{"id":26704,"date":"2022-12-16T05:54:03","date_gmt":"2022-12-16T05:54:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/les-acteurs-economiques-des-marches-de-la-capitale-du-burkina-faso-a-lepreuve-de-la-covid-19-discours-et-pratiques-face-aux-mesures-barrieres\/"},"modified":"2026-05-09T16:55:21","modified_gmt":"2026-05-09T16:55:21","slug":"les-acteurs-economiques-des-marches-de-la-capitale-du-burkina-faso-a-lepreuve-de-la-covid-19-discours-et-pratiques-face-aux-mesures-barrieres","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-2\/les-acteurs-economiques-des-marches-de-la-capitale-du-burkina-faso-a-lepreuve-de-la-covid-19-discours-et-pratiques-face-aux-mesures-barrieres\/","title":{"rendered":"Les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale du Burkina Faso \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la Covid-19 : Discours et pratiques face aux mesures barri\u00e8res"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le Burkina Faso a enregistr\u00e9 21 128 cas positifs de Covid-19, soit 955 cas pour 1 000 000 habitants au 21 ao\u00fbt 2022. \u00c0 cette date, les d\u00e9c\u00e8s se chiffraient \u00e0 387, soit 17,51 cas pour 1 000 000 habitants (Johns Hopkins University, 2022). Ouagadougou, avec une population de 2 415 266 individus et une densit\u00e9 de 1 014 habitants au kilom\u00e8tre carr\u00e9 (INSD, 2022), cumule 84,2 % des cas de Covid-19 (Kobian\u00e9 et al., 2020). Les directives internationales de l\u2019OMS ont servi de r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du plan de riposte contre la Covid-19, avec la cr\u00e9ation d\u2019un Comit\u00e9 national plac\u00e9 directement sous la responsabilit\u00e9 du Premier ministre. Son secr\u00e9tariat ex\u00e9cutif, dirig\u00e9 par deux officiers sup\u00e9rieurs de l\u2019arm\u00e9e, donne un visage militaire \u00e0 la lutte contre la Covid-19. La police et la gendarmerie se chargent de superviser le respect du couvre-feu. Les commissariats de police dans les march\u00e9s sont mis \u00e0 contribution pour y assurer une police sanitaire. L\u2019option de lier les actions de sant\u00e9 publique \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale est clairement adopt\u00e9e par l\u2019autorit\u00e9 publique. Le Centre des op\u00e9rations de r\u00e9ponse aux urgences sanitaires (CORUS), plac\u00e9 sous la responsabilit\u00e9 du minist\u00e8re de la Sant\u00e9, assure la gestion op\u00e9rationnelle de la lutte contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie. Le pays a une \u00e9conomie essentiellement rurale et informelle, caract\u00e9ris\u00e9e par 52,8 % de travailleurs ind\u00e9pendants, dont 31,3 % dans des entreprises familiales, et 12 % de salari\u00e9s. Les principaux secteurs \u00e9conomiques \u00e0 Ouagadougou sont les activit\u00e9s de fabrication (14,6 %), le commerce en d\u00e9tail (15,6 %) et en gros (8,2 %), le transport (5,8 %), la r\u00e9paration automobile (5,7 %), la construction (5,9 %) et les activit\u00e9s sp\u00e9ciales de m\u00e9nage (4,6 %) (INSD, 2022). D\u00e8s l\u2019annonce des premiers cas positifs, le 9 mars 2020, plusieurs mesures ont \u00e9t\u00e9 prises par le gouvernement pour interrompre la transmission. La fermeture des march\u00e9s et \u00ab yaars \u00bb<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, des fronti\u00e8res a\u00e9riennes, terrestres, ferroviaires, l\u2019instauration d\u2019un couvre-feu et la mise en quarantaine des villes infect\u00e9es sont annonc\u00e9es le 21 mars 2020. Cette situation implique de s\u2019interroger sur les effets de la Covid-19 sur le secteur informel. Comment les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale ont-ils v\u00e9cu la Covid-19 ? Trois raisons rendent cette question pertinente.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, les effets \u00e9conomiques de la Covid-19 sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 financi\u00e8re des m\u00e9nages ont \u00e9t\u00e9 parfois sous-estim\u00e9s. Pourtant, les travaux men\u00e9s au Bangladesh, au Nigeria, au Kenya et au Pakistan montrent que les personnes n\u2019ayant pas de travail fixe et logeant dans les bidonvilles ont \u00e9t\u00e9 rendues tr\u00e8s vuln\u00e9rables \u00e0 la Covid-19. En outre, pour les membres des familles vivant dans la promiscuit\u00e9, sans un bon acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau, le respect des mesures de distanciation sociale et sanitaire \u00e9tait impensable (\u00c9boko &amp; Schlimmer, 2020 ; Jones, 2022). Ensuite, des contestations publiques, passives ou actives, ont jalonn\u00e9 l\u2019histoire de la lutte contre les \u00e9pid\u00e9mies. L\u2019histoire de la peste en France et au S\u00e9n\u00e9gal, \u00e0 deux \u00e9poques tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es l\u2019une de l\u2019autre, a mis en \u00e9vidence de fortes similitudes dans les strat\u00e9gies de riposte \u00e0 la peste et l\u2019attitude des hommes face aux mesures de pr\u00e9vention. Lors de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste de 1666 en France, la mise en \u0153uvre de la prophylaxie collective et le contr\u00f4le de la circulation des vecteurs ont conduit \u00e0 un blocage de la circulation des hommes et des marchandises, avec l\u2019instauration d\u2019un \u00ab billet de sant\u00e9 \u00bb. L\u2019interdiction de circuler a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue par les populations comme une brimade, particuli\u00e8rement dans les zones commerciales o\u00f9 il y a eu un ralentissement des activit\u00e9s commerciales (Revel, 2015). Trois si\u00e8cles plus tard, en 1917, \u00e0 Saint-Louis du S\u00e9n\u00e9gal, on retrouve \u00e0 peu pr\u00e8s les m\u00eames mesures de pr\u00e9vention et les r\u00e9actions similaires des habitants. Les restrictions de d\u00e9placement et l\u2019interdiction des ablutions effectu\u00e9es dans les lieux publics avec les m\u00eames ustensiles ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es arbitraires et contraires \u00e0 leurs valeurs religieuses et \u00e0 leurs normes culturelles par les populations, qui s\u2019y sont oppos\u00e9es par des manifestations publiques pacifiques, puis violentes. En r\u00e9action, le colonisateur a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019arrestation des leaders et a interdit \u00e0 leurs \u00e9pouses de vendre le poisson au march\u00e9. En retour, les femmes ont d\u00e9fil\u00e9 dans les rues pour manifester contre ces restrictions de vente (Ngalamulume, 2006).<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, les travaux sur les \u00e9pid\u00e9mies dans les pays du Sud montrent le caract\u00e8re inadapt\u00e9 des directives internationales (Kerouedan, 2014 ; Gaudilli\u00e8re et al., 2020 ; Al Dahdah et al., 2021). Ces r\u00e9flexions soul\u00e8vent la question de la gestion de la sant\u00e9 publique internationale, sous les traits de la \u00ab sant\u00e9 globale \u00bb. Elle appara\u00eet comme un nouveau concept qui succ\u00e8de aux anciens concepts de \u00ab sant\u00e9 internationale \u00bb et avant cela, \u00e0 ceux de \u00ab m\u00e9decine tropicale \u00bb ou de \u00ab m\u00e9decine coloniale \u00bb (Al Dahdah et al., 2021, p. 15). Sa naissance remonte \u00e0 la D\u00e9claration d\u2019Alma-Ata en 1978 \u00e0 travers le lancement de la strat\u00e9gie des soins de sant\u00e9 primaires (SSP). Elle va s\u2019institutionnaliser dans la d\u00e9cennie 1985-1995 dans les institutions internationales qui seront le cerveau de la formulation des directives internationales en mati\u00e8re de sant\u00e9. Le rapport co\u00fbt\/b\u00e9n\u00e9fice devient un indicateur de choix des interventions en sant\u00e9. La sant\u00e9 globale fera l\u2019objet de vives critiques d\u00e9non\u00e7ant son inefficacit\u00e9 dans les \u00e9pid\u00e9mies \u00e9mergentes (Al Dahdah et al., 2021 ; Gaudilli\u00e8re et al., 2020). Ainsi, une enqu\u00eate, conduite dans les march\u00e9s de Ouagadougou aupr\u00e8s des acteurs \u00e9conomiques rendus vuln\u00e9rables par les effets des mesures de pr\u00e9vention, permet de saisir l\u2019expression de ces tensions entre modes de gestion des \u00e9pid\u00e9mies et formes de critique inscrites dans une perception des in\u00e9galit\u00e9s sociales et g\u00e9opolitiques. Apr\u00e8s avoir d\u00e9crit la m\u00e9thodologie, nous pr\u00e9senterons les connaissances des commer\u00e7ants sur la Covid-19, desquelles \u00e9mergent les discours critiques, r\u00e9v\u00e9lateurs de la r\u00e9alit\u00e9 de leurs rapports \u00e0 l\u2019\u00c9tat et \u00e0 ses \u00e9lites locales : rapports faits de d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de d\u00e9nonciation de la corruption et de l\u2019enrichissement illicite des repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat au travers de la manne r\u00e9colt\u00e9e pour la riposte contre la Covid-19. Les discours et pratiques de pr\u00e9vention ouvrent la r\u00e9flexion sur la sant\u00e9 globale en contexte d\u2019urgence sanitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Approche m\u00e9thodologique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les donn\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 produites gr\u00e2ce \u00e0 une approche mixte combinant enqu\u00eate par questionnaire et enqu\u00eate \u00e0 l\u2019aide d\u2019un guide d\u2019entretien avec des acteurs essentiels du secteur informel et de l\u2019administration publique impliqu\u00e9s dans la lutte contre la propagation de la maladie. La collecte des donn\u00e9es a eu lieu au mois de mars 2021.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Collecte des donn\u00e9es quantitatives<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le volet quantitatif a concern\u00e9 350 commer\u00e7ants r\u00e9partis dans cinq march\u00e9s de la capitale du Burkina Faso, Ouagadougou. Ces march\u00e9s ont deux statuts : ceux qui sont am\u00e9nag\u00e9s et g\u00e9r\u00e9s par la municipalit\u00e9 de la capitale (grand march\u00e9 \u00ab Rood Woko \u00bb et march\u00e9 du 10 \u00ab 10 yaar \u00bb) et ceux qui sont g\u00e9r\u00e9s par les associations de commer\u00e7ants (march\u00e9 de Cissin, march\u00e9 de To\u00e9ssin et march\u00e9 de la Zone 1). Les donn\u00e9es quantitatives ont \u00e9t\u00e9 collect\u00e9es \u00e0 l\u2019aide du logiciel Kobocollect.