{"id":26842,"date":"2022-03-09T04:03:17","date_gmt":"2022-03-09T04:03:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/"},"modified":"2026-05-09T21:56:50","modified_gmt":"2026-05-09T21:56:50","slug":"lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/","title":{"rendered":"L\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale (1652\u20132000)"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Should a writer just sit in a room churning out novels to be sold in the United States, or become a wandering minstrel? None of these cities are sacred to us, they cannot be\u2014New York, Paris, London, Lisbon\u2014they are other peoples\u2019 cities, so when we as African writers look at them they are all primarily colonial centers, and now they are also places for us to meet. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-vhy0j127392\">Ama Ata Aidoo (1993).<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Se conoce para vivir y no por el mero hecho de conocer (Knowing is for living and not for the mere fact of knowing).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-zukns127396\">Gunther Rodolfo Kusch (2008: 89).<\/p>\n\n<p id=\"viewer-5cm1g127398\">Je voudrais saisir cette occasion pour honorer l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019ouvrage de Valentin-Yves Mudimbe, The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy, and the Order of Knowledge (1988). Plusieurs raisons me poussent \u00e0 faire cela. La premi\u00e8re tient aux nombreuses conversations que nous avons eues depuis que j\u2019ai rejoint l\u2019universit\u00e9 Duke \u00e0 Durham en 1993 et de ce que j\u2019ai appris de son argumentation qui soutient que l\u2019Afrique \u00e9tait et est une invention de l\u2019imaginaire occidental. La deuxi\u00e8me raison est que je voudrais confronter sa th\u00e8se, dans un dialogue productif, avec La invenci\u00f3n de Am\u00e9rica\u2009: El universalismo de la cultura de Occidente d\u2019Edmundo O\u2019Gorman (1958). Pour Mudimbe, Michel Foucault a \u00e9t\u00e9 une source d\u2019inspiration de son argumentation, alors que pour O\u2019Gorman, c\u2019\u00e9tait Martin Heidegger. Ce qui les relie, ce sont les legs g\u00e9opolitiques de la colonialit\u00e9, confrontant la philosophie \u00e0 la gnose (la sagesse est plus que la connaissance) dans le premier cas, et ramenant, dans le second, l\u2019universalisme occidental \u00e0 sa propre taille. Tous deux ont lutt\u00e9 contre la totalit\u00e9 totalitaire du savoir et les legs coloniaux de la modernit\u00e9 et de la civilisation occidentales. Tous deux ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019eurocentrisme de la philosophie dans le premier cas et \u00e0 l\u2019universalisme historique occidental dans le second ne signifiait pas revenir \u00e0 un pass\u00e9 intact, mais plut\u00f4t avancer dans le pr\u00e9sent vers et \u00e0 travers les reconstitutions d\u00e9coloniales du destitu\u00e9. Ce sont d\u00e9sormais les seules chances qui nous restent. Cela signifie \u00eatre ancr\u00e9s dans les sols spirituels des histoires locales mat\u00e9rielles, dans un sol qui pourrait \u00eatre \u00e9galement les exp\u00e9riences mobiles et nomades des migrants et des r\u00e9fugi\u00e9s. Bien que le travail de Mudimbe est enracin\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience africaine et celui d\u2019O\u2019Gorman dans celle des Am\u00e9riques (\u00e0 ne pas confondre avec les \u00c9tats-Unis), les fronti\u00e8res ou le temps n\u2019en contenaient aucune des visions\u2009: pour eux comme pour nous, le pass\u00e9 s\u2019en est all\u00e9 et le futur n\u2019existe pas3 .           <\/p>\n\n<p id=\"viewer-rdqfb127400\">En Afrique et en Am\u00e9rique, les processus de reconstitution suivent des chemins diff\u00e9rents face \u00e0 un intrus commun qui est arriv\u00e9 \u00e0 des moments diff\u00e9rents en des lieux diff\u00e9rents. Les Premi\u00e8res Nations et les Africains diasporiques \u00e9taient (\u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Europ\u00e9ens diasporiques) des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9mographiques constitutifs de l\u2019Am\u00e9rique entre 1500 et 1800. Diff\u00e9rentes trajectoires appelant une reconstitution gnos\u00e9ologique (savoir) et esth\u00e9sique (sentir) ont par cons\u00e9quent \u00e9merg\u00e9 en raison des sp\u00e9cificit\u00e9s de chaque histoire locale ayant subi l\u2019invasion, l\u2019intrusion ou l\u2019interf\u00e9rence de l\u2019expansion occidentale et de sa machine de destitution. La reconstitution du destitu\u00e9, construite sur les histoires locales, les langues, les m\u00e9moires et les pratiques de vie est en cours aujourd\u2019hui sur la plan\u00e8te, ce qui inclut l\u2019implication croissante des migrants et des communaut\u00e9s diasporiques, en particulier dans l\u2019ancienne Europe occidentale et aux \u00c9tats-Unis. La diversit\u00e9 plan\u00e9taire de ces processus a un \u00e9l\u00e9ment en commun\u2009: ils r\u00e9pondent aux interventions et aux interf\u00e9rences de la colonialit\u00e9 cach\u00e9es sous la banni\u00e8re de la modernit\u00e9. Je consid\u00e8re que ce journal et les initiatives qui le sous-tendent en sont un bon exemple. L\u2019\u00e8re de l\u2019universel abstrait est toujours l\u00e0, mais s\u2019effrite\u2009; l\u2019\u00e8re de la pluriversalit\u00e9 et de la multipolarit\u00e9 commence.      <\/p>\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"viewer-zlxwj127402\">Introduction<\/h2>\n\n<p id=\"viewer-i28id127404\">L\u2019image de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 m\u2019est venue, bien que n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9e comme telle alors, au cours des ann\u00e9es d\u2019enqu\u00eate et de r\u00e9daction de The Darker Side of the Renaissance: Literacy, Territorality and Colonization (1995). Elle m\u2019est venue, sans effort, de deux mani\u00e8res. Premi\u00e8rement, elle \u00e9tait reli\u00e9e aux deux derniers chapitres du livre consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019op\u00e9ration d\u2019invention de la distribution plan\u00e9taire des masses terrestres et aquatiques par l\u2019octroi d\u2019un nom aux quatre continents (Afrique, Asie, Am\u00e9rique et Europe). J\u2019insiste sur cet acte d\u2019invention pour me d\u00e9tacher de la croyance, longtemps entretenue, selon laquelle la carte repr\u00e9sente le territoire et de l\u2019id\u00e9e que, lorsque la plan\u00e8te Terre est apparue pour la premi\u00e8re fois en Occident, au sein du concept de syst\u00e8me solaire et sur la sc\u00e8ne de l\u2019univers, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 faite desdits quatre continents et des grands oc\u00e9ans (d\u00e9nomm\u00e9s Indien, M\u00e9diterran\u00e9e, Atlantique et Pacifique dans la cartographie occidentale). Les c\u00e9l\u00e8bres mappemondes de Gerardus Mercator et d\u2019Abraham Ortelius (orbis terrarium) ont imprim\u00e9 l\u2019image de ces quatre continents et de ces masses d\u2019eau dans notre imaginaire collectif, renfor\u00e7ant l\u2019id\u00e9e que la plan\u00e8te est ce que les cartes disent qu\u2019elle est. Les cartographes, les imprimeurs, les distributeurs et les utilisateurs de ces cartes n\u2019ont pas dit\u2009: \u00ab\u2009Voici \u00e0 quoi nous pensons que la plan\u00e8te ressemble\u2009\u00bb, mais ont simplement pr\u00e9sum\u00e9 que ce qui est, c\u2019est ce qu\u2019ils croient qu\u2019elle est. Dans un article que j\u2019ai publi\u00e9 en 1993, \u00ab\u2009Misunderstanding and Colonization\u2009\u00bb, j\u2019ai \u00e9crit ce qui suit\u2009:      <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L\u2019id\u00e9e m\u00eame que des terres et des peuples inconnus d\u2019un observateur europ\u00e9en constituent un \u00ab\u2009nouveau\u2009\u00bb monde uniquement parce que l\u2019observateur en question ne les conna\u00eet pas met en \u00e9vidence la question plus large de l\u2019arrogance et de l\u2019ethnocentrisme d\u2019un observateur pour qui ce qui est inconnu n\u2019existe pas.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-yc61d127408\">L\u2019Invention de Mudimbe toucha une corde sensible. Je per\u00e7us que Mudimbe faisait face \u00e0 certaines pr\u00e9occupations, bien qu\u2019il le f\u00eet en exhumant les archives africaines et en donnant corps aux souvenirs de la colonisation fran\u00e7aise et britannique. Je me suis senti dans l\u2019argumentation de Mudimbe comme nanti d\u2019un compagnon de voyage\u2009: nous ne nous connaissions pas alors, et pourtant nous marchions dans la m\u00eame direction, en suivant les chemins de nos propres histoires locales, en affrontant les conceptions globales. Il y a \u00e9galement eu des echos de son livre dans l\u2019ouvrage de Ngugi wa Thiong\u2019o, Decolonising the Mind (1986), publi\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, et plus encore ceux de l\u2019argumentaire, publi\u00e9 trois d\u00e9cennies auparavant, de l\u2019historien et philosophe mexicano-irlandais Edmundo O\u2019Gorman. L\u2019ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence d\u2019O\u2019Gorman, La invenci\u00f3n de Am\u00e9rica\u2009: El universalismo de la cultura occidental (1958) \u00e9tait alors et reste aujourd\u2019hui un pilier de ma propre conception de l\u2019ordre mondial depuis 1500. R\u00e9trospectivement, le pluriversel \u00e9tait en train d\u2019\u00e9merger.     <\/p>\n\n<p id=\"viewer-3iq5g127410\">Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, Mudimbe est arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion que l\u2019Afrique n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte, mais invent\u00e9e, gr\u00e2ce aux travaux de Michel Foucault sur la croyance occidentale qui consiste \u00e0 associer des mots aux choses. O\u2019Gorman, quelques ann\u00e9es avant la publication par Foucault de <g id=\"gid_0\">Les mots et les choses<\/g> (1966), a compris que l\u2019histoire canonique selon laquelle un heureux 12 octobre 1492, l\u2019Am\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte, prenait l\u2019eau. Il est parvenu \u00e0 cette conclusion en \u00e9ditant un texte j\u00e9suite classique du XVIe si\u00e8cle, l\u2019Historia Natural y Moral de las Indias (1590) de Jos\u00e9 de Acosta, d\u00e9j\u00e0 familier de la \u00ab\u2009mondanit\u00e9 du monde\u2009\u00bb explor\u00e9e par Martin Heidegger dans Sein und Zeit (1927). En d\u00e9pit des concr\u00e9tisations g\u00e9opolitiques distinctives et diff\u00e9rentes inscrites dans les Am\u00e9riques et en Afrique, O\u2019Gorman et Mudimbe partagent un \u00e9l\u00e9ment crucial\u2009: tous deux ont per\u00e7u et hum\u00e9 la colonialit\u00e9 derri\u00e8re le rideau, le c\u00f4t\u00e9 obscur de la modernit\u00e9 occidentale[4]. En ce qui me concerne, ce que j\u2019ai en commun avec O\u2019Gorman a \u00e9t\u00e9 rendu explicite dans The Darker Side of the Renaissance ([1995] 2003) et plus tard dans The Idea of Latin America (2006)\u2009: l\u2019argument de Humberto Maturana, selon lequel la \u00ab\u2009r\u00e9alit\u00e9\u2009\u00bb et l\u2019\u00ab\u2009objectivit\u00e9\u2009\u00bb servent \u00e0 invalider l\u2019argumentation, a \u00e9clairci mon chemin vers l\u2019herm\u00e9neutique pluritopique et, plus tard, la pluriversalit\u00e9 (ou le multivers dans le vocabulaire de Maturana [1988]). Alors que le concept de colonialit\u00e9 introduit par le sociologue p\u00e9ruvien An\u00edbal Quijano en 1992 \u00e9clairait le c\u00f4t\u00e9 obscur de la modernit\u00e9 occidentale.     <\/p>\n\n<p id=\"viewer-w722k127412\">With Mudimbe the connection came through quite clearly in the paragraph below from his earlier work, L\u2019Odeur du p\u00e8re (1982:42):<\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Michel Foucault est un symbole\u2009: il est une excellente actualisation de cette pens\u00e9e occidentale dont nous aimerions nous d\u00e9faire. Et le poser ainsi \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de notre chemin c\u2019est, \u00e0 mon sens, une mani\u00e8re brutale de poser les probl\u00e8mes les plus importants que nous travaillons. (Mudimbe, 1982, pp. 42) <\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-i5mjg127416\">Si Mudimbe avait exprim\u00e9 son interpr\u00e9tation de la colonialit\u00e9 et de ses objectifs dans son propre vocabulaire, mon interpr\u00e9tation parall\u00e8le de la colonialit\u00e9 \u00e9tait quant \u00e0 elle profond\u00e9ment ancr\u00e9e, sur le plan historique, dans les premiers \u00e9tablissements espagnols et portugais dans les Am\u00e9riques suivis, depuis le XIXe si\u00e8cle, par une gestion britannique et fran\u00e7aise de l\u2019Am\u00e9rique du Sud sans colonialisme de peuplement, et, sur le plan personnel, dans les histoires familiales des immigrants italiens. Quijano a ouvert une dimension suppl\u00e9mentaire de la d\u00e9colonisation\u2009: la d\u00e9colonialit\u00e9, qui apr\u00e8s lui signifie s\u2019extirper (la d\u00e9connexion, delinking, Samir Amin) des cha\u00eenes de la modernit\u00e9 \u00abcoloniale\u00bb, \u00e0 savoir les r\u00e9gulations \u00e9pist\u00e9miques et esth\u00e9tiques (toutes deux intriqu\u00e9es dans la th\u00e9orie politique et l\u2019\u00e9conomie politique) h\u00e9g\u00e9moniques du savoir, de la connaissance, de la sensation, de l\u2019\u00e9motion et, bri\u00e8vement, des pratiques de vie expos\u00e9es \u00e0 la s\u00e9duction et\/ou \u00e0 la violence de la modernit\u00e9 occidentale (Mignolo, 2021). <\/p>\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"viewer-u7g6d127418\">Une arch\u00e9ologie de l\u2019invention (et l\u2019id\u00e9e de l\u2019Afrique)<\/h2>\n\n<p id=\"viewer-ni816127420\">S\u2019arrimer \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1652 pour fixer une extr\u00e9mit\u00e9 chronologique de mon argumentation ne signifie en rien que \u00e7\u2019ait \u00e9t\u00e9 le moment sp\u00e9cifique durant lequel l\u2019Afrique a \u00e9merg\u00e9 du n\u00e9ant dans la conscience de l\u2019esp\u00e8ce humaine (ou du moins dans celle des chr\u00e9tiens europ\u00e9ens \u00e9duqu\u00e9s). C\u2019est l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les premi\u00e8res implantations hollandaises ont ouvert la voie aux colonies europ\u00e9ennes croissantes et continues sur le continent qui, au d\u00e9but du XVIe si\u00e8cle, \u00e9tait distinctement \u00abidentifi\u00e9\u00bb comme l\u2019un des quatre continents de la plan\u00e8te Terre. Mais ce n\u2019est pas tout. Dans la seconde moiti\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle, Adam Smith avait ceci \u00e0 dire sur la \u00ab\u2009d\u00e9couverte\u2009\u00bb du cap de Bonne-Esp\u00e9rance et sur l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9\u2009:   <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>La d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique et celle d\u2019un passage aux Indes orientales par le cap de Bonne-Esp\u00e9rance sont les deux \u00e9v\u00e9nements les plus remarquables et les plus importants dont fassent mention les annales du genre humain\u2009; ils ont d\u00e9j\u00e0 produit de bien grands effets. Mais dans le court espace de deux \u00e0 trois si\u00e8cles qui s\u2019est \u00e9coul\u00e9 depuis que ces d\u00e9couvertes ont \u00e9t\u00e9 faites, il est impossible qu\u2019on aper\u00e7oive encore toute l\u2019\u00e9tendue des cons\u00e9quences qu\u2019elles doivent amener \u00e0 leur suite. Aucune sagesse humaine ne peut pr\u00e9voir quels bienfaits ou quelles infortunes ces deux grands \u00e9v\u00e9nements pr\u00e9parent aux hommes dans la suite des temps. (Smith 1976 [1776]: 141)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-q5h8m127424\">Les d\u00e9buts, comme nous le savons, sont les points d\u2019inflexion des traces d\u00e9j\u00e0 existantes qui acqui\u00e8rent des significations distinctes apr\u00e8s le tournant. Les commencements et tournants sont toujours des r\u00e9cits r\u00e9trospectifs. \u00c0 cet \u00e9gard, le point d\u2019inflexion de l\u2019invention de l\u2019Afrique et de sa place dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 s\u2019est produit au XVIe si\u00e8cle (avant la \u00ab\u2009d\u00e9couverte\u2009\u00bb du cap de Bonne-Esp\u00e9rance) lorsqu\u2019elle est devenue l\u2019un des quatre continents, un continent d\u00e9j\u00e0 m\u00e9pris\u00e9 dans l\u2019imaginaire chr\u00e9tien occidental et dont le statut inf\u00e9rieur serait r\u00e9affirm\u00e9 dans les arguments s\u00e9culiers ult\u00e9rieurs d\u2019Immanuel Kant et de G.W.F. Hegel (voir ci-dessous note 15). La \u00ab\u2009d\u00e9couverte\u2009\u00bb du cap de Bonne-Esp\u00e9rance \u00e9tait en quelque sorte un destin de la \u00ab\u2009d\u00e9couverte\u2009\u00bb de l\u2019Am\u00e9rique qui elle m\u00eame \u00e9tait un destin du r\u00e9cit de No\u00e9.   <\/p>\n\n<p id=\"viewer-wxg63127426\">Mudimbe a poursuivi l\u2019invention de l\u2019Afrique par une enqu\u00eate arch\u00e9ologique m\u00e9ticuleuse\u2009: The Idea of Africa (1994). Cette fois, l\u2019objectif principal de Mudimbe \u00e9tait de d\u00e9mystifier l\u2019id\u00e9e eurocentrique selon laquelle l\u2019Afrique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte au XVe si\u00e8cle, l\u2019\u00e9poque des explorations maritimes portugaises (et, \u00e0 une moindre \u00e9chelle, espagnoles) de la mer M\u00e9diterran\u00e9e et de la c\u00f4te occidentale de l\u2019Afrique. \u00ab\u2009Quand l\u2019Afrique a-t-elle \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte\u2009?\u2009\u00bb demande Mudimbe, caustique. Et il poursuit\u2009:   <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Africa was discovered in the fifteenth century. That at least is what most history books say. Professors teach it, students accept it as truth. In any case, why doubt? The media propagate the veracity of the fact in the sagas of European explorers. That is the first meaning, this discovery (that is, this unveiling, this observation) meant and still means the primary violence signified by the word. The slave trade narrated itself accordingly, and the same movement of reduction progressively guaranteed the gradual invasion of the continent (Mudimbe 1994: 17).      <\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-xirg0127430\">Pour ce faire, Mudimbe est remont\u00e9 plusieurs si\u00e8cles avant J.-C. \u00e0 la recherche de r\u00e9cits documentant les interactions, dans H\u00e9rodote par exemple, entre les habitants de la Lybie, au nord du continent, et les \u00c9thiopiens \u00e0 la peau plus fonc\u00e9e, sur la c\u00f4te est. La dimension enti\u00e8re du continent \u00e9tait \u00e9videmment inconnue. C\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019\u00abid\u00e9e de l\u2019Afrique\u00bb dont nous sommes familiers apr\u00e8s la cartographie europ\u00e9enne du XVIe si\u00e8cle n\u2019\u00e9tait dans l\u2019esprit de personne. Sur la carte du monde de Ptol\u00e9m\u00e9e (vers 150 apr\u00e8s J.-C.), la plupart de la partie nord de l\u2019Afrique est repr\u00e9sent\u00e9e, ainsi que les c\u00f4tes ouest et est (et c\u2019est tout) de ce qui allait devenir connu en tant qu\u2019Afrique. La m\u00eame image visuelle appara\u00eet dans la c\u00e9l\u00e8bre carte du monde (1154 apr\u00e8s J.-C.) du g\u00e9ographe arabo-musulman Abu Abdullah Muhammad al-Idrisi6 . Il faut noter que pour al-Idrissi, qui \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Ceuta, qui n\u2019\u00e9tait pas encore une enclave espagnole \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais \u00e9tait sous le controle du califat almoravide (Almohade) et qui vivait en Sicile, le Sud (et donc l\u2019Afrique) \u00e9tait en haut de la carte plate. Comme on le dit souvent (inconsciemment, j\u2019imagine, mais r\u00e9v\u00e9lant la d\u00e9formation cognitive perverse de la colonialit\u00e9)\u2009: dans la carte d\u2019al-Idrisi le Sud est au Nord.      <\/p>\n\n<p id=\"viewer-5i5ji127432\">Mes propres recherches sont concomitantes et parall\u00e8les \u00e0 l\u2019orientation g\u00e9n\u00e9rale de Mudimbe. Elles m\u2019ont conduit \u2013 au lieu d\u2019H\u00e9rodote \u2013 \u00e0 la conception trinitaire chr\u00e9tienne de la plan\u00e8te Terre inventant trois continents (Asie, Afrique et Europe) et les associant aux trois fils de No\u00e9\u2009: Sem \u00e9tait associ\u00e9 \u00e0 l\u2019Asie, Cham \u00e0 l\u2019Afrique et Japhet \u00e0 l\u2019Europe. Dans La Cit\u00e9 de Dieu, saint Augustin se demand \u00ab\u2009si apr\u00e8s le d\u00e9luge, il resta quelques traces de la sainte cit\u00e9, ou si elles furent enti\u00e8rement effac\u00e9es pendant quelque temps, en sorte qu\u2019il n\u2019y eut plus personne qui ador\u00e2t le vrai Dieu\u2009\u00bb (Saint Augustin, ([426] 1853), Livre XVI, I, p. 501). \u00c9coutons le r\u00e9cit de saint Augustin\u2009:   <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>In fact, from the time of Noah, whom with his wife and his three sons and their wives was found worthy to be rescued from the devastation of the Flood by means of the ark, we do not find, until the time of Abraham, anyone whose devotion is proclaimed by any statement in the Scriptures\u2014except for the fact that Noah commends his sons Shem and Japheth in his prophetic benediction, hence he knew by prophetic insights what was to happen in the far distant future (Saint Augustine, [AD 426] 1972, Book XVI, I, p. 649).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-r73qr127436\">No\u00e9 f\u00e9licite deux de ses fils, Sem et Japhet, mais pas Cham. Comme il est bien connu dans le r\u00e9cit biblique, No\u00e9 a maudit Canaan \u2013 le fils de Cham \u2013 pour un p\u00e9ch\u00e9 que Cham aurait commis. Ce qui n\u2019est pas bien connu et reste ouvert \u00e0 la sp\u00e9culation, c\u2019est quel \u00e9tait le p\u00e9ch\u00e9 commis et si c\u2019est Cham ou Canaan qui l\u2019a commis. Cela n\u2019emp\u00eache pas l\u2019imp\u00e9ratif \u00ab\u2009Mal\u00e9diction sur Canaan\u2009! Il sera un esclave, le serviteur de ses fr\u00e8res\u2009\u00bb. Le Canan\u00e9en est devenu depuis le stigmate du maudit et de l\u2019ind\u00e9sirable. Mais ce n\u2019est pas tout. Que peuvent signifier \u00ab\u2009la b\u00e9n\u00e9diction\u2009\u00bb et \u00ab\u2009l\u2019esprit proph\u00e9tique\u2009\u00bb de No\u00e9\u2009? Saint Augustin poursuit ses sp\u00e9culations sur \u00ab\u2009l\u2019esprit proph\u00e9tique\u2009\u00bb au temps de No\u00e9, qui \u00e9tait le temps pr\u00e9sent de saint Augustin. Il poursuit\u2009:        <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>De l\u00e0 vient encore que cette b\u00e9n\u00e9diction de ses deux autres enfants, de l\u2019a\u00een\u00e9 et du plus jeune\u2009: \u00ab\u2009Que le Seigneur Dieu b\u00e9nisse Sem\u2009! Chanaan sera son esclave. Que Dieu comble de joie Japhet et qu\u2019il habite dans les maisons de Sem\u2009!