{"id":27115,"date":"2026-06-20T11:13:00","date_gmt":"2026-06-20T11:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/beyond-racisms-comparing-the-durban-strikes-south-africa-and-the-abc-paulista-strikes-brazil-c-1970-19801\/"},"modified":"2026-07-02T12:51:45","modified_gmt":"2026-07-02T12:51:45","slug":"au-dela-des-racismes-comparaisons-entre-les-greves-de-durban-afrique-du-sud-et-de-labc-paulista-bresil-vers-1970-1980","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-14\/au-dela-des-racismes-comparaisons-entre-les-greves-de-durban-afrique-du-sud-et-de-labc-paulista-bresil-vers-1970-1980\/","title":{"rendered":"Au-del\u00e0 des racismes\u00a0: comparaisons entre les gr\u00e8ves de Durban (Afrique du Sud) et de l\u2019ABC Paulista (Br\u00e9sil), vers 1970-1980"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup><strong><sup>[1]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les liens historiques et sociaux entre l\u2019Afrique du Sud et le Br\u00e9sil ont traditionnellement \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s sous l\u2019angle des relations raciales et des formes \u00e9tatiques de production des in\u00e9galit\u00e9s. Bien que fondamentales, ces approches sont devenues en partie routini\u00e8res, occultant d\u2019autres dimensions structurantes des exp\u00e9riences historiques propres aux deux pays. Dans cet article, nous proposons de d\u00e9placer l\u2019axe analytique des macrostructures raciales vers une perspective centr\u00e9e sur le monde ouvrier, en tenant compte des dynamiques industrielles qui se sont affirm\u00e9es avec force au XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle dans les deux contextes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les gr\u00e8ves de Durban, d\u00e9clench\u00e9es en janvier 1973 en Afrique du Sud, et les mobilisations ouvri\u00e8res br\u00e9siliennes \u2014 en particulier les gr\u00e8ves de l\u2019ABC Paulista (1978-1980) \u2014 offrent un terrain privil\u00e9gi\u00e9 pour comprendre la mani\u00e8re dont des travailleurs racialis\u00e9s, soumis \u00e0 des r\u00e9gimes autoritaires, se sont organis\u00e9s, ont construit des formes de leadership et ont remis en cause les mod\u00e8les de domination en vigueur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le choix de cette approche n\u2019implique pas de nier que l\u2019apartheid et la dictature militaire br\u00e9silienne ont tous deux fonctionn\u00e9 comme des r\u00e9gimes structur\u00e9s par des hi\u00e9rarchies raciales, bien que selon des modalit\u00e9s distinctes. Les gr\u00e8ves ont ainsi \u00e9t\u00e9 travers\u00e9es par des conflits li\u00e9s \u00e0 la citoyennet\u00e9, \u00e0 la reconnaissance culturelle et aux attentes sociales, directement enracin\u00e9s dans les histoires de racisme et de violence \u00e9tatique de part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019histoire de l\u2019Afrique du Sud comme celle du Br\u00e9sil est marqu\u00e9e par la violence et l\u2019asservissement de populations africaines, afrodescendantes et autochtones. Il convient d\u00e8s lors d\u2019analyser les mouvements de gr\u00e8ve, dans les deux pays, comme des espaces de reconstruction politique. L\u2019\u00e9criture comparative doit tenir compte des strat\u00e9gies de mise en visibilit\u00e9 et de silence mobilis\u00e9es par les sources relatives aux mouvements ouvriers, telles que les a conceptualis\u00e9es Trouillot (1995).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Van der&nbsp;Linden (2009) souligne que l\u2019histoire du travail ne peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9e uniquement \u00e0 partir d\u2019un cadre national ou local. Une histoire globale du travail permet d\u2019inscrire les gr\u00e8ves et les mobilisations sociales dans des dynamiques plus larges, en mettant en lumi\u00e8re les formes de r\u00e9sistance, d\u2019organisation et de solidarit\u00e9 au sein des classes ouvri\u00e8res sud-africaine et br\u00e9silienne. Y. L. dos&nbsp;Santos (2022) propose, quant \u00e0 elle, de penser l\u2019histoire du racisme au Br\u00e9sil au-del\u00e0 des seuls registres de la violence syst\u00e9mique h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019esclavage et de l\u2019apr\u00e8s-abolition. Le cas sud-africain pr\u00e9sente des parall\u00e8les significatifs. De nombreuses pratiques politiques et sociales ont \u00e9tendu le d\u00e9bat sur le racisme \u00e0 d\u2019autres sph\u00e8res de la vie sociale, telles que les dynamiques urbaines, les relations interraciales, les droits des populations autochtones ou encore les rapports de genre. Dans cette perspective, les contextes de gr\u00e8ves et de mobilisations urbaines apparaissent comme des espaces de production de significations communes permettant d\u2019appr\u00e9hender non seulement le racisme, mais \u00e9galement les in\u00e9galit\u00e9s sociales et culturelles persistantes dans les deux pays.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien que les avanc\u00e9es dans le champ de l\u2019histoire du travail soient manifestes, la comparaison entre gr\u00e8ves et mobilisations s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir d\u2019\u00e9tudes mettant en relation des \u00e9v\u00e9nements survenus entre un pays du Nord et un pays du Sud global (Van der&nbsp;Linden, 2010). Une tendance similaire s\u2019observe dans les recherches consacr\u00e9es au racisme et aux luttes antiracistes pour la m\u00eame p\u00e9riode. Le pr\u00e9sent article propose ainsi une comparaison directe entre deux territoires g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9s comme p\u00e9riph\u00e9riques dans les espaces et les dynamiques du capitalisme mondial au cours du XX<sup>e&nbsp;<\/sup>si\u00e8cle. M\u00eame si l\u2019Afrique du Sud et le Br\u00e9sil occupaient, dans les ann\u00e9es&nbsp;1970 et 1980, des positions in\u00e9gales au sein des processus d\u2019accumulation du capital, aucun de ces deux espaces n\u2019\u00e9chappait aux dynamiques propres au capitalisme global (Robinson, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, les luttes ouvri\u00e8res observ\u00e9es dans les deux contextes doivent \u00eatre comprises comme des formes de contestation du racisme. Elles sont \u00e9galement interpr\u00e9t\u00e9es ici comme des espaces de r\u00e9sistance au capitalisme tardif. En ce sens, la lutte antiraciste appara\u00eet aussi comme une lutte plus large contre la sp\u00e9culation et contre la perte d\u2019autonomie \u00e9conomique des \u00c9tats-nations du Sud global. Par ailleurs, si l\u2019histoire des racismes est fr\u00e9quemment \u00e9crite \u00e0 partir du point de vue des racistes eux-m\u00eames, c\u2019est-\u00e0-dire de ceux qui ont \u00e9difi\u00e9 et l\u00e9gitim\u00e9 les syst\u00e8mes d\u2019in\u00e9galit\u00e9s sociales et culturelles entre populations noires et blanches (Coetzee, 1991), le pr\u00e9sent texte entend d\u00e9passer une lecture des dynamiques raciales limit\u00e9e \u00e0 leurs manifestations les plus explicites. La comparaison repose ainsi sur l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle l\u2019\u00e9tude de la pr\u00e9sence noire au sein du monde ouvrier constitue \u00e9galement une voie privil\u00e9gi\u00e9e pour comprendre les luttes contre le capitalisme et l\u2019autoritarisme durant la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La plupart des travaux comparatifs consacr\u00e9s aux gr\u00e8ves et aux mobilisations sociales tendent \u00e0 partir d\u2019un centre h\u00e9g\u00e9monique d\u2019analyse pour en \u00e9clairer un autre (Van der&nbsp;Linden, 2010). Autrement dit, les luttes ouvri\u00e8res y sont fr\u00e9quemment interpr\u00e9t\u00e9es \u00e0 partir de r\u00e9f\u00e9rentiels europ\u00e9ens ou \u00e9tats-uniens avant d\u2019\u00eatre confront\u00e9es aux exp\u00e9riences du Sud global. Afin d\u2019\u00e9viter de produire artificiellement, par le biais de l\u2019analyse compar\u00e9e (Bloch, 1928, pp.