<\/p>\n\n\n\n<p>Les caract\u00e9ristiques sociod\u00e9mographiques des enqu\u00eat\u00e9s sont dans Tableau 1 :<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 1 : R\u00e9partition des enqu\u00eat\u00e9s selon le sexe, l\u2019\u00e2ge et le niveau d\u2019\u00e9tudes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Statut<\/strong><\/td><td><strong>Variable<\/strong><\/td><td><strong>Effectif<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td rowspan=\"3\">Sexe<\/td><td>F\u00e9minin<\/td><td>104<\/td><td>29,7 %<\/td><\/tr><tr><td>Masculin<\/td><td>246<\/td><td>70,3 %<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>350<\/strong><\/td><td><strong>100,0 %<\/strong><\/td><\/tr><tr><td rowspan=\"4\">Niveau d\u2019\u00e9tudes<\/td><td>Analphab\u00e8te<\/td><td>138<\/td><td>39,4 %<\/td><\/tr><tr><td>Primaire<\/td><td>85<\/td><td>24,3 %<\/td><\/tr><tr><td>Secondaire<\/td><td>97<\/td><td>27,7 %<\/td><\/tr><tr><td>Sup\u00e9rieur<\/td><td>30<\/td><td>8,6 %<\/td><\/tr><tr><td>&nbsp;<\/td><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>350<\/strong><\/td><td><strong>100 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 1 : R\u00e9partition des enqu\u00eat\u00e9s selon le sexe, l\u2019\u00e2ge et le niveau d\u2019\u00e9tudes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Statut<\/strong><\/td><td><strong>Variable<\/strong><\/td><td><strong>Effectif<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td rowspan=\"6\">\u00c2ge<\/td><td>20-24 ans<\/td><td>53<\/td><td>15,1 %<\/td><\/tr><tr><td>25-35 ans<\/td><td>154<\/td><td>44,0 %<\/td><\/tr><tr><td>36-45 ans<\/td><td>90<\/td><td>25,7 %<\/td><\/tr><tr><td>46- 60 ans<\/td><td>37<\/td><td>10,6 %<\/td><\/tr><tr><td>Moins de 20 ans<\/td><td>10<\/td><td>2,9 %<\/td><\/tr><tr><td>Plus de 60 ans<\/td><td>6<\/td><td>1,7 %<\/td><\/tr><tr><td>&nbsp;<\/td><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>350<\/strong><\/td><td><strong>100 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p>Le tableau montre la forte concentration de la population enqu\u00eat\u00e9e dans les tranches d\u2019\u00e2ge 25-35 ans et 36-45 ans, qui repr\u00e9sentent 69,7 % de la population enqu\u00eat\u00e9e. Les populations les plus \u00e0 risque \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Covid-19, qui sont les personnes de plus de 60 ans, y repr\u00e9sentent seulement 1,7 %, contre 60,8 % de personnes de moins de 35 ans \u2013 les moins touch\u00e9es par cette pand\u00e9mie. L\u2019enqu\u00eate a aussi choisi de diversifier les enqu\u00eat\u00e9s selon leur statut \u00e9conomique. Ainsi, la composition de la population enqu\u00eat\u00e9e traduit la diversit\u00e9 des acteurs du march\u00e9, soulignant que le groupe des commer\u00e7ants n\u2019est pas homog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, dans le march\u00e9, on retrouve des propri\u00e9taires de boutiques, des employ\u00e9s, des d\u00e9marcheurs, mais aussi des visiteurs, comme l\u2019illustre le tableau n\u00b0 2.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 2 : R\u00e9partition des enqu\u00eat\u00e9s selon leur statut \u00e9conomique dans les march\u00e9s.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Statut \u00e9conomique<\/strong><\/td><td><strong>Effectif<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>D\u00e9marcheur\/Rabatteur<\/td><td>11<\/td><td>3,1 %<\/td><\/tr><tr><td>Employ\u00e9 de commer\u00e7ant<\/td><td>120<\/td><td>34,3 %<\/td><\/tr><tr><td>Propri\u00e9taire de boutique<\/td><td>179<\/td><td>51,1 %<\/td><\/tr><tr><td>Visiteur<\/td><td>40<\/td><td>11,4 %<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>350<\/strong><\/td><td><strong>100 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p>Les propri\u00e9taires des boutiques repr\u00e9sentent la majorit\u00e9 des enqu\u00eat\u00e9s, avec 51 %, suivis des employ\u00e9s (34 %). Les employ\u00e9s et les \u00ab d\u00e9marcheurs \u00bb constituent une population vuln\u00e9rable sur le plan \u00e9conomique, avec des emplois instables.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>La collecte des donn\u00e9es qualitatives<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le second volet de la collecte des donn\u00e9es a \u00e9t\u00e9 la r\u00e9alisation d\u2019entretiens semi-directifs aupr\u00e8s des diff\u00e9rents acteurs. Son objectif \u00e9tait d\u2019arriver \u00e0 saisir les repr\u00e9sentations et les strat\u00e9gies des acteurs face \u00e0 la maladie. Il a concern\u00e9 des propri\u00e9taires de boutiques, mais aussi des acteurs administratifs des march\u00e9s et des agents de la police municipale ayant concouru au respect des mesures barri\u00e8res dans les march\u00e9s et yaars. Les commer\u00e7ants ont \u00e9t\u00e9 interview\u00e9s dans les march\u00e9s. Les acteurs institutionnels (police, gestionnaires des march\u00e9s, responsables des associations de commer\u00e7ants) l\u2019ont \u00e9t\u00e9 dans leurs locaux. L\u2019enqu\u00eate qualitative a concern\u00e9 31 personnes r\u00e9parties comme suit :<strong><br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 3 : Profil des enqu\u00eat\u00e9s durant l\u2019enqu\u00eate qualitative<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Statut<\/strong><\/td><td><strong>Nombre<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>Police municipale<\/td><td>2<\/td><\/tr><tr><td>Autorit\u00e9 municipale<\/td><td>5<\/td><\/tr><tr><td>Agence de gestion des \u00e9quipements marchands<\/td><td>1<\/td><\/tr><tr><td>Responsables de commer\u00e7ants<\/td><td>21<\/td><\/tr><tr><td>Responsables de femmes commer\u00e7antes<\/td><td>2<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>31<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9sultats<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>L\u2019invisibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de la Covid-19 dans les march\u00e9s<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Le 9 mars 2020, le Burkina Faso d\u00e9couvre les premiers cas positifs de Covid-19 ; il s\u2019agit d\u2019un couple de pasteurs \u00e9vang\u00e9listes revenant d\u2019une campagne d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation en France. Apr\u00e8s les atermoiements de l\u2019\u00c9tat, qui se refuse \u00e0 d\u00e9voiler l\u2019identit\u00e9 de ces cas z\u00e9ro, les citoyens d\u00e9couvrent l\u2019identit\u00e9 du couple \u00e0 travers les r\u00e9seaux sociaux. Le Comit\u00e9 national livre p\u00e9riodiquement dans les m\u00e9dias un compte rendu du nombre de cas de contamination et de d\u00e9c\u00e8s au sein de la population. Une catastrophe sanitaire est annonc\u00e9e \u00e0 partir des estimations des chercheurs. Leur pr\u00e9vision envisage 9 millions de cas avec 850 000 d\u00e9c\u00e8s, et le pic \u00e9pid\u00e9mique serait atteint en avril 2020. Une intervention efficace pourrait stabiliser l\u2019\u00e9pid\u00e9mie \u00e0 1 200 cas avec 100 d\u00e9c\u00e8s par jour (Guiro et al., 2020). Cependant, pour les acteurs des march\u00e9s, la Covid-19 n\u2019existe qu\u2019\u00e0 travers les malades m\u00e9diatis\u00e9s issus des \u00e9lites locales, \u00e0 savoir les ministres, les ambassadeurs et les hauts fonctionnaires.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019invisibilit\u00e9 de la menace dans la vie quotidienne des commer\u00e7ants est traduite par l\u2019un d\u2019eux en ces termes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Aucun commer\u00e7ant ni un membre de sa famille que je connais n\u2019a \u00e9t\u00e9 infect\u00e9. Je n\u2019ai jamais m\u00eame vu une personne infect\u00e9e ; c\u2019est un mensonge d\u2019\u00c9tat, un genre de business de l\u2019\u00c9tat. Le march\u00e9 est plein de gens qui viennent, mais personne n\u2019a jamais confirm\u00e9 qu\u2019un membre de sa famille est infect\u00e9\u2026 et n\u2019a jamais entendu, dans leur entourage ; nous avons aussi appris qu\u2019une femme serait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e de la maladie, selon les propos du gouvernement, mais sa famille dit le contraire. Aussi, ils ont dit que des Chinois sont venus pour soigner la maladie, mais n\u2019ont m\u00eame pas fait plus d\u2019une semaine, et sont repartis en disant qu\u2019il n\u2019y a pas la maladie au Burkina Faso. Tout justifie que les gens ne croient plus aux dires de l\u2019\u00c9tat \u00e0 propos de la maladie ; les gens doutent de la v\u00e9racit\u00e9 des propos du gouvernement sur la maladie. [Commer\u00e7ant, march\u00e9 Rood Woko]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Une autre commer\u00e7ante ajoute :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>On a dit \u00ab d\u2019\u00e9viter le rapprochement \u00bb ; donc on \u00e9tait confin\u00e9 \u00e0 la maison et m\u00eame quand on avait de la visite, on a peur de recevoir la personne. \u00c0 propos du nombre de d\u00e9c\u00e8s an- nonc\u00e9, rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 signal\u00e9 chez nous. Nous n\u2019avons point vu \u00e0 notre niveau un cas suspect. [Commer\u00e7ante, march\u00e9 Rood Woko]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Au cours d\u2019un autre entretien, l\u2019enqu\u00eateur demande \u00e0 une commer\u00e7ante si elle conna\u00eet une personne infect\u00e9e dans son milieu ; sa r\u00e9ponse est exclamative : non ! Elle ajoute qu\u2019abstraction faite de la t\u00e9l\u00e9vision et des r\u00e9seaux sociaux, elle ne conna\u00eet pas un seul malade. Elle \u00e9met m\u00eame des doutes sur l\u2019existence de la maladie parmi les pauvres. Pour elle, il s\u2019agit d\u2019une maladie de l\u2019Europe. Elle d\u00e9clare ceci :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Lorsque l\u2019on dit qu\u2019elle existe, au fait, cette maladie d\u2019Europe qui fait souffrir les Blancs ne peut pas avoir un grand effet sur nous les Africains. En ce qui concerne les maladies de l\u2019Afrique [ayant une incidence et une pr\u00e9valence tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9es]\u2026 parmi tant d\u2019autres, la tu- berculose, qui n\u2019est pas \u00e0 confondre avec la maladie des Blancs. Mais les pays de l\u2019Afrique poss\u00e9dant la neige sont beaucoup plus touch\u00e9s. Avec ce soleil, cette chaleur [qui] nous accable, cette maladie ne peut r\u00e9sister. [Commer\u00e7ante, 10 <em>yaar<\/em>]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les discours sur l\u2019invisibilit\u00e9 de la maladie, voire son inexistence, fondent leur l\u00e9gitimit\u00e9 sur deux arguments. D\u2019abord, la focalisation des m\u00e9dias sur les malades issus des classes ais\u00e9es renforce l\u2019id\u00e9e d\u2019une pathologie des \u00ab riches \u00bb, une \u00ab maladie de la neige \u00bb, \u00ab du froid \u00bb et de la \u00ab climatisation \u00bb. Ensuite, la faible capacit\u00e9 de d\u00e9pistage au d\u00e9but de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie a donn\u00e9 naissance \u00e0 des controverses publiques sur l\u2019identification de la maladie. Un seul laboratoire \u00e9tait capable de confirmer les cas positifs dans un d\u00e9lai minimal de 72 heures.