{"id":27113,"date":"2026-06-20T10:54:00","date_gmt":"2026-06-20T10:54:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/echoes-of-return-colonial-memory-restitution-ethics-and-the-frictions-of-state-museum-and-conflict-in-dahomey-20241\/"},"modified":"2026-07-02T12:52:15","modified_gmt":"2026-07-02T12:52:15","slug":"echos-du-retour-memoire-coloniale-ethique-de-la-restitution-et-frictions-entre-letat-le-musee-et-le-conflit-dans-dahomey-2024","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-14\/echos-du-retour-memoire-coloniale-ethique-de-la-restitution-et-frictions-entre-letat-le-musee-et-le-conflit-dans-dahomey-2024\/","title":{"rendered":"\u00c9chos du retour\u00a0: m\u00e9moire coloniale, \u00e9thique de la restitution et frictions entre l\u2019\u00c9tat, le mus\u00e9e et le conflit dans Dahomey (2024)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question de la m\u00e9moire coloniale dans les d\u00e9bats contemporains sur la restitution trouve, dans <em>Dahomey<\/em> (2024), une mise en forme cin\u00e9matographique \u00e0 la fois analytique et politiquement d\u00e9rangeante. Mati Diop propose le rapatriement de 26 artefacts royaux du royaume du Dahomey, transf\u00e9r\u00e9s depuis la France et restitu\u00e9s au B\u00e9nin, non pas comme une intrigue de restitution harmonieuse, mais comme un terrain travers\u00e9 de frictions \u2014 entre des \u00c9tats qui construisent des r\u00e9cits diplomatiques, des mus\u00e9es qui affirment leur autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, et des communaut\u00e9s dont les attentes d\u00e9passent le langage c\u00e9r\u00e9moniel du retour. La caract\u00e9risation esth\u00e9tique du film, nourrie par les exp\u00e9riences de jeunes participants b\u00e9ninois et par l\u2019existence spectrale attribu\u00e9e aux objets eux-m\u00eames, fait \u00e9cho \u00e0 ce que Sarr et Savoy (2018, p.&nbsp;14) nomment les \u00ab&nbsp;asym\u00e9tries durables d\u2019acc\u00e8s et de savoir&nbsp;\u00bb qui structurent les trajectoires du pillage colonial. Leur plaidoyer (Sarr &amp; Savoy, 2018, p.&nbsp;29) en faveur d\u2019une \u00ab&nbsp;nouvelle \u00e9thique relationnelle&nbsp;\u00bb de la restitution constitue un cadre interpr\u00e9tatif critique \u00e0 partir duquel il est possible de comprendre les interventions du film.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019approche cin\u00e9matographique de Diop s\u2019aligne \u00e9galement sur la description d\u2019Appadurai (2017, p.&nbsp;403) des objets de mus\u00e9e comme des \u00ab&nbsp;r\u00e9fugi\u00e9s accidentels&nbsp;\u00bb, d\u00e9plac\u00e9s par des histoires que les catalogues institutionnels ne repr\u00e9sentent pas de mani\u00e8re ad\u00e9quate. Dans <em>Dahomey<\/em>, le retour des objets ne les constitue pas comme des objets exil\u00e9s&nbsp;; il met plut\u00f4t en \u00e9vidence l\u2019\u00e9conomie politique de la perte et de la r\u00e9cup\u00e9ration qu\u2019Aguigah (2023, p.&nbsp;163) identifie comme centrale dans les d\u00e9bats sur la restitution. Les conflits qu\u2019il d\u00e9crit \u2014 entre souverainet\u00e9 nationale, march\u00e9s transnationaux de l\u2019art et diplomatie culturelle \u2014 apparaissent de mani\u00e8re r\u00e9currente dans le film, \u00e0 travers la juxtaposition de c\u00e9r\u00e9monies officielles, d\u2019h\u00e9sitations publiques et de critiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces tensions ne sont pas des abstractions en soi. Elles sont contenues dans les itin\u00e9raires m\u00eames des artefacts, dont les histoires de provenance font \u00e9cho aux