&nbsp;15-50), des hi\u00e9rarchies entre les deux rives de l\u2019Atlantique, j\u2019ai choisi de pr\u00e9senter s\u00e9par\u00e9ment les r\u00e9currences et les discontinuit\u00e9s observ\u00e9es entre l\u2019Afrique du Sud et le Br\u00e9sil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette s\u00e9paration entre les contextes des gr\u00e8ves de Durban (1973) et de l\u2019ABC Paulista (1978-1980) s\u2019inscrit dans la perspective d\u00e9velopp\u00e9e par Revel (1996), selon laquelle la r\u00e9alit\u00e9 sociale se transforme lorsque l\u2019on modifie l\u2019\u00e9chelle d\u2019observation. Chaque contexte produit une r\u00e9alit\u00e9 sociale sp\u00e9cifique, fa\u00e7onn\u00e9e par ses interactions quotidiennes, les trajectoires de groupes particuliers et les relations de travail qui lui sont propres. La microanalyse propos\u00e9e par Revel rappelle que des ph\u00e9nom\u00e8nes pens\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale peuvent recevoir des interpr\u00e9tations profond\u00e9ment diff\u00e9rentes lorsque le regard se d\u00e9place de Durban vers l\u2019ABC Paulista, ou inversement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les changements d\u2019\u00e9chelle offrent ainsi des repr\u00e9sentations plus complexes de la r\u00e9alit\u00e9 sociale. La distinction entre les contextes permet de saisir les modalit\u00e9s particuli\u00e8res selon lesquelles le social se construit \u00e0 chaque niveau d\u2019analyse. Le mouvement ouvrier br\u00e9silien ne d\u00e9rive donc pas du mouvement sud-africain, pas plus que l\u2019inverse. Il s\u2019agit de constructions sociales distinctes qui exigent d\u2019\u00eatre \u00e9tudi\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment avant toute mise en relation comparative. La microhistoire r\u00e9cuse les sch\u00e9mas abstraits et les d\u00e9terminismes lin\u00e9aires m\u00e9caniques, privil\u00e9giant une compr\u00e9hension du macroscopique \u00e0 partir du microscopique. Dans cette perspective, le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00c9tat, du capital, du racisme, de l\u2019antiracisme et du syndicalisme est appr\u00e9hend\u00e9 \u00e0 travers les interactions individuelles et les trajectoires de groupes sp\u00e9cifiques. Cette d\u00e9marche permet d\u2019\u00e9viter que la comparaison ult\u00e9rieure ne reproduise des hi\u00e9rarchies eurocentriques ou des relations de d\u00e9pendance entre les contextes \u00e9tudi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce texte vise ainsi \u00e0 repositionner le Br\u00e9sil et l\u2019Afrique du Sud dans un cadre comparatif destin\u00e9 \u00e0 interroger les formes diff\u00e9renci\u00e9es par lesquelles le capitalisme industriel tardif, dans des contextes autoritaires du Sud global, a articul\u00e9 exploitation de classe et hi\u00e9rarchie raciale. Il d\u00e9fend \u00e9galement l\u2019id\u00e9e que l\u2019histoire du travail ne pourra v\u00e9ritablement devenir un champ global qu\u2019\u00e0 condition d\u2019int\u00e9grer, de mani\u00e8re non subalterne, les exp\u00e9riences des travailleurs noirs et africains. Enfin, les exp\u00e9riences de Durban et de l\u2019ABC Paulista offrent l\u2019opportunit\u00e9 de r\u00e9interroger certains th\u00e8mes et concepts canoniques de l\u2019histoire et de la sociologie du travail, tout en ouvrant la voie \u00e0 des analyses qui ne dissocient pas les luttes ouvri\u00e8res du Sud global des dynamiques historiques plus larges dans lesquelles elles s\u2019inscrivent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Capitalisme tardif, autoritarisme et race<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir de la fin des ann\u00e9es&nbsp;1960, le Br\u00e9sil et l\u2019Afrique du Sud ont connu de profondes transformations dans leurs modes d\u2019accumulation capitaliste ainsi que dans les attentes sociales associ\u00e9es au travail industriel. Dans les deux cas, la croissance acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e du secteur industriel a engendr\u00e9 une demande accrue de main-d\u2019\u0153uvre, compos\u00e9e majoritairement de travailleurs noirs ou issus des classes populaires. Les villes sont ainsi devenues des p\u00f4les de migration, mais \u00e9galement des espaces de tensions sociales, concentrant les contradictions propres au capitalisme tardif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte, les structures raciales \u2014 explicites dans le cas de l\u2019apartheid sud-africain et implicites dans celui de la dictature militaro-industrielle br\u00e9silienne \u2014 conditionnaient l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi, au revenu et \u00e0 la mobilit\u00e9 sociale. Parall\u00e8lement, les \u00c9tats autoritaires des deux pays cherchaient \u00e0 discipliner et \u00e0 contr\u00f4ler la main-d\u2019\u0153uvre urbaine, per\u00e7ue comme un potentiel foyer de contestation politique. Au cours du XX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, la transition du travail agricole vers le travail industriel en Afrique du Sud s\u2019inscrit dans une longue histoire de d\u00e9placements forc\u00e9s et de marginalisation de populations africaines. Ces processus ont profond\u00e9ment modifi\u00e9 les relations capitalistes \u00e9tablies dans le pays. Cette transition fut structur\u00e9e \u00e0 la fois par l\u2019essor du capitalisme minier et industriel et par la consolidation du r\u00e9gime de s\u00e9gr\u00e9gation raciale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s le d\u00e9but du si\u00e8cle, l\u2019exode des travailleurs africains des zones rurales vers les grands centres urbains \u2014 Johannesburg, Pretoria et Durban \u2014 fut favoris\u00e9 par l\u2019\u00e9rosion d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019\u00e9conomie paysanne africaine, notamment apr\u00e8s la promulgation du <em>Natives Land Act<\/em> de 1913, qui limita drastiquement l\u2019acc\u00e8s des Africains \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re productive. D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leurs moyens de subsistance et de leur identit\u00e9 de producteurs agricoles, ces travailleurs furent int\u00e9gr\u00e9s \u2014 volontairement ou sous contrainte \u2014 dans un march\u00e9 du travail industriel marqu\u00e9 par le sous-emploi et les bas salaires, en particulier dans les secteurs li\u00e9s au complexe minier, tels que la m\u00e9tallurgie, la chimie et le textile.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00c9tat sud-africain recourut \u00e0 un ensemble de politiques coercitives afin d\u2019orienter les travailleurs africains vers le salariat industriel&nbsp;: pression fiscale accrue, contr\u00f4le strict de la mobilit\u00e9 (notamment par les <em>Pass Laws<\/em> et la <em>Colour Bar Act<\/em>), et transformation des r\u00e9serves africaines en espaces de sous-production agricole, rendant toute autonomie \u00e9conomique pratiquement impossible (M. P. A. dos&nbsp;Santos, 2024). Dans le m\u00eame temps, les employeurs blancs et les autorit\u00e9s publiques consolid\u00e8rent un march\u00e9 du travail hi\u00e9rarchis\u00e9 sur des bases raciales, dans lequel les Africains \u00e9taient confin\u00e9s \u00e0 des postes non qualifi\u00e9s et faiblement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, tandis que les travailleurs blancs occupaient des positions prot\u00e9g\u00e9es et privil\u00e9gi\u00e9es (Bundy, 1988).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre les ann\u00e9es&nbsp;1940 et 1970, l\u2019urbanisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et le d\u00e9veloppement industriel contribu\u00e8rent \u00e0 l\u2019expansion du prol\u00e9tariat africain, qui commen\u00e7a \u00e0 \u00e9laborer de nouvelles formes d\u2019organisation politique et syndicale, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des usines. Ce processus influen\u00e7a directement la formation de mouvements syndicaux nationaux, tels que le <em>Congress of South African Trade Unions<\/em> (Cosatu), fond\u00e9 dans les ann\u00e9es&nbsp;1980 (Worden, 2012). La transition du travail agricole vers le travail industriel en Afrique du Sud ne constitua donc pas un simple d\u00e9placement \u00e9conomique, mais une transformation structurelle m\u00e9di\u00e9e par un capitalisme racial, red\u00e9finissant les rapports de classe, de race et d\u2019espace urbain dans le contexte de l\u2019apartheid.