\u2009\u00bb que cette b\u00e9n\u00e9diction, dis-je, la vigne que No\u00e9 planta, son ivresse, sa nudit\u00e9 et le reste que l\u2019\u00c9criture rapporte ici est rempli de myst\u00e8res et voil\u00e9 de figures. In the same way the vineyard planted by Noah, the drunkenness resulting from its fruit, the nakedness of the sleeping Noah and all the other events recorded in this story were laden with prophetic meaning and covered with prophetic veils (Saint Augustine, [AD 426] 1972, Book XVI, I, p. 649).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-b6c1z127440\">Saint Augustin (354-430), on s\u2019en souvient, est n\u00e9 et a v\u00e9cu \u00e0 Hippone (aujourd\u2019hui Annaba), \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 nord-est de l\u2019Alg\u00e9rie actuelle. Mais dans la conscience de l\u2019\u00e9poque et de saint Augustin, il ne vivait ni en Alg\u00e9rie (qui n\u2019existait pas encore) ni en Afrique (qui ne comptait pas). Il vivait dans l\u2019Empire romain qui occupait ce qui est aujourd\u2019hui l\u2019Afrique du Nord. Je souligne ce simple fait pour me d\u00e9connecter de l\u2019id\u00e9e de la \u00ab\u2009nature ontique\u2009\u00bb de ce qu\u2019il y a, et pour me rappeler que ce qu\u2019il y a est ontologique, et non ontique\u2009; ce qui signifie que nous ne voyons pas ce qu\u2019il y a, mais nous voyons ce que nous voyons, ce que nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 voir et qui s\u2019est imprim\u00e9 dans la conscience des gens au moyen de r\u00e9cits et d\u2019images. Plusieurs si\u00e8cles apr\u00e8s saint Augustin, Isidore de S\u00e9ville (n\u00e9 \u00e0 une date inconnue \u2013 mort en 636), en Espagne, a \u00e9crit les c\u00e9l\u00e8bres Etymologiae qui ont circul\u00e9 en manuscrit apr\u00e8s sa mort. Il y d\u00e9crit l\u2019Orbis Terrarum sous la forme d\u2019un cercle avec un T \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Le diagramme a \u00e9t\u00e9 inclus dans des copies tardives du manuscrit original et imprim\u00e9 en 1472. Dans la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure du cercle (le trait horizontal du T) \u00e9tait \u00e9crit \u00ab\u2009Asie\u2009\u00bb, et dans les deux quarts de la moiti\u00e9 inf\u00e9rieure (divis\u00e9s par le trait vertical du T) \u00ab\u2009Europe\u2009\u00bb \u00e0 gauche et \u00ab\u2009Afrique\u2009\u00bb \u00e0 droite. Dans la culture de l\u2019\u00e9criture alphab\u00e9tique latine, le c\u00f4t\u00e9 sup\u00e9rieur gauche est toujours plus important que le c\u00f4t\u00e9 sup\u00e9rieur droit, en raison du mouvement de gauche \u00e0 droite de l\u2019\u00e9criture7 .        <\/p>\n\n<p id=\"viewer-a6jle127442\">Et il y a plus encore. \u00c0 un certain moment du processus de reproduction du sch\u00e9ma T-O, \u00ab\u2009Sem\u2009\u00bb a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9 sous l\u2019Asie, \u00ab\u2009Japhet\u2009\u00bb sous l\u2019Europe et \u00ab\u2009Cham\u2009\u00bb sous l\u2019Afrique. Je n\u2019ai aucune preuve pour soutenir que ce sens proph\u00e9tique, couvert de voiles proph\u00e9tiques, aurait pu \u00eatre la fusion de la division tricontinentale avec le r\u00e9cit biblique correspondant de No\u00e9 et de ses fils. Mais ce qui est pertinent pour mon argumentation, c\u2019est que le maudit, Cham, a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 \u00e0 l\u2019Afrique. D\u00e8s lors, surtout apr\u00e8s l\u2019impression qui a multipli\u00e9 ses copies et \u00e9largi sa diss\u00e9mination, alea iacta est (le sort en est jet\u00e9)\u2009: l\u2019Afrique a \u00e9t\u00e9 maudite \u00e0 mesure que croissait la port\u00e9e des r\u00e9cits chr\u00e9tiens, \u00e0 la jonction de l\u2019imprimerie et de la circulation grandissante des r\u00e9cits, depuis et apr\u00e8s \u00abl\u2019inclusion\u00bb (et je souligne le mot) de l\u2019Am\u00e9rique comme \u00e9tant le quatri\u00e8me continent. L\u2019Am\u00e9rique n\u2019existait pas (ontiquement), et ne pouvait donc \u00eatre d\u00e9couverte (et c\u2019\u00e9tait l\u00e0 l\u2019argument r\u00e9volutionnaire d\u2019O\u2019Gorman)\u2009; elle a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e (ontologiquement) et fond\u00e9e dans les r\u00e9cits \u00e9pist\u00e9miques-th\u00e9ologiques du christianisme occidental.     <\/p>\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"viewer-1l1y7127444\">L\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale (1652\u20132000)<\/h2>\n\n<p id=\"viewer-j4lbj127446\">Pourquoi je cadre l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 entre 1652 et 2000\u2009? En consid\u00e9rant l\u2019av\u00e8nement de l\u2019id\u00e9e d\u2019Afrique dans la conscience des chr\u00e9tiens occidentaux (et je souligne, des seuls chr\u00e9tiens occidentaux), l\u2019Afrique n\u2019\u00e9tait pas encore l\u2019Afrique avant 1652 dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9. L\u2019Afrique n\u2019existait que l\u2019Afrique dans la conscience du christianisme occidental qui allait devenir son destin (selon la proph\u00e9tie) avec la bienheureuse \u00ab\u2009d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique\u2009\u00bb. Ni l\u2019Afrique de l\u2019\u00e9poque \u00e0 laquelle les chr\u00e9tiens occidentaux ont forg\u00e9 la \u00ab\u2009carte\u2009\u00bb symbolique des trois continents dont chacun correspond \u00e0 l\u2019un des fils de No\u00e9 (avec les b\u00e9n\u00e9dictions et la mal\u00e9diction correspondantes), ni les habitants de \u00ab\u2009l\u2019Afrique\u2009\u00bb (les guillemets indiquant que l\u2019Afrique n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre qu\u2019une entit\u00e9 dans l\u2019imagination chr\u00e9tienne) ne savaient qu\u2019ils vivaient dans une Afrique sans guillemets. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de 1652 que les Europ\u00e9ens ont commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019installer \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 sud du continent. J\u2019ai soutenu, dans la m\u00eame veine, que les habitants de \u00ab\u2009l\u2019Asie\u2009\u00bb ne savaient pas qu\u2019ils vivaient en Asie jusqu\u2019en 1582, ou vers cette d\u00e9cennie, lorsque le j\u00e9suite Mathew Ricci a pr\u00e9sent\u00e9 aux sages de la dynastie Ming les cartes du monde, ainsi d\u00e9sign\u00e9es par Gerardus Mercator et Abraham Ortelius, tous deux du XVIe si\u00e8cle. Ce qui est crucial dans la distribution des masses terrestres de ces \u00ab\u2009mappae mundi\u2009\u00bb, encore utilis\u00e9es aujourd\u2019hui, c\u2019est la position centrale de l\u2019oc\u00e9an Atlantique dans une repr\u00e9sentation plane du monde. Si nous le savons, nous pouvons \u00ab\u2009voir\u2009\u00bb le T-O sans lequel les quatre continents de base (Asie, Afrique, Am\u00e9rique et Europe) ne pouvaient \u00eatre compris. Si nous ne le savons pas, nous ne le voyons tout simplement pas et nous croyons que la carte du monde \u00e0 plat repr\u00e9sente ce qui est ontiquement comme cela. Vivre en pr\u00e9sumant (de mani\u00e8re inquestionn\u00e9e) que lorsque l\u2019univers a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u2009cr\u00e9\u00e9\u2009\u00bb (si tant est qu\u2019il l\u2019ait \u00e9t\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9), la plan\u00e8te Terre \u00e9tait constitu\u00e9e de quatre continents d\u00e8s le d\u00e9part, signifie vivre prisonnier des fictions universelles de la cartographie occidentale. Mais bien s\u00fbr, l\u2019histoire ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 la distribution g\u00e9ographique des quatre continents\u2009: dans le propos et dans le positionnement, c\u2019est bien le classement qui \u00e9tait fondamental.           <\/p>\n\n<p id=\"viewer-24uzq127448\">Vous avez peut-\u00eatre remarqu\u00e9 que lorsque saint Augustin rapporte les b\u00e9n\u00e9dictions de No\u00e9 aux deux fils qui ont sa faveur et sa mal\u00e9diction sur le fils abhorr\u00e9, il ajoute que Cham sera un \u00ab esclave \u00bb pour ses fr\u00e8res. Rappelons que l\u2019Asie occupe la moiti\u00e9 du cercle de la carte en T-O et qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9e \u00e0 Sem. Et un seul des deux quarts inf\u00e9rieurs a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9 \u00e0 l\u2019Europe et \u00e0 Japhet. Par cons\u00e9quent, Japhet habitera dans la maison de Sem. Comment l\u2019Europe\/Japhet habitera-t-elle l\u2019Asie\/Shem\u2009? Aujourd\u2019hui, cette affirmation sonne comme une contradiction, surtout si l\u2019on consid\u00e8re les conflits actuels entre les \u00c9tats-Unis (l\u2019extension de l\u2019Europe) et l\u2019UE pour contenir la Chine et emp\u00eacher les investissements chinois en Afrique, pour ne pas mentionner les ambitions occidentales de dominer et de g\u00e9rer le \u00ab\u2009Moyen-Orient\u2009\u00bb qui, en fait, est l\u2019Asie de l\u2019Ouest. Saint Augustin le savait certainement puisqu\u2019il a fait de son vivant l\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9sint\u00e9gration de l\u2019Empire romain d\u2019Occident \u2013 ce qui l\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 \u00e9crire La Cit\u00e9 de Dieu \u2013 ainsi que la mont\u00e9e en puissance de l\u2019Empire byzantin (de 395 \u00e0 1453) en Asie. Ainsi, Japhet (qui, selon l\u2019esp\u00e9rance et proph\u00e9tie de No\u00e9, serait agrandi par Dieu) occupe le pays de la d\u00e9cadence et, pour cette raison, devra occuper la maison de Sem\/Asie, qui est le puissant Empire romain d\u2019Orient centr\u00e9 non pas sur Rome, mais sur Constantinople. Dans ce processus, la mal\u00e9diction dont Cham \u00e9tait frapp\u00e9 abandonnait l\u2019imaginaire chr\u00e9tien de l\u2019histoire universelle que Hegel \u00e9tablirait plus tard dans le haut lieu de son r\u00e9cit s\u00e9culaire occidental moderne\/colonial.        <\/p>\n\n<p id=\"viewer-iprk0127450\">Rappelons-le\u2009: \u00e0 l\u2019\u00e9poque de saint Augustin et d\u2019Isidore de S\u00e9ville quelques si\u00e8cles plus tard, l\u2019Afrique n\u2019\u00e9tait pas encore dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale. Mais elle encadrait pleinement et inconsciemment le r\u00e9cit de Hegel. Il tenait pour acquise la cartographie de la Terre dont je soul\u00e8ve ici la question. Qu\u2019est-ce que j\u2019entends donc par \u00ab\u2009horizon colonial de la modernit\u00e9\u2009\u00bb\u2009? Dans la Rome antique, colonie signifiait \u00ab\u2009\u00e9tablissement\u2009\u00bb, puisque le mot \u00e9tait d\u00e9riv\u00e9 du latin colonia (\u00ab\u2009terre colonis\u00e9e\u2009\u00bb). Les colonies \u00e9taient constitutives de l\u2019Empire romain. Cependant, la colonialit\u00e9 ne pouvait pas \u00eatre applicable \u00e0 l\u2019Empire romain. Pourquoi\u2009? Parce que la colonialit\u00e9, telle que pr\u00e9sent\u00e9e par An\u00edbal Quijano en 1992, bien qu\u2019elle doive son nom au colonialisme, n\u2019\u00e9quivaut pas au colonialisme. La colonialit\u00e9 fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la logique sous-jacente de tout le colonialisme occidental et atlantique depuis 1500. L\u2019un de ses traits distinctifs (parmi la configuration plus large des points d\u2019inflexion \u00e9conomiques, politiques, religieux et \u00e9thiques) a \u00e9t\u00e9 le contr\u00f4le et la gestion des r\u00e9cits globaux (l\u2019\u00e9nonciation) du globe (l\u2019\u00e9nonc\u00e9).          <\/p>\n\n<p id=\"viewer-0075h127452\">L\u2019invention du droit des gens par l\u2019\u00c9cole de Salamanque au milieu du seizi\u00e8me si\u00e8cle (Vitoria) et ses r\u00e9percussions au Portugal (Su\u00e1rez), en Hollande (Grotius) et en Angleterre (Locke) associ\u00e9es \u00e0 la cartographie n\u2019a pas seulement \u00e9t\u00e9 l\u2019appropriation de la r\u00e9partition des masses terrestres et aquatiques par leur d\u00e9signation au moyen de noms qui n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 ni intriqu\u00e9s dans la terre et l\u2019eau elles-m\u00eames ni dans la langue des premiers habitants, mais l\u2019inscription dans des hi\u00e9rarchies implicites et explicites. Bien que les hi\u00e9rarchies continentales aient \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 inscrites dans la Bible d\u2019une mani\u00e8re telle que l\u2019identification croissante des \u00ab\u2009esclaves\u2009\u00bb (en r\u00e9alit\u00e9 des captifs asservis) \u00e0 l\u2019Afrique \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 cartographi\u00e9e pour ainsi dire par les chr\u00e9tiens occidentaux, l\u2019av\u00e8nement du droit des gens a donn\u00e9 une valeur juridique au r\u00e9cit th\u00e9ologique. Et les masses d\u2019eau, elles aussi, avaient des hi\u00e9rarchies implicites\u2009: l\u2019Atlantique d\u00e9pla\u00e7ait le r\u00f4le de la M\u00e9diterran\u00e9e et le Pacifique restait l\u2019arri\u00e8re-cour de l\u2019Atlantique. Jusqu\u2019au XXIe si\u00e8cle, lors et \u00e0 cause de ce d\u00e9placement durable de l\u2019Asie\/Shem par l\u2019Europe\/Japhet depuis 1500 (qui \u00e9tait le proph\u00e9tique \u00ab\u2009agrandissement de Japhet\u2009\u00bb), le Pacifique est rest\u00e9 l\u2019arri\u00e8re-cour de la civilisation occidentale. Ce n\u2019est plus le cas. La mont\u00e9e en puissance de la Chine redessine, pour ainsi dire, la r\u00e9partition des masses d\u2019eau. Je soup\u00e7onne que Hegel, inconsciemment, r\u00e9activait la destin\u00e9e de Japhet lorsqu\u2019il consid\u00e9rait les \u00c9tats-Unis comme l\u2019avenir et l\u2019Afrique comme quelque chose en dehors de l\u2019histoire. Peut-\u00eatre le sens proph\u00e9tique recouvert continuait-il de d\u00e9voiler ses secrets, secr\u00e8tement\u2009!       <\/p>\n\n<p id=\"viewer-5zv2n127454\">Le moment inaugural de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 s\u2019est produit durant la longue p\u00e9riode du commerce massif de captifs asservis. Il s\u2019est fait par extraction plut\u00f4t que par colonisation et d\u00e9possession. La colonisation et la d\u00e9possession ont commenc\u00e9 en 1652. Pour ce qui est du moment inaugural, et au-del\u00e0 de la commodit\u00e9 g\u00e9ographique de la capture et de l\u2019asservissement d\u2019\u00eatres humains de la c\u00f4te ouest de l\u2019Afrique, l\u2019histoire de No\u00e9 et la narration th\u00e9ologique avaient un poids\u2009: les Africains sont la descendance de Cham. Mal\u00e9diction sur eux\u2009! Au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle, le vocabulaire s\u00e9culaire avait d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9, et Emmanuel Kant, \u00e0 la suite de David Hume, a d\u00e9clar\u00e9 (et je suppose qu\u2019il y croyait)\u2009:     <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>The Negroes of Africa have by nature no feeling that rises above the trifling. Mr. Hume challenges everyone to cite a single example in which a Negro has shown talent, and has shown that among the hundreds of thousands of blacks who are transported elsewhere from their countries [\u2026] still not a single one was ever found who presented any thing great in art or science or any praise-worthy quality.\u201d[5] (Kant [1764] 1960, section four, pp. 110\u2013111).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-1h8zp127458\">Quelques d\u00e9cennies plus tard, Hegel rejettera l\u2019Afrique hors de l\u2019histoire et, en 1884\u20131885, lors de la conf\u00e9rence de Berlin, le continent tout entier (\u00e0 l\u2019exception de l\u2019\u00c9thiopie gouvern\u00e9e par Hail\u00e9 S\u00e9lassi\u00e9) sera la proie des pattes imp\u00e9riales europ\u00e9ennes. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que l\u2019Afrique a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9. Le r\u00e9cit de No\u00e9 et la carte T-O restaient \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan. Une double destitution a eu lieu\u2009: celle du continent et celle de l\u2019humanit\u00e9 de ses habitants, dans leur corps et dans leur esprit. Ou, si vous voulez, la philosophie cartographique et ethnographique occidentale pr\u00e9sum\u00e8rent que les Africains \u00e9taient ontologiquement inf\u00e9rieurs (une d\u00e9claration au sein des narrations occidentales) et, par cons\u00e9quent, \u00e9pist\u00e9mologiquement et esth\u00e9tiquement d\u00e9ficients. La longue nuit \u2013 de laquelle a surgi, pendant la guerre froide, l\u2019aube de l\u2019\u00e8re \u00e0 venir qui se consolide encore au XXIe si\u00e8cle \u2013 est \u00e0 nos portes9 . C\u2019est peut-\u00eatre la fin d\u2019une histoire (celle de l\u2019affirmation de l\u2019Occident et de sa domination), mais pas celle envisag\u00e9e et souhait\u00e9e par Francis Fukuyama10. De mani\u00e8re r\u00e9currente, dans les d\u00e9bris de l\u2019\u00e8re des changements fleurissent les commencements du changement d\u2019\u00e8re. La multipolarit\u00e9 et la pluriversalit\u00e9 \u00e9mergent des fragments de l\u2019unipolarit\u00e9 et de l\u2019universalit\u00e9.        <\/p>\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"viewer-dwk2k127460\">L\u2019Afrique dans l\u2019av\u00e8nement du Troisi\u00e8me Nomos de la Terre<\/h2>\n\n<p id=\"viewer-975ya127462\">Le surgissement de penseurs, d\u2019universitaires et de personnalit\u00e9s publiques africains (et aussi asiatiques) pendant la guerre froide a \u00e9t\u00e9 r\u00e9trospectivement le d\u00e9but d\u2019une fin, la fin du cycle de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9. La conf\u00e9rence de Band\u0153ng de 1955, \u00e0 laquelle participaient les vingt-neuf dirigeants d\u2019Afrique et d\u2019Asie qui l\u2019organisaient, a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 le premier signe de la fin de l\u2019imaginaire chr\u00e9tien occidental qui, au cours du profane XVIIIe si\u00e8cle, mua en une classification des quatre continents par couleur de peau\u2009: les noms des trois fils de No\u00e9 ne sont plus associ\u00e9s \u00e0 des continents et sont remplac\u00e9s par la couleur de peau de leurs habitants. Les personnes \u00e0 la peau noire sont en Afrique, celles \u00e0 la peau jaune en Asie, celles \u00e0 la peau blanche en Europe et les Indiens \u00e0 la peau rouge demeuraient au Nouveau Monde, l\u2019Am\u00e9rique. Telle \u00e9tait la version id\u00e9ologique donn\u00e9e par Kant de la classification de Carl Linn\u00e6us (Eze, 1997). Constatant la longue nuit du continent, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de me souvenir de la version de saint Augustin sur les \u00ab\u2009intuitions proph\u00e9tiques sur ce qui allait se passer dans un avenir lointain\u2009\u00bb de No\u00e9. La conf\u00e9rence de Band\u0153ng a en effet \u00e9t\u00e9, comme il devient chaque jour plus \u00e9vident, une ligne de partage des eaux qui a clos non seulement la longue nuit de l\u2019Afrique, mais aussi celles de l\u2019Asie et de l\u2019Am\u00e9rique du Sud\/centrale et des Cara\u00efbes. Toutefois, laissons de c\u00f4t\u00e9 l\u2019Am\u00e9rique du Sud\/centrale et les Cara\u00efbes, qui dans la majorit\u00e9 ont eu leurs propres discussions sur la d\u00e9colonisation au cours du XIXe si\u00e8cle. Dans le discours inaugural de la conf\u00e9rence, Soekarno a annonc\u00e9 (peut-\u00eatre sans \u00eatre pleinement conscient de la port\u00e9e de ses d\u00e9clarations) que\u2009:       <\/p>\n\n<p id=\"viewer-yfnvh127464\">a. Band\u0153ng a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re conf\u00e9rence intercontinentale r\u00e9unissant des \u00ab\u2009peuples de couleur\u2009\u00bb (dans la version orale, il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9, \u00ab\u2009des peuples de couleur\u2009\u00bb) dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9\u2009! L\u2019accent mis sur le dernier mot n\u2019\u00e9tait pas de la simple rh\u00e9torique. Il avait non seulement le poids de l\u2019histoire de l\u2019esp\u00e8ce humaine, mais aussi de l\u2019histoire \u00e0 court terme depuis 1500\u2009;   <\/p>\n\n<p id=\"viewer-fny81127466\">b. La conf\u00e9rence a servi de porte ouverte pour se d\u00e9connecter de la matrice coloniale du pouvoir et de ses fondations th\u00e9ologiques chr\u00e9tiennes et la\u00efques europ\u00e9ennes. Soekarno \u00e9tait conscient que, dans l\u2019histoire \u00e0 court terme des 450 derni\u00e8res ann\u00e9es, et plus sp\u00e9cifiquement de la p\u00e9riode d\u2019expansion imp\u00e9riale n\u00e9erlandaise, britannique et fran\u00e7aise, \u00ab\u2009c\u2019est un nouveau d\u00e9part dans l\u2019histoire du monde que les dirigeants des peuples asiatiques et africains puissent se rencontrer dans leurs propres pays pour discuter et d\u00e9battre de questions d\u2019int\u00e9r\u00eat commun\u2009\u00bb au lieu de se r\u00e9unir \u00e0 Bruxelles en 1925 pour former la \u00ab\u2009Ligue contre l\u2019imp\u00e9rialisme et le colonialisme\u2009\u00bb. c. La division continentale \u00e9tablie au XVIe si\u00e8cle \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme acquise, mais les lignes mondiales \u00e9taient remises en question\u2009:  <\/p>\n\n<p id=\"viewer-u4cen127468\">c. La division continentale \u00e9tablie au XVIe si\u00e8cle \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme acquise, mais les lignes mondiales \u00e9taient remises en question\u2009: <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Je me rappelle avoir eu l\u2019occasion il y a quelques ann\u00e9es de brosser une analyse en public du colonialisme, au cours de laquelle j\u2019avais attir\u00e9 l\u2019attention sur ce que j\u2019appelais \u00ab\u2009le cordon de vie de l\u2019imp\u00e9rialisme\u2009\u00bb. Ce cordon part du d\u00e9troit de Gibraltar et traverse la M\u00e9diterran\u00e9e, le canal de Suez, la mer Rouge, l\u2019oc\u00e9an indien, la mer de Chine m\u00e9ridionale et la mer du Japon. La majeure partie des territoires qui couvraient cette \u00e9norme distance de part et d\u2019autre de ce cordon de vie \u00e9taient des colonies, les peuples n\u2019\u00e9taient pas libres, leur avenir \u00e9tait hypoth\u00e9qu\u00e9 sur un syst\u00e8me \u00e9tranger. Le long de cette ligne de vie, cette art\u00e8re principale de l\u2019imp\u00e9rialisme, \u00e9tait pomp\u00e9 le sang vivant du colonialisme.   <\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-c3x5l127472\">d. En 1955, le concept de colonialit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas encore en place. Cependant, il \u00e9tait pressenti et compris par quiconque en subissait les cons\u00e9quences. La colonialit\u00e9 n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re vue et ressentie en Europe\u2009; seule la modernit\u00e9 l\u2019\u00e9tait. Et la modernit\u00e9 \u00e9tait la totalit\u00e9, un projet inachev\u00e9 dont la marche sur la plan\u00e8te \u00e9tait pr\u00e9sum\u00e9e (et pour laquelle il y a ceux qui y croyaient encore), son ach\u00e8vement n\u2019\u00e9tant qu\u2019une question de temps. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00e9tait le chapitre suivant apr\u00e8s le d\u00e9veloppement et la modernisation que les vingt-neuf dirigeants asiatiques et africains r\u00e9unis \u00e0 Band\u0153ng connaissaient et vivaient. Le diagnostic de Soekarno \u00e9tait pr\u00e9cis lorsqu\u2019il a dit\u2009:      <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>On nous dit souvent \u00ab\u2009Le colonialisme est mort\u2009\u00bb. Ne nous laissons pas duper ou m\u00eame apaiser par ces propos. Je vous l\u2019affirme, le colonialisme n\u2019est pas encore mort. Comment pouvons-nous dire qu\u2019il est mort tant que de vastes r\u00e9gions d\u2019Asie et d\u2019Afrique ne sont pas libres\u2009? Qui plus est, je vous prie de ne pas voir le colonialisme uniquement sous la forme classique que nous, peuple d\u2019Indon\u00e9sie et nos fr\u00e8res, avons connue dans diff\u00e9rentes parties d\u2019Asie et d\u2019Afrique. Le colonialisme est \u00e9galement rev\u00eatu de modernes atours, sous forme de contr\u00f4le \u00e9conomique, intellectuel, physique par une petite communaut\u00e9 \u00e9trang\u00e8re au sein d\u2019une nation. Il s\u2019agit d\u2019un ennemi habile et d\u00e9termin\u00e9, qui appara\u00eet sous de nombreux visages. Il ne renonce pas facilement \u00e0 son butin. Partout o\u00f9 il appara\u00eet, quel qu\u2019en soit le moment ou la forme, le colonialisme est une mauvaise chose et doit \u00eatre \u00e9radiqu\u00e9 de la terre. (Soekarno, \u00ab\u2009Discours d\u2019ouverture\u2009\u00bb, Band\u0153ng 18 avril 1955[12])        <\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-xks1l127476\">e. Enfin et surtout, la vision de Soekarno, au-del\u00e0 des divisions, reste l\u2019horizon de la d\u00e9colonisation en tant que d\u00e9colonialit\u00e9 \u2013 les voies sp\u00e9cifiques des processus de d\u00e9colonisation, interconnect\u00e9es (et non subsum\u00e9es) par la grammaire similaire de la d\u00e9colonialit\u00e9 promulgu\u00e9e et reprise dans la vari\u00e9t\u00e9 des histoires locales plan\u00e9taires envahies, perturb\u00e9es et destitu\u00e9es par la colonialit\u00e9. Soekarno a dit\u2009:  <\/p>\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>We are of many different nations; we are of many different social backgrounds and cultural patterns. Our ways of life are different. Our national characters or colors or motifs\u2014call it what you will\u2014are different. Our racial stock is different, and even the color of our skin is different. But what does that matter? Mankind is united or divided by considerations other than these. Conflict comes not from variety of skins, nor from variety of religion, but from variety of desires. All of us, I am certain, are united by more important things than those which superficially divide us. We are united, for instance, by a common detestation of colonialism in whatever form it appears. We are united by a common detestation of racialism. And we are united by a common determination to preserve and stabilize peace in the world. Are not these aims mentioned in the letter of invitation to which you responded?[9]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p id=\"viewer-5u0jj127480\">Je reste pour un moment avec Soekarno \u00e0 la conf\u00e9rence de Band\u0153ng. La conf\u00e9rence, avec son propre discours d\u2019ouverture, \u00e9tait une compensation et contrait la \u00ab pr\u00e9sence \u00bb indiscernable de la carte chr\u00e9tienne T-O dans l\u2019invention occidentale des Trois Mondes (Premier, Deuxi\u00e8me et Troisi\u00e8me). Soekarno s\u2019exprimait dans le Tiers Monde et non \u00e0 son sujet. Est-ce une co\u00efncidence ou est-ce simplement l\u2019imagination occidentale qui prend encore les choses pour acquises\u2009? Le racisme tel que nous le connaissons aujourd\u2019hui a sa fondation historique au XVe si\u00e8cle tardif dans la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique et s\u2019est \u00e9tendu et consolid\u00e9 avec une telle construction, enhardi par la conqu\u00eate, la d\u00e9possession des terres, l\u2019exploitation du travail et la traite des esclaves, ses graines ont germ\u00e9 de l\u2019imagination chr\u00e9tienne, fleurissant dans les narrations l\u00e9gitimant l\u2019expulsion des Maures et des juifs de la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique (l\u2019avant-garde \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la chr\u00e9tient\u00e9 occidentale), et continuant \u00e0 fleurir au fil des ans jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle soit consolid\u00e9e pendant le si\u00e8cle des Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes. Les r\u00e9cits scientifiques ont contribu\u00e9 \u00e0 nous rassurer sur le fait que la race est ontique et non ontologique\u2009: qu\u2019elles existent dans la r\u00e9alit\u00e9, et non que les narrations scientifiques nous fassent \u00ab\u2009voir la r\u00e9alit\u00e9\u2009\u00bb. Mais les classifications raciales, en conjonction avec les divisions et les hi\u00e9rarchies continentales, restent opaques jusqu\u2019\u00e0 ce jour. Il semble aller de soi que les pays sous-d\u00e9velopp\u00e9s et les \u00e9conomies \u00e9mergentes ne sont qu\u2019un fait de \u00ab\u2009nature\u2009\u00bb ou d\u2019\u00ab\u2009histoire\u2009\u00bb, comme si la nature elle-m\u00eame \u00e9tait une force discriminatoire et l\u2019histoire le d\u00e9roulement ontique du temps universel. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de saint Augustin, l\u2019horloge universelle allait de la cr\u00e9ation du monde au jugement dernier. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de Hegel, son chronom\u00e8tre s\u00e9culaire mesurait le genre humain depuis le d\u00e9but de l\u2019Esprit (le germe de l\u2019\u00c9tat-nation bourgeois moderne en maturation) jusqu\u2019\u00e0 une histoire \u2013 que Hegel n\u2019aurait pas pu anticiper \u2013 se terminant au cr\u00e9puscule du n\u00e9olib\u00e9ralisme. En ce sens, \u00ab\u2009la fin de l\u2019histoire\u2009\u00bb, en tant que dicton bien connu apr\u00e8s la chute de l\u2019Union sovi\u00e9tique, a \u00e9t\u00e9 la proph\u00e9tie inattendue, bien que pas dans l\u2019interpr\u00e9tation n\u00e9olib\u00e9rale annon\u00e7ant un futur infini, mais la \u00ab\u2009fin d\u2019une histoire\u2009\u00bb dans le sens d\u00e9colonial que j\u2019ai mentionn\u00e9 plus haut\u2009: la fin du cycle modernit\u00e9-colonialit\u00e9, 1500\u20132000, l\u2019ascension et la chute de la matrice coloniale du pouvoir fond\u00e9e, transform\u00e9e et g\u00e9r\u00e9e par les \u00c9tats imp\u00e9riaux de l\u2019Atlantique Nord et narr\u00e9e par ses intellectuels organiques.           <\/p>\n\n<p id=\"viewer-yxof6127482\">Il y a encore une autre le\u00e7on et un autre h\u00e9ritage de la conf\u00e9rence de Band\u0153ng\u2009: le point de cl\u00f4ture \u00e0 l\u2019opposition binaire et au tiers exclu de la philosophie grecque \u00e0 la th\u00e9orie politique des amis et des ennemis de Carl Schmitt. Band\u0153ng a montr\u00e9 que ce n\u2019\u00e9tait ni le capitalisme ni le communisme que la d\u00e9colonisation recherchait, mais autre chose. Le point de rupture avec la distribution hi\u00e9rarchique des Trois Mondes est n\u00e9 du rejet analectique du Premier et du Deuxi\u00e8me pour assurer l\u2019affirmation du Troisi\u00e8me. La hi\u00e9rarchie occidentale des Trois Mondes s\u2019est d\u00e9sint\u00e9gr\u00e9e lorsqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 bafou\u00e9e par la d\u00e9sob\u00e9issance politique et \u00e9pist\u00e9mique du Tiers Monde. C\u2019est en un mot le tournant de Band\u0153ng qui a plant\u00e9 la graine de la multipolarit\u00e9 (la d\u00e9soccidentalisation comme projet d\u2019\u00c9tat) et de la pluriversalit\u00e9 (la d\u00e9colonialit\u00e9 comme projets multiformes d\u2019organisations politiques \u00e9mergentes dans la sph\u00e8re publique). La le\u00e7on de Band\u0153ng ne doit pas \u00eatre oubli\u00e9e. Il faut plut\u00f4t la revisiter pour comprendre que si aujourd\u2019hui, sur la plan\u00e8te, nous vivons un changement d\u2019\u00e8re et non plus une \u00e8re de changements (1500\u20132000) qui \u00e9tait construite sur une pens\u00e9e binaire dans tous les domaines de la vie (politique, \u00e9conomie et culture, jusqu\u2019\u00e0 la num\u00e9risation binaire), quand et o\u00f9 le progr\u00e8s consistait \u00e0 faire avancer l\u2019un des deux p\u00f4les s\u2019opposant en contenant ou en \u00e9liminant l\u2019oppos\u00e9, Band\u0153ng nous a montr\u00e9 un chemin pour sortir des cha\u00eenes du tiers monde exclu. La conf\u00e9rence de Band\u0153ng a plant\u00e9 les graines qui ont pouss\u00e9, comme cela a toujours \u00e9t\u00e9 le cas dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9, dans une direction inattendue. N\u00e9anmoins, les signes du changement d\u2019\u00e8re d\u00e9sormais visible \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans l\u2019\u00e9v\u00e9nement, les objectifs et les paroles de Soekarno. L\u2019Asie et l\u2019Afrique \u00e9taient en train, par le travail de leurs dirigeants et de leurs partisans, par la force et l\u2019\u00e9nergie de leurs penseurs, de s\u2019\u00e9loigner des choix binaires occidentaux, \u00ab\u2009tu es avec moi ou avec mon ennemi\u2009\u00bb[14]. Band\u0153ng a offert une ouverture au \u00ab\u2009ou bien ou bien\u2009\u00bb en installant la double n\u00e9gation \u00ab\u2009ni\/ni\u2009\u00bb (d\u00e9connexion) et la double ouverture \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019occidentalisation\u2009: la d\u00e9soccidentalisation (dans les relations inter-\u00c9tats) et la d\u00e9colonialit\u00e9 (dans la sph\u00e8re publique) (reconnexion et reconstitutions). Ce changement d\u2019\u00e9poque, que l\u2019on peut difficilement ignorer aujourd\u2019hui, trouve sa fondation historique contemporaine dans la Conf\u00e9rence de Band\u0153ng.           <\/p>\n\n<p id=\"viewer-ogcj1127484\">Le fait que l\u2019Asie et l\u2019Afrique aient suivi des chemins divergents depuis lors est compr\u00e9hensible si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019histoire de la matrice coloniale du pouvoir en observant comment les deux continents \u00e9taient situ\u00e9s dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9. La mutation de la carte T-O de triade en t\u00e9tragone dans l\u2019Orbis terrarium du XVIe si\u00e8cle \u00e9tait explicite dans les quatre cartouches, occupant les quatre coins d\u2019une description \u00e0 plat des continents et les mers, qui apparaissent g\u00e9n\u00e9ralement dans la cartographie du XVIIe si\u00e8cle. Je r\u00e9sume ici certaines des conclusions et interpr\u00e9tations d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9es dans La Face cach\u00e9e de la Renaissance[15]. L\u2019histoire est la suivante. Dans le coin sup\u00e9rieur gauche, le spectateur voit une dame bien habill\u00e9e assise dans un locus amoenus. Dans le coin sup\u00e9rieur droit, une dame tout aussi bien habill\u00e9e appara\u00eet, mais h\u00e9las assise sur un \u00e9l\u00e9phant. Malgr\u00e9 l\u2019importance de l\u2019\u00e9l\u00e9phant dans les histoires naturelles classiques (par exemple, Pline l\u2019Ancien), pour la conscience europ\u00e9enne du XVIIe si\u00e8cle, son locus amoenus familier propre ne pouvait \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 un \u00e9l\u00e9phant, qui, peut-\u00eatre en raison de son intelligence fort lou\u00e9e, \u00e9tait un animal associ\u00e9 au cirque. Les deux cartouches du coin inf\u00e9rieur, \u00e0 droite et \u00e0 gauche, \u00e9taient interchangeables. Sur certaines cartes, l\u2019Afrique est \u00e0 gauche et l\u2019Am\u00e9rique \u00e0 droite, et vice versa sur d\u2019autres.        <\/p>\n\n<p id=\"viewer-l4mps127486\">Le fait est que malgr\u00e9 cela, pour les cartographes hollandais et la conscience europ\u00e9enne du temps, l\u2019Afrique et l\u2019Am\u00e9rique comptaient peu. Mais ce n\u2019est pas tout. Les images de l\u2019Afrique et de l\u2019Am\u00e9rique \u00e9taient v\u00e9hicul\u00e9es par le biais de deux dames semi-nues, l\u2019une assise sur un alligator et l\u2019autre sur un tatou. Inutile de le dire, la nudit\u00e9 n\u2019est pas de bon augure pour l\u2019imagination chr\u00e9tienne et m\u00eame pas pour la conscience humaniste la\u00efque. Et comme les alligators et les tatous ne peuvent pas \u00eatre mis sur le m\u00eame pied que l\u2019\u00e9l\u00e9phant dans l\u2019Historia animalium, la proph\u00e9tie de No\u00e9 a effectivement commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre d\u00e9voil\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle, lorsque l\u2019Afrique et l\u2019Am\u00e9rique \u00e9taient localis\u00e9es au bas de la carte. Il ne devrait donc pas nous surprendre qu\u2019au cours de la deuxi\u00e8me d\u00e9cennie du XIXe si\u00e8cle, Hegel pla\u00e7ait clairement et explicitement l\u2019Afrique hors de l\u2019histoire, et l\u2019Am\u00e9rique (pour lui les \u00ab\u2009USA\u2009\u00bb) dans le futur de l\u2019Europe, et concevait l\u2019Am\u00e9rique du Sud comme la terre sans espoir des caudillos barbares.     <\/p>\n\n<p id=\"viewer-57jtf127488\">Les mod\u00e8les divergents de l\u2019Asie et de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 que nous venons d\u2019esquisser ont toutefois un point de d\u00e9part commun\u2009: regagner la souverainet\u00e9 politique, \u00e9conomique et culturelle perdue et ni\u00e9e de leurs institutions et la dignit\u00e9 humaine refus\u00e9e aux peuples. Sur le plan institutionnel, l\u2019Asie de l\u2019Est, du Sud et du Sud-Est se sont appropri\u00e9es l\u2019\u00e9conomie capitaliste pour poursuivre leurs objectifs en trouvant leur chemin apr\u00e8s l\u2019effondrement de l\u2019Union sovi\u00e9tique et l\u2019auto-stimulation des dirigeants occidentaux en vue d\u2019atteindre une gestion et un contr\u00f4le mondiaux. Alors que la Chine a d\u00e9cid\u00e9 sans h\u00e9sitation de suivre sa propre voie pour gu\u00e9rir des blessures et des humiliations inflig\u00e9es par la guerre de l\u2019opium, le Japon reste dans la sph\u00e8re des \u00c9tats-Unis et de l\u2019Occident, un chemin d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 lors de la restauration Meiji dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, et consolid\u00e9 en raison de la croissance de l\u2019\u00e9conomie et de l\u2019influence de la R\u00e9publique de Chine. Cependant, il ne serait pas exact de dire aujourd\u2019hui que nous sommes dans une nouvelle guerre froide, d\u00e9sormais entre le n\u00e9olib\u00e9ralisme et le communisme chinois, puisque la Chine n\u2019est pas un pays communiste comme l\u2019\u00e9tait l\u2019Union sovi\u00e9tique. La Chine a adopt\u00e9 l\u2019\u00e9conomie capitaliste guid\u00e9e par un \u00c9tat fort, ce qui n\u2019est pas pour plaire aux conceptions n\u00e9olib\u00e9rales. Alors que l\u2019Union sovi\u00e9tique a suivi le chemin du socialisme europ\u00e9en des Lumi\u00e8res, fr\u00e8re du lib\u00e9ralisme des Lumi\u00e8res, la Chine s\u2019est d\u00e9tach\u00e9e des deux en reconstituant ses propres m\u00e9moires, langages et praxis de vie, longues et solides. En un sens, la Chine a actualis\u00e9 le dicton de Band\u0153ng, \u00ab\u2009ni capitalisme ni communisme\u2009\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire ni capitalisme lib\u00e9ral ou n\u00e9olib\u00e9ral ni communisme de style occidental. La Chine, en d\u2019autres termes, ne pourrait pas \u00eatre ce qu\u2019elle est sans la conf\u00e9rence de Band\u0153ng et l\u2019exp\u00e9rience ant\u00e9rieure men\u00e9e \u00e0 Singapour par Lee Kwan Yew, que Deng Xiaoping a consult\u00e9 lorsqu\u2019il a pris la direction apr\u00e8s la mort de Mao (Kuan Yew, 2012).       <\/p>\n\n<p id=\"viewer-wz8xg127490\">Et qu\u2019en est-il de l\u2019Afrique dans cette narration ainsi ancr\u00e9e dans la Conf\u00e9rence de Band\u0153ng\u2009? J\u2019esp\u00e8re que, parmi les objectifs de cette revue, <g id=\"gid_0\">Global Africa<\/g>, figurent les reconstitutions des narrations destitu\u00e9es au cours de la longue nuit de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 depuis 1652, mais aussi depuis l\u2019imagination chr\u00e9tienne qui a donn\u00e9 libre cours \u00e0 la traite atlantique des esclaves et la multiplication des colonies europ\u00e9ennes de 1652 \u00e0 la Conf\u00e9rence de Berlin de 1884-85, jusqu\u2019\u00e0 ce que la vague de d\u00e9colonisation de la guerre froide commence \u00e0 rompre le charme. Contrairement \u00e0 des histoires et des m\u00e9moires de longue dur\u00e9e comme celles de la Chine, de l\u2019Inde, du Japon et des nombreux \u00c9tats diversifi\u00e9s \u2013 nationaux ou monarchiques \u2013 dans lesquels les musulmans ont conserv\u00e9 leurs propres langues, m\u00e9moires, \u00e9critures et praxis de vie, l\u2019Afrique a subi un d\u00e9mant\u00e8lement important des \u00ab\u2009royaumes\u2009\u00bb comme on dit, existants, parfois des empires, similaire \u00e0 certains \u00e9gards et diff\u00e9rent \u00e0 d\u2019autres aux trajectoires de l\u2019Am\u00e9rique du Sud, de l\u2019Am\u00e9rique centrale et des Cara\u00efbes. Les splendeurs de la d\u00e9colonisation pendant la guerre froide furent les formations d\u2019\u00c9tats-nations. Les mis\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 les \u00e9lites indig\u00e8nes dans le nord et le sud du Sahara, qui se sont empar\u00e9es de l\u2019\u00c9tat pour leur propre b\u00e9n\u00e9fice, en connivence avec l\u2019Europe ou les \u00c9tats-Unis. La situation de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 r\u00e9orient\u00e9e par deux \u00e9v\u00e9nements simultan\u00e9s. Le premier a \u00e9t\u00e9 la fin de l\u2019apartheid en Afrique du Sud. Le second, \u00e9tant la cons\u00e9quence du premier, a \u00e9t\u00e9 l\u2019invitation faite par Hu Jintao (en 2010) \u00e0 l\u2019Afrique du Sud de faire partie des BRICS (fond\u00e9s en 2009). La formation des BRICS et l\u2019essor de la Chine sont deux signes cruciaux de la d\u00e9soccidentalisation. Ce qui signifie l\u2019appropriation de l\u2019\u00e9conomie capitaliste, mais aussi le rejet de la volont\u00e9 occidentale n\u00e9o-lib\u00e9rale (les \u00c9tats-Unis second\u00e9s par l\u2019UE) de contr\u00f4ler et de g\u00e9rer l\u2019ordre mondial (Mignolo 2014).       <\/p>\n\n<p id=\"viewer-tro5v127492\">L\u2019Afrique (encore une fois de mani\u00e8re similaire \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique du Sud\/centrale et aux Cara\u00efbes) est confront\u00e9e \u00e0 l\u2019ordre global inter\u00e9tatique dans le conflit entre la volont\u00e9 occidentale de maintenir les privil\u00e8ges accumul\u00e9s pendant 500 ans et la volont\u00e9 de ne pas ob\u00e9ir \u00e0 la conception globale occidentale qui a aujourd\u2019hui, en Chine, en Russie et en Iran, plant\u00e9 trois piliers qui, en outre, gardent l\u2019Asie centrale des ambitions occidentales. Les investissements de la Chine en Afrique sont bien connus et beaucoup d\u2019entre eux sont de notori\u00e9t\u00e9 publique. La croissance \u00e9conomique et urbaine de nombreux \u00c9tats africains saute aux yeux, litt\u00e9ralement, d\u2019une mani\u00e8re que n\u2019a pas encore rejointe l\u2019Am\u00e9rique hispanique, bien que le Br\u00e9sil et le Mexique soient deux \u00e9conomies fortes. Les investissements de la Chine en Afrique ne peuvent \u00eatre compar\u00e9s \u00e0 ses investissements aux \u00c9tats-Unis. Si la conf\u00e9rence de Band\u0153ng a r\u00e9uni les dirigeants de vingt-neuf nations africaines et asiatiques, ces cheminements ont \u00e9t\u00e9 remis en vigueur par la Chine au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie[16]. L\u2019investissement chinois en Afrique a provoqu\u00e9 des initiatives de la part des \u00c9tats-Unis pour y contrer son influence, au profit de dirigeants qui ont pu utiliser cette situation \u00e0 leur avantage, sans avoir \u00e0 prendre parti pour la d\u00e9soccidentalisation ou la r\u00e9occidentalisation (les efforts des \u00c9tats-Unis qui remettent en vigueur et renouvellent les 500 derni\u00e8res ann\u00e9es d\u2019occidentalisation (Latouche, 1989). En d\u2019autres termes, au niveau des relations inter\u00e9tatiques et de l\u2019ordre global, les \u00c9tats-nations africains form\u00e9s au cours de la d\u00e9colonisation pendant la guerre froide sont maintenant positionn\u00e9s pour assurer leur croissance \u00e9conomique, couvrant leurs mises pas toujours au b\u00e9n\u00e9fice de tous les Africains.      <\/p>\n\n<p id=\"viewer-9z5uq127494\">Ce qui m\u2019am\u00e8ne au dernier point de cet essai, la renaissance de la pens\u00e9e ind\u00e9pendante et de la soci\u00e9t\u00e9 politique parall\u00e8lement (mais pas n\u00e9cessairement en m\u00eame temps) \u00e0 la renaissance des \u00e9conomies politiques des \u00c9tats, soit ceux qui luttent pour leur souverainet\u00e9 ou soit ceux qui entrent en collaboration avec l\u2019un ou l\u2019autre p\u00f4le \u2013 ou, plus g\u00e9n\u00e9ralement, s\u2019alignant sur l\u2019UE ou les \u00c9tats-Unis (Mignolo, 2009, 2017) \u2013 les vieilles habitudes ont la vie dure. Si donc, dans la sph\u00e8re institutionnelle de l\u2019\u00c9tat et des autres institutions officielles, la renaissance et la pr\u00e9sence de l\u2019Afrique dans l\u2019ordre mondial sont inimaginables[17] sans le pr\u00e9c\u00e9dent de Band\u0153ng, le renouveau actuel de la pens\u00e9e cr\u00e9ative (pas seulement critique), la recherche de la reconstitution du commun, l\u2019affirmation et la reconstitution\/restitution des d\u00e9munis, sont inimaginables sans le travail de fond et le sens proph\u00e9tique (cette fois-ci, pas de la narration de No\u00e9) des penseurs et activistes d\u00e9coloniaux pendant la guerre froide (par exemple, Am\u00edlcar Cabral, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Steve Biko, des universitaires comme Cheikh Anta Diop, des \u00e9crivains comme Chinua Achebe et, depuis les Cara\u00efbes, Aim\u00e9 C\u00e9saire et Franz Fanon, des universitaires comme Paulin J. Hountondji, Kwasi Wiredu, etc.). Je vois cet h\u00e9ritage informer directement et indirectement le large spectre de l\u2019\u00e9nergique renouveau de la pens\u00e9e africaine aujourd\u2019hui et son impact croissant sur la sc\u00e8ne mondiale[18]. <br\/>Si donc la d\u00e9soccidentalisation dans la sph\u00e8re publique apr\u00e8s la guerre froide a clos l\u2019\u00e8re de l\u2019ordre mondial unipolaire occidental et ouvert l\u2019explosion vers l\u2019ordre mondial multipolaire d\u00e9j\u00e0 en l\u2019\u0153uvre, avec la d\u00e9colonialit\u00e9, apr\u00e8s la d\u00e9colonisation de la guerre froide, se referme l\u2019\u00e8re de l\u2019universalisme occidental et s\u2019ouvre celle de la pluriversalit\u00e9. Je consid\u00e8re que la revue <g id=\"gid_0\">Global Africa<\/g> accompagne et contribue \u00e0 ce changement d\u2019\u00e8re et \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du Troisi\u00e8me Nomos de la Terre. D\u2019autres id\u00e9es, longtemps r\u00e9duites au silence, sont entendues \u00e0 nouveau, reconstitu\u00e9es sur les d\u00e9bris de la modernit\u00e9 occidentale et les d\u00e9g\u00e2ts de la colonialit\u00e9. \u00c0 la fois dans la sph\u00e8re de l\u2019\u00c9tat et dans la sph\u00e8re publique, l\u2019Afrique comme l\u2019Asie ferment leurs d\u00e9pendances \u00e0 l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 (tandis que l\u2019Am\u00e9rique du Sud est toujours dans la balance, tel un point d\u2019interrogation, et il y a de bonnes raisons \u00e0 cela). Les enjeux sont \u00e9lev\u00e9s. Si le r\u00e9cit de No\u00e9 et la carte T-O ont pos\u00e9 les bases de l\u2019av\u00e8nement de la modernit\u00e9\/colonialit\u00e9 occidentale, la rencontre fortuite avec l\u2019inconnu et l\u2019invention de l\u2019Am\u00e9rique (1500) n\u2019ont laiss\u00e9 aux acteurs de la monarchie, de l\u2019\u00c9glise, des prospecteurs, des soldats, des cartographes et des conteurs d\u2019autre option que leurs propres limites qu\u2019ils ont transform\u00e9es en possibilit\u00e9s ouvertes. Aujourd\u2019hui, sur la plan\u00e8te, nous assistons \u00e0 une situation similaire\u2009: la Covid-19, planifi\u00e9e ou non, a l\u00e9gitim\u00e9 et justifi\u00e9 les arguments en faveur de la \u00ab\u2009Grande r\u00e9initialisation\u2009\u00bb (Forum \u00e9conomique mondial) et de la \u00ab\u2009Grande transformation\u2009\u00bb (FMI). C\u2019est seulement que la situation a chang\u00e9 et que la plan\u00e8te n\u2019est plus d\u00e9sormais une terra nullus, mais une terra firma soutenant et nourrissant les \u00e9nergies et les cr\u00e9ativit\u00e9s des reconstitutions des destitu\u00e9s et de la r\u00e9-existence de l\u2019humanit\u00e9 ni\u00e9e. L\u2019Afrique ne se limite plus \u00e0 ce que No\u00e9, Saint Augustin, Kant et Hegel ont imagin\u00e9 et dont ils ont r\u00e9ussi \u00e0 faire croire comme \u00e9tant \u00e0 la \u00ab\u2009r\u00e9alit\u00e9\u2009\u00bb.            <\/p>\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"viewer-hkbty127496\">Cl\u00f4ture et ouverture<\/h2>\n\n<p id=\"viewer-wlmea127498\">L\u2019essentiel de mon r\u00e9cit souligne la place assign\u00e9e \u00e0 l\u2019Afrique (apr\u00e8s l\u2019Asie et les Am\u00e9riques) dans la narration du christianisme occidental pr\u00e9coce refondue dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 depuis la Renaissance, et comme cons\u00e9quence de l\u2019av\u00e8nement des circuits commerciaux atlantiques et du commerce massif d\u2019esclaves africains captifs. La place et le r\u00f4le de l\u2019Afrique dans la narration du christianisme occidental ont donn\u00e9 sa fondation h\u00e9g\u00e9monique \u00e0 l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 lorsque, par un hasard bienheureux, les chr\u00e9tiens occidentaux se sont trouv\u00e9s en position d\u2019\u00e9tendre leurs narrations \u00e0 toute la plan\u00e8te en profitant de l\u2019imprimerie, des circumnavigations de la plan\u00e8te Terre, du travail spectaculaire des cartographes hollandais et de la cr\u00e9ation du droit des gens pour l\u00e9gitimer la possession et la d\u00e9possession d\u2019une plan\u00e8te qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 symboliquement et hi\u00e9rarchiquement cartographi\u00e9e \u00e0 travers la juxtaposition de trois masses continentales aux trois fils de No\u00e9, auxquelles l\u2019Am\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e. Mais l\u2019ajout de l\u2019Am\u00e9rique n\u2019a pas invalid\u00e9 la triade pr\u00e9\u00e9tablie d\u2019une vision du monde qui est devenue l\u2019un des piliers de la civilisation occidentale (du christianisme occidental). L\u2019autre pilier \u00e9tait, et est toujours, le grec s\u00e9culier dans toute sa port\u00e9e. L\u2019Afrique est d\u2019abord entr\u00e9e dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 par l\u2019extraction, arrachant des \u00eatres humains \u00e0 leur lieu d\u2019habitation et les transportant de force vers les Am\u00e9riques. Elle y est en second lieu entr\u00e9e \u00e0 nouveau lorsque les colons europ\u00e9ens ont entam\u00e9 leur long processus de peuplement, consolid\u00e9 \u00e0 la conf\u00e9rence de Berlin en 1884\u20131885. Mais c\u2019est, paradoxalement, une autre conf\u00e9rence, cette fois hors d\u2019Europe, en Indon\u00e9sie, qui a annonc\u00e9 le d\u00e9but de la fin. Pas seulement la fin de la mal\u00e9diction de No\u00e9 sur l\u2019Afrique, mais aussi du r\u00f4le secondaire assign\u00e9 \u00e0 l\u2019Asie au moyen de la cartographie du XVIIe si\u00e8cle, un point d\u2019inflexion dans la place de l\u2019Afrique sur la carte T-O quand Europe\/Japhet \u00e9tait la promesse d\u2019un agrandissement. Si donc Japhet devait habiter la maison de Sem et que Cham \u00e9tait destin\u00e9 (\u00e0 nouveau la proph\u00e9tie d\u2019\u00eatre l\u2019esclave de ses fr\u00e8res) \u00e0 \u00eatre l\u2019esclave des deux, alors la v\u00e9rit\u00e9 universelle d\u2019une telle narration se doublait de l\u2019organisation continentale unilat\u00e9rale et du classement de l\u2019ordre mondial implant\u00e9 dans l\u2019imagination de tous et de la g\u00e9n\u00e9ration future. Plus maintenant. L\u2019av\u00e8nement du Troisi\u00e8me Nomos de la Terre, et le changement d\u2019\u00e8re qui en d\u00e9coule, a \u00e9merg\u00e9 de l\u2019explosion et des d\u00e9bris du Deuxi\u00e8me Nomos (1500-2000). La marche actuelle vers un ordre mondial multipolaire dans les relations inter\u00e9tatiques et la pluriversalit\u00e9 prend place dans la sph\u00e8re publique d\u00e9sob\u00e9issante et rebelle (Mignolo, 2018). Des bifurcations et des fragmentations jaillissent de l\u2019explosion et des d\u00e9bris de l\u2019universalit\u00e9 et de la monopolarit\u00e9 \u00e0 la fin de l\u2019\u00e8re des universaux abstraits et du cycle historique qui a r\u00e9ussi \u00e0 implanter la totalit\u00e9 totalitaire cons\u00e9cutive \u00e0 une histoire singuli\u00e8re. La multipolarit\u00e9 dans les relations inter\u00e9tatiques et la pluriversalit\u00e9 dans la sph\u00e8re publique sont deux trajectoires d\u2019ensemble d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablies\u2009: d\u00e9sormais la temp\u00eate ne souffle plus \u00e0 partir du paradis, mais depuis le Sud et l\u2019Est globaux, et s\u2019immisce d\u00e9j\u00e0 dans le Nord et l\u2019Ouest globaux.             <\/p>\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\" id=\"viewer-u3s9k127617\"><\/h6>\n","protected":false},"author":106,"featured_media":0,"template":"","meta":[],"series-categories":[1352],"cat-articles":[1442],"keywords":[1873,1870,1871,1869,1872],"ppma_author":[533],"class_list":["post-26842","series-issues","type-series-issues","status-publish","hentry","series-categories-numero-1","cat-articles-rediscovery","keywords-africa-america","keywords-coloniality-modernity","keywords-decoloniality-third-nomos-of-the-earth","keywords-invention-discovery","keywords-renaissance-enlightenment","author-walter-mignolo-fr"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>L\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale (1652\u20132000) | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"L\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale (1652\u20132000) | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Should a writer just sit in a room churning out novels to be sold in the United States, or become a wandering minstrel? 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La deuxi\u00e8me raison est que je voudrais confronter sa th\u00e8se, dans un dialogue productif, avec La invenci\u00f3n de Am\u00e9rica\u2009: El universalismo de la cultura de Occidente d\u2019Edmundo O\u2019Gorman (1958). Pour Mudimbe, Michel Foucault a \u00e9t\u00e9 une source d\u2019inspiration de son argumentation, alors que pour O\u2019Gorman, c\u2019\u00e9tait Martin Heidegger. Ce qui les relie, ce sont les legs g\u00e9opolitiques de la colonialit\u00e9, confrontant la philosophie \u00e0 la gnose (la sagesse est plus que la connaissance) dans le premier cas, et ramenant, dans le second, l\u2019universalisme occidental \u00e0 sa propre taille. Tous deux ont lutt\u00e9 contre la totalit\u00e9 totalitaire du savoir et les legs coloniaux de la modernit\u00e9 et de la civilisation occidentales. Tous deux ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019eurocentrisme de la philosophie dans le premier cas et \u00e0 l\u2019universalisme historique occidental dans le second ne signifiait pas revenir \u00e0 un pass\u00e9 intact, mais plut\u00f4t avancer dans le pr\u00e9sent vers et \u00e0 travers les reconstitutions d\u00e9coloniales du destitu\u00e9. Ce sont d\u00e9sormais les seules chances qui nous restent. Cela signifie \u00eatre ancr\u00e9s dans les sols spirituels des histoires locales mat\u00e9rielles, dans un sol qui pourrait \u00eatre \u00e9galement les exp\u00e9riences mobiles et nomades des migrants et des r\u00e9fugi\u00e9s. Bien que le travail de Mudimbe est enracin\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience africaine et celui d\u2019O\u2019Gorman dans celle des Am\u00e9riques (\u00e0 ne pas confondre avec les \u00c9tats-Unis), les fronti\u00e8res ou le temps n\u2019en contenaient aucune des visions\u2009: pour eux comme pour nous, le pass\u00e9 s\u2019en est all\u00e9 et le futur n\u2019existe pas3 . En Afrique et en Am\u00e9rique, les processus de reconstitution suivent des chemins diff\u00e9rents face \u00e0 un intrus commun qui est arriv\u00e9 \u00e0 des moments diff\u00e9rents en des lieux diff\u00e9rents. Les Premi\u00e8res Nations et les Africains diasporiques \u00e9taient (\u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Europ\u00e9ens diasporiques) des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9mographiques constitutifs de l\u2019Am\u00e9rique entre 1500 et 1800. Diff\u00e9rentes trajectoires appelant une reconstitution gnos\u00e9ologique (savoir) et esth\u00e9sique (sentir) ont par cons\u00e9quent \u00e9merg\u00e9 en raison des sp\u00e9cificit\u00e9s de chaque histoire locale ayant subi l\u2019invasion, l\u2019intrusion ou l\u2019interf\u00e9rence de l\u2019expansion occidentale et de sa machine de destitution. La reconstitution du destitu\u00e9, construite sur les histoires locales, les langues, les m\u00e9moires et les pratiques de vie est en cours aujourd\u2019hui sur la plan\u00e8te, ce qui inclut l\u2019implication croissante des migrants et des communaut\u00e9s diasporiques, en particulier dans l\u2019ancienne Europe occidentale et aux \u00c9tats-Unis. La diversit\u00e9 plan\u00e9taire de ces processus a un \u00e9l\u00e9ment en commun\u2009: ils r\u00e9pondent aux interventions et aux interf\u00e9rences de la colonialit\u00e9 cach\u00e9es sous la banni\u00e8re de la modernit\u00e9. Je consid\u00e8re que ce journal et les initiatives qui le sous-tendent en sont un bon exemple. L\u2019\u00e8re de l\u2019universel abstrait est toujours l\u00e0, mais s\u2019effrite\u2009; l\u2019\u00e8re de la pluriversalit\u00e9 et de la multipolarit\u00e9 commence. Introduction L\u2019image de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 m\u2019est venue, bien que n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9e comme telle alors, au cours des ann\u00e9es d\u2019enqu\u00eate et de r\u00e9daction de The Darker Side of the Renaissance: Literacy, Territorality and Colonization (1995). Elle m\u2019est venue, sans effort, de deux mani\u00e8res. Premi\u00e8rement, elle \u00e9tait reli\u00e9e aux deux derniers chapitres du livre consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019op\u00e9ration d\u2019invention de la distribution plan\u00e9taire des masses terrestres et aquatiques par l\u2019octroi d\u2019un nom aux quatre continents (Afrique, Asie, Am\u00e9rique et Europe). J\u2019insiste sur cet acte d\u2019invention pour me d\u00e9tacher de la croyance, longtemps entretenue, selon laquelle la carte repr\u00e9sente le territoire et de l\u2019id\u00e9e que, lorsque la plan\u00e8te Terre