{"id":25558,"date":"2025-03-20T05:07:16","date_gmt":"2025-03-20T05:07:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/"},"modified":"2026-04-28T15:39:30","modified_gmt":"2026-04-28T15:39:30","slug":"coloniality-from-latin-america-to-africa","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-9\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/","title":{"rendered":"Colonialit\u00e9\u00a0: de l\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 l\u2019Afrique\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Historien de la colonisation portugaise, Michel Cahen s\u2019int\u00e9resse depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es au th\u00e8me de la colonialit\u00e9. Il a r\u00e9cemment publi\u00e9 <\/em>Colonialit\u00e9. Plaidoyer pour la pr\u00e9cision d\u2019un concept<em> aux \u00e9ditions Karthala (Paris, mai 2024), qui propose une lecture du concept et de ses enjeux, en dialogue critique avec les auteurs, principalement sud-am\u00e9ricains, th\u00e9oriciens du d\u00e9colonial. Il souligne en particulier la diversit\u00e9 des \u00ab&nbsp;r\u00e9gimes de colonialit\u00e9&nbsp;\u00bb, li\u00e9e \u00e0 des exp\u00e9riences historiques coloniales et post-coloniales diff\u00e9rentes, qu\u2019il convient, selon lui, de diff\u00e9rencier. Mame-Penda Ba et Philippe Lavigne Delville l\u2019ont interrog\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Philippe Lavigne Delville &amp; Mame-Penda Ba<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Vous expliquez dans le prologue de votre livre que vous \u00e9tiez initialement r\u00e9ticent devant le concept de colonialit\u00e9, avant d\u2019\u00eatre progressivement convaincu \u00ab&nbsp;qu\u2019il \u00e9tait indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019expansion du syst\u00e8me-monde capitaliste sur la longue dur\u00e9e tout en respectant les innombrables nuances n\u00e9cessaires&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;13). Pouvez-vous nous expliquer comment ces lectures s\u2019int\u00e8grent dans une histoire de la pens\u00e9e critique du capitalisme et ce qu\u2019elles apportent par rapport aux approches postcoloniales et subalternes, par exemple ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michel Cahen<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a deux questions dans votre question&nbsp;! Premi\u00e8rement, oui, je suis rest\u00e9 longtemps tr\u00e8s r\u00e9ticent face aux \u00e9tudes postcoloniales (on ne parlait pas encore vraiment de d\u00e9colonial). Je suis un historien de formation marxiste \u2013&nbsp;un partisan du mat\u00e9rialisme historique&nbsp;\u2013 et j\u2019\u00e9tais donc d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s familier des concepts d\u2019exploitation, d\u2019oppression, d\u2019ali\u00e9nation, d\u2019imp\u00e9rialisme, de d\u00e9pendance, de syst\u00e8me-monde capitaliste, etc. J\u2019avais du mal \u00e0 voir ce que le postcolonial apportait de vraiment nouveau et j\u2019avais une bonne raison pour cela&nbsp;: je ne voyais pas les cons\u00e9quences politiques de l\u2019approche postcoloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>En tant que marxiste, j\u2019\u00e9tais \u00e9videmment tr\u00e8s critique face aux r\u00e9gimes de paternalisme autoritaire en Afrique (et ailleurs), face au n\u00e9ocolonialisme, y compris pour les pays que j\u2019\u00e9tudiais, les anciennes colonies portugaises d\u2019Afrique. M\u00eame si les cinq pays africains de langue officielle portugaise (Palop) usaient d\u2019un discours radical, voire \u00ab&nbsp;marxiste-l\u00e9niniste&nbsp;\u00bb, je voyais bien qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un discours de pouvoir et non d\u2019\u00e9mancipation du peuple, de la part d\u2019\u00e9lites politico-bureaucratiques qui n\u2019\u00e9taient pas de vraies bourgeoisies et, pour cela m\u00eame, avaient absolument besoin de la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00c9tat pour leur reproduction sociale. Du reste, \u00e0 peine dix ans apr\u00e8s leur arriv\u00e9e au pouvoir, ces \u00e9lites \u00ab&nbsp;r\u00e9volutionnaires&nbsp;\u00bb ont engag\u00e9 