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le cas br\u00e9silien, la transition du travail agricole vers le travail industriel s\u2019est \u00e9galement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e \u00e0 la fin du XIX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle et dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle. Contrairement \u00e0 l\u2019Afrique du Sud, ce processus ne fut pas encadr\u00e9 par un r\u00e9gime formel de s\u00e9gr\u00e9gation raciale, mais il demeura profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019esclavage, la concentration fonci\u00e8re et des politiques \u00e9tatiques orient\u00e9es vers la modernisation \u00e9conomique (da&nbsp;Costa, 1999).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la suite de l\u2019abolition de l\u2019esclavage en 1888, une grande partie de la population noire resta cantonn\u00e9e \u00e0 des formes pr\u00e9caires de travail rural, telles que le m\u00e9tayage, le fermage ou le travail saisonnier. Parall\u00e8lement, l\u2019\u00c9tat et les \u00e9lites agraires encourag\u00e8rent l\u2019immigration europ\u00e9enne afin d\u2019approvisionner le secteur manufacturier naissant et de renouveler la main-d\u2019\u0153uvre des plantations de caf\u00e9 du Sud-Est (Ianni, 1988). L\u2019industrie br\u00e9silienne se consolida progressivement entre 1880 et 1930, notamment dans les secteurs du textile, de l\u2019habillement et des biens de consommation, avec une forte concentration g\u00e9ographique \u00e0 S\u00e3o Paulo (Prado J\u00fanior, 1994).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, la promulgation de la Lei \u00c1urea (Loi d\u2019or), le 13&nbsp;mai 1888, a formellement mis fin au r\u00e9gime esclavagiste au Br\u00e9sil, mais n\u2019a inaugur\u00e9 aucune politique d\u2019int\u00e9gration sociale, \u00e9conomique ou juridique pour la population noire nouvellement lib\u00e9r\u00e9e. Le silence de l\u2019\u00c9tat fut, en lui-m\u00eame, un acte politique. De mani\u00e8re symptomatique, en d\u00e9cembre 1890, Ruy Barbosa, alors ministre des Finances de la R\u00e9publique r\u00e9cemment proclam\u00e9e, ordonna l\u2019incin\u00e9ration des registres documentaires de l\u2019esclavage. Un geste qui non seulement effa\u00e7a des archives, mais institua, comme acte inaugural du nouvel ordre, la pratique syst\u00e9matique de la n\u00e9gation du pass\u00e9 esclavagiste de la soci\u00e9t\u00e9 br\u00e9silienne (L. G. Silva, 2022). Cet effacement trouvait une correspondance directe dans la structure du march\u00e9 du travail&nbsp;: contrairement \u00e0 ce qu\u2019a affirm\u00e9 Fernandes (1965), des recherches historiques ult\u00e9rieures ont d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019en 1872, la majorit\u00e9 de la population noire et m\u00e9tisse \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 juridiquement libre, s\u2019\u00e9tablissant comme artisans, commer\u00e7ants et travailleurs urbains (Andrews, 1991 ; Monsma, 2016).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce fut l\u2019arriv\u00e9e massive d\u2019immigrants europ\u00e9ens, subventionn\u00e9e par l\u2019\u00c9tat et par les \u00e9lites caf\u00e9i\u00e8res, comme politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de blanchiment d\u00e9mographique et de substitution de la main-d\u2019\u0153uvre, qui d\u00e9pla\u00e7a cette population des postes de travail qu\u2019elle occupait d\u00e9j\u00e0. Le racisme, en ce sens, \u00e9tait fonctionnel \u00e0 la constitution du capitalisme br\u00e9silien (Almeida, 2019). Cette fonctionnalit\u00e9 s\u2019est manifest\u00e9e de mani\u00e8re capillaire dans la l\u00e9gislation et dans les pratiques polici\u00e8res de la Premi\u00e8re R\u00e9publique. Le Code p\u00e9nal de 1890 criminalisa la capoeira avec des peines de deux \u00e0 six mois d\u2019emprisonnement&nbsp;; le d\u00e9cret n\u00b0&nbsp;145, de 1893, autorisait l\u2019envoi forc\u00e9 de \u00ab&nbsp;vagabonds, oisifs et capoeiras&nbsp;\u00bb vers des colonies p\u00e9nales agricoles&nbsp;; et le d\u00e9cret n\u00b0&nbsp;3\u2009475, de 1899, supprimait le droit \u00e0 la libert\u00e9 sous caution pour les accus\u00e9s \u00ab&nbsp;sans domicile fixe&nbsp;\u00bb, autorisant en outre des incursions polici\u00e8res sans contr\u00f4le judiciaire (Chalhoub, 1996). Ces instruments juridiques ne nommaient pas la race et n\u2019en avaient pas besoin, puisque leur cible sociale \u00e9tait \u00e9vidente. Ainsi, l\u2019appareil punitif r\u00e9publicain du Br\u00e9sil \u00e9tait structurellement orient\u00e9 vers le contr\u00f4le de la circulation de la population noire dans les espaces urbains (Ribeiro, 2008).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 S\u00e3o Paulo, par exemple, entre 1892 et 1916, plus de 80&nbsp;% des arrestations furent effectu\u00e9es sous la rubrique du vagabondage (Kowarick, 1994). Le racisme structurel op\u00e9rait, par cons\u00e9quent, dans la pr\u00e9sence active de m\u00e9canismes d\u2019exclusion et de criminalisation. Toutefois, cette pr\u00e9sence fut syst\u00e9matiquement effac\u00e9e de la m\u00e9moire historiographique du mouvement ouvrier. La tradition des \u00e9tudes sur le travail et le syndicalisme dans la Premi\u00e8re R\u00e9publique tendait \u00e0 encadrer le conflit social exclusivement dans les cat\u00e9gories de classe, invisibilisant la dimension raciale et produisant une histoire du prol\u00e9tariat qui \u00e9tait, dans une large mesure, l\u2019histoire des travailleurs blancs immigr\u00e9s (Domingues, 2007).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La presse noire, pour sa part, a document\u00e9 cette exp\u00e9rience en temps r\u00e9el. Des p\u00e9riodiques tels que <em>O Menelick<\/em> (1915), <em>O Alfinete<\/em> (1918), <em>Clarim d\u2019Alvorada<\/em> (1924) et <em>A Voz da Ra\u00e7a<\/em> (1933) ont enregistr\u00e9 des discriminations sur le march\u00e9 du travail, dans les espaces de loisirs, dans les institutions d\u2019enseignement et dans les interventions polici\u00e8res, constituant un corpus de sources primaires que l\u2019historiographie conventionnelle a mis des d\u00e9cennies \u00e0 int\u00e9grer (Alberto, 2011&nbsp;; Ferrara, 1981). Cet ensemble de preuves r\u00e9v\u00e8le, enfin, le racisme structurel qui s\u2019est instaur\u00e9 dans la Premi\u00e8re R\u00e9publique, d\u00e9fini par la mani\u00e8re dont l\u2019organisation m\u00eame des institutions reproduit, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 raciale comme norme (Almeida, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir des ann\u00e9es&nbsp;1930, dans le cadre du national-d\u00e9veloppementalisme, l\u2019\u00c9tat joua un r\u00f4le central dans l\u2019industrialisation, en promouvant la substitution des importations, en cr\u00e9ant des entreprises publiques strat\u00e9giques et en instituant une l\u00e9gislation du travail plus \u00e9tendue, notamment avec la <em>Consolida\u00e7\u00e3o das&nbsp;Leis do Trabalho<\/em> en 1943 (A. de&nbsp;C. Gomes, 2005). Cette dynamique intensifia les migrations rurales-urbaines&nbsp;: des travailleurs pauvres, majoritairement noirs et m\u00e9tis, furent pouss\u00e9s vers les villes en raison de la crise de l\u2019\u00e9conomie caf\u00e9i\u00e8re, de la m\u00e9canisation tardive des campagnes et de la pauvret\u00e9 structurelle des r\u00e9gions int\u00e9rieures du pays (Dean, 1969).