est apparue pour la premi\u00e8re fois en Occident, au sein du concept de syst\u00e8me solaire et sur la sc\u00e8ne de l\u2019univers, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 faite desdits quatre continents et des grands oc\u00e9ans (d\u00e9nomm\u00e9s Indien, M\u00e9diterran\u00e9e, Atlantique et Pacifique dans la cartographie occidentale). Les c\u00e9l\u00e8bres mappemondes de Gerardus Mercator et d\u2019Abraham Ortelius (orbis terrarium) ont imprim\u00e9 l\u2019image de ces quatre continents et de ces masses d\u2019eau dans notre imaginaire collectif, renfor\u00e7ant l\u2019id\u00e9e que la plan\u00e8te est ce que les cartes disent qu\u2019elle est. Les cartographes, les imprimeurs, les distributeurs et les utilisateurs de ces cartes n\u2019ont pas dit\u2009: \u00ab\u2009Voici \u00e0 quoi nous pensons que la plan\u00e8te ressemble\u2009\u00bb, mais ont simplement pr\u00e9sum\u00e9 que ce qui est, c\u2019est ce qu\u2019ils croient qu\u2019elle est. Dans un article que j\u2019ai publi\u00e9 en 1993, \u00ab\u2009Misunderstanding and Colonization\u2009\u00bb, j\u2019ai \u00e9crit ce qui suit\u2009: L\u2019id\u00e9e m\u00eame que des terres et des peuples inconnus d\u2019un observateur europ\u00e9en constituent un \u00ab\u2009nouveau\u2009\u00bb monde uniquement parce que l\u2019observateur en question ne les conna\u00eet pas met en \u00e9vidence la question plus large de l\u2019arrogance et de l\u2019ethnocentrisme d\u2019un observateur pour qui ce qui est inconnu n\u2019existe pas. L\u2019Invention de Mudimbe toucha une corde sensible. Je per\u00e7us que Mudimbe faisait face \u00e0 certaines pr\u00e9occupations, bien qu\u2019il le f\u00eet en exhumant les archives africaines et en donnant corps aux souvenirs de la colonisation fran\u00e7aise et britannique. Je me suis senti dans l\u2019argumentation de Mudimbe comme nanti d\u2019un compagnon de voyage\u2009: nous ne nous connaissions pas alors, et pourtant nous marchions dans la m\u00eame direction, en suivant les chemins de nos propres histoires locales, en affrontant les conceptions globales. 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La deuxi\u00e8me raison est que je voudrais confronter sa th\u00e8se, dans un dialogue productif, avec La invenci\u00f3n de Am\u00e9rica\u2009: El universalismo de la cultura de Occidente d\u2019Edmundo O\u2019Gorman (1958). Pour Mudimbe, Michel Foucault a \u00e9t\u00e9 une source d\u2019inspiration de son argumentation, alors que pour O\u2019Gorman, c\u2019\u00e9tait Martin Heidegger. Ce qui les relie, ce sont les legs g\u00e9opolitiques de la colonialit\u00e9, confrontant la philosophie \u00e0 la gnose (la sagesse est plus que la connaissance) dans le premier cas, et ramenant, dans le second, l\u2019universalisme occidental \u00e0 sa propre taille. Tous deux ont lutt\u00e9 contre la totalit\u00e9 totalitaire du savoir et les legs coloniaux de la modernit\u00e9 et de la civilisation occidentales. Tous deux ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019eurocentrisme de la philosophie dans le premier cas et \u00e0 l\u2019universalisme historique occidental dans le second ne signifiait pas revenir \u00e0 un pass\u00e9 intact, mais plut\u00f4t avancer dans le pr\u00e9sent vers et \u00e0 travers les reconstitutions d\u00e9coloniales du destitu\u00e9. Ce sont d\u00e9sormais les seules chances qui nous restent. Cela signifie \u00eatre ancr\u00e9s dans les sols spirituels des histoires locales mat\u00e9rielles, dans un sol qui pourrait \u00eatre \u00e9galement les exp\u00e9riences mobiles et nomades des migrants et des r\u00e9fugi\u00e9s. Bien que le travail de Mudimbe est enracin\u00e9 dans l\u2019exp\u00e9rience africaine et celui d\u2019O\u2019Gorman dans celle des Am\u00e9riques (\u00e0 ne pas confondre avec les \u00c9tats-Unis), les fronti\u00e8res ou le temps n\u2019en contenaient aucune des visions\u2009: pour eux comme pour nous, le pass\u00e9 s\u2019en est all\u00e9 et le futur n\u2019existe pas3 . En Afrique et en Am\u00e9rique, les processus de reconstitution suivent des chemins diff\u00e9rents face \u00e0 un intrus commun qui est arriv\u00e9 \u00e0 des moments diff\u00e9rents en des lieux diff\u00e9rents. Les Premi\u00e8res Nations et les Africains diasporiques \u00e9taient (\u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Europ\u00e9ens diasporiques) des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9mographiques constitutifs de l\u2019Am\u00e9rique entre 1500 et 1800. Diff\u00e9rentes trajectoires appelant une reconstitution gnos\u00e9ologique (savoir) et esth\u00e9sique (sentir) ont par cons\u00e9quent \u00e9merg\u00e9 en raison des sp\u00e9cificit\u00e9s de chaque histoire locale ayant subi l\u2019invasion, l\u2019intrusion ou l\u2019interf\u00e9rence de l\u2019expansion occidentale et de sa machine de destitution. La reconstitution du destitu\u00e9, construite sur les histoires locales, les langues, les m\u00e9moires et les pratiques de vie est en cours aujourd\u2019hui sur la plan\u00e8te, ce qui inclut l\u2019implication croissante des migrants et des communaut\u00e9s diasporiques, en particulier dans l\u2019ancienne Europe occidentale et aux \u00c9tats-Unis. La diversit\u00e9 plan\u00e9taire de ces processus a un \u00e9l\u00e9ment en commun\u2009: ils r\u00e9pondent aux interventions et aux interf\u00e9rences de la colonialit\u00e9 cach\u00e9es sous la banni\u00e8re de la modernit\u00e9. Je consid\u00e8re que ce journal et les initiatives qui le sous-tendent en sont un bon exemple. L\u2019\u00e8re de l\u2019universel abstrait est toujours l\u00e0, mais s\u2019effrite\u2009; l\u2019\u00e8re de la pluriversalit\u00e9 et de la multipolarit\u00e9 commence. Introduction L\u2019image de l\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 m\u2019est venue, bien que n\u2019ayant pas \u00e9t\u00e9 conceptualis\u00e9e comme telle alors, au cours des ann\u00e9es d\u2019enqu\u00eate et de r\u00e9daction de The Darker Side of the Renaissance: Literacy, Territorality and Colonization (1995). Elle m\u2019est venue, sans effort, de deux mani\u00e8res. Premi\u00e8rement, elle \u00e9tait reli\u00e9e aux deux derniers chapitres du livre consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019op\u00e9ration d\u2019invention de la distribution plan\u00e9taire des masses terrestres et aquatiques par l\u2019octroi d\u2019un nom aux quatre continents (Afrique, Asie, Am\u00e9rique et Europe). J\u2019insiste sur cet acte d\u2019invention pour me d\u00e9tacher de la croyance, longtemps entretenue, selon laquelle la carte repr\u00e9sente le territoire et de l\u2019id\u00e9e que, lorsque la plan\u00e8te Terre est apparue pour la premi\u00e8re fois en Occident, au sein du concept de syst\u00e8me solaire et sur la sc\u00e8ne de l\u2019univers, elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 faite desdits quatre continents et des grands oc\u00e9ans (d\u00e9nomm\u00e9s Indien, M\u00e9diterran\u00e9e, Atlantique et Pacifique dans la cartographie occidentale). Les c\u00e9l\u00e8bres mappemondes de Gerardus Mercator et d\u2019Abraham Ortelius (orbis terrarium) ont imprim\u00e9 l\u2019image de ces quatre continents et de ces masses d\u2019eau dans notre imaginaire collectif, renfor\u00e7ant l\u2019id\u00e9e que la plan\u00e8te est ce que les cartes disent qu\u2019elle est. Les cartographes, les imprimeurs, les distributeurs et les utilisateurs de ces cartes n\u2019ont pas dit\u2009: \u00ab\u2009Voici \u00e0 quoi nous pensons que la plan\u00e8te ressemble\u2009\u00bb, mais ont simplement pr\u00e9sum\u00e9 que ce qui est, c\u2019est ce qu\u2019ils croient qu\u2019elle est. Dans un article que j\u2019ai publi\u00e9 en 1993, \u00ab\u2009Misunderstanding and Colonization\u2009\u00bb, j\u2019ai \u00e9crit ce qui suit\u2009: L\u2019id\u00e9e m\u00eame que des terres et des peuples inconnus d\u2019un observateur europ\u00e9en constituent un \u00ab\u2009nouveau\u2009\u00bb monde uniquement parce que l\u2019observateur en question ne les conna\u00eet pas met en \u00e9vidence la question plus large de l\u2019arrogance et de l\u2019ethnocentrisme d\u2019un observateur pour qui ce qui est inconnu n\u2019existe pas. L\u2019Invention de Mudimbe toucha une corde sensible. Je per\u00e7us que Mudimbe faisait face \u00e0 certaines pr\u00e9occupations, bien qu\u2019il le f\u00eet en exhumant les archives africaines et en donnant corps aux souvenirs de la colonisation fran\u00e7aise et britannique. Je me suis senti dans l\u2019argumentation de Mudimbe comme nanti d\u2019un compagnon de voyage\u2009: nous ne nous connaissions pas alors, et pourtant nous marchions dans la m\u00eame direction, en suivant les chemins de nos propres histoires locales, en affrontant les conceptions globales. Il y a \u00e9galement eu des echos de son livre","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-05-09T21:56:50+00:00","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"51 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/","name":"L\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale (1652\u20132000) | Global Africa","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/#website"},"datePublished":"2022-03-09T04:03:17+00:00","dateModified":"2026-05-09T21:56:50+00:00","breadcrumb":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/"]}]},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-1\/lafrique-dans-lhorizon-colonial-de-la-modernite-occidentale-1652-2000\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Home","item":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/accueil\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Series issues","item":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/"},{"@type":"ListItem","position":3,"name":"L\u2019Afrique dans l\u2019horizon colonial de la modernit\u00e9 occidentale (1652\u20132000)"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/#website","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/","name":"Global Africa","description":"Pan-African Scientific Journal","publisher":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/#organization"},"potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Organization","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/#organization","name":"Global Africa","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/","logo":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/#\/schema\/logo\/image\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Globalafrica.png","contentUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Globalafrica.png","width":1680,"height":750,"caption":"Global Africa"},"image":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/#\/schema\/logo\/image\/"},"sameAs":["https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences"]}]}},"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-issues\/26842","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-issues"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/series-issues"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/106"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26842"}],"wp:term":[{"taxonomy":"series-categories","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-categories?post=26842"},{"taxonomy":"cat-articles","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/cat-articles?post=26842"},{"taxonomy":"keywords","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/keywords?post=26842"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=26842"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}