le tournant n\u00e9olib\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Les textes postcoloniaux n\u2019\u00e9taient pas sp\u00e9cialement critiques envers cette situation d\u2019int\u00e9gration subalterne au syst\u00e8me-monde capitaliste. Ce qui les int\u00e9ressait davantage, c\u2019\u00e9tait l\u2019analyse textuelle, la critique \u00e9pist\u00e9mologique, la colonialit\u00e9 du savoir avant la colonialit\u00e9 du pouvoir. Attention, je ne dis pas que la question \u00e9pist\u00e9mique est secondaire&nbsp;! Je dis qu\u2019elle ne peut pas \u00eatre trait\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment de la question du pouvoir et de la nature de classe (voire de race, dans certains contextes) des \u00c9tats et des soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u2013&nbsp;pour r\u00e9pondre \u00e0 la seconde partie de votre question&nbsp;\u2013, j\u2019\u00e9tais tout de m\u00eame attentif \u00e0 ces nouvelles productions (et aux <em>Subaltern Studies<\/em> du Bengale dans les ann\u00e9es 1980) pour deux raisons&nbsp;: je voyais chez nombre de marxistes une sorte d\u2019\u00e9conomicisme et d\u2019hyper-classisme. En derni\u00e8re analyse, l\u2019\u00e9conomie aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante et seule la conscience de classe ne serait pas une fausse conscience. Je force le trait ici, mais il y a de cela. Or, \u00ab&nbsp;en derni\u00e8re analyse&nbsp;\u00bb ne veut pas dire \u00ab&nbsp;\u00e0 la fin&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;en fin de compte dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: cela veut dire que, <em>dans l\u2019analyse<\/em> que l\u2019on fait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, la question mat\u00e9rielle est d\u00e9terminante. Mais dans la vie quotidienne des gens et leurs consciences, c\u2019est loin d\u2019\u00eatre toujours le cas. Si tous les prol\u00e9taires avaient une conscience de classe correspondant exactement \u00e0 leur situation sociale, il y a longtemps que la r\u00e9volution socialiste mondiale serait faite&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la m\u00eame raison, m\u00eame si cela semble r\u00e9gl\u00e9 maintenant, certains marxistes ont eu du mal \u00e0 int\u00e9grer la question f\u00e9ministe parce qu\u2019elle n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9ductible \u00e0 l\u2019oppression capitaliste et parce que le mouvement des femmes devait \u00eatre autonome (pourtant, comme vous le savez bien, le f\u00e9minisme intersectionnel ne nie pas du tout la lutte des classes&nbsp;!).<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, en tant qu\u2019historien, comment analyser l\u2019expansion coloniale \u00e0 partir du XV<sup>e <\/sup>si\u00e8cle&nbsp;? N\u2019\u00e9tait-ce pas d\u00e9j\u00e0 du capitalisme, esclavagiste et mercantiliste, mais capitaliste&nbsp;? Oui, ce l\u2019\u00e9tait, mais ce n\u2019\u00e9tait pas le mode de production capitaliste (MPC), soit parce qu\u2019il n\u2019existait pas encore (avant la fin du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), soit parce que le capitalisme moderne n\u2019avait pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019implanter. Mes \u00e9tudes sur le Mozambique colonial et la lecture d\u2019Immanuel Wallerstein m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 comprendre cela&nbsp;: exporter le MPC \u00e0 l\u2019\u00e8re imp\u00e9rialiste aurait signifi\u00e9 prol\u00e9tariser des soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res. Or un prol\u00e9taire vit (ou vit tr\u00e8s principalement) de la vente de sa force de travail. Si un patron le paie en dessous du co\u00fbt de sa reproduction sociale, il meurt ou s\u2019enfuit. C\u2019est pourquoi il est plus rentable de ne pas prol\u00e9tariser, mais de maintenir des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes subalternis\u00e9es et soumises au travail forc\u00e9, dans lesquelles le travail des femmes produit encore l\u2019essentiel des biens de subsistance. Les hommes partent en travail forc\u00e9 pour le colon, les femmes restent au village pour produire la nourriture et