, voire encore plus jeunes, et lorsqu\u2019ils deviennent malades, \u00e2g\u00e9s ou suffisamment riches, ils disparaissent pour retourner en Chine. La population locale observe rarement la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des corps chinois ou la vie matrimoniale des couples chinois&nbsp;; elle ne per\u00e7oit que leur force de travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le m\u00eame temps, l\u2019observation de Maria selon laquelle \u00ab&nbsp;l\u2019argent s\u2019envole&nbsp;\u00bb condense l\u2019essence de cette nouvelle configuration afro-asiatique. Les revenus g\u00e9n\u00e9r\u00e9s dans les commerces sont rarement d\u00e9pos\u00e9s dans les banques capverdiennes, o\u00f9 ils pourraient alimenter la circulation du cr\u00e9dit dans l\u2019\u00e9conomie locale. Ils sont au contraire imm\u00e9diatement rapatri\u00e9s vers la Chine via des r\u00e9seaux informels et des syst\u00e8mes num\u00e9riques de transfert, afin d\u2019alimenter l\u2019approvisionnement et les dettes commerciales. Pour les isma\u00e9liens naz\u00e2rites, Lisbonne et le Mozambique deviennent des lieux de patrimonialisation, o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 et l\u2019h\u00e9ritage r\u00e9\u00e9mergent du sol ou de la pierre, comme le montre le marbre de Sintra int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019architecture du Centre isma\u00e9lien. Pour des migrants comme M. Lin, Praia n\u2019est pas un lieu d\u2019h\u00e9ritage, mais un lieu de transit.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9flexion comparative<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre double ethnographie sugg\u00e8re que les isma\u00e9liens naz\u00e2rites et les nouveaux migrants chinois occupent tous deux la position structurelle de l\u2019interm\u00e9diaire, mais selon des modalit\u00e9s divergentes. Khan analyse leur \u00e9volution historique vers une \u00ab&nbsp;classe marchande\/gestionnaire&nbsp;\u00bb, mobilisant la force de leur r\u00e9seau institutionnel pour \u00e9tendre leur pr\u00e9sence urbaine depuis l\u2019\u00e9poque coloniale jusqu\u2019au pr\u00e9sent, en facilitant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des ressources de haute valeur et \u00e0 des r\u00e9seaux \u00e9largis de capital global (Leite &amp; Khouri, 2011).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En comparaison, la trajectoire chinoise au Cap-Vert pr\u00e9sente un mod\u00e8le d\u2019interm\u00e9diation plus \u00e9pur\u00e9, instrumental et isol\u00e9. Ne disposant pas de la s\u00e9dimentation historique profonde des isma\u00e9liens, les nouveaux migrants chinois n\u2019occupent pas une position de supervision manag\u00e9riale ni un statut d\u2019\u00e9lite \u00e9tablie, mais une position de forte comp\u00e9tition de march\u00e9 et de grande mobilit\u00e9 (Haugen &amp; Carling, 2005). Toutefois, si l\u2019on analyse ces trajectoires \u00e0 travers le prisme du r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire, ces divergences spatio-temporelles ne r\u00e9v\u00e8lent pas une absence de comparabilit\u00e9, mais deux r\u00e9ponses distinctes \u00e0 un m\u00eame d\u00e9fi structurel&nbsp;: comment m\u00e9diatiser le global et le local dans l\u2019\u0153koum\u00e8ne lusophone.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La section suivante cherche \u00e0 synth\u00e9tiser cette divergence des logiques spatiales et \u00e9conomiques, ainsi que les mani\u00e8res dont ces groupes r\u00e9imaginent la fonction m\u00eame d\u2019interm\u00e9diaire. Khan d\u00e9crit la r\u00e9silience de la pr\u00e9sence isma\u00e9lienne, ancr\u00e9e dans ce que l\u2019AKDN qualifie d\u2019\u00ab&nbsp;entit\u00e9 supranationale&nbsp;\u00bb, une organisation fa\u00eeti\u00e8re plac\u00e9e sous l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019Imamat \u2014 fournissant une guidance spirituelle, une