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au cours de cette p\u00e9riode, l\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;d\u00e9mocratie raciale&nbsp;\u00bb, consacr\u00e9e \u00e0 partir de la lecture de Freyre (1933) et \u00e9lev\u00e9e au rang d\u2019id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat au cours de l\u2019\u00c9tat Nouveau (1937-1945) ainsi que des gouvernements ult\u00e9rieurs, a occult\u00e9 le racisme br\u00e9silien. Comme l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 Hasenbalg (1979), ce concept a fonctionn\u00e9 comme un m\u00e9canisme de d\u00e9politisation de la question raciale, convertissant l\u2019in\u00e9galit\u00e9 en donn\u00e9e culturelle et le racisme en hypersensibilit\u00e9 de ses victimes. Cette d\u00e9politisation a eu des cons\u00e9quences politiques concr\u00e8tes&nbsp;: le <em>Front noir br\u00e9silien<\/em> (Frente Negra Brasileira), fond\u00e9 en 1931 et transform\u00e9 en parti politique en 1936, fut dissout avec l\u2019ensemble des partis par l\u2019\u00c9tat Nouveau en 1937. Le <em>Th\u00e9\u00e2tre exp\u00e9rimental du Noir<\/em> (Teatro Experimental do Negro), fond\u00e9 par Abdias do Nascimento en 1944, a fait face \u00e0 une marginalisation institutionnelle constante. En outre, la <em>Convention nationale du Noir<\/em> (Conven\u00e7\u00e3o Nacional do Negro), de 1945\u20131946, revendiquant la criminalisation du racisme \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e constituante de 1946, fut ignor\u00e9e (A. do Nascimento, 2016). Le coup d\u2019\u00c9tat patronal-militaire de 1964, mettant fin \u00e0 la p\u00e9riode d\u00e9mocratique inaugur\u00e9e en 1945, a consolid\u00e9 le silence impos\u00e9 \u00e0 un agenda qui, m\u00eame sous la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 pleinement reconnu comme une question publique l\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Entre les ann\u00e9es&nbsp;1950 et 1970, l\u2019urbanisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e et l\u2019industrialisation fond\u00e9e sur les biens durables et les infrastructures \u00e9largirent le prol\u00e9tariat urbain, tout en renfor\u00e7ant les in\u00e9galit\u00e9s sociales, raciales et r\u00e9gionales (Rodney, 2018). Le Br\u00e9sil combina alors des formes modernes de travail industriel avec des structures archa\u00efques d\u2019exploitation rurale (Gorender, 1990). Ainsi, la transition du travail agricole vers le travail industriel entra\u00eena une profonde reconfiguration des relations sociales, marqu\u00e9e par un \u00c9tat d\u00e9veloppementaliste, des in\u00e9galit\u00e9s historiques persistantes et une mobilit\u00e9 sociale limit\u00e9e pour les segments les plus marginalis\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le \u00ab\u00a0Moment Durban\u00a0\u00bb\u00a0: une rupture dans le Grand apartheid<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son acception la plus courante, l\u2019apartheid sud-africain renvoie \u00e0 la p\u00e9riode de s\u00e9gr\u00e9gation institutionnalis\u00e9e comprise entre 1948 et 1994. Il est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9fini comme un syst\u00e8me l\u00e9gislatif visant \u00e0 organiser la s\u00e9paration des individus selon des crit\u00e8res raciaux et\/ou ethniques. Ce qui distingue l\u2019apartheid d\u2019autres formes de racialisation sociale r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans son inscription explicite au sein d\u2019un cadre juridique coh\u00e9rent et syst\u00e9matique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u2019un point de vue chronologique, l\u2019apartheid correspond aux politiques officiellement mises en \u0153uvre \u00e0 partir de 1948, \u00e0 la suite de la victoire \u00e9lectorale du Parti national. L\u2019insistance sur le caract\u00e8re \u00ab&nbsp;officiel&nbsp;\u00bb de cette date s\u2019explique par le fait que nombre de mesures s\u00e9gr\u00e9gationnistes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 en vigueur depuis la fin du XIX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle et le d\u00e9but du XX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, bien avant l\u2019accession formelle du Parti national au pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la suite de l\u2019abolition de l\u2019esclavage dans l\u2019Empire britannique et ses colonies en 1834, des tensions croissantes \u00e9merg\u00e8rent entre les populations boers et les autorit\u00e9s britanniques. Ces conflits conduisirent, du c\u00f4t\u00e9 boer, au <em>Great Trek<\/em>, au cours duquel des groupes de colons se d\u00e9plac\u00e8rent vers l\u2019int\u00e9rieur du territoire, franchissant la r\u00e9gion du Drakensberg et fondant, dans la seconde moiti\u00e9 du XIX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, les r\u00e9publiques de l\u2019Orange et du Transvaal. Ces processus furent accompagn\u00e9s par la violence coloniale, notamment par le massacre et la dispersion de populations africaines telles que les Basotho et les Zoulous (Kriel, 2021, pp.&nbsp;1198-1212).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parall\u00e8lement, le syst\u00e8me colonial britannique dans les r\u00e9gions du Cap et du Natal institua des pratiques racistes qui jet\u00e8rent les bases juridiques du futur r\u00e9gime d\u2019apartheid. D\u00e8s le XIX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, des lois sur les laissez-passer (<em>Pass Laws<\/em>) furent instaur\u00e9es, obligeant les Africains \u00e0 se munir d\u2019autorisations pour circuler, travailler ou exercer certains droits culturels et sociaux. En 1892, dans la colonie du Cap, le droit de vote des populations noires fut restreint en fonction du niveau d\u2019instruction et de la possession fonci\u00e8re. Deux ans plus tard, les populations indiennes furent priv\u00e9es de leurs droits politiques au Natal. En 1905, le droit de vote des Noirs fut supprim\u00e9 dans l\u2019ensemble des colonies sud-africaines, et, en 1906, les Indiens furent \u00e0 leur tour soumis \u00e0 des obligations de port de documents de circulation (M. P. A. dos&nbsp;Santos, 2024).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1910, l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir de Louis Botha marqua une nouvelle \u00e9tape dans la consolidation de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale. Le gouvernement adopta des lois interdisant aux populations non blanches de rompre leurs contrats de travail ou d\u2019acc\u00e9der \u00e0 certaines institutions religieuses. En 1913, le <em>Natives Land Act<\/em> interdit aux populations africaines, \u00e0 l\u2019exception de celles de la province du Cap, d\u2019acqu\u00e9rir des terres en dehors des r\u00e9serves d\u00e9sign\u00e9es. Cette l\u00e9gislation divisa la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re selon des crit\u00e8res raciaux, attribuant environ 7,5&nbsp;% des terres aux populations noires et plus de 90&nbsp;% aux populations blanches (R. G. A. Gomes, 2012, pp.&nbsp;181-201).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un nouveau r\u00e9gime de s\u00e9gr\u00e9gation urbaine fut progressivement instaur\u00e9 \u00e0 partir de 1918, bien qu\u2019il ne se soit pleinement consolid\u00e9 que sous le gouvernement de Jan Smuts (1939-1948). C\u2019est au cours de cette p\u00e9riode que le terme \u00ab&nbsp;apartheid&nbsp;\u00bb commen\u00e7a \u00e0 \u00eatre mobilis\u00e9 comme un projet politique explicite. La Commission Sauer, mise en place \u00e0 la fin des ann\u00e9es&nbsp;1940, d\u00e9fendit la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un renforcement syst\u00e9matique des politiques de s\u00e9paration raciale au sein de l\u2019Union sud-africaine (Beinart, 2001).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec la victoire du Parti national aux \u00e9lections de 1948, l\u2019apartheid fut institu\u00e9 comme un syst\u00e8me juridique et social complet. Pour ses d\u00e9fenseurs, il s\u2019agissait d\u2019un moyen de pr\u00e9venir ce qu\u2019ils qualifiaient de \u00ab&nbsp;menace&nbsp;\u00bb d\u00e9mographique et politique pesant sur la population blanche. Les historiens distinguent g\u00e9n\u00e9ralement deux grandes phases de l\u2019apartheid. Le \u00ab&nbsp;petit apartheid&nbsp;\u00bb, mis en \u0153uvre \u00e0 partir de 1948, se caract\u00e9risa par une multiplication de lois visant la s\u00e9paration interpersonnelle et urbaine. Le \u00ab&nbsp;grand apartheid&nbsp;\u00bb, qui s\u2019imposa \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es&nbsp;1960, approfondit cette logique par une s\u00e9gr\u00e9gation territoriale et politique \u00e0 grande \u00e9chelle (Beinart, 2001).