assurer la survie des enfants. Cet espace social produit par l\u2019expansion capitaliste sans implantation du MPC, c\u2019est l\u2019espace de la colonialit\u00e9, une formation sociale o\u00f9 le prol\u00e9tariat (au sens de Marx) est faible et n\u2019est pas forc\u00e9ment la classe la plus exploit\u00e9e, un espace o\u00f9 des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes ont pu survivre avec une partie de leurs \u00e9pist\u00e9m\u00eas et modes de production domestique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait des \u00e9tudes marxistes l\u00e0-dessus, bien s\u00fbr, notamment avec le concept d\u2019articulation des modes de production, tr\u00e8s utile. Mais, \u00e0 part le concept juste (mais purement \u00e9conomique) de capitalisme p\u00e9riph\u00e9rique, il me semble qu\u2019on avait du mal \u00e0 conceptualiser ces <em>soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res<\/em> fa\u00e7onn\u00e9es par une int\u00e9gration non capitaliste (au sens de \u00ab&nbsp;sans MPC&nbsp;\u00bb) au syst\u00e8me-monde capitaliste. En ce sens, une partie de la r\u00e9flexion postcoloniale et, surtout, d\u00e9coloniale, peut \u00eatre utile pour enrichir le marxisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains marxistes (je pense aujourd\u2019hui notamment \u00e0 l\u2019ouvrage collectif <em>Critique de la raison d\u00e9coloniale. Sur une contre-r\u00e9volution intellectuelle<\/em>, L\u2019\u00c9chapp\u00e9e, Paris, novembre 2024), sans tomber dans l\u2019hyper-classisme ou l\u2019\u00e9conomicisme que je viens de remettre en question, critiquent l\u2019essentialisme, le culturalisme, le n\u00e9otraditionnalisme de nombre de penseurs d\u00e9coloniaux, etc., et s\u2019affirment en cons\u00e9quence anti-d\u00e9coloniaux (tout en d\u00e9non\u00e7ant la critique r\u00e9actionnaire du d\u00e9colonial). Je me sens tr\u00e8s proche de ces critiques et j\u2019en ajoute m\u00eame d\u2019autres (l\u2019orientalisme, le campisme, l\u2019hispanocentrisme des d\u00e9coloniaux <em>mainstream<\/em>, etc.). Mais j\u2019affirme que la r\u00e9flexion sur la colonialit\u00e9, comprise comme l\u2019espace social produit par l\u2019expansion capitaliste sans implantation du MPC, avec toutes ses cons\u00e9quences culturelles et \u00e9pist\u00e9miques, permet de mieux comprendre le syst\u00e8me-monde et d\u2019\u00e9viter l\u2019eurocentrisme. Attention, je ne dis \u00e9videmment pas que le marxisme est un eurocentrisme (je discute longuement cela dans mon ouvrage), mais il y a des usages eurocentriques du marxisme. R\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la colonialit\u00e9 d\u2019un point de vue mat\u00e9rialiste permet de recr\u00e9er l\u2019unit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s&nbsp;: il n\u2019y a pas d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la lutte des classes \u2013&nbsp;et quelles classes, en condition de colonialit\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u2013 et d\u2019un autre la r\u00e9sistance \u00e9pist\u00e9mique, tout cela est unifi\u00e9 dans <em>l\u2019individu<\/em> (ce que l\u2019on ne peut pas diviser). Il est vain de savoir qui, de la classe ou de la culture (y compris la conscience de race), va provoquer \u00ab&nbsp;d\u2019abord&nbsp;\u00bb la lutte&nbsp;: cela ne se passe pas comme cela dans les mouvements sociaux. Un mouvement peut commencer pour des raisons \u00e9conomiques alors qu\u2019il n\u2019y a pas eu de rupture id\u00e9ologique avec les dominants, mais le mouvement va provoquer cette rupture, au moins partielle. Inversement, une agression culturelle peut provoquer un mouvement social qui va porter sur l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie, etc. Une fois d\u00e9barrass\u00e9e de ses oripeaux essentialistes, l\u2019approche d\u00e9coloniale me semble donc permettre d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;mieux marxiste&nbsp;\u00bb, sans \u00e9conomicisme et hyper-classisme. Du reste, il faut en finir avec l\u2019id\u00e9e que Marx ne raisonnait qu\u2019en fonction de l\u2019Europe. S\u2019il y a un concept bien d\u00e9pass\u00e9 aujourd\u2019hui