expertise g\u00e9opolitique de haut niveau et une l\u00e9gitimit\u00e9 transnationale, et soutenue par la <em>Jamat<\/em> (Daftary, 1998). Comme l\u2019illustre le cas du groupe Azinor, les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques sont souvent inextricablement li\u00e9s aux obligations communautaires et aux structures philanthropiques (Tr\u00f3v\u00e3o &amp; Bator\u00e9u, 2013). Cette int\u00e9gration implique que l\u2019entrepreneur isma\u00e9lien n\u2019est jamais uniquement un commer\u00e7ant&nbsp;; il est membre d\u2019un corps civique (Mamdani, 1996, 2020). Son capital social est fongible&nbsp;: la r\u00e9ussite \u00e9conomique s\u2019inscrit dans une \u00e9thique communautaire qui alimente un cycle de ressources et d\u2019actifs partag\u00e9s (Bastos, 2005).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019inverse, comme l\u2019observe Wang, un axe transoc\u00e9anique \u00e9troit relie directement le commer\u00e7ant de Praia \u00e0 ses cr\u00e9anciers et fournisseurs du Zhejiang (Wei et al., 2007). Ce r\u00e9seau est hautement efficace pour la circulation rapide des biens et du capital, mais socialement peu dense. Pour le migrant chinois, l\u2019atomisation n\u2019est pas un \u00e9chec culturel, mais une adaptation strat\u00e9gique \u00e0 un mod\u00e8le \u00e9conomique domin\u00e9 par le march\u00e9 (Haugen, 2018). La r\u00e9silience observ\u00e9e au sein de la communaut\u00e9 isma\u00e9lienne permet une planification de long terme et une absorption du risque (Lee, 2017), tandis que le r\u00e9seau des nouveaux migrants chinois est con\u00e7u pour l\u2019agilit\u00e9 logistique, privil\u00e9giant la rotation rapide des marchandises et le r\u00e9assort plut\u00f4t que l\u2019int\u00e9gration sociale (Mathews, 2011).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Priv\u00e9s du statut manag\u00e9rial et de la protection politique dont b\u00e9n\u00e9ficient les isma\u00e9liens, les migrants chinois au Cap-Vert adoptent g\u00e9n\u00e9ralement une posture d\u00e9fensive. L\u2019action qui se d\u00e9roule dans le magasin \u2014 un commer\u00e7ant peu enclin aux interactions sociales minimales, comme celle de partager un caf\u00e9 avec les habitants \u2014 contribue \u00e0 produire un espace de transactions financi\u00e8res st\u00e9riles. Dans le contexte de l\u2019enclave coloniale, les isma\u00e9liens reproduisaient des hi\u00e9rarchies sociales \u00e0 travers une combinaison de coercition et de <em>care<\/em> (Mamdani, 1996). Les entrep\u00f4ts urbains stockaient les exportations destin\u00e9es au Portugal, approvisionn\u00e9s par des <em>cantineiros<\/em> situ\u00e9s dans des arri\u00e8re-pays difficiles d\u2019acc\u00e8s (Penvenne, 2015). Ces <em>cantineiros<\/em> assuraient \u00e9galement le financement des agriculteurs et maintenaient la production \u00e0 travers un r\u00e9seau de commerces indiens et isma\u00e9liens, garantissant les quotas coloniaux (O\u2019Laughlin, 2000) et contribuant \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 des co\u00fbts et des op\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les ann\u00e9es 1990, lorsque l\u2019\u00e9conomie s\u2019est stabilis\u00e9e apr\u00e8s la guerre civile en Angola, de grandes entreprises telles que le groupe h\u00f4telier Azinor et les institutions de l\u2019AKDN ont \u00e9tendu leur pr\u00e9sence principalement dans les centres urbains des anciennes colonies, op\u00e9rant dans les secteurs du tourisme, des m\u00e9dias et des mines, tandis que ces derni\u00e8res mettaient \u00e9galement en place des programmes sociaux ainsi que des activit\u00e9s commerciales \u00e0 but lucratif (Tr\u00f3v\u00e3o &amp; Bator\u00e9u, 2013). Il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9seau de philanthropie et d\u2019activit\u00e9s \u00e9conomiques r\u00e9activ\u00e9 \u00e0 travers des circuits h\u00e9rit\u00e9s du colonialisme et \u00e9largi par des r\u00e9seaux denses et transnationaux. La logique \u00e9conomique chinoise au Cap-Vert, quant \u00e0 elle, est d\u00e9finie par la rapidit\u00e9 des capitaux transnationaux et par le <em>Chi Ku<\/em> (\u00ab&nbsp;manger l\u2019amertume&nbsp;\u00bb) (Rodrigues, 2012). Comme l\u2019a expliqu\u00e9 M. Lin, l\u2019objectif n\u2019est pas de construire un h\u00e9ritage ou de s\u2019installer durablement \u00e0 Praia, mais de gagner de quoi subvenir aux besoins de sa famille en Chine et de rembourser ses dettes dans le Zhejiang.