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premi\u00e8res formes de r\u00e9sistance organis\u00e9e \u00e0 l\u2019apartheid \u00e9merg\u00e8rent avec la fondation du Congr\u00e8s national africain (ANC) en 1912. Lors de la <em>Defiance Campaign<\/em> de 1952, l\u2019ANC encouragea d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les populations noires \u00e0 enfreindre les lois s\u00e9gr\u00e9gationnistes dans l\u2019objectif de saturer le syst\u00e8me carc\u00e9ral. Toutefois, inform\u00e9 par les services de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat, le gouvernement limita volontairement les arrestations, aboutissant \u00e0 l\u2019emprisonnement de plusieurs milliers de personnes, sans toutefois r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019ampleur r\u00e9elle de la mobilisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir des ann\u00e9es&nbsp;1970, un changement significatif s\u2019op\u00e9ra dans la relation entre domination et r\u00e9sistance en Afrique du Sud, en particulier \u00e0 travers ce que l\u2019historiographie a d\u00e9sign\u00e9 comme le \u00ab&nbsp;moment Durban&nbsp;\u00bb. Celui-ci se caract\u00e9rise par un ensemble de r\u00e9visions intellectuelles et historiographiques dans les universit\u00e9s sud-africaines, combin\u00e9es \u00e0 une intensification des mobilisations populaires, des gr\u00e8ves et de l\u2019action syndicale (Morphet, 1990). Les gr\u00e8ves de Durban de 1973 constitu\u00e8rent l\u2019expression la plus embl\u00e9matique de cette dynamique. Des travailleurs issus de divers secteurs industriels revendiqu\u00e8rent des augmentations salariales et de meilleures conditions de travail. Les mobilisations, d\u00e9clench\u00e9es en janvier 1973 (Maree, 1987), se poursuivirent jusqu\u2019au mois de mars et touch\u00e8rent principalement les industries textile, m\u00e9tallurgique et chimique de la r\u00e9gion (Lichtenstein, 2017, pp.&nbsp;215-235).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les gr\u00e8ves constituent l\u2019un des \u00e9pisodes les plus significatifs de l\u2019histoire du travail en Afrique du Sud au XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, dont les racines remontent \u00e0 un long processus d\u2019organisation et de r\u00e9sistance de la classe ouvri\u00e8re noire dans la ville. Durban poss\u00e9dait une tradition organisationnelle qui pr\u00e9c\u00e8de de beaucoup l\u2019\u00e9v\u00e9nement de 1973&nbsp;: des dockers africains s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 mis en gr\u00e8ve en 1874. En 1913, des travailleurs indiens des plantations de canne \u00e0 sucre d\u00e9clench\u00e8rent un mouvement de gr\u00e8ve de grande ampleur, montrant que la classe ouvri\u00e8re locale n\u2019\u00e9tait pas politiquement passive (Davie, 2007). Toutefois, les ant\u00e9c\u00e9dents imm\u00e9diats de la vague de gr\u00e8ves de 1973 se situent dans la p\u00e9riode&nbsp;1969\u20131972, marqu\u00e9e par une instabilit\u00e9 \u00e9conomique croissante&nbsp;: la baisse de la production internationale de p\u00e9trole, la hausse des prix du carburant et le d\u00e9tachement du dollar am\u00e9ricain de l\u2019\u00e9talon-or ont directement affect\u00e9 les \u00e9conomies coloniales (Wood, 1992). En f\u00e9vrier 1971, plus de 24\u2009000&nbsp;travailleurs des industries textiles de Durban cess\u00e8rent le travail et exig\u00e8rent une augmentation salariale de 20&nbsp;%, obtenant gain de cause face \u00e0 l\u2019impossibilit\u00e9 pour les employeurs d\u2019appliquer des sanctions disciplinaires \u00e0 une telle \u00e9chelle (Buhlungu, 2004).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9clencheur formel des gr\u00e8ves de 1973 eut lieu le 9&nbsp;janvier de cette ann\u00e9e-l\u00e0, lorsque des travailleurs migrants africains de <em>Coronation Tile and Brick<\/em> march\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 un terrain de sport local, exigeant des salaires de R20 par semaine (Davie, 2007). \u00c0 cette \u00e9poque, environ 80&nbsp;% des emplois dans le secteur priv\u00e9 sud-africain offraient des salaires inf\u00e9rieurs au seuil de pauvret\u00e9<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> (Wood, 1992). Entre janvier et mars 1973, 160&nbsp;gr\u00e8ves furent recens\u00e9es au KwaZulu-Natal, couvrant 146&nbsp;\u00e9tablissements et rassemblant environ 61\u2009410&nbsp;travailleurs, traversant les divisions raciales, de genre et religieuses (Cottle, 2024). Il convient de souligner que l\u2019action de gr\u00e8ve constituait \u00e9galement une d\u00e9sob\u00e9issance civile de masse. En effet, le <em>Native Labour (Settlement of Disputes) Act<\/em> de 1953 interdisait les gr\u00e8ves des travailleurs africains, sous peine d\u2019arrestation, d\u2019emprisonnement et, dans le cas des migrants, de d\u00e9portation vers les r\u00e9serves africaines (Wood, 1992).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En r\u00e9action, le gouvernement attribua le mouvement \u00e0 des \u00ab&nbsp;agitateurs&nbsp;\u00bb&nbsp;; le ministre du Travail Marais Viljoen accusa des organisations \u00e9tudiantes telles que la <em>National Union of South African Students<\/em> et le <em>Black Workers\u2019 Project<\/em>, bien que les services de renseignement de la South African Police aient d\u00e9clar\u00e9 ne disposer d\u2019aucune preuve d\u2019une organisation centralis\u00e9e (Davie, 2007). Malgr\u00e9 la r\u00e9pression, la vague de gr\u00e8ves produisit des r\u00e9sultats concrets&nbsp;: des 160&nbsp;gr\u00e8ves survenues jusqu\u2019en mars 1973, 118 furent couronn\u00e9es de succ\u00e8s (Cottle, 2024).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Initialement centr\u00e9es sur des revendications \u00e9conomiques, ces gr\u00e8ves acquirent rapidement une dimension politique, remettant en cause les fondements m\u00eames de l\u2019\u00c9tat racial. En interdisant aux travailleurs noirs de se syndiquer pleinement, l\u2019apartheid contribua paradoxalement \u00e0 cr\u00e9er un espace de contestation o\u00f9 revendications salariales et revendications citoyennes se confondaient (Mamdani, 2021). Les gr\u00e8ves de Durban entra\u00een\u00e8rent \u00e9galement une recomposition du champ syndical, favorisant l\u2019\u00e9mergence de structures de coordination qui aboutirent \u00e0 la cr\u00e9ation du <em>Congress of South African Trade Unions<\/em> (Cosatu) en 1985.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, ces mobilisations ouvrirent des fissures internes dans l\u2019architecture politique de l\u2019apartheid, contraignant l \u2019\u00c9tat \u00e0 r\u00e9viser certains aspects de la l\u00e9gislation du travail. Le \u00ab&nbsp;moment Durban&nbsp;\u00bb inaugura ainsi un cycle de contestations qui s\u2019intensifiera au cours des ann\u00e9es&nbsp;1980, jouant un r\u00f4le d\u00e9cisif dans l\u2019effondrement progressif du r\u00e9gime d\u2019<em>apartheid<\/em> (Fine&nbsp;&amp; Davis, 1990).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les gr\u00e8ves de la r\u00e9gion de l\u2019ABC Paulista (1978-1980)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 partir des ann\u00e9es&nbsp;1990, face \u00e0 la perte de comp\u00e9titivit\u00e9 industrielle et \u00e0 la migration des espaces productifs vers d\u2019autres r\u00e9gions br\u00e9siliennes, la r\u00e9gion de l\u2019ABC Paulista<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> a commenc\u00e9 \u00e0 enregistrer une expansion plus marqu\u00e9e dans les secteurs du commerce et des services. Ce mouvement ne peut toutefois \u00eatre dissoci\u00e9 du cycle ant\u00e9rieur de consolidation industrielle du Grand ABC, dont la concentration de complexes m\u00e9tallurgiques et automobiles a produit une exp\u00e9rience sociale partag\u00e9e entre des travailleurs soumis \u00e0 des conditions similaires d\u2019exploitation, de discipline d\u2019usine et de sociabilit\u00e9 urbaine (Prefeitura Municipal de Santo Andr\u00e9, s.d.). En ce sens, l\u2019industrialisation a contribu\u00e9 \u00e0 la constitution d\u2019une identit\u00e9 ouvri\u00e8re relativement coh\u00e9sive, enracin\u00e9e territorialement et marqu\u00e9e par des formes propres d\u2019organisation collective (Antunes, 1995).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans ce contexte de formation de classe \u2014 entendue comme un processus historique de construction de conscience, de solidarit\u00e9 et d\u2019action collective \u2014 ont \u00e9merg\u00e9 certaines des plus importantes mobilisations ouvri\u00e8res survenues pendant la p\u00e9riode autoritaire br\u00e9silienne. Les mobilisations ouvri\u00e8res de la r\u00e9gion de l\u2019ABC Paulista, dans l\u2019\u00c9tat de S\u00e3o Paulo, ont constitu\u00e9 un tournant majeur dans l\u2019histoire du r\u00e9gime militaire instaur\u00e9 en 1964. Les gr\u00e8ves m\u00e9tallurgiques qui se sont d\u00e9roul\u00e9es durant cette p\u00e9riode sont g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9es comme un moment fondateur du \u00ab&nbsp;nouveau syndicalisme&nbsp;\u00bb br\u00e9silien, en raison de leur capacit\u00e9 \u00e0 articuler revendications \u00e9conomiques, organisation autonome des travailleurs et contestation politique explicite de l\u2019autoritarisme de l\u2019\u00c9tat (Antunes, 1995).