trajectoires d\u2019acquisition violente document\u00e9es dans un rapport publi\u00e9 par Bedorf (2021) pour le mus\u00e9e Rautenstrauch-Joest \u00e0 Cologne (Allemagne), appelant les institutions \u00e0 prendre en compte les \u00ab&nbsp;contextes illicites de collecte&nbsp;\u00bb ainsi que les responsabilit\u00e9s \u00e9thiques que ces histoires impliquent pour les pratiques mus\u00e9ales contemporaines. Le montage contrapuntique du film, reliant le d\u00e9placement des objets royaux aux d\u00e9bats vernaculaires \u00e0 Cotonou, rappelle la proposition de Mbembe et Nuttall (2004, p.&nbsp;356) de penser le monde \u00e0 partir des contextes urbains africains. Plut\u00f4t que de situer la restitution comme une concession externe des anciennes puissances coloniales, Diop en inscrit l\u2019importance dans un espace public africain qui interroge activement ses propres politiques de la m\u00e9moire. Cela est particuli\u00e8rement visible chez les \u00e9tudiants et jeunes intervenants qui livrent des t\u00e9moignages portant non seulement sur la France, h\u00e9riti\u00e8re du pass\u00e9 colonial, mais aussi sur la mani\u00e8re dont l\u2019\u00c9tat b\u00e9ninois g\u00e8re le patrimoine culturel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En analysant le cas de <em>Dahomey<\/em> en parall\u00e8le d\u2019autres actions de restitution contemporaines, notamment celles li\u00e9es aux bronzes du B\u00e9nin, on observe une compr\u00e9hension plus large de ces tensions. Contrairement au retour relativement limit\u00e9 de 26 objets royaux de la France vers le B\u00e9nin, les discussions autour des bronzes du B\u00e9nin ont eu lieu dans diverses institutions europ\u00e9ennes, notamment en Allemagne et au Royaume-Uni, mettant en \u00e9vidence la complexit\u00e9 structurelle de la restitution en tant que processus transnational. La d\u00e9cision du gouvernement allemand, formalis\u00e9e en 2021 et mise en \u0153uvre par des accords avec les autorit\u00e9s nig\u00e9rianes, a impliqu\u00e9 non seulement le retour de portions significatives de collections mus\u00e9ales, mais aussi la n\u00e9gociation d\u2019une cogestion, de pr\u00eats de longue dur\u00e9e et la mise en place de nouvelles infrastructures mus\u00e9ales \u00e0 Benin City (Bedorf, 2021). Ce cadre souligne la mani\u00e8re dont la restitution op\u00e8re comme une reconfiguration continue de la propri\u00e9t\u00e9 juridique, de l\u2019autorit\u00e9 curatoriale et des relations diplomatiques&nbsp;; un processus bien diff\u00e9rent d\u2019un simple geste de retour limit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque l\u2019on analyse en profondeur l\u2019\u00e9conomie politique de la restitution, le cas de l\u2019\u00e9p\u00e9e attribu\u00e9e \u00e0 El Hadj Omar Tall, transf\u00e9r\u00e9e de la France vers le S\u00e9n\u00e9gal en 2019, appara\u00eet de mani\u00e8re \u00e9clairante. Contrairement au cas du Royaume du Dahomey, cette restitution a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme un pr\u00eat de longue dur\u00e9e renouvelable, et non comme un transfert juridique complet de propri\u00e9t\u00e9. Cela montre les limites impos\u00e9es par la l\u00e9gislation fran\u00e7aise sur le patrimoine, ainsi que l\u2019h\u00e9sitation de l\u2019\u00c9tat \u00e0 renoncer pleinement au contr\u00f4le des collections de l\u2019\u00e9poque coloniale. Comme l\u2019ont soulign\u00e9 Sarr et Savoy (2018), de tels arrangements juridiques r\u00e9v\u00e8lent la persistance d\u2019asym\u00e9tries inscrites dans le processus de restitution, o\u00f9 les anciennes puissances