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, ces deux logiques r\u00e9pondent \u00e0 un m\u00eame vide postcolonial. \u00c0 la suite du retrait de l\u2019\u00c9tat portugais et des limites des capacit\u00e9s \u00e9tatiques locales, il subsiste un \u00e9cart entre l\u2019offre internationale et la demande locale \u2014 et inversement \u2014 entre les ressources locales et la finance globale (Peberdy, 2000). L\u2019AKDN contribue \u00e0 combler cet \u00e9cart en soutenant la communaut\u00e9 isma\u00e9lienne locale par le biais de partenariats avec des r\u00e9seaux mondiaux de d\u00e9veloppement et de finance, injectant des capitaux dans des entreprises de petite et grande \u00e9chelle. Les acteurs chinois, eux, comblent cet \u00e9cart par le prix et la logistique, c\u2019est-\u00e0-dire par leur capacit\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der directement aux sites de production du Zhejiang et \u00e0 fournir des biens plus rapidement et \u00e0 moindre co\u00fbt, ce qui leur permet de vendre et de renouveler leurs stocks plus efficacement que leurs concurrents. On pourrait dire que les premiers offrent le d\u00e9veloppement, tandis que les seconds offrent l\u2019accessibilit\u00e9 \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le statut de \u00ab&nbsp;courtier global&nbsp;\u00bb des isma\u00e9liens leur permet d\u2019\u00e9voluer strat\u00e9giquement dans des secteurs de haut niveau tels que la finance, l\u2019h\u00f4tellerie de grande \u00e9chelle et les infrastructures. Cette position peut contribuer \u00e0 marginaliser ou \u00e0 freiner l\u2019\u00e9mergence fragile d\u2019une \u00e9lite manag\u00e9riale et financi\u00e8re concurrente (Rinaldi, 2011). Parall\u00e8lement, les nouveaux migrants chinois, en proposant une accessibilit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent gr\u00e2ce \u00e0 des cha\u00eenes d\u2019approvisionnement transnationales directes, emp\u00eachent syst\u00e9matiquement la croissance organique des petits commer\u00e7ants capverdiens, des d\u00e9taillants locaux et d\u2019une industrie manufacturi\u00e8re \u00e9mergente. En somme, la persistance du r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire \u2014 qu\u2019il prenne la forme du d\u00e9veloppement institutionnalis\u00e9 ou de l\u2019accessibilit\u00e9 atomis\u00e9e \u2014 repr\u00e9sente une forme de d\u00e9l\u00e9gation structurelle de l\u2019espace \u00e9conomique critique. L\u2019\u00c9tat africain c\u00e8de ainsi le contr\u00f4le \u00e0 la fois de la macro-gouvernance de haut niveau des flux de capitaux et de la micro-logistique essentielle de la consommation de masse, consolidant une d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de r\u00e9seaux externes organis\u00e9s, relativement autonomes sur les plans social et ethnique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, la strat\u00e9gie chinoise au Cap-Vert, telle qu\u2019observ\u00e9e \u00e0 la <em>Loja Felicidade<\/em> et dans la majorit\u00e9 des commerces chinois de Praia, repose sur une logique d\u2019insularit\u00e9 modulaire. Les mat\u00e9riaux sont import\u00e9s, temporaires et standardis\u00e9s. Il s\u2019agit d\u2019une architecture qui s\u2019apparente davantage \u00e0 une \u00ab&nbsp;station&nbsp;\u00bb qu\u2019\u00e0 un foyer (Mathews, 2011). Cette