qu\u2019il avait forg\u00e9 avec la documentation insuffisante dont il disposait, c\u2019est celui de \u00ab&nbsp;mode de production asiatique&nbsp;\u00bb&nbsp;: mais cela prouve au moins qu\u2019il ne pensait pas qu\u2019\u00e0 une \u00e9volution des classes \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a><em>Colonialit\u00e9<\/em> n\u2019est pas synonyme de <em>colonisation<\/em>, ni de <em>n\u00e9ocolonialisme<\/em>. La colonisation est une forme de colonialit\u00e9, mais la colonialit\u00e9 est un concept plus large. La colonialit\u00e9 est l\u2019ensemble des rapports sociaux (avec toutes les cons\u00e9quences culturelles qui en d\u00e9coulent) de type colonial ind\u00e9pendamment du statut formel du territoire. Que veut dire \u00ab&nbsp;de type colonial&nbsp;\u00bb&nbsp;? Les colonisations ont \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement diversifi\u00e9es, mais elles ont toutes eu des points communs \u00ab&nbsp;fondateurs&nbsp;\u00bb&nbsp;: la pr\u00e9sence d\u2019un envahisseur, puis occupant, historiquement exog\u00e8ne (m\u00eame s\u2019il se cr\u00e9olise en restant sur place au fil des g\u00e9n\u00e9rations), qui se maintient au pouvoir par des politiques discriminatoires envers les populations indig\u00e8nes (j\u2019emploie ce mot au sens anthropologique), une subalternisation de soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res (par l\u2019\u00e9change in\u00e9gal, la dette imaginaire, le paternalisme autoritaire, l\u2019implantation d\u2019esclaves exog\u00e8nes sur des portions importantes de leurs territoires), une id\u00e9ologie d\u2019\u00e9vang\u00e9lisation\/d\u00e9veloppement fond\u00e9e sur un complexe de sup\u00e9riorit\u00e9, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici deux exemples presque caricaturaux&nbsp;: la Bolivie est ind\u00e9pendante depuis le 6 ao\u00fbt 1825, elle a rompu \u00e0 cette date avec l\u2019Espagne imp\u00e9riale. Mais elle est rest\u00e9e une colonie : ce sont les colons qui ont pris le pouvoir et ont fond\u00e9 leur propre \u00c9tat. Ce fut une ind\u00e9pendance sans d\u00e9colonisation. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e au pouvoir d\u2019Evo Morales en 2005, le pays, peupl\u00e9 \u00e0 70&nbsp;% d&rsquo;indig\u00e8nes, avait gard\u00e9 un \u00c9tat purement hispanique. Voici un cas presque \u00ab&nbsp;pur&nbsp;\u00bb de colonialit\u00e9. Le Br\u00e9sil se proclama souverain le 7 septembre 1822, mais c\u2019est le prince imp\u00e9rial lui-m\u00eame qui d\u00e9clara l\u2019ind\u00e9pendance et rompit avec le Portugal&nbsp;: la soci\u00e9t\u00e9 restait coloniale&nbsp;! La colonialit\u00e9 continue d\u2019exister apr\u00e8s la colonisation formelle dans de nombreuses r\u00e9gions du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Attention, je ne parle pas ici de <em>n\u00e9ocolonialisme<\/em>&nbsp;: le n\u00e9ocolonialisme est une politique d\u2019un \u00c9tat ou d\u2019un gouvernement qui pr\u00f4ne et pratique l\u2019int\u00e9gration subalterne au syst\u00e8me-monde capitaliste. La colonialit\u00e9 est relative au pays, \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Les deux sont li\u00e9s bien s\u00fbr, mais ce n\u2019est pas le m\u00eame degr\u00e9 d\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Philippe Lavigne Delville &amp; Mame-Penda Ba<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En m\u00eame temps, vous faites plusieurs critiques tr\u00e8s fortes \u00e0 ces th\u00e9ories. En particulier, vous consid\u00e9rez dans les passages de votre ouvrage sur les \u00ab&nbsp;r\u00e9gimes de colonialit\u00e9&nbsp;\u00bb qu\u2019elles tendent \u00e0 une \u00ab&nbsp;r\u00e9ification de l\u2019\u00a0\u00bbOccident\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0Modernit\u00e9\u00a0\u00bb, et qu\u2019elles p\u00eachent par \u00ab&nbsp;latino-centrisme&nbsp;\u00bb. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michel Cahen<\/strong><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le courant <em>mainstream<\/em> des \u00e9tudes d\u00e9coloniales (W. Mignolo, H. Dussel, R. Grosfoguel, N. Maldonado-Torres, etc.) a accentu\u00e9 la d\u00e9rive \u00e9pist\u00e9mique d\u00e9j\u00e0 sensible chez leur fondateur, le P\u00e9ruvien An\u00edbal Quijano (1992). Au lieu de consid\u00e9rer la colonialit\u00e9 comme un syst\u00e8me social complet, ils la r\u00e9duisent \u00e0 une \u00ab&nbsp;matrice \u00e9pist\u00e9mique&nbsp;\u00bb (une id\u00e9ologie, aurait dit Marx). Il n\u2019y a pratiquement plus que l\u2019aspect subjectif, cognitif. Selon eux, il faut rompre avec cette matrice et ils parlent de moins en moins de capitalisme et de plus en plus d\u2019\u00ab&nbsp;Occident&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;Modernit\u00e9&nbsp;\u00bb, sans jamais les d\u00e9finir. L\u2019\u00e9mancipation viendrait de la rupture avec les valeurs occidentales \u2013&nbsp;la \u00ab&nbsp;d\u00e9sob\u00e9issance \u00e9pist\u00e9mique&nbsp;\u00bb, selon Walter Mignolo. Cela r\u00e9ifie et homog\u00e9n\u00e9ise l\u2019Occident (pourtant un morceau \u00e9norme de la plan\u00e8te, avec des soci\u00e9t\u00e9s tr\u00e8s diff\u00e9rentes), responsabilise la totalit\u00e9 de la population du \u00ab&nbsp;Nord&nbsp;\u00bb (m\u00eame les prol\u00e9taires) pour la mis\u00e8re du \u00ab&nbsp;Sud global&nbsp;\u00bb \u2013 remarquez que ce concept (\u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb) a remplac\u00e9 ceux de capitalisme p\u00e9riph\u00e9rique et de tiers-monde, en une \u00ab&nbsp;g\u00e9ographisation&nbsp;\u00bb des concepts.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains d\u00e9coloniaux pr\u00f4nent donc la lutte \u00e9pist\u00e9mique contre l\u2019Occident, sans jamais le d\u00e9finir. Ils d\u00e9cident que Poutine (Russie), Assad (Syrie), Modi (Inde) sont anti-occidentaux et doivent donc \u00eatre soutenus. Or, ces trois r\u00e9gimes, que je viens de citer, sont tout aussi capitalistes-imp\u00e9rialistes que les \u00c9tats-Unis ou la France. Du coup, certains ne voient plus la lutte de lib\u00e9ration nationale ukrainienne, ils r\u00e9duisent la guerre \u00e0 une guerre inter-imp\u00e9rialiste, et pr\u00e9f\u00e8rent appuyer le camp \u00ab&nbsp;anti-occidental&nbsp;\u00bb. La lutte contre le capitalisme a disparu, tout comme les luttes de lib\u00e9ration nationale. Par exemple en ce qui concerne l\u2019Ukraine, il y a bien s\u00fbr un <em>aspect<\/em> inter-imp\u00e9rialiste dans le conflit (ce n\u2019est pas par internationalisme que l\u2019OTAN soutient \u2013&nbsp;un peu&nbsp;\u2013 l\u2019Ukraine), mais consid\u00e9rer que la <em>nature-m\u00eam<\/em>e du conflit est inter-imp\u00e9rialiste (ce qui m\u00e8ne au neutralisme pacifiste) occulte tout simplement les Ukrainiens et leur souhait de rester ind\u00e9pendants, de rester une nation.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais comme vous le soulignez dans votre question, cette d\u00e9rive a une origine, qui est le latino-centrisme. Le postcolonial (je distingue la th\u00e9orie postcoloniale \u2013&nbsp;sans trait d\u2019union&nbsp;\u2013 de la p\u00e9riode post-coloniale \u2013&nbsp;avec trait d\u2019union) d\u00e9non\u00e7ait, avec raison, l\u2019eurocentrisme toujours pr\u00e9sent dans nombre de textes litt\u00e9raires, journalistiques, de sciences sociales, produits en Europe ou en Am\u00e9rique du Nord. Le d\u00e9colonial a poursuivi sur cette voie, et au d\u00e9part de mani\u00e8re, plus politique, plus militante. Mais il a succomb\u00e9 \u00e0 son origine g\u00e9ographique, en Am\u00e9rique andine et chez des universitaires latinos install\u00e9s aux \u00c9tats-Unis. Ils ont consid\u00e9r\u00e9 que tout venait de chez eux&nbsp;: \u00ab&nbsp;1492&nbsp;\u00bb (date de l\u2019arriv\u00e9e de Christophe Colomb dans le \u00ab&nbsp;Nouveau Monde&nbsp;\u00bb) serait la date de naissance du syst\u00e8me-monde capitaliste, de la race, du genre, de l\u2019\u00c9tat-nation\u2026 Je&nbsp; ne peux entrer ici dans les d\u00e9tails, mais il s\u2019agit d\u2019une ignorance compl\u00e8te de la mani\u00e8re dont fonctionnait l\u2019Ancien Monde (l\u2019ensemble Europe-Afrique-Asie), avec un syst\u00e8me-monde d\u00e9j\u00e0 en place depuis des ann\u00e9es (commerce avec la Chine, l\u2019or du Ghana irriguant toute l\u2019Europe