coloniales conservent une autorit\u00e9 significative sur les conditions du retour. Le cas s\u00e9n\u00e9galais expose ainsi la restitution comme une concession n\u00e9goci\u00e9e et souvent partielle, fa\u00e7onn\u00e9e par des limites juridiques et diplomatiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le m\u00eame temps, ce cas doit \u00eatre compris dans le cadre plus large des relations historiques de la France avec l\u2019Afrique de l\u2019Ouest, souvent d\u00e9sign\u00e9es sous le terme de \u00ab&nbsp;Fran\u00e7afrique&nbsp;\u00bb. La restitution d\u2019objets symboliques s\u2019inscrit dans un sc\u00e9nario o\u00f9 la diplomatie culturelle s\u2019entrecroise avec des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et politiques, soulevant la question de savoir si ce geste constitue un acte r\u00e9parateur ou un ajustement des rapports de pouvoir. Comme le proposent Mbembe et Nutall (2004) dans leur r\u00e9flexion sur la vie politique et urbaine africaine, la souverainet\u00e9 postcoloniale s\u2019exprime fr\u00e9quemment \u00e0 travers des n\u00e9gociations encore li\u00e9es aux anciennes structures imp\u00e9riales. Dans ce contexte, la restitution peut symboliser \u00e0 la fois la reconnaissance des violences historiques et un m\u00e9canisme strat\u00e9gique de pr\u00e9servation des relations g\u00e9opolitiques. Mise en parall\u00e8le avec <em>Dahomey<\/em>, l\u2019exp\u00e9rience s\u00e9n\u00e9galaise montre que l\u2019\u00e9thique du retour est ins\u00e9parable des \u00e9conomies politiques qui structurent la circulation des objets, faisant de la restitution un processus inscrit dans des n\u00e9gociations continues autour du pouvoir, de la l\u00e9gitimit\u00e9 et de la responsabilit\u00e9 historique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans une perspective parall\u00e8le, la situation britannique, en particulier la position du British Museum, met en \u00e9vidence une dynamique inverse, o\u00f9 les restrictions juridiques et la r\u00e9sistance institutionnelle ont limit\u00e9 la port\u00e9e des restitutions, malgr\u00e9 une pression politique et populaire croissante. Comme l\u2019a soutenu Hicks (2020), cette r\u00e9sistance refl\u00e8te non seulement une inertie bureaucratique, mais aussi la persistance de ce qu\u2019il appelle la \u00ab&nbsp;violence coloniale dans le mus\u00e9e&nbsp;\u00bb, inscrite dans des syst\u00e8mes juridiques qui continuent de prot\u00e9ger des collections contest\u00e9es. En relation avec <em>Dahomey<\/em>, ces trajectoires divergentes montrent que la restitution est fortement conditionn\u00e9e par les cadres juridiques nationaux, les structures de gouvernance mus\u00e9ale et les consid\u00e9rations g\u00e9opolitiques. Plus encore, elles renforcent l\u2019argument selon lequel la restitution ne peut \u00eatre comprise uniquement comme une s\u00e9rie de gestes symboliques ou de retours isol\u00e9s, mais doit \u00eatre analys\u00e9e comme un champ structur\u00e9 par des n\u00e9gociations in\u00e9gales de pouvoir, de responsabilit\u00e9, de redevabilit\u00e9 historique et d\u2019ambivalence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-del\u00e0 du continent africain, des parall\u00e8les instructifs peuvent \u00eatre trouv\u00e9s dans les d\u00e9bats sur la restitution en Am\u00e9rique latine. Dans cette r\u00e9gion, les questions relatives au patrimoine culturel, \u00e0 l\u2019h\u00e9ritage autochtone et au pouvoir des mus\u00e9es r\u00e9v\u00e8lent des tensions similaires entre les \u00c9tats et les communaut\u00e9s locales. Bien que ces processus ne soient