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La localisation strat\u00e9gique de la r\u00e9gion, \u00e0 environ 18&nbsp;km de la capitale Paulista et \u00e0 pr\u00e8s de 40&nbsp;km du port de Santos, a historiquement contribu\u00e9 \u00e0 son insertion dans les dynamiques \u00e9conomiques r\u00e9gionales. L\u2019implantation du chemin de fer au XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, reliant l\u2019int\u00e9rieur producteur de caf\u00e9 au littoral, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive pour la transformation de la r\u00e9gion en p\u00f4le industriel, attirant des investissements et favorisant l\u2019installation d\u2019unit\u00e9s productives \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019axe ferroviaire (Prefeitura Municipal de Santo Andr\u00e9, s.d.). Tout au long du XX<sup>e&nbsp;<\/sup>si\u00e8cle, en particulier \u00e0 partir des ann\u00e9es&nbsp;1950, on observe la consolidation du complexe industriel dit du Grand ABC, avec une forte pr\u00e9sence des secteurs m\u00e9tallurgique, p\u00e9trochimique et automobile. La p\u00e9riode de croissance acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e durant les ann\u00e9es&nbsp;1970, suppos\u00e9e p\u00e9riode du \u00ab&nbsp;miracle \u00e9conomique<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb, a \u00e9t\u00e9 suivie de phases de contraction industrielle et de restructuration productive au cours des d\u00e9cennies suivantes, processus qui a significativement affect\u00e9 le profil \u00e9conomique local (Prefeitura Municipal de Santo Andr\u00e9, s.d.). Les insatisfactions g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par les p\u00e9riodes de r\u00e9traction \u00e9conomique, conjugu\u00e9es aux protestations plus larges contre l\u2019arbitraire autoritaire du r\u00e9gime, ont fait que la p\u00e9riode a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par l\u2019\u00e9v\u00e9nement historique des grandes gr\u00e8ves de l\u2019ABC Paulista.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Initi\u00e9es dans des usines situ\u00e9es dans les municipalit\u00e9s de Santo Andr\u00e9, S\u00e3o Bernardo do Campo, S\u00e3o Caetano do Sul et Diadema, les gr\u00e8ves de la p\u00e9riode ont commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9rouler dans les cours de grandes entreprises du secteur automobile, telles que Ford, Volkswagen et Mercedes-Benz. Les revendications portaient principalement sur la r\u00e9cup\u00e9ration salariale face \u00e0 la forte inflation, ainsi que sur des d\u00e9nonciations plus larges concernant le contr\u00f4le \u00e9tatique des syndicats, la r\u00e9pression polici\u00e8re et l\u2019absence de libert\u00e9s d\u00e9mocratiques (T. C. da&nbsp;Silva, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En ce qui concerne la composition sociale des contingents gr\u00e9vistes, il est n\u00e9cessaire de distinguer entre la pr\u00e9sence num\u00e9rique et professionnelle des travailleurs noirs dans les usines de l\u2019ABC et leur visibilit\u00e9 politique et symbolique dans les directions syndicales, dans les r\u00e9cits publics et dans les m\u00e9moires officielles de ces mobilisations. Des recherches r\u00e9centes soulignent que, dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, la population noire repr\u00e9sentait une part significative de la main-d\u2019\u0153uvre industrielle de la r\u00e9gion, occupant principalement des postes de production, souvent plus pr\u00e9caires, moins r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s et caract\u00e9ris\u00e9s par une mobilit\u00e9 professionnelle limit\u00e9e (M. A. da&nbsp;Silva, 2009).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces in\u00e9galit\u00e9s structurelles ont conditionn\u00e9 non seulement les formes d\u2019adh\u00e9sion aux gr\u00e8ves, mais \u00e9galement les modalit\u00e9s de participation aux comit\u00e9s de mobilisation et aux instances repr\u00e9sentatives. L\u2019historiographie syndicale dominante tend toutefois \u00e0 invisibiliser le r\u00f4le sp\u00e9cifique jou\u00e9 par les travailleurs noirs dans ce cycle de luttes (Nascimento, 2016). Les figures les plus mises en avant dans la m\u00e9moire collective apparaissent majoritairement comme des hommes blancs ou racialement ind\u00e9termin\u00e9s, tandis que les pratiques quotidiennes de r\u00e9sistance \u2014 telles que les r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 dans les cha\u00eenes de production, les gr\u00e8ves partielles, le ralentissement du travail et les boycotts informels \u2014 d\u00e9pendaient largement de la participation active des travailleurs noirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019historiographie br\u00e9silienne du nouveau syndicalisme ignore parfois que l\u2019ann\u00e9e&nbsp;1978 fut aussi celle de la fondation du Mouvement noir unifi\u00e9 (Movimento Negro Unificado \u2013 MNU). Le 18&nbsp;juin, des repr\u00e9sentants de dizaines d\u2019organisations noires se r\u00e9unirent \u00e0 S\u00e3o Paulo pour cr\u00e9er le mouvement. Le 7&nbsp;juillet, sur les marches du Th\u00e9\u00e2tre municipal de S\u00e3o Paulo, plus de deux mille personnes \u00e9cout\u00e8rent la lettre ouverte du mouvement, appelant la population \u00e0 s\u2019organiser \u00ab&nbsp;dans ses quartiers, lieux de travail et prisons contre la discrimination raciale et la violence des institutions polici\u00e8res&nbsp;\u00bb (Mem\u00f3rias Reveladas, 2025).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9v\u00e9nements imm\u00e9diats qui pr\u00e9cipit\u00e8rent la fondation furent l\u2019arrestation, la torture et l\u2019assassinat du travailleur noir Robson Silveira da&nbsp;Luz au 44<sup>e<\/sup>&nbsp;District de police de Guaianazes, dans la zone est de S\u00e3o Paulo, accus\u00e9 d\u2019avoir vol\u00e9 des fruits sur un march\u00e9. \u00c0 cela s\u2019ajoute l\u2019assassinat de l\u2019ouvrier Nilton Louren\u00e7o par la police militaire dans le quartier de Lapa, la zone ouest de la capitale pauliste (Barbosa, 2019). Ainsi, la m\u00eame ann\u00e9e, dans la m\u00eame r\u00e9gion, deux mouvements \u00e9mergent contre la dictature&nbsp;: l\u2019un centr\u00e9 sur l\u2019exploitation de classe, l\u2019autre sur la violence raciale. L\u2019un des fondateurs du MNU, Milton Barbosa, a consign\u00e9 dans une histoire orale que le mouvement noir \u00ab&nbsp;a soutenu les gr\u00e8ves m\u00e9tallurgiques dans l\u2019ABC&nbsp;\u00bb (Barbosa, 2019). Cependant, la reconnaissance du MNU par le syndicalisme comme interlocuteur politique l\u00e9gitime ne trouve pas d\u2019\u00e9quivalence dans la documentation de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette asym\u00e9trie exprime ce que l\u2019historiographie du travail a identifi\u00e9 comme une c\u00e9cit\u00e9 structurelle du nouveau syndicalisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la question raciale. En th\u00e9orie, le d\u00e9passement de l\u2019exploitation de classe r\u00e9soudrait automatiquement l\u2019oppression raciale. Comme l\u2019a montr\u00e9 Domingues (2007), l\u2019historiographie sur le sujet a tendu \u00e0 encadrer le conflit social exclusivement en cat\u00e9gories de classe, produisant ainsi une narration du prol\u00e9tariat dont les protagonistes visibles \u00e9taient majoritairement blancs. Par ailleurs, la structure raciale du march\u00e9 du travail dans les industries automobiles de l\u2019ABC reproduisait, au sein des usines, la hi\u00e9rarchie raciale de la soci\u00e9t\u00e9 plus large (Lima et al., 2001). Les \u00ab&nbsp;listes noires&nbsp;\u00bb qui circulaient entre les usines et les organes de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat pendant la dictature, exigeant des certificats d\u2019ant\u00e9c\u00e9dents judiciaires et d\u2019id\u00e9ologie pour l\u2019embauche, op\u00e9raient avec une intensit\u00e9 accrue sur les travailleurs noirs, d\u00e9j\u00e0 historiquement surrepr\u00e9sent\u00e9s dans les registres policiers depuis la Premi\u00e8re R\u00e9publique (Alves &amp; Bispo Neto, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En outre, la s\u00e9gr\u00e9gation socio-spatiale et professionnelle dans la r\u00e9gion m\u00e9tropolitaine de S\u00e3o Paulo limitait l\u2019acc\u00e8s des travailleurs noirs aux postes de direction syndicale ou \u00e0 une plus grande visibilit\u00e9 politique. Malgr\u00e9 ces restrictions, les archives photographiques et les t\u00e9moignages oraux relatifs aux gr\u00e8ves de l\u2019ABC r\u00e9v\u00e8lent une pr\u00e9sence noire massive et constante dans les mobilisations<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, bien que la dictature militaire br\u00e9silienne ne puisse \u00eatre formellement assimil\u00e9e \u00e0 l\u2019apartheid sud-africain, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 raciale historiquement structur\u00e9e au Br\u00e9sil a contribu\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner un profil racial sp\u00e9cifique de la classe ouvri\u00e8re industrielle (Y. L. dos&nbsp;Santos, 2022).