r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle remplit une fonction pr\u00e9cise, que l\u2019on peut interpr\u00e9ter comme une flexibilit\u00e9 strat\u00e9gique. En m\u00eame temps, ces acteurs sont hautement visibles en tant qu\u2019agents \u00e9conomiques \u2014 les habitants savent o\u00f9 se trouvent les commerces \u2014 tout en restant socialement invisibles, notamment sur le plan politique (Rapport &amp; Dawson, 1998). Cette strat\u00e9gie est renforc\u00e9e par un proverbe chinois bien ancr\u00e9, <em>lu\u00f2 y\u00e8 gu\u012b g\u0113n<\/em> (\u00ab&nbsp;les feuilles mortes retournent \u00e0 leurs racines&nbsp;\u00bb), selon lequel tout individu, malgr\u00e9 la distance, est destin\u00e9 \u00e0 revenir \u00e0 son lieu d\u2019origine (Harris, 2010). Pour le commer\u00e7ant \u00e0 Praia, la \u00ab&nbsp;station&nbsp;\u00bb n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre confortable ni permanente, puisque les \u00ab&nbsp;racines&nbsp;\u00bb demeurent en Chine. Cela \u00e9claire la mani\u00e8re dont ils acceptent la temporalit\u00e9 transitoire de leur pr\u00e9sence au Cap-Vert&nbsp;: la boutique modulaire n\u2019est pas un \u00e9chec d\u2019int\u00e9gration, mais une adaptation strat\u00e9gique \u00e0 une vie en mouvement, garantissant que lorsque les \u00ab&nbsp;feuilles tombent&nbsp;\u00bb, elles ne restent pas enracin\u00e9es en terre \u00e9trang\u00e8re mais peuvent retourner \u00e0 leur origine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De mani\u00e8re analogue, les espaces isma\u00e9liens, connect\u00e9s sous une m\u00eame \u00ab&nbsp;canop\u00e9e&nbsp;\u00bb, favorisent des modes de vie articulant simultan\u00e9ment permanence et mobilit\u00e9. Les isma\u00e9liens, en tant que groupe, poss\u00e8dent une histoire de 1&nbsp;400 ans de vie diasporique, et les isma\u00e9liens d\u2019origine indienne pr\u00e9sents au Mozambique ont prosp\u00e9r\u00e9 \u00e9conomiquement comme entrepreneurs transnationaux, op\u00e9rant \u00e0 travers des r\u00e9seaux communautaires co-ethniques et fortement int\u00e9gr\u00e9s. Cette mobilit\u00e9 spatiale, \u00e9conomique et sociale, qui circule de mani\u00e8re fluide au sein des soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 ils s\u2019installent, constitue un \u00e9l\u00e9ment central de leur citoyennet\u00e9 flexible (Horner, 2016&nbsp;; Ong, 1999). Paradoxalement, cette position sociale p\u00e9riph\u00e9rique les expose \u00e9galement \u00e0 l\u2019ambivalence associ\u00e9e \u00e0 la condition d\u2019outsiders permanents (Stoler, 2002).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils n\u00e9gocient cette tension par des interventions dans l\u2019environnement b\u00e2ti, comme le Centre isma\u00e9lien de Lisbonne ou celui de Maputo, des structures monumentales, hautement visibles, qui int\u00e8grent des mat\u00e9riaux et des formes issus des contextes locaux. Les espaces institutionnels isma\u00e9liens cultivent des relations communautaires \u00e0 travers diff\u00e9rents secteurs, une r\u00e9alit\u00e9 port\u00e9e \u00e0 la fois par la foi et par l\u2019urbanit\u00e9. L\u2019Imamat \u00e0 Lisbonne facilite des relations de haut niveau avec des responsables \u00e9tatiques et des \u00e9lites, tant au niveau national qu\u2019international (Daftary, 1998). Enfin, ces espaces institutionnels servent \u00e9galement \u00e0 maintenir un lien social avec les populations d\u00e9favoris\u00e9es \u00e0 travers des programmes philanthropiques et sociaux (Tr\u00f3v\u00e3o &amp; Bator\u00e9u, 2013). Notamment, ces programmes, qui contribuent \u00e0 r\u00e9guler les tensions avec les publics plus larges, ne se d\u00e9ploient pas principalement dans les espaces institutionnels urbains de haute valeur, mais \u00e0 distance, dans les p\u00e9riph\u00e9ries urbaines et, historiquement, dans les arri\u00e8re-pays. Ainsi, pour ces groupes, la