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que la mort d\u2019une d\u00e9put\u00e9e de l\u2019Assembl\u00e9e nationale a \u00e9t\u00e9 au centre de d\u00e9clarations contradictoires ; celles de la famille s\u2019opposant \u00e0 celles du minist\u00e8re de la Sant\u00e9, sur la cause de son d\u00e9c\u00e8s. Au moment o\u00f9 la famille parle de diab\u00e8te connu et sous traitement, le minist\u00e8re en fait le premier cas de d\u00e9c\u00e8s d\u00fb \u00e0 la Covid-19 lors de sa conf\u00e9rence publique (Douce, 2020). Cette querelle vient renforcer le scepticisme des commer\u00e7ants quant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la maladie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 d\u00e9faut d\u2019une exp\u00e9rience individuelle de la maladie, l\u2019influence des m\u00e9dias et des campagnes de sensibilisation de masse semble avoir produit chez les commer\u00e7ants des connaissances objectiv\u00e9es sur la maladie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Les savoirs objectiv\u00e9s sur la Covid-19 chez les acteurs des march\u00e9s<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Les savoirs objectiv\u00e9s apparaissent ainsi dans les discours des acteurs du march\u00e9. Modes de contamination et mesures de protection semblent \u00eatre bien connus et r\u00e9cit\u00e9s parfois de mani\u00e8re m\u00e9canique. Le tableau suivant r\u00e9capitule les opinions :<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 4 : Connaissance des modes de contamination par les acteurs des march\u00e9s<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Mode de contamination<\/strong><\/td><td><strong>Nombre de r\u00e9ponses<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>Par contact<\/td><td>296<\/td><td>31,4 %<\/td><\/tr><tr><td>\u00c0 travers la respiration<\/td><td>281<\/td><td>29,8 %<\/td><\/tr><tr><td>En se serrant les mains<\/td><td>217<\/td><td>23,0 %<\/td><\/tr><tr><td>En mangeant ensemble<\/td><td>79<\/td><td>8,4 %<\/td><\/tr><tr><td>En c\u00f4toyant les personnalit\u00e9s<\/td><td>41<\/td><td>4,3 %<\/td><\/tr><tr><td>D\u00e9cision de Dieu<\/td><td>30<\/td><td>3,2 %<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>944<\/strong><\/td><td><strong>100 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble des enqu\u00eat\u00e9s semble avoir une bonne connaissance des voies de contamination de la maladie. Ils mettent en cause les relations de proximit\u00e9 comme \u00ab \u00eatre en contact \u00bb avec une personne malade (31,4 %) ; la respiration (29 %) ; \u00ab serrer les mains \u00bb (23 %) et \u00ab manger ensemble \u00bb (8,4 %). Seule une minorit\u00e9 cite le fait de \u00ab c\u00f4toyer une personnalit\u00e9 \u00bb (4,3 %) et la \u00ab d\u00e9cision de Dieu \u00bb (3,2 %). Ces savoirs th\u00e9oriques se sont form\u00e9s \u00e0 la suite du tapage m\u00e9diatique au moment du pic \u00e9pid\u00e9mique. En effet, le tableau 5 indique les canaux d\u2019information des acteurs des march\u00e9s.<strong><br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 5 : Les sources d\u2019information des acteurs du march\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Sources d\u2019information<\/strong><\/td><td><strong>Nombre de r\u00e9ponses<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>Radios<\/td><td>306<\/td><td>26,3 %<\/td><\/tr><tr><td>Cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision<\/td><td>292<\/td><td>25,1 %<\/td><\/tr><tr><td>Par bouche-\u00e0-oreille<\/td><td>259<\/td><td>22,3 %<\/td><\/tr><tr><td>R\u00e9seaux sociaux<\/td><td>146<\/td><td>12,6 %<\/td><\/tr><tr><td>Affichage<\/td><td>77<\/td><td>6,6 %<\/td><\/tr><tr><td>M\u00e9dias en ligne<\/td><td>51<\/td><td>4,4 %<\/td><\/tr><tr><td>Presse \u00e9crite<\/td><td>27<\/td><td>2,3 %<\/td><\/tr><tr><td>Autres<\/td><td>4<\/td><td>0,3 %<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>1 162<\/strong><\/td><td><strong>100,0 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p>La principale source d\u2019information a \u00e9t\u00e9 la radio (26,3 %), qui est suivie par les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision (25,1 %), la communication informelle (22,3 %) et les r\u00e9seaux sociaux (12,6 %). La situation de fermeture des march\u00e9s et la limitation des d\u00e9placements sont propices au recours \u00e0 ces m\u00e9dias et aux causeries dans les quartiers. C\u2019est ainsique les commer\u00e7ants ont \u00e9galement une relative bonne connaissance des mesures de pr\u00e9vention.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 6 : La mesure de pr\u00e9vention la plus efficace contre la Covid-19<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Mesure la plus efficace<\/strong><\/td><td><strong>Nombre de r\u00e9ponses<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>Port de cache-nez<\/td><td>201<\/td><td>57,4 %<\/td><\/tr><tr><td>Lavage des mains<\/td><td>77<\/td><td>22,0 %<\/td><\/tr><tr><td>Observer une distanciation physique d\u2019au moins un m\u00e8tre<\/td><td>38<\/td><td>10,9 %<\/td><\/tr><tr><td>Utilisation du gel hydroalcoolique<\/td><td>17<\/td><td>4,9 %<\/td><\/tr><tr><td>Ne pas se serrer les mains<\/td><td>14<\/td><td>4,0 %<\/td><\/tr><tr><td>Tousser\/\u00e9ternuer dans le coude<\/td><td>3<\/td><td>0,9 %<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>350<\/strong><\/td><td><strong>100 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p>Les commer\u00e7ants citent le \u00ab port du cache-nez \u00bb (57 %), suivi du \u00ab lavage des mains \u00bb (22 %), de la \u00ab distanciation physique \u00bb (10,9 %) et de l\u2019utilisation du gel (4,9 %). Les discours des commer\u00e7ants tendent \u00e0 faire ressortir qu\u2019ils ont une bonne connaissance de la maladie, m\u00eame s\u2019ils n\u2019en ont pas une exp\u00e9rience individuelle. Sur l\u2019origine de la pathologie, des discours marginaux sont produits, l\u2019envisageant soit sous la forme d\u2019une manipulation scientifique de l\u2019Occident, soit sous la forme d\u2019une sanction divine. L\u2019argument qui leur est sous-jacent est que la Covid-19 est une pathologie qui r\u00e9v\u00e8le les in\u00e9galit\u00e9s sociales dans la soci\u00e9t\u00e9 : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les \u00e9lites locales b\u00e9n\u00e9ficiant des rentes de la Covid-19 et de l\u2019autre, les citoyens ordinaires, y compris les commer\u00e7ants, rendus vuln\u00e9rables par la maladie.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>La vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9conomique des acteurs des march\u00e9s<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Avec la fermeture des march\u00e9s et lieux de commerce, la Covid-19 est devenue un symbole de la souffrance morale, de la pr\u00e9carisation des domin\u00e9s, et surtout de l\u2019imposition des d\u00e9cisions de l\u2019Occident. \u00ab Ne pas savoir o\u00f9 mettre la t\u00eate \u00bb exprime toute la lassitude, le sentiment de harc\u00e8lement du monde occidental envers les acteurs locaux. \u00c0 ce titre, un responsable des commer\u00e7ants exprime sa douleur en ces termes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Je peux dire que la maladie est venue pour nous d\u00e9truire, m\u00eame si elle n\u2019a pas d\u00e9truit tout le monde entier, elle a d\u00e9truit le Burkina Faso. Vous savez que ce march\u00e9, c\u2019est l\u2019\u00e9conomie de tout le pays. Si vous allez voir au moment o\u00f9 on a voulu fermer le march\u00e9, on n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord. C\u2019est vrai qu\u2019on entend parler de la maladie, mais si on nous invitait \u00e0 discuter, peut-\u00eatre on n\u2019allait pas fermer le march\u00e9 de cette mani\u00e8re. On pouvait trouver des solu- tions pour nous prot\u00e9ger et continuer de pratiquer un peu nos commerces. Mais ils disent que non ; comme les autres pays ferment, nous aussi, c\u2019est mieux de fermer, en oubliant que les autres pays ne g\u00e8rent pas leur population de [la m\u00eame] mani\u00e8re que nous g\u00e9rons. Si nous prenons l\u2019exemple de la C\u00f4te d\u2019Ivoire avec leur \u00e9conomie, la mani\u00e8re de s\u2019occuper ne peut pas \u00eatre la m\u00eame ; ce n\u2019est pas parce que l\u2019autre fait que, moi aussi, je vais faire. [Commer\u00e7ant, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Un autre commer\u00e7ant ajoute :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Sinon que ce fut une grande douleur pour la population, particuli\u00e8rement nous, les com- mer\u00e7ants. Nous sommes all\u00e9s acheter nos marchandises pour revendre et brusquement l\u2019on ferme le march\u00e9. Ce fut une mis\u00e8re pour nous, les vendeuses de l\u00e9gumes. Nos mar- chandises se sont putr\u00e9fi\u00e9es et ce fut une grande perte. Hormis cela, il y en a de ces gens, tant qu\u2019ils ne se rendent pas au march\u00e9, ils ne peuvent pas avoir de quoi se nourrir. Ils viennent, prennent les marchandises chez une autre personne et partent revendre dans le but de nourrir [leur] famille. Mais \u00e0 cause de cette situation de pand\u00e9mie, toutes ces sources de revenus (ou activit\u00e9s) ont \u00e9t\u00e9 interrompues et cela a entra\u00een\u00e9 la mis\u00e8re chez les petits commer\u00e7ants, une v\u00e9ritable douleur. C\u2019\u00e9tait une obligation pour d\u2019autres de qu\u00e9- mander \u00e0 son prochain pour se nourrir. Nous rendons gr\u00e2ce \u00e0 Dieu pour ce que nous sommes toujours en bonne sant\u00e9 apr\u00e8s ce confinement, nous lui disons vraiment merci. [Commer\u00e7ant, march\u00e9 Rood Woko]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les petits commer\u00e7ants et les journaliers ont ressenti les chocs de cette situation d\u2019appauvrissement. Un autre commer\u00e7ant rench\u00e9rit :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Avec la fermeture des fronti\u00e8res, nous avions des commer\u00e7ants qui venaient de la C\u00f4te d\u2019Ivoire, du Mali, du Ghana, mais qui ne viennent plus \u00e0 cause de cette fermeture. Ils \u00e9taient nos plus grands clients. La maladie nous fatigue beaucoup, car il n\u2019y a plus de mar- ch\u00e9. [Commer\u00e7ant, march\u00e9 de Cissin]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cet administrateur du march\u00e9 rench\u00e9rit sur les propos des commer\u00e7ants en ces termes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Les plus nantis s\u2019en sortent, mais ceux qui vivent le jour au jour, tant qu\u2019ils ne viennent pas au march\u00e9, on ne chauffe pas la marmite ; ils ont vraiment souffert. Prenez un peu tout ce monde qui gravite autour du march\u00e9 : les ambulants, les vendeuses d\u2019oranges et autres, qui doivent venir au march\u00e9 pour avoir leur pitance quotidienne ; ils font comment pour se nourrir ? Pour les grands commer\u00e7ants qui ont d\u00e9j\u00e0 une stabilit\u00e9 financi\u00e8re, c\u2019est l\u2019\u00e9cou- lement des marchandises qui pose probl\u00e8me. Mais ceux qui gravitent autour des grands commer\u00e7ants, qui ne sont pas vraiment stables, ce sont eux qui sont vuln\u00e9rables. Ces der- niers ont souffert, et c\u2019\u00e9tait une souffrance r\u00e9elle. [Administrateur, march\u00e9 Rood Woko]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La fermeture des fronti\u00e8res est assimil\u00e9e \u00e0 un emprisonnement, donc \u00e0 une contraction de l\u2019espace de mobilit\u00e9. Une commer\u00e7ante d\u00e9clare :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Avec la fermeture des fronti\u00e8res, nous avons souffert. Tu passes ta commande avec la cou- leur et les tailles et on t\u2019envoie autre chose. Tu te retrouves dans l\u2019obligation de faire avec, car tu ne peux pas te d\u00e9placer. Mon souhait est que l\u2019ouverture des fronti\u00e8res se r\u00e9alise avec toutes les pr\u00e9cautions possibles. Cela ne veut point dire que nous ne croyons pas \u00e0 la maladie. Juste que nous ne supportons plus cette prison qui nous emp\u00eache de nous r\u00e9ali- ser. Ne faisons pas de la Covid la base de notre pr\u00e9occupation quotidienne, car en dehors d\u2019elle, il y a bien d\u2019autres maladies plus graves qui tuent. [Commer\u00e7ante, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La vuln\u00e9rabilit\u00e9 financi\u00e8re a engendr\u00e9 une exp\u00e9rience nouvelle de la souffrance chez les commer\u00e7ants. D\u00e8s lors, des formes de r\u00e9sistance vont appara\u00eetre, avec des discours critiques sur les \u00e9lites et au sein des pratiques collectives de pr\u00e9vention de la Covid-19.