pas toujours qualifi\u00e9s de \u00ab&nbsp;restitution&nbsp;\u00bb, les d\u00e9marches de retour des restes humains et des objets sacr\u00e9s autochtones, notamment au Br\u00e9sil, exposent des conflits analogues autour de la possession, de la repr\u00e9sentation et de l\u2019autorit\u00e9 du savoir (Cesarino &amp; Maciel, 2026). Dans ces cas, le retour des biens culturels s\u2019inscrit souvent dans des structures nationales qui reproduisent, plut\u00f4t qu\u2019elles ne rompent, les hi\u00e9rarchies coloniales du savoir et du contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette perspective comparative \u00e9largie renforce la th\u00e8se d\u2019Appadurai (2017) selon laquelle les objets de mus\u00e9e fonctionnent comme des \u00ab&nbsp;r\u00e9fugi\u00e9s accidentels&nbsp;\u00bb, dont les trajectoires mettent en lumi\u00e8re les in\u00e9galit\u00e9s de valeur et de d\u00e9placement dans la circulation mondiale de la culture. Elle fait \u00e9galement \u00e9cho aux critiques de Hicks (2020), qui insiste sur le fait que la restitution doit prendre en compte l\u2019histoire des acquisitions ainsi que les structures actuelles qui r\u00e9gissent encore l\u2019acc\u00e8s, l\u2019interpr\u00e9tation et la l\u00e9gitimit\u00e9. En parall\u00e8le des cas de Dahomey, du S\u00e9n\u00e9gal et des bronzes du B\u00e9nin, ces exp\u00e9riences latino-am\u00e9ricaines montrent que la restitution d\u00e9passe largement l\u2019\u00e9change bilat\u00e9ral entre colonisateur et colonis\u00e9. Il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un champ plus vaste de contestation o\u00f9 divers acteurs (\u00c9tats, mus\u00e9es, communaut\u00e9s et r\u00e9seaux internationaux) d\u00e9battent des significations et des devenirs des patrimoines culturels d\u00e9plac\u00e9s. Ainsi, la \u00ab&nbsp;responsabilit\u00e9 relationnelle&nbsp;\u00bb \u00e9merge comme une pratique dynamique fa\u00e7onn\u00e9e par des rapports de pouvoir historiquement situ\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce faisant, le film refuse la cl\u00f4ture narrative que les c\u00e9r\u00e9monies de restitution cherchent le plus souvent \u00e0 mettre en sc\u00e8ne. Ce scepticisme s\u2019enracine dans une conscience historique aigu\u00eb. De m\u00eame, l\u2019analyse de Law (1997) des transformations politiques du Dahomey au XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle \u00e9claire la \u00ab&nbsp;longue dur\u00e9e&nbsp;\u00bb des conflits, des mutations des r\u00e9seaux commerciaux et des rivalit\u00e9s factionnelles internes qui ont influenc\u00e9 la production culturelle du royaume. En situant ce contexte historique \u00ab&nbsp;vis-\u00e0-vis&nbsp;\u00bb des d\u00e9bats contemporains, <em>Dahomey<\/em> complexifie toute tentative de caract\u00e9riser la restitution comme un simple exercice administratif, d\u00e9connect\u00e9 des histoires de violence, de n\u00e9gociation et de r\u00e9sistance qui ont fa\u00e7onn\u00e9 les trajectoires des artefacts.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plut\u00f4t que de rejouer les binarismes familiers qui structurent les d\u00e9bats sur la restitution (origine contre destination, victime contre bourreau, conservation contre rapatriement), le film invite \u00e0 s\u2019\u00e9loigner de ces oppositions pour privil\u00e9gier la multidimensionnalit\u00e9 des retours eux-m\u00eames, dans leur ambigu\u00eft\u00e9. <em>Dahomey<\/em> refuse de pr\u00e9senter la restitution comme \u00e9voluant dans une orbite fluide entre deux p\u00f4les stables, et met plut\u00f4t en \u00e9vidence des constellations