mat\u00e9rialit\u00e9 de leurs espaces urbains transnationaux r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement leur r\u00e9alit\u00e9 sociale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette ethnographie comparative des isma\u00e9liens naz\u00e2rites et des nouveaux migrants chinois en Afrique lusophone a cherch\u00e9 \u00e0 infuser le grand r\u00e9cit de \u00ab&nbsp;l\u2019Afrique globale&nbsp;\u00bb d\u2019une perspective anthropologique fine et situ\u00e9e. Nous confirmons notre hypoth\u00e8se centrale&nbsp;: le r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire (<em>middleman<\/em>) n\u2019est pas une cat\u00e9gorie structurelle fixe, mais un r\u00f4le social \u00e9volutif et adaptatif, pass\u00e9 des hi\u00e9rarchies rigides du colonialisme portugais subalterne \u00e0 une agentivit\u00e9 et une mobilit\u00e9 \u00e9largies dans le march\u00e9 mondial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019asym\u00e9trie entre les isma\u00e9liens et les nouveaux migrants chinois \u2014 en termes de classe, de densit\u00e9 institutionnelle, de position temporelle et d\u2019accessibilit\u00e9 m\u00e9thodologique \u2014 constitue la forme empirique que prend la bifurcation du r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire en Afrique lusophone. Cette asym\u00e9trie refl\u00e8te fid\u00e8lement l\u2019ensemble de la niche \u00e9cologique occup\u00e9e par les mobilit\u00e9s asiatiques dans l\u2019espace lusophone.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9seau institutionnel isma\u00e9lien et son capital patient repr\u00e9sentent une forme de trajectoire migratoire d\u00e9ploy\u00e9e dans le vide postcolonial \u00e0 travers les logiques du d\u00e9veloppement. \u00c0 l\u2019inverse, l\u2019insularit\u00e9 modulaire et le capital rapide des nouveaux migrants chinois incarnent une connexion horizontale, extractive, fond\u00e9e sur l\u2019accessibilit\u00e9 \u00e9conomique et la logistique. Contrairement aux complexes urbains interconnect\u00e9s du d\u00e9veloppement port\u00e9 par les isma\u00e9liens, les migrants chinois r\u00e9cents maintiennent une forme urbaine unique&nbsp;: la boutique chinoise et son commer\u00e7ant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces deux strat\u00e9gies distinctes mettent en lumi\u00e8re les fractures structurelles laiss\u00e9es par le retrait et les limites des capacit\u00e9s \u00e9tatiques postcoloniales. Nos r\u00e9sultats d\u00e9passent ainsi la simple th\u00e9orie de l\u2019interm\u00e9diation. Nous soutenons que le r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire s\u2019est bifurqu\u00e9 en deux figures&nbsp;: le courtier global (<em>Global Broker<\/em>) et le n\u0153ud logistique (<em>logistical node<\/em>). Le premier tend vers une s\u00e9curit\u00e9 politique durable et un enracinement profond, tandis que le second privil\u00e9gie la fluidit\u00e9 et la mobilit\u00e9. Cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 de formes et de classes permet d\u2019\u00e9clairer plus finement la configuration contemporaine du monde lusophone.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":27141,"template":"","meta":[],"series-categories":[1955],"cat-articles":[1015],"keywords":[2039,2036,2040,2035,2034,2038,2033,2037],"ppma_author":[2031,2032],"class_list":["post-27122","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-14","cat-articles-analyses-critiques","keywords-afrique-lusophone","keywords-comparative-ethnography","keywords-ethnographie-comparative","keywords-lusophone-africa","keywords-middleman-minorities","keywords-minorites-intermediaires","keywords-transnationalism","keywords-transnationalisme","author-xin-wang","author-ananda-khan-ambrose"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.9 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Les 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