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les r\u00e9sistances contre les mesures de pr\u00e9vention de la Covid-19<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les mouvements de contestation sont all\u00e9s crescendo. Deux modalit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 constat\u00e9es : une forme passive et circonscrite \u00e0 l\u2019espace du march\u00e9, et qui mobilise des arguments pragmatiques, et une forme active dans l\u2019espace public, mobilisant des logiques politiques et \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>La pr\u00e9vention de la Covid-19 dans les march\u00e9s : une utopie<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Les march\u00e9s de la ville de Ouagadougou constituent un ensemble de centres d\u2019activit\u00e9s commerciales multiples, r\u00e9partis sur tout l\u2019espace de la ville. La capitale totalise 37 march\u00e9s fonctionnels, dont la plupart sont sortis des espaces pr\u00e9vus pour leur emplacement et occupent de mani\u00e8re anarchique des r\u00e9serves administratives (Bagbila, 1993). Ces march\u00e9s sont consid\u00e9r\u00e9s comme des zones de concentration potentielle de virus en cas d\u2019\u00e9pid\u00e9mie. C\u2019est ainsi qu\u2019une des mesures de pr\u00e9vention de la Covid-19 a consist\u00e9 en leur fermeture. Mais \u00e0 la suite des marches et des contestations des acteurs des march\u00e9s, ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 rouverts, en m\u00eame temps qu\u2019y \u00e9tait mise en place une strat\u00e9gie particuli\u00e8re de pr\u00e9vention de la Covid-19. Deux types de lave-mains ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9s aux portes d\u2019entr\u00e9e des march\u00e9s. L\u2019un, de type \u00ab moderne \u00bb, directement connect\u00e9 au r\u00e9seau de distribution d\u2019eau de l\u2019Office national de l\u2019eau et de l\u2019assainissement (ONEA), gr\u00e2ce au financement du Programme des Nations unies pour le d\u00e9veloppement (PNUD). L\u2019autre, de type \u00ab traditionnel \u00bb fabriqu\u00e9 par les artisans locaux, est muni d\u2019un seau d\u2019eau de lavage et d\u2019un r\u00e9cipient de recueil des eaux sales.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mod\u00e8le de lave-mains a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9 par la commune. Le fonctionnement de ce syst\u00e8me suppose qu\u2019une personne soit charg\u00e9e de remplir le r\u00e9cipient d\u2019eau et de vider les eaux sales. Les associations de commer\u00e7ants ont cotis\u00e9 pour octroyer une compensation financi\u00e8re aux jeunes commer\u00e7ants impliqu\u00e9s dans la sensibilisation des usagers des march\u00e9s. Des policiers municipaux, venus en appui aux jeunes du programme national de volontariat, ont \u00e9t\u00e9 post\u00e9s \u00e0 toutes les portes des march\u00e9s pour veiller au respect des mesures de pr\u00e9vention. Plusieurs contraintes sont apparues dans le fonctionnement des lave-mains. Au lieu de laver effectivement les mains, les dispositifs d\u2019hygi\u00e8ne ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s pour les ablutions et le lavage des linges et des ustensiles de cuisine. Les r\u00e9cipients de recueil des eaux sales se remplissaient \u00e0 un rythme \u00e9lev\u00e9 et les volontaires, lass\u00e9s de les vider dans les caniveaux de l\u2019int\u00e9rieur des march\u00e9s, les d\u00e9versaient sur place. Les lieux d\u2019installation des lave-mains \u00e9taient devenus humides et crasseux au point que les usagers des march\u00e9s ont commenc\u00e9 \u00e0 renoncer \u00e0 leur utilisation. Au fil du temps, les volontaires recrut\u00e9s par les associations de commer\u00e7ants ont cess\u00e9 de recevoir leur prime financi\u00e8re pour la sensibilisation. Au bout de deux mois, les dispositifs de lave-mains, n\u2019\u00e9taient plus fonctionnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant les pratiques de pr\u00e9vention, certaines mesures sont jug\u00e9es convenables par les commer\u00e7ants. Il s\u2019agit du port des cache-nez, du lavage des mains avec le gel hydroalcoolique. En revanche, le mode de salutation et la distanciation physique rel\u00e8vent de l\u2019impensable. Le tableau r\u00e9capitule les opinions des acteurs des march\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tableau 7 : Pratiques des mesures de protection par les commer\u00e7ants.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table\"><table class=\"has-fixed-layout\"><tbody><tr><td><strong>Mesures que vous observez<\/strong><\/td><td><strong>Nombre de r\u00e9ponses<\/strong><\/td><td><strong>Taux<\/strong><\/td><\/tr><tr><td>Port de cache-nez<\/td><td>315<\/td><td>38,7 %<\/td><\/tr><tr><td>Lavage des mains<\/td><td>209<\/td><td>25,7 %<\/td><\/tr><tr><td>Utilisation du gel hydroalcoolique<\/td><td>130<\/td><td>16,0 %<\/td><\/tr><tr><td>Ne pas se serrer les mains<\/td><td>88<\/td><td>10,8 %<\/td><\/tr><tr><td>Distanciation physique<\/td><td>42<\/td><td>5,2 %<\/td><\/tr><tr><td>Tousser dans le coude<\/td><td>30<\/td><td>3,7 %<\/td><\/tr><tr><td><strong>Total<\/strong><\/td><td><strong>814<\/strong><\/td><td><strong>100 %<\/strong><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p>Les mesures de protection contre la Covid-19 ont \u00e9t\u00e9 peu appliqu\u00e9es : environ 38,7 % ont utilis\u00e9 le masque, 25,7 % le lavage des mains, 16 % le gel. Pour les autres mesures, l\u2019observance a \u00e9t\u00e9 faible, notamment pour les \u00ab salutations \u00bb (10,8 %) et la distanciation physique (5,2 %).<\/p>\n\n\n\n<p>Un commer\u00e7ant explique le non-respect de certaines mesures :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Vu le nombre \u00e9lev\u00e9 des gens dans le march\u00e9 et les clients que nous recevons, se laver r\u00e9guli\u00e8rement les mains nous para\u00eet plus difficile \u00e0 suivre, car avec les multiples contacts, s\u2019il faut \u00e0 chaque fois se laver les mains, cela nous para\u00eet impossible. Sinon, pour le port des masques, il n\u2019y a aucun souci. [Commer\u00e7ant, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Un gestionnaire administratif du march\u00e9 donne \u00e9galement son opinion dans le cadre du suivi des mesures de protection dans le march\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Dans un march\u00e9, la distanciation et ne pas se saluer rel\u00e8vent de l\u2019utopie. On ne pourra jamais faire respecter ces consignes. Les commer\u00e7ants ont m\u00eame eu \u00e0 nous dire que ce n\u2019est pas un supermarch\u00e9 [rire !], puisque c\u2019est dans un supermarch\u00e9 que tu peux dire \u00e0 20 personnes de rentrer ; quand elles vont sortir, les 20 autres vont rentrer, \u00e7a, c\u2019est dans un supermarch\u00e9 qu\u2019on peut faire \u00e7a [rire], je me rappelle m\u00eame qu\u2019au d\u00e9but de la r\u00e9ouver- ture du march\u00e9, on avait propos\u00e9 d\u2019ouvrir les boutiques de mani\u00e8re altern\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire celui-l\u00e0 ouvre aujourd\u2019hui et l\u2019autre demain ; ils ont dit que ce n\u2019\u00e9tait pas possible, parce que si on fait comme \u00e7a, les clients qui viennent de l\u2019int\u00e9rieur du pays, s\u2019ils arrivent et qu\u2019ils trouvent que la boutique est ferm\u00e9e, ils vont aller payer ailleurs et le commer\u00e7ant va perdre un client ; donc d\u00e8s le d\u00e9but ils se sont oppos\u00e9s \u00e0 cette mesure.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques semaines, il y avait du d\u00e9sordre dans le march\u00e9. Un gestionnaire en donne une description :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur du march\u00e9, c\u2019est du laisser-aller ; quand on interpelle un commer\u00e7ant qui n\u2019a pas port\u00e9 le cache-nez, il te r\u00e9pond que quand lui, il porte, il ne peut pas respirer, que son cache-nez, l\u00e0, n\u2019est pas adapt\u00e9, donc il ne peut pas porter \u00e0 tout moment et que, si tu as de l\u2019argent [\u00e0] donner, il va aller acheter le vrai [plus confortable]. Les gens passaient, pour sensibiliser, mais comme il n\u2019y avait pas de r\u00e9pression, on fait comment ? Si le gars refuse, qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire ?<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Les soup\u00e7ons de corruption des \u00e9lites locales<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9sistances aux recommandations du gouvernement puisent une justification dans les nouvelles exp\u00e9riences de paup\u00e9risation chez les acteurs du march\u00e9, qui soup\u00e7onnent les \u00e9lites locales de s\u2019enrichir gr\u00e2ce aux financements li\u00e9s \u00e0 la Covid-19. Une grande partie des commer\u00e7ants d\u00e9nonce une \u00ab maladie politique \u00bb. En employant ce terme de \u00ab politique \u00bb, les commer\u00e7ants d\u00e9noncent les fonds colossaux mobilis\u00e9s en si peu de temps pour la riposte contre la Covid-19, la corruption des \u00e9lites et l\u2019in\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s aux aides sociales promises par l\u2019\u00c9tat. Le plan de financement de la riposte contre la Covid-19 \u00e9tait estim\u00e9 \u00e0 157,86 milliards de francs CFA avec un taux de mobilisation de 64 % fin novembre 2020. La part de l\u2019\u00c9tat repr\u00e9sentait 26,2 % ; la contribution des partenaires techniques et financiers (PTF) s\u2019\u00e9levait \u00e0 34,5 % et les contributions priv\u00e9es repr\u00e9sentaient 3,3 %. Le financement \u00e0 rechercher est estim\u00e9 \u00e0 36 % (minist\u00e8re de la Sant\u00e9, 2020). Un \u00ab Coronathon \u00bb, une collecte populaire et citoyenne de fonds, fut organis\u00e9 par le pr\u00e9sident de l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Environ deux millions de personnes ont \u00e9t\u00e9 touch\u00e9es sur les r\u00e9seaux sociaux et pr\u00e8s de 450 millions de francs CFA ont \u00e9t\u00e9 collect\u00e9s au cours d\u2019une grande soir\u00e9e hautement m\u00e9diatis\u00e9e (Soudr\u00e9, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la date du 31 d\u00e9cembre 2020, soit apr\u00e8s dix mois, quelque 33 milliards de francs CFA ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pens\u00e9s par le gouvernement (ASCE-L, 2021). Les b\u00e9n\u00e9ficiaires sont les h\u00f4pitaux, les associations religieuses, les associations de commer\u00e7ants et les services d\u00e9concentr\u00e9s et d\u00e9centralis\u00e9s de l\u2019\u00c9tat. Mais tr\u00e8s vite, au sein de certaines associations de veille citoyenne et chez les populationws des villes, la Covid-19 est apparue comme une strat\u00e9gie permettant aux \u00e9lites politiques de s\u2019enrichir et ce, apr\u00e8s la publication du budget du plan. Les partis de l\u2019opposition s\u2019en sont m\u00eal\u00e9s et ont d\u00e9nonc\u00e9 les d\u00e9penses indirectement li\u00e9es \u00e0 la sant\u00e9 dans la lutte contre la pand\u00e9mie. Le concept de \u00ab corona-business \u00bb est apparu dans la presse et dans les discours populaires. Les commer\u00e7ants voyaient les individus de la haute soci\u00e9t\u00e9 qui, \u00e0 travers leurs dons, exhibaient leur richesse. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et celle de ses agents sont devenues suspectes. Les pol\u00e9miques publiques sur la prise en charge des agents de la sant\u00e9 impliqu\u00e9s dans la lutte contre la maladie ont fini par convaincre tout \u00e0 fait les commer\u00e7ants que les acteurs \u00e9tatiques ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que la maladie continue. Un responsable des commer\u00e7ants d\u00e9clare ceci :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>En plus, on a trouv\u00e9 que la maladie \u00e9tait source de richesse parce qu\u2019on voyait des riches qui faisaient des dons ; les autres pays fournissent des aides et \u00e7a n\u2019atteint pas \u00e0 la popu- lation cible ; \u00e7a restait entre eux seulement. Donc, on ne peut pas continuer de se tuer alors qu\u2019on ne gagne rien et eux prenaient leurs salaires. [Responsable des commer\u00e7ants, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pour ces commer\u00e7ants, la Covid-19 est devenue une forme d\u2019arnaque politique et \u00e9conomique, dont les \u00e9lites de l\u2019\u00c9tat sont les b\u00e9n\u00e9ficiaires. Les mesures sociales du gouvernement pour att\u00e9nuer l\u2019impact de la Covid-19 sur les m\u00e9nages pauvres semblent paradoxalement inefficaces. Les aides sociales, mal r\u00e9parties, sont per\u00e7ues comme une atteinte \u00e0 leur dignit\u00e9 d\u2019hommes et de femmes autonomes et ind\u00e9pendants. Un commer\u00e7ant raconte :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Je n\u2019ai re\u00e7u aucune chose de leur don. Mais tout \u00e7a, c\u2019est la mauvaise gestion, parce qu\u2019on aime dire que c\u2019est celui qui se trouve dans la maison qui conna\u00eet l\u00e0 o\u00f9 le toit a un trou ; donc c\u2019est nous qui sommes sur le terrain qui savons l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a ne va pas. [Responsable des commer\u00e7ants, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>En outre, les aides sociales promises par l\u2019\u00c9tat n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9quitables :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Nous n\u2019avons pas eu une importante aide. Seulement qu\u2019on a donn\u00e9 environ quarante sacs de riz de 25 kg pour tout le march\u00e9. \u00c0 part cela, nous n\u2019avons pas eu d\u2019aide financi\u00e8re. Nous n\u2019en avons pas vu ; il se pourrait que \u00e7a ait \u00e9t\u00e9 fait ailleurs, mais \u00e0 notre niveau nous n\u2019avons rien eu de plus. [Commer\u00e7ant, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il est soutenu par son camarade en ces termes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Nous n\u2019avions rien vu, n\u2019en parlons pas de recevoir. Juste qu\u2019ils ont ferm\u00e9 le march\u00e9 pour nous faire souffrir. On d\u00e9pensait sans travailler. Ce n\u2019\u00e9tait pas facile. J\u2019ai l\u2019habitude de payer 18 000 F\/mois comme facture d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. \u00c0 ma grande surprise, 45 000 CFA, mes plaintes n\u2019ont pas abouti. Et c\u2019est la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 avec la facture d\u2019eau. Pourtant, l\u2019on nous faisait croire que c\u2019\u00e9tait gratuit. Ils [l\u2019\u00c9tat] ont tout r\u00e9cup\u00e9r\u00e9. [Commer\u00e7ant, 10 yaar]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019apparition des nouveaux produits, \u00e0 savoir les gels hydroalcooliques, les masques, et les tests de d\u00e9pistage, dans l\u2019univers quotidien des commer\u00e7ants, est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e comme une complicit\u00e9 \u00e9conomique avec l\u2019imp\u00e9rialisme occidental. Le slogan de r\u00e9sistance aux strat\u00e9gies de pr\u00e9vention, \u00ab mieux vaut mourir de la maladie que de la faim \u00bb, a circul\u00e9 dans les march\u00e9s de la capitale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Le 25 avril 2020, les march\u00e9s sont rouverts et remis en fonctionnement (Kabor\u00e9, 2020). Entre pairs, les commer\u00e7ants d\u00e9noncent le comportement des politiciens lors de la campagne pr\u00e9sidentielle de 2020 en ces termes :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Ils ont fait leurs campagnes pr\u00e9sidentielles sans m\u00eame exiger les cache-nez ni se laver r\u00e9guli\u00e8rement les mains au savon. Et apr\u00e8s leurs \u00e9lections, ils veulent revenir nous dire de fermer nos activit\u00e9s qui nous permettent de prendre nos familles en charge parce qu\u2019ils ont eu le pouvoir ? \u00c0 ce niveau \u00e7a sera difficile. L\u2019\u00c9tat m\u00eame sait qu\u2019il [ne] peut plus prendre cette d\u00e9cision, car les gens vont les rappeler [\u00e0] ce qu\u2019ils ont fait pendant les cam- pagnes. Le nombre de cas positif a augment\u00e9 depuis que les campagnes sont pass\u00e9es et on pourrait m\u00eame les tenir pour responsables. Donc s\u2019ils reviennent nous dire aujourd\u2019hui de fermer les march\u00e9s, car le nombre a augment\u00e9, je ne sais pas, mais \u00e7a ne sera pas facile pour eux. [Commer\u00e7ant, march\u00e9 Rood Woko]<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Un discours populaire a \u00e9merg\u00e9 contre les mesures barri\u00e8res \u00e9dict\u00e9es par le gouvernement, car les uns et les autres n\u2019ont pas les m\u00eames priorit\u00e9s ni les m\u00eames vuln\u00e9rabilit\u00e9s. On a assist\u00e9 \u00e0 des \u00e9meutes contre la fermeture des lieux de culte par les adeptes de la religion musulmane obligeant l\u2019\u00c9tat \u00e0 lever cette mesure au d\u00e9but du mois de mai 2020 (F\u00e9d\u00e9ration des Associations islamiques du Burkina, 2020). L\u2019obsession s\u00e9curitaire internationale, avec la fermeture des fronti\u00e8res, est devenue une forme de complicit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat avec le monde occidental pour imposer une forme de capitalisme dans les rapports commerciaux. La Covid-19 fonctionne alors comme un \u00ab p\u00f4le d\u2019accumulation \u00bb qui renvoie \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un noyau d\u2019activit\u00e9s qui visent \u00e0 procurer des ressources aux \u00e9lites (Laurent, 2000).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Discussions<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les discours sur les exp\u00e9riences de pr\u00e9carisation et les pratiques de contestation des mesures de pr\u00e9vention de la Covid-19 ouvrent une perspective pour analyser l\u2019articulation entre la dimension sanitaire et la dimension politique de la crise \u00e9pid\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>La dimension sanitaire de la crise \u00e9pid\u00e9mique<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Les premiers cas de contamination de la Covid-19 indiquent un \u00e9v\u00e9nement inhabituel. En g\u00e9n\u00e9ral, les maladies infectieuses ont une relation avec la situation de pauvret\u00e9 (Jaffr\u00e9, 2006). Or, dans ce cas-ci, la maladie est entr\u00e9e par le haut de la soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 savoir les classes ais\u00e9es. Cette situation va induire une construction sociale du risque viral fond\u00e9e sur la diff\u00e9renciation entre le risque observ\u00e9 et le risque per\u00e7u (Setbon, 2006). Le risque observ\u00e9 est un produit de l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie. Sa mat\u00e9rialisation est le d\u00e9compte des cas positifs et des d\u00e9c\u00e8s diffus\u00e9s dans les m\u00e9dias. Le risque per\u00e7u se construit selon de multiples r\u00e9f\u00e9rences (Jaffr\u00e9, 2006) ayant une pluralit\u00e9 de contenus possibles (Setbon, 2006). Chez les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale, la Covid-19 est avant tout une menace invisible. Tr\u00e8s peu d\u2019individus d\u00e9clarent conna\u00eetre une personne atteinte de la maladie, dans leur entourage, en dehors des cas diffus\u00e9s dans les m\u00e9dias. En l\u2019absence d\u2019exp\u00e9rience individuelle de la maladie, la menace venue de l\u2019ext\u00e9rieur du pays n\u2019est pas une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te. La seule r\u00e9alit\u00e9 patente est l\u2019injonction des autorit\u00e9s d\u2019adopter des comportements de pr\u00e9vention qui modifient de mani\u00e8re significative le quotidien. C\u2019est ainsi que Le Breton rappelle \u00e0 juste titre que le \u00ab discours de pr\u00e9vention est envahissant et enveloppe la vie quotidienne de jugements de valeur \u00bb (Le Breton, 2018, p. 98). Dans un contexte o\u00f9 la maladie n\u2019existait pas socialement (Jaffr\u00e9, 2006), le risque per\u00e7u a \u00e9t\u00e9 sous-\u00e9valu\u00e9, d\u00e9bouchant sur des attitudes d\u2019att\u00e9nuation du risque (Setbon, 2006) dans les discours comme dans les pratiques de pr\u00e9vention. Au d\u00e9but de la pand\u00e9mie, l\u2019abondance et le contenu des messages produits par les m\u00e9dias vont cr\u00e9er une forme de savoir objectiv\u00e9 sur la Covid-19. Les commer\u00e7ants r\u00e9citent de m\u00e9moire les voies de contamination, les moyens de protection, mais ne se les approprient pas dans la vie quotidienne. Trois moments cl\u00e9s structurent les comportements pr\u00e9ventifs des commer\u00e7ants \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la maladie : un temps d\u2019adh\u00e9sion aux directives de pr\u00e9vention, \u00e0 cause de la dramatisation du ph\u00e9nom\u00e8ne ; un temps de rel\u00e2chement \u00e0 la suite des pol\u00e9miques publiques ; et un moment de r\u00e9sistance contre les mesures de protection. Ces attitudes renforcent l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut relativiser l\u2019impact de la connaissance sur les comportements \u00e0 risque (Setbon, 2006), car l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 une strat\u00e9gie de pr\u00e9vention au niveau individuel implique la croyance en sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9, la compr\u00e9hension de la gravit\u00e9 de la maladie (Jaffr\u00e9, 2006).