mouvantes d\u2019acteurs, d\u2019institutions et de temporalit\u00e9s, rendant la s\u00e9paration rigide insuffisante. En montrant comment les objets restitu\u00e9s circulent \u00e0 travers plusieurs r\u00e9gimes de sens \u2014 outils diplomatiques, vecteurs mn\u00e9siques, pr\u00e9sences esth\u00e9tiques et \u00e9thiques \u2014 Diop \u00e9tablit la restitution comme un processus relationnel o\u00f9 le retour appara\u00eet moins comme une \u00ab&nbsp;cl\u00f4ture&nbsp;\u00bb que comme une n\u00e9gociation en cours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce refus des cadres binaires r\u00e9sonne avec des critiques plus larges des politiques patrimoniales, notamment celles qui s\u2019opposent \u00e0 leur r\u00e9duction \u00e0 des gestes de reconnaissance symbolique ou \u00e0 de simples r\u00e9parations mat\u00e9rielles. Les trajectoires de ces objets dans le film r\u00e9v\u00e8lent des revendications entrem\u00eal\u00e9es port\u00e9es par plusieurs agents&nbsp;: ceux qui d\u00e9fendent leur l\u00e9gitimit\u00e9 politique pour en assurer la conservation, ceux qui revendiquent une autorit\u00e9 curatoriale au sein des mus\u00e9es ou du champ artistique, ceux qui imaginent d\u2019autres futurs esth\u00e9tiques, et ceux qui appellent \u00e0 de nouvelles formes de gouvernance patrimoniale. Ainsi, la restitution devient bien plus qu\u2019une transaction entre deux acteurs antith\u00e9tiques&nbsp;; elle s\u2019inscrit dans un processus \u00e9volutif d\u2019obligations de plus en plus imbriqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cet \u00e9gard, Hicks (2020) fournit un compl\u00e9ment th\u00e9orique \u00e9clairant \u00e0 la lecture visuelle propos\u00e9e par Diop. La critique de Hicks (2020, p.&nbsp;41) de ce qu\u2019il nomme les \u00ab&nbsp;r\u00e9cits de sauvetage&nbsp;\u00bb entre en r\u00e9sonance avec l\u2019id\u00e9e que les mus\u00e9es se pr\u00e9sentent fr\u00e9quemment comme des protecteurs bienveillants, tout en occultant les conditions violentes de constitution de leurs collections. Dans plusieurs s\u00e9quences, Diop repr\u00e9sente les espaces mus\u00e9aux comme des lieux de contestation interpr\u00e9tative, une perspective \u00e9galement pr\u00e9sente chez Effiboley (2020) dans son analyse des devoirs juridiques et moraux des institutions occidentales face aux discours contemporains de rapatriement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le geste formel le plus singulier du film consiste sans doute \u00e0 donner une voix narrative \u00e0 l\u2019un des objets restitu\u00e9s. Ce proc\u00e9d\u00e9 ne rel\u00e8ve pas uniquement de l\u2019exp\u00e9rimentation po\u00e9tique, mais active ce que Taxier (2020, p.&nbsp;604) d\u00e9crit comme l\u2019\u00ab&nbsp;agentivit\u00e9 ambigu\u00eb&nbsp;\u00bb attribu\u00e9e aux objets dans les approches esth\u00e9tiques orient\u00e9es vers les choses. En donnant la parole \u00e0 l\u2019objet, le film perturbe les r\u00e9gimes hi\u00e9rarchis\u00e9s de production du savoir et sugg\u00e8re une sensibilit\u00e9 historiographique qui ne se contente pas de retracer les itin\u00e9raires des objets, mais remet en cause l\u2019autorit\u00e9 interpr\u00e9tative habituellement revendiqu\u00e9e par les \u00c9tats et les mus\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le film ne d\u00e9finit pas enti\u00e8rement l\u2019identit\u00e9 linguistique de l\u2019objet parlant, mais les sonorit\u00e9s \u00e9voquent fortement les structures linguistiques et vocales du peuple fon, associ\u00e9 \u00e0 l\u2019ancien territoire du royaume du Dahomey. Cette