m\u00e9di\u00e9vale, une traite servile blanche depuis les pays slaves jusqu\u2019en 1453 \u2013&nbsp;la chute de Constantinople&nbsp;\u2013&nbsp; ou par la piraterie en M\u00e9diterran\u00e9e, une traite servile noire transsaharienne puis tr\u00e8s t\u00f4t (1440), une traite est-atlantique le long des c\u00f4tes de l\u2019Afrique occidentale. Il y avait plus de 150&nbsp;000 esclaves noir\u00b7e\u00b7s en p\u00e9ninsule ib\u00e9rique et en Italie au d\u00e9but du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Je ne dis pas que \u00ab&nbsp;1492&nbsp;\u00bb n\u2019est pas une date importante, loin de l\u00e0. Je dis que l\u2019apparition et l\u2019\u00e9largissement du syst\u00e8me-monde fut un <em>processus<\/em> multis\u00e9culaire, et ne date pas de 1492. Nos d\u00e9coloniaux <em>mainstream<\/em> semblent aussi ignorer&nbsp; qu\u2019au d\u00e9part (disons jusqu\u2019\u00e0 la mi-XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle), l\u2019expansion portugaise le long des c\u00f4tes de l\u2019Afrique et en Asie fut plus rentable que le pillage des <em>descobridores<\/em> aux Am\u00e9riques (qui commence du reste vingt \u00e0 trente ans apr\u00e8s 1492).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais m\u00eame si l\u2019on n\u2019\u00e9tudie que les Am\u00e9riques, il y a une tendance chez nombre de d\u00e9coloniaux \u00e0 uniformiser les situations. Or, il y a une diff\u00e9rence \u00e9norme entre la Bolivie o\u00f9 la population indig\u00e8ne fait 70&nbsp;% de la population totale et le Br\u00e9sil o\u00f9 elle repr\u00e9sente 0,6&nbsp;%. Les deux pays sont fa\u00e7onn\u00e9s par la colonialit\u00e9, mais de mani\u00e8re diff\u00e9rente [je pr\u00e9cise que j\u2019emploie le mot \u00ab&nbsp;indig\u00e8ne&nbsp;\u00bb car c\u2019est ce vocable qu\u2019utilisent les int\u00e9ress\u00e9s, qui ne veulent surtout pas \u00eatre qualifi\u00e9s d\u2019\u00ab&nbsp;Indiens&nbsp;\u00bb, appellation coloniale \u2013&nbsp;soit ils ont leurs noms de peuple (Mapuches, Quechuas, Tupi, etc.), soit ils se rattachent \u00e0 la cat\u00e9gorie sociale des indig\u00e8nes, celle des peuples autochtones]. Les d\u00e9coloniaux <em>mainstream<\/em> sont surtout hispaniques, ils ignorent bien trop la colonisation portugaise et les colonisations anglaise et hollandaise en Asie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Philippe Lavigne Delville &amp; Mame-Penda Ba<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Vous insistez sur l\u2019importance de la diversit\u00e9 des histoires coloniales et post-coloniales (au sens de \u00ab&nbsp;apr\u00e8s la colonie&nbsp;\u00bb) et sur les liens vari\u00e9s entre d\u00e9colonisation et ind\u00e9pendance. Quelles sont pour vous les cl\u00e9s d\u2019analyse de cette diversit\u00e9, et en quoi, en particulier, les situations africaines diff\u00e8rent-elles des situations latino-am\u00e9ricaines&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michel Cahen<\/strong><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je viens de parler d\u2019un pays, la Bolivie, o\u00f9 les indig\u00e8nes font 70&nbsp;% de la population totale et d\u2019un autre o\u00f9 ils en repr\u00e9sentent 0,6&nbsp;% (Br\u00e9sil). Cela est naturellement le r\u00e9sultat d\u2019histoires tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Au Br\u00e9sil, 0,6&nbsp;% des gens sont indig\u00e8nes, mais plus de 50&nbsp;% sont noirs (au sens br\u00e9silien de ce terme qui, au S\u00e9n\u00e9gal, inclurait les m\u00e9tis). Ce n\u2019est pas un hasard. Et il y a aussi des g\u00e9ographies internes diff\u00e9rentes&nbsp;: en Colombie, par exemple, la majorit\u00e9 de la population est hispano-m\u00e9tisse, mais la province occidentale (<em>Pac\u00edfico<\/em>) est tr\u00e8s majoritairement noire en raison des anciennes plantations d\u2019esclaves d\u2019origine africaine. Autant de syst\u00e8mes sociaux diff\u00e9rents, d\u2019histoires diverses et de r\u00e9gimes de colonialit\u00e9 distincts. Cela a des cons\u00e9quences politiques \u00e9normes. Evo Morales a fait un grand pas vers la d\u00e9colonisation de la Bolivie, c\u2019est-\u00e0-dire sa