<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, conna\u00eetre les mesures pr\u00e9ventives ne signifie pas automatiquement les accepter ou pouvoir les mettre en \u0153uvre : leur adoption induit une n\u00e9gociation invisible entre les multiples contraintes et les repr\u00e9sentations de la maladie (Jaffr\u00e9, 2006). Chez les commer\u00e7ants, la Covid-19 a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement re\u00e7ue comme une incertitude radicale, \u00e9tant donn\u00e9 que personne ne pouvait pr\u00e9voir la fin de la pand\u00e9mie. Cette incertitude va se mat\u00e9rialiser dans les contenus de messages \u00e9ducatifs largement h\u00e9t\u00e9roclites, contradictoires d\u2019une source \u00e0 l\u2019autre. Les incertitudes vont porter sur l\u2019origine du virus, sur sa propagation tr\u00e8s in\u00e9gale, sur ses mutations, sur la bonne m\u00e9thode pour s\u2019en pr\u00e9munir (Morin, 2022). C\u2019est pourquoi les commer\u00e7ants invitent les autorit\u00e9s sanitaires \u00e0 changer de strat\u00e9gie de lutte : \u00ab apprendre \u00e0 vivre avec le virus \u00bb. Cette suggestion est une reconnaissance explicite du changement radical, qui se caract\u00e9rise par une paup\u00e9risation silencieuse, que la Covid-19 a entra\u00een\u00e9e dans leur quotidien. Les mesures de s\u00e9curit\u00e9 et les restrictions prises par le gouvernement ont fragilis\u00e9 davantage les citoyens les plus vuln\u00e9rables, rappelant que la crise sanitaire doit \u00eatre comprise comme une crise politique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>La dimension politique de la crise \u00e9pid\u00e9mique<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Les mesures de pr\u00e9vention contre la Covid-19, le couvre-feu et la mise en quarantaine de certaines villes pendant trois mois ont entra\u00een\u00e9 des fragilit\u00e9s \u00e9conomiques qui sont \u00e0 la base des discours critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard du gouvernement. Le refus d\u2019adh\u00e9rer aux directives de pr\u00e9vention de l\u2019\u00c9tat soul\u00e8ve la question de la citoyennet\u00e9 et \u00e9galement celle des interventions internationales globalis\u00e9es. L\u2019\u00e9pid\u00e9mie a mis en exergue une crise de la citoyennet\u00e9. Les r\u00e9sistances aux directives nationales montrent que certains commer\u00e7ants rendus pr\u00e9caires se sentent des citoyens \u00ab de seconde classe \u00bb (Mutabazi, 2020, p. 5) par rapport aux \u00e9lites locales. La maladie est devenue une grille de cat\u00e9gorisation des agents de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019\u00c9tat burkinab\u00ea en fonction de trois segments : les \u00ab fonctionnaires \u00bb, dont les salaires sont garantis par l\u2019\u00c9tat, les hommes d\u2019affaires, d\u00e9tenteurs de grandes surfaces de commerce, et les petits commer\u00e7ants dont la subsistance journali\u00e8re d\u00e9pend de leurs activit\u00e9s \u00e9conomiques. Cette reconfiguration touchant aux rapports de citoyennet\u00e9 met en vis-\u00e0-vis deux types de citoyens, l\u2019un englobant l\u2019\u00c9tat et ses agents agissant comme des acteurs dominants, pr\u00e9dateurs de ressources et repr\u00e9sentants locaux de l\u2019Occident, et l\u2019autre les laiss\u00e9s-pour-compte et les domin\u00e9s subissant les mesures pr\u00e9conis\u00e9es par les dominants.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce sens, la crise sanitaire pose la question du droit \u00e0 une vie digne pour chaque individu. La qu\u00eate de celle-ci implique de prendre en compte les diff\u00e9rentes significations de la vie (Fassin, 2006). D\u2019abord, la citoyennet\u00e9 biologique (Petryna, 2004), qui, comme droit \u00e0 la vie, suppose que l\u2019\u00c9tat garantisse un acc\u00e8s \u00e9quitable aux aides alimentaires et autres formes de soutien \u00e0 toutes les personnes rendues pr\u00e9caires. Ensuite, et dans sa traduction biographique, la citoyennet\u00e9 renvoie \u00e0 la reconnaissance sociale des plus vuln\u00e9rables, \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019avoir acc\u00e8s aux services en fonction de ses besoins. Enfin, la citoyennet\u00e9 va au-del\u00e0 de la vie biologique et de la vie sociale pour int\u00e9grer une dimension morale dans les choix politiques (Fassin, 2006). Il s\u2019agit de la lutte contre les in\u00e9galit\u00e9s sociales productrices des diff\u00e9rentes formes d\u2019injustice ou du manque de reconnaissance (Mutabazi, 2020, p. 5). Dans ce sens, la citoyennet\u00e9 sanitaire reconna\u00eet les droits politiques des individus \u00e0 participer non seulement \u00e0 la formulation et \u00e0 la mise en \u0153uvre des strat\u00e9gies de sant\u00e9 les concernant, mais \u00e9galement \u00e0 lutter pour des ressources m\u00e9dicales limit\u00e9es (Petryna, 2004) au niveau national et supranational (Mutabazi, 2020). C\u2019est pourquoi le succ\u00e8s de la lutte contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie d\u00e9pend de la l\u00e9gitimit\u00e9 du gouvernement et des capacit\u00e9s financi\u00e8res et politiques de l\u2019\u00c9tat (Jones, 2022).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9pid\u00e9mie a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les limites des interventions globalis\u00e9es. Les commer\u00e7ants voient le mim\u00e9tisme de l\u2019\u00c9tat dans l\u2019application des mesures de lutte comme une sorte de domination de l\u2019Occident. Il s\u2019agit d\u2019une ignorance \u00e9pist\u00e9mique, car ceux qui prennent les d\u00e9cisions en r\u00e9ponse \u00e0 la Covid-19 sont incapables de pleinement se mettre \u00e0 la place des groupes vuln\u00e9rables dans la soci\u00e9t\u00e9. Ces solutions refl\u00e8tent souvent, implicitement, les cadres et les structures de pouvoir de la sant\u00e9 globale et reconduisent par ce fait les formes d\u2019ignorance des d\u00e9cideurs (Al Dahdah et al., 2021) concernant les effets de la maladie sur les activit\u00e9s \u00e9conomiques. L\u2019uniformisation des mod\u00e8les d\u2019intervention est critiqu\u00e9e comme une forme d\u2019ignorance strat\u00e9gique de la part des acteurs centraux, qui n\u2019ont pas suffisamment pris en compte les r\u00e9alit\u00e9s locales (Al Dahdah et al., 2021). L\u2019ignorance strat\u00e9gique renvoie au fait de prendre des d\u00e9cisions strat\u00e9giques sans tenir compte des r\u00e9alit\u00e9s du contexte. Dans ce cas-ci, les experts du Comit\u00e9 national et les membres du CORUS ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9s par les commer\u00e7ants d\u2019avoir transpos\u00e9 un mod\u00e8le d\u2019intervention inadapt\u00e9 et inappropri\u00e9 au Burkina Faso. Les reproches, formul\u00e9s \u00e0 l\u2019encontre du monde occidental faisant de la Covid-19 une priorit\u00e9 d\u2019action, alors qu\u2019il existe d\u2019autres pathologies, plus graves et plus mortelles, mettent en \u00e9vidence une d\u00e9formation de la r\u00e9alit\u00e9 telle que regard\u00e9e en surplomb par les experts internationaux. Cette situation, qualifi\u00e9e de \u00ab myopie \u00bb par les experts du Sud, est une caract\u00e9ristique des programmes de sant\u00e9 globale, qui ciblent des pathologies particuli\u00e8res selon leurs propres crit\u00e8res (Al Dahdah et al., 2021). Pour les acteurs \u00e9conomiques, les mesures prises semblent avoir \u00e9t\u00e9 fond\u00e9es sur des repr\u00e9sentations confuses et illogiques de la maladie (Revel, 2015), car, dans leur quotidien, la maladie n\u2019est pas une r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces discours d\u00e9noncent l\u2019universalisme de l\u2019approche \u00e9pid\u00e9miologique du risque, qui se heurte \u00e0 l\u2019approche perceptive, situ\u00e9e, elle, dans le temps et l\u2019espace, singularis\u00e9e et contextualis\u00e9e tant au plan soci\u00e9tal qu\u2019individuel (Setbon, 2006). C\u2019est ainsi que la sant\u00e9 globale sera l\u2019objet de vives critiques. D\u2019abord, sa strat\u00e9gie d\u2019intervention est fond\u00e9e sur une logique de s\u00e9lection et de triage des politiques et des b\u00e9n\u00e9ficiaires. Ensuite, elle serait inefficace dans la riposte contre les nouvelles \u00e9pid\u00e9mies. Elle fut nagu\u00e8re critiqu\u00e9e pour son retard dans l\u2019intervention de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie d\u2019Ebola en Guin\u00e9e et en Sierra Leone (Gaudilli\u00e8re et al., 2020). Enfin, elle est per\u00e7ue par les experts du Sud comme \u00ab un des outils les plus efficaces de domination et de contrainte sociale, politique, et \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb (Al Dahdah et al., 2021, p. 15) du Nord sur le Sud, propageant ainsi la supr\u00e9matie d\u2019une m\u00e9decine publique coloniale dans laquelle les colonis\u00e9s sont per\u00e7us comme des ignorants, y compris de leurs propres maladies (Al Dahdah et al., 2021). Ce faisant, la Covid-19 appara\u00eet comme une \u00e9preuve existentielle pour les commer\u00e7ants, mettant \u00e0 nu le d\u00e9calage entre les r\u00e9alit\u00e9s des terrains et les directives de la sant\u00e9 globale.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les mesures barri\u00e8res pr\u00e9conis\u00e9es par les experts en sant\u00e9 publique vont fonctionner comme des instruments du n\u00e9ocolonialisme au d\u00e9triment des petits commer\u00e7ants vivant dans la d\u00e9brouillardise. La Covid-19 demeure un objet de pol\u00e9mique entre les diff\u00e9rents acteurs nationaux et internationaux engag\u00e9s dans la riposte. L\u2019exp\u00e9rience de la souffrance des commer\u00e7ants de la ville de Ouagadougou les am\u00e8ne \u00e0 produire un discours qui cristallise, \u00e0 partir de la r\u00e9duction de leur circulation entre diff\u00e9rents \u00c9tats pour le commerce, la relation de l\u2019Afrique au monde du point de vue de la construction du risque. Il convient de noter l\u2019\u00e9mergence d\u2019un discours virulent \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019Occident, accus\u00e9 d\u2019imposer les politiques de pr\u00e9vention sans tenir compte des r\u00e9alit\u00e9s contextuelles. En effet, confront\u00e9s \u00e0 d\u2019autres pathologies plus mortelles, les commer\u00e7ants s\u2019interrogent sur le choix de mener un rude combat contre la Covid-19. Celui-ci fonctionne comme un miroir au travers duquel les commer\u00e7ants \u00e9valuent l\u2019humanisme de l\u2019Occident. Finalement, il n\u2019y a pas de solution universelle dans la lutte contre la Covid-19. Les citoyens revendiquent une approche locale qui prend en compte les priorit\u00e9s de la vie quotidienne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Al Dahdah, M., Falisse, J. B., &amp; Lurton, G. (2021). Ignorance et sant\u00e9 globale. <em>Revue d\u2019Anthropologie des Connaissances<\/em>, <em>15<\/em>. mis en ligne le 1er d\u00e9cembre 2021, consult\u00e9 le 4 d\u00e9cembre 2021, sur <a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/rac\/23685\">http:\/\/journals.openedition.org\/rac\/23685<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Autorit\u00e9 sup\u00e9rieure de contr\u00f4le d\u2019\u00c9tat et de lutte contre la corruption (ASCE-L). (2021). <em>Audit des d\u00e9penses effectu\u00e9es dans le cadre du plan de riposte du Covid-19 au 31&nbsp;d\u00e9cembre 2020<\/em> (Rapport de mission sur les constatations de faits sur la p\u00e9riode arr\u00eat\u00e9e au 31\/12\/2020).