impr\u00e9cision est significative. La parole de l\u2019objet ne constitue pas une restitution simple ou transparente d\u2019une voix pr\u00e9coloniale \u00ab&nbsp;authentique&nbsp;\u00bb. Elle \u00e9merge comme une pr\u00e9sence spectrale et m\u00e9diatis\u00e9e, situ\u00e9e entre m\u00e9moire, construction cin\u00e9matographique et imagination politique contemporaine. En ce sens, Diop \u00e9vite de transformer la langue en simple symbole de puret\u00e9 culturelle. L\u2019objet parlant ne restaure pas un pass\u00e9 intact&nbsp;; il r\u00e9v\u00e8le plut\u00f4t les fractures produites par le d\u00e9placement colonial et l\u2019impossibilit\u00e9 de reconstituer pleinement les contextes originels de signification. Cette approche rejoint les r\u00e9flexions de Mbembe (2001) sur les temporalit\u00e9s complexes de l\u2019exp\u00e9rience postcoloniale africaine, o\u00f9 la m\u00e9moire op\u00e8re par discontinuit\u00e9s, absences et recompositions, et non selon une restauration lin\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette tension devient encore plus manifeste lorsque l\u2019on consid\u00e8re le d\u00e9s\u00e9quilibre entre les 26 objets restitu\u00e9s au B\u00e9nin et les milliers d\u2019artefacts dahom\u00e9ens estim\u00e9s encore conserv\u00e9s dans les collections mus\u00e9ales fran\u00e7aises. Beaucoup de ces objets sont entr\u00e9s dans les mus\u00e9es par des trajectoires distinctes&nbsp;: certains ont \u00e9t\u00e9 saisis directement lors de la conqu\u00eate militaire fran\u00e7aise d\u2019Abomey en 1892, tandis que d\u2019autres ont circul\u00e9 par la suite via des collections priv\u00e9es, des r\u00e9seaux missionnaires, des administrateurs coloniaux et des march\u00e9s de l\u2019art au cours du XX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle (Steiner, 1994). La restitution mise en sc\u00e8ne dans <em>Dahomey<\/em> ne repr\u00e9sente donc qu\u2019un fragment d\u2019une dispersion coloniale beaucoup plus vaste. Comme le soulignent Sarr et Savoy (2018), l\u2019enjeu n\u2019est pas seulement celui d\u2019une restitution num\u00e9rique, mais celui de la persistance d\u2019asym\u00e9tries institutionnelles qui continuent de r\u00e9guler la propri\u00e9t\u00e9, l\u2019interpr\u00e9tation et l\u2019acc\u00e8s au patrimoine culturel africain. Le retour s\u00e9lectif d\u2019un nombre limit\u00e9 d\u2019objets reconna\u00eet la violence coloniale tout en r\u00e9v\u00e9lant la r\u00e9ticence persistante des institutions europ\u00e9ennes \u00e0 restructurer en profondeur la g\u00e9ographie mat\u00e9rielle de leurs collections.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le m\u00eame temps, l\u2019attention port\u00e9e par le film aux jeunes publics b\u00e9ninois introduit une autre dimension essentielle&nbsp;: celle de l\u2019h\u00e9ritage p\u00e9dagogique de la restitution. Certaines pr\u00e9occupations exprim\u00e9es dans les d\u00e9bats publics autour du retour des objets concernent la relative limitation des infrastructures mus\u00e9ales au B\u00e9nin et l\u2019absence, dans certains contextes, de ce que les commentateurs d\u00e9crivent comme une \u00ab&nbsp;culture mus\u00e9ale de visite&nbsp;\u00bb consolid\u00e9e. Toutefois, r\u00e9duire cette question \u00e0 une simple carence institutionnelle risque de reconduire des pr\u00e9suppos\u00e9s coloniaux qui assimilent la l\u00e9gitimit\u00e9 du patrimoine aux seuls mod\u00e8les mus\u00e9aux europ\u00e9ens. Le film de Diop complexifie cette perspective en montrant que la valeur p\u00e9dagogique de la restitution peut \u00e9galement \u00e9merger \u00e0 travers le d\u00e9bat public, la m\u00e9moire communautaire, la r\u00e9interpr\u00e9tation artistique et de nouvelles formes d\u2019engagement culturel en dehors du mus\u00e9e lui-m\u00eame. Dans cette perspective, la restitution acquiert une importance qui ne repose pas uniquement sur les infrastructures de conservation, mais aussi sur sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9activer la conscience historique et \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer de nouvelles relations publiques avec le pass\u00e9. Plut\u00f4t que de se demander si le B\u00e9nin dispose d\u2019une culture mus\u00e9ale suffisante pour \u00ab&nbsp;recevoir&nbsp;\u00bb les objets, le film invite \u00e0 une autre interrogation&nbsp;: comment la restitution peut-elle transformer les conditions dans lesquelles la m\u00e9moire culturelle devient publiquement signifiante\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette strat\u00e9gie narrative s\u2019inscrit \u00e9galement dans une transition sous-jacente mise en \u00e9vidence dans les travaux r\u00e9cents et soulign\u00e9e par Sarr et Savoy (2018)&nbsp;: la restitution ne concerne pas uniquement un transfert mat\u00e9riel, mais aussi des processus de restitution \u00e9pist\u00e9mique visant \u00e0 restaurer une capacit\u00e9 interpr\u00e9tative au sein des communaut\u00e9s africaines. <em>Dahomey<\/em> rend visibles les tensions produites par l\u2019entrecroisement de ces diff\u00e9rentes dimensions du retour. Alors que le gouvernement b\u00e9ninois c\u00e9l\u00e8bre l\u2019arriv\u00e9e des objets comme un succ\u00e8s diplomatique, les voix d\u2019\u00e9tudiants, d\u2019artistes et d\u2019historiens locaux viennent nuancer ce r\u00e9cit de triomphe en interrogeant les modalit\u00e9s de conservation, d\u2019exposition et de mobilisation de ces artefacts dans les contextes locaux. Comme le souligne un rapport r\u00e9dig\u00e9 par Bedorf (2021) pour le mus\u00e9e Rautenstrauch-Joest, la restitution doit s\u2019accompagner d\u2019infrastructures durables, de consultations communautaires continues et d\u2019une recherche de provenance transparente afin d\u2019\u00eatre pleinement significative et op\u00e9rationnelle. En l\u2019absence de ces conditions, le processus de retour risque de demeurer largement symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, <em>Dahomey<\/em>, sous cet angle, peut \u00eatre envisag\u00e9 comme une m\u00e9ditation continue sur l\u2019\u00e9thique des retours, au pluriel. Le film soul\u00e8ve des questions qui demeurent ouvertes&nbsp;: la fragilit\u00e9 institutionnelle des infrastructures patrimoniales dans de nombreux \u00c9tats postcoloniaux, la distribution in\u00e9gale des ressources consacr\u00e9es \u00e0 la conservation et les asym\u00e9tries de pouvoir omnipr\u00e9sentes dans le droit culturel international. Comme le note l\u2019Athena Art Foundation (2022) dans son commentaire sur la reconfiguration active du patrimoine artistique b\u00e9ninois, restituer constitue une pratique de r\u00e9paration de l\u2019histoire culturelle&nbsp;; il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019un acte physique de r\u00e9cup\u00e9ration des objets, mais \u00e9galement d\u2019une restructuration des architectures interpr\u00e9tatives \u00e0 travers lesquelles se lisent les histoires culturelles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce stade, il devient n\u00e9cessaire de questionner la notion m\u00eame de \u00ab&nbsp;retour&nbsp;\u00bb qui sous-tend une grande partie des d\u00e9bats sur la restitution. Cette