r\u00e9indig\u00e9nisation quand il a essay\u00e9 de promouvoir l\u2019\u00c9tat plurinational de Bolivie. La d\u00e9colonisation signifie qu\u2019un territoire, autrefois indig\u00e8ne puis colonis\u00e9, redevient indig\u00e8ne (cela ne signifie pas que les \u00e9l\u00e9ments europ\u00e9ens doivent partir, ils peuvent rester, mais sans les privil\u00e8ges raciaux, c\u2019est le <em>Majority Rule<\/em> qui n\u2019interdit pas les minorit\u00e9s). Cette d\u00e9colonisation peut \u00eatre coiff\u00e9e d\u2019un <em>gouvernement<\/em> n\u00e9ocolonialiste, mais le <em>pays<\/em> a \u00e9t\u00e9 d\u00e9colonis\u00e9. C\u2019est le cas du S\u00e9n\u00e9gal, par exemple. Mais le Br\u00e9sil, o\u00f9 les indig\u00e8nes ne sont plus que 0,6&nbsp;% de la population, ne pourra jamais \u00eatre d\u00e9colonis\u00e9. Toutefois, on peut y lutter contre la colonialit\u00e9 du pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai cit\u00e9 la Bolivie et le Br\u00e9sil. Mais si j\u2019emploie, pour le cas africain, le m\u00eame mot que pour les Am\u00e9riques, en Afrique (sauf Afrique du Sud), les \u00ab&nbsp;indig\u00e8nes&nbsp;\u00bb repr\u00e9sentent 99&nbsp;% de la population. Cela signifie-t-il qu\u2019il n\u2019y a pas de colonialit\u00e9 \u00e9conomique, sociale, culturelle&nbsp;? Bien s\u00fbr qu\u2019il y en a. Elle est pr\u00e9sente dans la d\u00e9finition m\u00eame du pays&nbsp;: dans la grande majorit\u00e9 des cas, ce sont les fronti\u00e8res coloniales qui ont d\u00e9fini l\u2019aire des nouveaux pays africains, somm\u00e9s de devenir des nations alors que ces fronti\u00e8res coupaient en deux, voire en plusieurs morceaux, des nations africaines pr\u00e9coloniales (on les d\u00e9valorise aujourd\u2019hui en les qualifiant d\u2019\u00ab&nbsp;ethnies&nbsp;\u00bb ou de \u00ab&nbsp;tribus&nbsp;\u00bb). Ainsi, un m\u00eame peuple sera mauritanien ou s\u00e9n\u00e9galais parce que le colonisateur a d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019un fleuve servirait de fronti\u00e8re, alors que, depuis toujours, il avait au contraire \u00e9t\u00e9 un lien, un facteur d\u2019unit\u00e9. On pourrait trouver bien d\u2019autres exemples.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vocabulaire politique, voire l\u2019anthropologie, ont sous-valoris\u00e9 les nations africaines pr\u00e9coloniales comme pr\u00e9-modernes, qui devraient peu \u00e0 peu dispara\u00eetre au nom de la nation post-coloniale. C\u2019est l\u2019id\u00e9e que \u00ab&nbsp;la tribu doit mourir pour que la nation vive&nbsp;\u00bb, alors que d\u2019autres mod\u00e8les sont possibles, comme une nation de nations, un embo\u00eetement d\u2019identit\u00e9s. Le colonisateur a commenc\u00e9 cette n\u00e9gation, en particulier dans les cas fran\u00e7ais et portugais, tous les indig\u00e8nes devant devenir peu \u00e0 peu fran\u00e7ais et portugais \u2013&nbsp;ce qui n\u2019emp\u00eachait pas la discrimination de classe et de race. Mais il faut noter que la plupart des \u00e9lites africaines qui ont pris le pouvoir ont poursuivi cette \u0153uvre&nbsp;: ayant accept\u00e9 le territoire de la colonie \u2013&nbsp;malgr\u00e9 un panafricanisme de circonstance&nbsp;\u2013 elles ont continu\u00e9 de diverses mani\u00e8res (je ne peux d\u00e9tailler ici) la \u00ab&nbsp;production de la nation&nbsp;\u00bb, sans respect pour les nations pr\u00e9coloniales. Je viens de dire que d\u2019autres mod\u00e8les sont possibles, comme des nations de nations&nbsp;; n\u2019est-ce pas la r\u00e9alit\u00e9\u2026 au Royaume-Uni, qui inclut les quatre nations : anglaise, \u00e9cossaise, galloise et nord-irlandaise&nbsp;? Dans mon pays, en France, ce serait inimaginable, il ne peut y avoir qu\u2019une nation et qu\u2019un seul peuple en France&nbsp;! On nie alors les Bretons, les Basques, les Corses, etc., sans parler de l\u2019\u00ab&nbsp;Outre-mer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y aussi une certaine id\u00e9e de la \u00ab&nbsp;construction de la nation&nbsp;\u00bb, tr\u00e8s copi\u00e9e du mod\u00e8le europ\u00e9en et latin en particulier&nbsp;: non seulement il y a la d\u00e9valorisation des anciennes