<\/p>\n\n\n\n<p>Bagbila, A. J. (1993). 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An ethnographic examination of people\u2019s reactions to state-led COVID-19 measures in Sierra Leone.&nbsp;<em>The European Journal of Development Research<\/em>,&nbsp;<em>34<\/em>(1), 455-472. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1057\/s41287-020-00358-w\">https:\/\/doi.org\/10.1057\/s41287-020-00358-w<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Kabore, J. (2020). COVID-19 au Burkina Faso: Des commer\u00e7ants r\u00e9clament l\u2019ouverture du march\u00e9 de Dassasgho.&nbsp;<em>Burkina24, \u00e9dition du<\/em> <em>28 avril<\/em>. Consult\u00e9 le 8 juin 2021 sur <a href=\"https:\/\/burkina24.com\/2020\/04\/28\/covid-19-au-burkina-faso-des-commercants-reclament-louverture-du-marche-de-dassasgho\/\">https:\/\/burkina24.com\/2020\/04\/28\/covid-19-au-burkina-faso-des-commercants-reclament-louverture-du-marche-de-dassasgho\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Kerouedan, D. (dirs.) (2014).&nbsp;<em>Sant\u00e9 internationale: les enjeux de sant\u00e9 au Sud<\/em>. Sciences Po, les Presses.<\/p>\n\n\n\n<p>Kobian\u00e9, J. F., Soura, B. A., Si\u00e9, A., Ouili, I., Kabore, I., &amp; Guissou, S. (2020). Les in\u00e9galit\u00e9s au Burkina Faso \u00e0 l\u2019aune de la pand\u00e9mie de la COVID-19 : quelques r\u00e9flexions prospectives.&nbsp;<em>Papiers de recherche<\/em>, 1-72. <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.3917\/afd.kobia.2020.01.0001\">https:\/\/doi.org\/10.3917\/afd.kobia.2020.01.0001<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Laurent, P. J. (2000). Le \u00abbig man\u00bb local ou la \u00abgestion coup d\u2019\u00c9tat\u00bb de l\u2019espace public.&nbsp;<em>Politique africaine<\/em>, (4), pp. 169-181. 10.3917\/polaf.080.0169<\/p>\n\n\n\n<p>Le Breton, D. (2018).&nbsp;<em>La sociologie du risque<\/em>. PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Minist\u00e8re de la Sant\u00e9 [Burkina Faso]. (2020). <em>Plan de pr\u00e9paration et de riposte \u00e0 l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de Covid-19 au Burkina Faso (r\u00e9vis\u00e9)<\/em>, avril 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>Mutabazi, E. (2020). La pand\u00e9mie COVID19 remet-il en question la citoyennet\u00e9 des personnes vuln\u00e9rables ?.&nbsp;<em>Recherches &amp; \u00e9ducations<\/em>, (HS). [en ligne], HS, juillet 2020, consult\u00e9 le 22 ao\u00fbt 2022. <a href=\"http:\/\/journals.openedition.org\/rechercheseducations\/9351\">http:\/\/journals.openedition.org\/rechercheseducations\/9351<\/a> ; <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.4000\/rechercheseducations.9351\">https:\/\/doi.org\/10.4000\/rechercheseducations.9351<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Ngalamulume, K. (2006). Plague and Violence in Saint-Louis-du-S\u00e9n\u00e9gal, 1917-1920 1.&nbsp;<em>Cahiers d\u2019\u00e9tudes africaines<\/em>,&nbsp;<em>183<\/em>(3), 539-565.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Petryna, A. (2004). Biological citizenship: The science and politics of Chernobyl-exposed populations.&nbsp;<em>Osiris<\/em>,&nbsp;(19), pp. 250-265.<\/p>\n\n\n\n<p>Revel, J. (1970). Autour d&rsquo;une \u00e9pid\u00e9mie ancienne: la peste de 1666-1670.&nbsp;<em>Revue d&rsquo;histoire moderne et contemporaine (1954-)<\/em>,&nbsp;<em>17<\/em>(4), 953-983.<\/p>\n\n\n\n<p>Setbon, M. (2006). Perception et gestion du risque. Dans G. Orth et P. Sansonetti (\u00c9ds), <em>La ma\u00eetrise des maladies infectieuses. Un d\u00e9fi de sant\u00e9 publique, une ambition m\u00e9dico-scientifique<\/em>, <em>Rapport sur la science et la technologie<\/em>, ( 24). Acad\u00e9mie des sciences, EDP Sciences, p. 123-136.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudr\u00e9, J., (2020). Coronathon : les fonds r\u00e9colt\u00e9s s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 plus de 450 millions de francs CFA. <a href=\"https:\/\/lefaso.net\/spip.php?article97297\">https:\/\/lefaso.net\/spip.php?article97297<\/a>, consult\u00e9 le 22 ao\u00fbt 2022.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le mot yaar, d\u2019origine anglaise est utilis\u00e9 depuis fort longtemps par les citadins pour d\u00e9signer les march\u00e9s de quartier. Ce mot d\u00e9form\u00e9 a donn\u00e9 yar\u00e9 en langue locale moor\u00e9. Les deux formes du mot sont utilis\u00e9es. C\u2019est la forme en quadrilat\u00e8re (rectangle ou carr\u00e9) des march\u00e9s qui est \u00e0 la base de l\u2019utilisation de ce mot (Bagbila, 1993).<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"template":"","meta":[],"series-categories":[1344],"cat-articles":[1015],"keywords":[1768,1374,1770,1767,1769,1635],"ppma_author":[516,518,517,515],"class_list":["post-26704","series-issues","type-series-issues","status-publish","hentry","series-categories-numero-2","cat-articles-analyses-critiques","keywords-commercants","keywords-covid-19","keywords-etat","keywords-marches","keywords-occident","keywords-ouagadougou","author-george-rouamba-fr","author-zakaria-sore-fr","author-yacouba-tengueri-fr","author-claudine-valerie-b-rouamba-ouedraogo-fr"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale du Burkina Faso \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la Covid-19 : Discours et pratiques face aux mesures barri\u00e8res | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-2\/les-acteurs-economiques-des-marches-de-la-capitale-du-burkina-faso-a-lepreuve-de-la-covid-19-discours-et-pratiques-face-aux-mesures-barrieres\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale du Burkina Faso \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la Covid-19 : Discours et pratiques face aux mesures barri\u00e8res | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Introduction Le Burkina Faso a enregistr\u00e9 21 128 cas positifs de Covid-19, soit 955 cas pour 1 000 000 habitants au 21 ao\u00fbt 2022. \u00c0 cette date, les d\u00e9c\u00e8s se chiffraient \u00e0 387, soit 17,51 cas pour 1 000 000 habitants (Johns Hopkins University, 2022). Ouagadougou, avec une population de 2 415 266 individus et une densit\u00e9 de 1 014 habitants au kilom\u00e8tre carr\u00e9 (INSD, 2022), cumule 84,2 % des cas de Covid-19 (Kobian\u00e9 et al., 2020). Les directives internationales de l\u2019OMS ont servi de r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du plan de riposte contre la Covid-19, avec la cr\u00e9ation d\u2019un Comit\u00e9 national plac\u00e9 directement sous la responsabilit\u00e9 du Premier ministre. Son secr\u00e9tariat ex\u00e9cutif, dirig\u00e9 par deux officiers sup\u00e9rieurs de l\u2019arm\u00e9e, donne un visage militaire \u00e0 la lutte contre la Covid-19. La police et la gendarmerie se chargent de superviser le respect du couvre-feu. Les commissariats de police dans les march\u00e9s sont mis \u00e0 contribution pour y assurer une police sanitaire. L\u2019option de lier les actions de sant\u00e9 publique \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale est clairement adopt\u00e9e par l\u2019autorit\u00e9 publique. Le Centre des op\u00e9rations de r\u00e9ponse aux urgences sanitaires (CORUS), plac\u00e9 sous la responsabilit\u00e9 du minist\u00e8re de la Sant\u00e9, assure la gestion op\u00e9rationnelle de la lutte contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie. Le pays a une \u00e9conomie essentiellement rurale et informelle, caract\u00e9ris\u00e9e par 52,8 % de travailleurs ind\u00e9pendants, dont 31,3 % dans des entreprises familiales, et 12 % de salari\u00e9s. Les principaux secteurs \u00e9conomiques \u00e0 Ouagadougou sont les activit\u00e9s de fabrication (14,6 %), le commerce en d\u00e9tail (15,6 %) et en gros (8,2 %), le transport (5,8 %), la r\u00e9paration automobile (5,7 %), la construction (5,9 %) et les activit\u00e9s sp\u00e9ciales de m\u00e9nage (4,6 %) (INSD, 2022). D\u00e8s l\u2019annonce des premiers cas positifs, le 9 mars 2020, plusieurs mesures ont \u00e9t\u00e9 prises par le gouvernement pour interrompre la transmission. La fermeture des march\u00e9s et \u00ab yaars \u00bb[1], des fronti\u00e8res a\u00e9riennes, terrestres, ferroviaires, l\u2019instauration d\u2019un couvre-feu et la mise en quarantaine des villes infect\u00e9es sont annonc\u00e9es le 21 mars 2020. Cette situation implique de s\u2019interroger sur les effets de la Covid-19 sur le secteur informel. Comment les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale ont-ils v\u00e9cu la Covid-19 ? Trois raisons rendent cette question pertinente. D\u2019abord, les effets \u00e9conomiques de la Covid-19 sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 financi\u00e8re des m\u00e9nages ont \u00e9t\u00e9 parfois sous-estim\u00e9s. Pourtant, les travaux men\u00e9s au Bangladesh, au Nigeria, au Kenya et au Pakistan montrent que les personnes n\u2019ayant pas de travail fixe et logeant dans les bidonvilles ont \u00e9t\u00e9 rendues tr\u00e8s vuln\u00e9rables \u00e0 la Covid-19. En outre, pour les membres des familles vivant dans la promiscuit\u00e9, sans un bon acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau, le respect des mesures de distanciation sociale et sanitaire \u00e9tait impensable (\u00c9boko &amp; Schlimmer, 2020 ; Jones, 2022). Ensuite, des contestations publiques, passives ou actives, ont jalonn\u00e9 l\u2019histoire de la lutte contre les \u00e9pid\u00e9mies. L\u2019histoire de la peste en France et au S\u00e9n\u00e9gal, \u00e0 deux \u00e9poques tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es l\u2019une de l\u2019autre, a mis en \u00e9vidence de fortes similitudes dans les strat\u00e9gies de riposte \u00e0 la peste et l\u2019attitude des hommes face aux mesures de pr\u00e9vention. Lors de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste de 1666 en France, la mise en \u0153uvre de la prophylaxie collective et le contr\u00f4le de la circulation des vecteurs ont conduit \u00e0 un blocage de la circulation des hommes et des marchandises, avec l\u2019instauration d\u2019un \u00ab billet de sant\u00e9 \u00bb. L\u2019interdiction de circuler a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue par les populations comme une brimade, particuli\u00e8rement dans les zones commerciales o\u00f9 il y a eu un ralentissement des activit\u00e9s commerciales (Revel, 2015). Trois si\u00e8cles plus tard, en 1917, \u00e0 Saint-Louis du S\u00e9n\u00e9gal, on retrouve \u00e0 peu pr\u00e8s les m\u00eames mesures