expression \u00e9voque l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019un \u00e9tat originel, d\u2019un retour \u00e0 une condition ant\u00e9rieure d\u2019appartenance qui pourrait \u00eatre pleinement restaur\u00e9e. Cependant, comme le montrent les exemples pr\u00e9sent\u00e9s ici, ce retour est rarement complet ou d\u00e9finitif. Les objets ayant circul\u00e9 \u00e0 travers les syst\u00e8mes coloniaux, les classifications mus\u00e9ales et les march\u00e9s globaux ne \u00ab&nbsp;reviennent&nbsp;\u00bb pas simplement&nbsp;; ils arrivent transform\u00e9s, portant avec eux de multiples strates de d\u00e9racinement, de relecture et de cadrage institutionnel. Comme le sugg\u00e8re Appadurai (2017) \u00e0 travers la notion d\u2019\u00ab&nbsp;objets r\u00e9fugi\u00e9s accidentels&nbsp;\u00bb, leurs trajectoires perturbent toute compr\u00e9hension lin\u00e9aire de l\u2019origine et de la destination.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette perspective, ce que l\u2019on d\u00e9crit commun\u00e9ment comme restitution pourrait \u00eatre plus justement compris comme un processus de r\u00e9inscription plut\u00f4t que de retour. Les objets r\u00e9int\u00e8grent de nouveaux contextes politiques, institutionnels et \u00e9pist\u00e9miques, eux-m\u00eames structur\u00e9s par des asym\u00e9tries postcoloniales. Hicks (2020) soutient que la violence inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019appropriation coloniale ne dispara\u00eet pas simplement avec le transfert, surtout lorsque les cadres d\u2019interpr\u00e9tation et de pouvoir demeurent in\u00e9gaux. L\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;retour&nbsp;\u00bb peut donc occulter les n\u00e9gociations constantes, les tensions et les d\u00e9s\u00e9quilibres de pouvoir qui fa\u00e7onnent ces processus. Plut\u00f4t qu\u2019un point d\u2019aboutissement, la restitution doit \u00eatre envisag\u00e9e comme un champ ouvert et contest\u00e9, o\u00f9 les significations de la propri\u00e9t\u00e9, du patrimoine et de la responsabilit\u00e9 sont sans cesse red\u00e9finies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette optique, le film s\u2019inscrit dans un mouvement plus large de reconceptualisation de la restitution, organis\u00e9e non pas autour de l\u2019id\u00e9e d\u2019un retour ponctuel, mais autour de relations de sens en constante reconfiguration. Les objets restitu\u00e9s portent la trace de la violence coloniale inscrite dans leur trajectoire initiale et deviennent simultan\u00e9ment des points d\u2019ancrage pour de nouvelles formes de travail social et de m\u00e9moire collective. En rendant visibles ces dynamiques imbriqu\u00e9es, <em>Dahomey<\/em> intervient ainsi de mani\u00e8re critique dans les d\u00e9bats contemporains sur les implications \u00e9thiques, politiques et publiques de la restitution en Afrique aujourd\u2019hui.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":27148,"template":"","meta":[],"series-categories":[1955],"cat-articles":[1656],"keywords":[1994,1946,1996,1997,2000,1998,1999,1995,1993],"ppma_author":[1992],"class_list":["post-27113","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-14","cat-articles-reg-arts","keywords-colonial-memory","keywords-dahomey","keywords-ethics","keywords-ethique","keywords-memoire-coloniale","keywords-musees","keywords-museums","keywords-restitution","author-moises-correa-da-silva"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.9 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>\u00c9chos du 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