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Entre \u00e9chelles et comparaisons\u00a0: la d\u00e9mocratie vol\u00e9e aux travailleurs<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son ouvrage <em>Jeux d\u2019\u00e9chelles<\/em> (1996), l\u2019historien Jacques Revel propose une approche m\u00e9thodologique fond\u00e9e sur l\u2019articulation de diff\u00e9rents niveaux d\u2019analyse \u2014 local, r\u00e9gional et global. L\u2019exercice comparatif propos\u00e9 dans cet article s\u2019inscrit dans cette perspective, en mettant en lumi\u00e8re les convergences et les dissonances entre les mobilisations ouvri\u00e8res sud-africaines et br\u00e9siliennes, tout en accordant une attention particuli\u00e8re aux dynamiques raciales qui ont structur\u00e9 ces mouvements de gr\u00e8ve.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un premier point de convergence r\u00e9side dans la centralit\u00e9 de la figure du travailleur soumis \u00e0 des syst\u00e8mes de domination \u00e0 la fois autoritaires et racialement hi\u00e9rarchis\u00e9s. En Afrique du Sud, l\u2019<em>apartheid<\/em> entravait l\u2019organisation syndicale des travailleurs noirs<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> \u00e0 travers un ensemble de dispositifs juridiques et policiers, tels que les <em>Pass Laws<\/em> ou les lois de suppression du communisme adopt\u00e9es en 1950 (Commission v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation d\u2019Afrique du Sud ,1998, pp.&nbsp;173-175). Dans l\u2019ABC Paulista, les in\u00e9galit\u00e9s sociales et le racisme structurel limitaient les possibilit\u00e9s de mobilit\u00e9 sociale, de formation professionnelle et de participation politique, tandis que les appareils r\u00e9pressifs de l\u2019\u00c9tat renfor\u00e7aient ces contraintes durant les gr\u00e8ves.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une seconde similitude concerne le r\u00f4le central de l\u2019usine comme espace politique. Dans les deux contextes, le lieu de travail s\u2019est constitu\u00e9 en espace de sociabilit\u00e9, de solidarit\u00e9 et de r\u00e9sistance face \u00e0 l\u2019\u00c9tat autoritaire. Les gr\u00e8ves de Durban comme celles de l\u2019ABC Paulista r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent les limites des r\u00e9gimes dictatoriaux \u00e0 contenir durablement les revendications sociales port\u00e9es par les classes ouvri\u00e8res. Malgr\u00e9 l\u2019\u00e9loignement g\u00e9ographique, ces mouvements s\u2019inscrivaient dans des circulations plus larges de discours sur les droits humains, la d\u00e9mocratie et la justice sociale, nourries par les mobilisations internationales de la fin des ann\u00e9es&nbsp;1960 et par la m\u00e9diatisation de violences d\u2019\u00c9tat, telles que le massacre de Sharpeville en 1960<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les comparaisons doivent toutefois tenir compte des diff\u00e9rences structurelles entre les deux r\u00e9gimes. L\u2019apartheid d\u00e9finissait explicitement les droits civiques et sociaux sur des bases raciales, tandis que la dictature militaire br\u00e9silienne op\u00e9rait par des m\u00e9canismes plus flexibles et circonstanciels de hi\u00e9rarchisation raciale. N\u00e9anmoins, le racisme d\u2019\u00c9tat au Br\u00e9sil, bien que non codifi\u00e9 de mani\u00e8re syst\u00e9matique, s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 tout aussi persistant et efficace dans la reproduction des in\u00e9galit\u00e9s sociales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du point de vue de l\u2019action syndicale, les syndicats noirs sud-africains furent longtemps consid\u00e9r\u00e9s comme ill\u00e9gaux et contraints d\u2019op\u00e9rer dans la clandestinit\u00e9. Au Br\u00e9sil, bien que les syndicats n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 formellement interdits, ils furent \u00e9troitement contr\u00f4l\u00e9s par les dispositifs r\u00e9pressifs de la dictature militaire et par les m\u00e9canismes de tutelle patronale. Dans les deux cas, l\u2019organisation collective des travailleurs se d\u00e9veloppa dans des conditions de forte contrainte politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un autre \u00e9l\u00e9ment de convergence r\u00e9side dans la participation active d\u2019organisations religieuses chr\u00e9tiennes aux mobilisations ouvri\u00e8res. En Afrique du Sud, l\u2019action ouvri\u00e8re a re\u00e7u le soutien de mouvements comme le <em>Black Consciousness Movement<\/em> (dirig\u00e9 par Steve Biko), de l\u2019\u00c9glise anglicane, de l\u2019\u00c9glise m\u00e9thodiste et de la Conf\u00e9rence catholique des \u00e9v\u00eaques d\u2019Afrique du Sud, ainsi que d\u2019\u00c9glises r\u00e9form\u00e9es noires telles que la Dutch Reformed Mission Church et la Uniting Reformed Church in Southern Africa<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>. Au Br\u00e9sil, les communaut\u00e9s eccl\u00e9siales de base et d\u2019autres organisations religieuses jou\u00e8rent un r\u00f4le important dans le soutien aux gr\u00e8ves et dans la d\u00e9fense de la justice sociale (Secco, 2023).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La comparaison entre les gr\u00e8ves de Durban et celles de l\u2019ABC Paulista permet ainsi de mettre en \u00e9vidence des fissures communes au sein de r\u00e9gimes autoritaires situ\u00e9s dans des contextes du Sud global. Au-del\u00e0 de leurs sp\u00e9cificit\u00e9s locales, ces mouvements constitu\u00e8rent des critiques profondes des formes prises par le capitalisme industriel tardif, r\u00e9v\u00e9lant l\u2019incapacit\u00e9 des \u00c9tats \u00e0 concilier croissance \u00e9conomique, inclusion sociale et reconnaissance citoyenne dans des soci\u00e9t\u00e9s profond\u00e9ment marqu\u00e9es par la racialisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le \u00ab&nbsp;moment Durban&nbsp;\u00bb, cristallis\u00e9 par les gr\u00e8ves de 1973, et les mobilisations ouvri\u00e8res de l\u2019ABC Paulista entre 1978 et 1980 peuvent \u00eatre compris comme des \u00e9v\u00e9nements matriciels, au sens propos\u00e9 par Revel (1996). Ils permettent d\u2019\u00e9clairer des dynamiques plus larges, telles que la fragilit\u00e9 croissante des r\u00e9gimes autoritaires \u00e0 la fin du XX\u1d49&nbsp;si\u00e8cle, le renforcement des organisations populaires dans les contextes Sud-Sud et la reconfiguration des attentes politiques et sociales de la classe ouvri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De plus ont produit un agenda d\u00e9mocratique qui \u00e9tait simultan\u00e9ment social et racial. \u00c0 Durban, les mobilisations de 1973 ouvrirent des br\u00e8ches dans le syst\u00e8me d\u2019apartheid qui aliment\u00e8rent, au cours de la d\u00e9cennie suivante, \u00e0 la fois l\u2019expansion du mouvement syndical noir et la r\u00e9articulation de l\u2019ANC comme force politique de masse (Fine &amp; Davis, 1990). Dans l\u2019ABC paulista, les gr\u00e8ves de 1978 \u00e0 1980 contribu\u00e8rent de mani\u00e8re d\u00e9cisive \u00e0 la crise de la dictature militaire ainsi qu\u2019\u00e0 la construction d\u2019une plateforme d\u00e9mocratique qui trouverait une expression partisane \u00e0 travers le Parti des travailleurs (PT) et une traduction institutionnelle dans la Constitution de 1988 (Antunes, 1995&nbsp;; Secco, 2023). Dans les deux cas, cependant, les processus de transition d\u00e9mocratique ont trait\u00e9 la d\u00e9mocratisation politique comme une