de pr\u00e9vention et les r\u00e9actions similaires des habitants. Les restrictions de d\u00e9placement et l\u2019interdiction des ablutions effectu\u00e9es dans les lieux publics avec les m\u00eames ustensiles ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es arbitraires et contraires \u00e0 leurs valeurs religieuses et \u00e0 leurs normes culturelles par les populations, qui s\u2019y sont oppos\u00e9es par des manifestations publiques pacifiques, puis violentes. En r\u00e9action, le colonisateur a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019arrestation des leaders et a interdit \u00e0 leurs \u00e9pouses de vendre le poisson au march\u00e9. En retour, les femmes ont d\u00e9fil\u00e9 dans les rues pour manifester contre ces restrictions de vente (Ngalamulume, 2006). Enfin, les travaux sur les \u00e9pid\u00e9mies dans les pays du Sud montrent le caract\u00e8re inadapt\u00e9 des directives internationales (Kerouedan, 2014 ; Gaudilli\u00e8re et al., 2020 ; Al Dahdah et al., 2021). Ces r\u00e9flexions soul\u00e8vent la question de la gestion de la sant\u00e9 publique internationale, sous les traits de la \u00ab sant\u00e9 globale \u00bb. Elle appara\u00eet comme un nouveau concept qui succ\u00e8de aux anciens concepts de \u00ab sant\u00e9 internationale \u00bb et avant cela, \u00e0 ceux de \u00ab m\u00e9decine tropicale \u00bb ou de \u00ab m\u00e9decine coloniale \u00bb (Al Dahdah et al., 2021, p. 15). Sa naissance remonte \u00e0 la D\u00e9claration d\u2019Alma-Ata en 1978 \u00e0 travers le lancement de la strat\u00e9gie des soins de sant\u00e9 primaires (SSP). Elle va s\u2019institutionnaliser dans la d\u00e9cennie 1985-1995 dans les institutions internationales qui seront le cerveau de la formulation des directives internationales en mati\u00e8re de sant\u00e9. Le rapport co\u00fbt\/b\u00e9n\u00e9fice devient un indicateur de choix des interventions en sant\u00e9. La sant\u00e9 globale fera l\u2019objet de vives critiques d\u00e9non\u00e7ant son inefficacit\u00e9 dans les \u00e9pid\u00e9mies \u00e9mergentes (Al Dahdah et al., 2021 ; Gaudilli\u00e8re et al., 2020). Ainsi, une enqu\u00eate, conduite dans les march\u00e9s de Ouagadougou aupr\u00e8s des acteurs \u00e9conomiques rendus vuln\u00e9rables par les effets des mesures de pr\u00e9vention, permet de saisir l\u2019expression de ces tensions entre modes de gestion des \u00e9pid\u00e9mies et formes de critique inscrites dans une perception des in\u00e9galit\u00e9s sociales et g\u00e9opolitiques. Apr\u00e8s avoir d\u00e9crit la m\u00e9thodologie, nous pr\u00e9senterons les connaissances des commer\u00e7ants sur la Covid-19, desquelles \u00e9mergent les discours critiques, r\u00e9v\u00e9lateurs de la r\u00e9alit\u00e9 de leurs rapports \u00e0 l\u2019\u00c9tat et \u00e0 ses \u00e9lites locales : rapports faits de d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de d\u00e9nonciation de la corruption et de l\u2019enrichissement illicite des repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat au travers de la manne r\u00e9colt\u00e9e pour la riposte contre la Covid-19. 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Ouagadougou, avec une population de 2 415 266 individus et une densit\u00e9 de 1 014 habitants au kilom\u00e8tre carr\u00e9 (INSD, 2022), cumule 84,2 % des cas de Covid-19 (Kobian\u00e9 et al., 2020). Les directives internationales de l\u2019OMS ont servi de r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du plan de riposte contre la Covid-19, avec la cr\u00e9ation d\u2019un Comit\u00e9 national plac\u00e9 directement sous la responsabilit\u00e9 du Premier ministre. Son secr\u00e9tariat ex\u00e9cutif, dirig\u00e9 par deux officiers sup\u00e9rieurs de l\u2019arm\u00e9e, donne un visage militaire \u00e0 la lutte contre la Covid-19. La police et la gendarmerie se chargent de superviser le respect du couvre-feu. Les commissariats de police dans les march\u00e9s sont mis \u00e0 contribution pour y assurer une police sanitaire. L\u2019option de lier les actions de sant\u00e9 publique \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale est clairement adopt\u00e9e par l\u2019autorit\u00e9 publique. Le Centre des op\u00e9rations de r\u00e9ponse aux urgences sanitaires (CORUS), plac\u00e9 sous la responsabilit\u00e9 du minist\u00e8re de la Sant\u00e9, assure la gestion op\u00e9rationnelle de la lutte contre l\u2019\u00e9pid\u00e9mie. Le pays a une \u00e9conomie essentiellement rurale et informelle, caract\u00e9ris\u00e9e par 52,8 % de travailleurs ind\u00e9pendants, dont 31,3 % dans des entreprises familiales, et 12 % de salari\u00e9s. Les principaux secteurs \u00e9conomiques \u00e0 Ouagadougou sont les activit\u00e9s de fabrication (14,6 %), le commerce en d\u00e9tail (15,6 %) et en gros (8,2 %), le transport (5,8 %), la r\u00e9paration automobile (5,7 %), la construction (5,9 %) et les activit\u00e9s sp\u00e9ciales de m\u00e9nage (4,6 %) (INSD, 2022). D\u00e8s l\u2019annonce des premiers cas positifs, le 9 mars 2020, plusieurs mesures ont \u00e9t\u00e9 prises par le gouvernement pour interrompre la transmission. La fermeture des march\u00e9s et \u00ab yaars \u00bb[1], des fronti\u00e8res a\u00e9riennes, terrestres, ferroviaires, l\u2019instauration d\u2019un couvre-feu et la mise en quarantaine des villes infect\u00e9es sont annonc\u00e9es le 21 mars 2020. Cette situation implique de s\u2019interroger sur les effets de la Covid-19 sur le secteur informel. Comment les acteurs \u00e9conomiques des march\u00e9s de la capitale ont-ils v\u00e9cu la Covid-19 ? Trois raisons rendent cette question pertinente. D\u2019abord, les effets \u00e9conomiques de la Covid-19 sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 financi\u00e8re des m\u00e9nages ont \u00e9t\u00e9 parfois sous-estim\u00e9s. Pourtant, les travaux men\u00e9s au Bangladesh, au Nigeria, au Kenya et au Pakistan montrent que les personnes n\u2019ayant pas de travail fixe et logeant dans les bidonvilles ont \u00e9t\u00e9 rendues tr\u00e8s vuln\u00e9rables \u00e0 la Covid-19. En outre, pour les membres des familles vivant dans la promiscuit\u00e9, sans un bon acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau, le respect des mesures de distanciation sociale et sanitaire \u00e9tait impensable (\u00c9boko &amp; Schlimmer, 2020 ; Jones, 2022). Ensuite, des contestations publiques, passives ou actives, ont jalonn\u00e9 l\u2019histoire de la lutte contre les \u00e9pid\u00e9mies. L\u2019histoire de la peste en France et au S\u00e9n\u00e9gal, \u00e0 deux \u00e9poques tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es l\u2019une de l\u2019autre, a mis en \u00e9vidence de fortes similitudes dans les strat\u00e9gies de riposte \u00e0 la peste et l\u2019attitude des hommes face aux mesures de pr\u00e9vention. Lors de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste de 1666 en France, la mise en \u0153uvre de la prophylaxie collective et le contr\u00f4le de la circulation des vecteurs ont conduit \u00e0 un blocage de la circulation des hommes et des marchandises, avec l\u2019instauration d\u2019un \u00ab billet de sant\u00e9 \u00bb. L\u2019interdiction de circuler a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue par les populations comme une brimade, particuli\u00e8rement dans les zones commerciales o\u00f9 il y a eu un ralentissement des activit\u00e9s commerciales (Revel, 2015). Trois si\u00e8cles plus tard, en 1917, \u00e0 Saint-Louis du S\u00e9n\u00e9gal, on retrouve \u00e0 peu pr\u00e8s les m\u00eames mesures de pr\u00e9vention et les r\u00e9actions similaires des habitants. Les restrictions de d\u00e9placement et l\u2019interdiction des ablutions effectu\u00e9es dans les lieux publics avec les m\u00eames ustensiles ont \u00e9t\u00e9 jug\u00e9es arbitraires et contraires \u00e0 leurs valeurs religieuses et \u00e0 leurs normes culturelles par les populations, qui s\u2019y sont oppos\u00e9es par des manifestations publiques pacifiques, puis violentes. En r\u00e9action, le colonisateur a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019arrestation des leaders et a interdit \u00e0 leurs \u00e9pouses de vendre le poisson au march\u00e9. En retour, les femmes ont d\u00e9fil\u00e9 dans les rues pour manifester contre ces restrictions de vente (Ngalamulume, 2006). Enfin, les travaux sur les \u00e9pid\u00e9mies dans les pays du Sud montrent le caract\u00e8re inadapt\u00e9 des directives internationales (Kerouedan, 2014 ; Gaudilli\u00e8re et al., 2020 ; Al Dahdah et al., 2021). Ces r\u00e9flexions soul\u00e8vent la question de la gestion de la sant\u00e9 publique internationale, sous les traits de la \u00ab sant\u00e9 globale \u00bb. Elle appara\u00eet comme un nouveau concept qui succ\u00e8de aux anciens concepts de \u00ab sant\u00e9 internationale \u00bb et avant cela, \u00e0 ceux de \u00ab m\u00e9decine tropicale \u00bb ou de \u00ab m\u00e9decine coloniale \u00bb (Al Dahdah et al., 2021, p. 15). Sa naissance remonte \u00e0 la D\u00e9claration d\u2019Alma-Ata en 1978 \u00e0 travers le lancement de la strat\u00e9gie des soins de sant\u00e9 primaires (SSP). Elle va s\u2019institutionnaliser dans la d\u00e9cennie 1985-1995 dans les institutions internationales qui seront le cerveau de la formulation des directives internationales en mati\u00e8re de sant\u00e9. Le rapport co\u00fbt\/b\u00e9n\u00e9fice devient un indicateur de choix des interventions en sant\u00e9. La sant\u00e9 globale fera l\u2019objet de vives critiques d\u00e9non\u00e7ant son inefficacit\u00e9 dans les \u00e9pid\u00e9mies \u00e9mergentes (Al Dahdah et al., 2021 ; Gaudilli\u00e8re et al., 2020). Ainsi, une enqu\u00eate, conduite dans les march\u00e9s de Ouagadougou aupr\u00e8s des acteurs \u00e9conomiques rendus vuln\u00e9rables par les effets des mesures de pr\u00e9vention, permet de saisir l\u2019expression de ces tensions entre modes de gestion des \u00e9pid\u00e9mies et formes de critique inscrites dans une perception des in\u00e9galit\u00e9s sociales et g\u00e9opolitiques. Apr\u00e8s avoir d\u00e9crit la m\u00e9thodologie, nous pr\u00e9senterons les connaissances des commer\u00e7ants sur la Covid-19, desquelles \u00e9mergent les discours critiques, r\u00e9v\u00e9lateurs de la r\u00e9alit\u00e9 de leurs rapports \u00e0 l\u2019\u00c9tat et \u00e0 ses \u00e9lites locales : rapports faits de d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et de d\u00e9nonciation de la corruption et de l\u2019enrichissement illicite des repr\u00e9sentants de l\u2019\u00c9tat au travers de la manne r\u00e9colt\u00e9e pour la riposte contre la Covid-19. Les discours et pratiques de pr\u00e9vention ouvrent la","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/issues\/numero-2\/les-acteurs-economiques-des-marches-de-la-capitale-du-burkina-faso-a-lepreuve-de-la-covid-19-discours-et-pratiques-face-aux-mesures-barrieres\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-05-09T16:55:21+00:00","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"34 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