priorit\u00e9, tandis que la d\u00e9mocratisation raciale fut envisag\u00e9e comme une question d\u00e9riv\u00e9e, secondaire ou continuellement report\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019Afrique du Sud post-<em>apartheid<\/em>, la transition n\u00e9goci\u00e9e a pr\u00e9serv\u00e9 des structures \u00e9conomiques qui continuaient \u00e0 reproduire une hi\u00e9rarchie raciale du travail, d\u00e9sormais priv\u00e9e de fondement juridique explicite (Mamdani, 2021&nbsp;; Worden, 2012). Au Br\u00e9sil, la d\u00e9mocratisation a formellement int\u00e9gr\u00e9 des droits civils et sociaux, tout en maintenant intactes les structures d\u2019in\u00e9galit\u00e9s raciales que le nouveau syndicalisme avait, dans une large mesure, pass\u00e9es sous silence dans son propre r\u00e9cit historique (Nascimento, 2016&nbsp;; Santos, 2022). Dans les deux contextes, la d\u00e9mocratie fut ainsi conquise de mani\u00e8re partielle. La dissociation entre classe et race, mobilis\u00e9e au cours des processus de transition, a retir\u00e9 de l\u2019agenda d\u00e9mocratique ce que les gr\u00e8ves avaient pourtant \u00e9galement mis en avant&nbsp;: l\u2019indissociabilit\u00e9 entre exploitation de classe et hi\u00e9rarchie raciale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9finitive, inscrire les exp\u00e9riences sud-africaine et br\u00e9silienne dans une m\u00eame histoire globale du travail, telle que l\u2019a propos\u00e9e Van der&nbsp;Linden (2009), contribue \u00e0 repositionner ces deux pays dans des cadres comparatifs \u00e9largis. Une telle perspective permet non seulement de renouveler l\u2019analyse des mobilisations ouvri\u00e8res, mais aussi de souligner le r\u00f4le central de la race, du travail et de la r\u00e9sistance politique dans la compr\u00e9hension des transformations sociales contemporaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019examen comparatif des gr\u00e8ves de Durban et de l\u2019ABC Paulista permet de r\u00e9organiser certains termes et concepts de l\u2019historiographie du travail dans le Sud global. Les gr\u00e8ves de l\u2019ABC Paulista et de Durban r\u00e9v\u00e8lent que la race et le travail constituent des dimensions parall\u00e8les et compl\u00e9mentaires, se construisant mutuellement de mani\u00e8re structurelle et historique. L\u2019affirmation et l\u2019adoption de ces cat\u00e9gories sans fondement empirique risquent de produire une histoire du travail partielle sur le plan racial ou biais\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette r\u00e9organisation implique \u00e9galement de r\u00e9viser des concepts que l\u2019historiographie du travail a longtemps consid\u00e9r\u00e9s comme universels. La solidarit\u00e9 et le mutualisme, par exemple, ont \u00e9t\u00e9 construits en grande partie \u00e0 partir d\u2019une exp\u00e9rience majoritairement blanche et europ\u00e9enne, puis projet\u00e9s sur des contextes ob\u00e9issant \u00e0 d\u2019autres logiques. \u00c0 cet \u00e9gard, les cas de Durban et de l\u2019ABC montrent qu\u2019il a toujours exist\u00e9 une ou plusieurs dimensions raciales au sein des luttes ouvri\u00e8res. Ainsi, dans les deux contextes, la solidarit\u00e9 ouvri\u00e8re fut travers\u00e9e par des hi\u00e9rarchies asym\u00e9triques dans sa distribution, souvent m\u00e9connues dans leur dimension raciale et fr\u00e9quemment effac\u00e9es des r\u00e9cits officiels \u00e9labor\u00e9s par les mouvements m\u00eames qui en ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La comparaison entre les deux cas met en lumi\u00e8re une distinction fondamentale entre les formes prises par le racisme d\u2019\u00c9tat dans chaque contexte. Sous l\u2019apartheid, l\u2019agentivit\u00e9 des travailleurs noirs \u00e9tait reconnue dans le but m\u00eame de la criminaliser. Les gr\u00e8ves de Durban furent ainsi attribu\u00e9es \u00e0 des agitateurs ext\u00e9rieurs, niant la capacit\u00e9 d\u2019organisation autonome des travailleurs africains, traitant leurs revendications comme une question d\u2019ordre public et vidant leur action de toute l\u00e9gitimit\u00e9 politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le cas des gr\u00e8ves de l\u2019ABC Paulista, l\u2019id\u00e9ologie de la d\u00e9mocratie raciale et le silence structurel entourant la question raciale favoris\u00e8rent l\u2019effacement de l\u2019agentivit\u00e9 des travailleurs noirs dans les mobilisations. Ceux-ci \u00e9taient ainsi num\u00e9riquement pr\u00e9sents dans les usines, mais politiquement absents de la m\u00e9moire du mouvement. Les deux cas repr\u00e9sentent donc des formes distinctes de racisme politique&nbsp;: l\u2019une invisibilise pour criminaliser, l\u2019autre neutralise pour invisibiliser. Ce qui les rapproche, en tant qu\u2019objets d\u2019analyse, r\u00e9side dans la soustraction des populations noires en tant que sujets historiques des classes laborieuses contemporaines. Dans le cadre des \u00e9tudes sur le Sud global, la comparaison entre les deux contextes refuse toute r\u00e9duction ethnicisant et interpr\u00e8te les travailleurs noirs et africains au-del\u00e0 de leur seule identit\u00e9 raciale. De m\u00eame, elle \u00e9vite de les consid\u00e9rer uniquement comme des victimes du racisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Marcel Van der&nbsp;Linden (2009) a soutenu qu\u2019une histoire v\u00e9ritablement globale du travail exige l\u2019int\u00e9gration d\u2019exp\u00e9riences syst\u00e9matiquement marginalis\u00e9es par les cadres analytiques \u00e9labor\u00e9s dans le Nord global. Les cas de Durban et de l\u2019ABC confirment cette exigence. Il ne s\u2019agit donc pas seulement d\u2019\u00e9largir la cartographie de l\u2019histoire du travail en y int\u00e9grant de nouveaux cas, mais de reconna\u00eetre que ces derniers transforment notre compr\u00e9hension m\u00eame de cet objet d\u2019\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les travailleurs africains en gr\u00e8ve en 1973, les Afrodescendants pr\u00e9sents sur les cha\u00eenes de production de l\u2019ABC en 1978, ainsi que les militants du Mouvement Noir Unifi\u00e9 apportant leur soutien aux m\u00e9tallurgistes, d\u00e9montrent que les cat\u00e9gories de solidarit\u00e9, de mutualisme et de conscience de classe, telles qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 h\u00e9rit\u00e9es de l\u2019historiographie, reposent sur une exp\u00e9rience raciale particuli\u00e8re qui a \u00e9t\u00e9 projet\u00e9e comme universelle (Mamdani, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9construire cette pr\u00e9tendue universalit\u00e9 constitue une condition essentielle pour appr\u00e9hender le travailleur africain et afrodescendant dans toute sa complexit\u00e9 historique. Yna\u00ea Santos (2022) a montr\u00e9 que le racisme br\u00e9silien fonctionne \u00e0 travers la n\u00e9gation de sa propre existence, transformant l\u2019in\u00e9galit\u00e9 structurelle en fait culturel et rel\u00e9guant le protagonisme noir dans l\u2019invisibilit\u00e9. Dans le contexte sud-africain, comme l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 Worden (2012), l\u2019assignation permanente du travailleur noir \u00e0 sa condition raciale a souvent entrav\u00e9 la reconnaissance de son agentivit\u00e9 de classe. Dans les deux cas, la lutte des travailleurs noirs a donc d\u00e9pass\u00e9 les espaces sociaux et politiques qui leur avaient \u00e9t\u00e9 assign\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Conna\u00eetre l\u2019histoire des gr\u00e8ves de Durban et de l\u2019ABC Paulista \u2014 ainsi que celle des travailleurs noirs qui y particip\u00e8rent en tant qu\u2019acteurs historiques \u2014 permet \u00e9galement de mieux qualifier les exp\u00e9riences et les trajectoires du reste de la classe ouvri\u00e8re. D\u00e8s lors, si pendant des si\u00e8cles le principal espace narratif des histoires du Sud global fut structur\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une exp\u00e9rience blanche et europ\u00e9enne, l\u2019\u00e9tude crois\u00e9e de ces deux gr\u00e8ves montre que l\u2019histoire du travail ne peut \u00eatre pleinement comprise sans int\u00e9grer les trajectoires des populations africaines et afrodescendantes comme \u00e9l\u00e9ments centraux de sa construction 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