nations, d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e, mais il y a aussi l\u2019id\u00e9e que la modernit\u00e9, c\u2019est le b\u00e9ton et non l\u2019argile am\u00e9lior\u00e9e (pour les constructions \u00ab&nbsp;modernes&nbsp;\u00bb), que c\u2019est l\u2019alphab\u00e9tisation dans la langue coloniale (m\u00eame si parfois, dans les premi\u00e8res classes, on utilise aussi les langues nationales, mais surtout pour mieux apprendre ensuite la langue coloniale et point dans l\u2019objectif d\u2019aboutir au plurilinguisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9), que les religions traditionnelles sont inf\u00e9rieures aux religions monoth\u00e9istes.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin \u2013&nbsp;je n\u2019aborde pas cet aspect dans mon livre&nbsp;\u2013, je crois que l\u2019int\u00e9gration r\u00e9gionale est tr\u00e8s fa\u00e7onn\u00e9e aussi par la colonialit\u00e9. Il faut distinguer la question du panafricanisme en g\u00e9n\u00e9ral de celle des organisations d\u2019int\u00e9gration. On discute beaucoup des difficult\u00e9s de l\u2019int\u00e9gration, de la meilleure mani\u00e8re de la r\u00e9ussir, mais on ne pose gu\u00e8re la question initiale&nbsp;: faut-il l\u2019int\u00e9gration&nbsp;? Dans quel but&nbsp;? Si un pays A produit du ma\u00efs et qu\u2019un pays B produit du ma\u00efs, vont-ils \u00e9changer grand-chose&nbsp;? Je caricature, bien s\u00fbr&nbsp;! Mais l\u2019objectif ne devrait pas \u00eatre de cloner l\u2019Union europ\u00e9enne, comme le fait la CEDEAO. Contrairement \u00e0 ce que l\u2019on croit, l\u2019unit\u00e9 devrait \u00eatre d\u2019abord politique et on verrait plus tard si cela induit une unit\u00e9 \u00e9conomique. L\u2019int\u00e9gration r\u00e9gionale ne peut pas r\u00e9ussir si elle se construit comme une simple \u00ab&nbsp;circonscription&nbsp;\u00bb du capitalisme globalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela pose naturellement la question de la nature du capitalisme (plut\u00f4t des capitalismes) p\u00e9riph\u00e9rique(s). Ici, le n\u00e9ocolonialisme gouvernemental rejoint la colonialit\u00e9 des pays. Le fait de pr\u00e9f\u00e9rer exporter du p\u00e9trole brut plut\u00f4t que de ne puiser que ce que l\u2019on peut transformer sur place (industries chimiques, engrais, etc.) et de donner la priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019agriculture familiale et aux cultures vivri\u00e8res est typique de la colonialit\u00e9 des \u00e9lites au pouvoir&nbsp;: d\u00e9gager des devises convertibles pour assurer leur reproduction sociale via l\u2019\u00c9tat et vivre selon leur habitus peu ou prou\u2026 europ\u00e9en.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Philippe Lavigne Delville &amp; Mame-Penda Ba<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Vous avez une d\u00e9finition du d\u00e9colonial et de la d\u00e9colonialit\u00e9 diff\u00e9rente de celle des th\u00e9oriciens latino-am\u00e9ricains. Vous \u00e9crivez que \u00ab&nbsp;d\u00e9finir le d\u00e9colonial seulement comme une d\u00e9prise d\u2019avec l\u2019h\u00e9g\u00e9monie id\u00e9ologique \u00a0\u00bb occidentale \u00a0\u00bb est une impasse id\u00e9aliste qui verse tr\u00e8s vite dans le culturalisme&nbsp;\u00bb (p. 172). Pouvez-vous pr\u00e9ciser cette critique et expliquer en quoi vos d\u00e9finitions y \u00e9chappent&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Michel Cahen<\/strong><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019anticolonialisme lutte contre la colonisation et le colonialisme. Le d\u00e9colonial lutte contre la colonialit\u00e9 et aboutit \u00e0 la d\u00e9colonialit\u00e9. C\u2019est li\u00e9 mais ce n\u2019est pas la m\u00eame chose. Le d\u00e9colonial <em>mainstream<\/em> a d\u00e9riv\u00e9 vers une optique purement \u00e9pist\u00e9mique et, malgr\u00e9 un vocabulaire parfois d\u2019apparence radicale, en r\u00e9alit\u00e9 il s\u2019est d\u00e9politis\u00e9&nbsp;: quelles sont les cons\u00e9quences politiques des propositions faites&nbsp;? Va-t-on simplement proposer aux Africains de \u00ab&nbsp;rompre avec les valeurs occidentales&nbsp;\u00bb&nbsp;? Mais que sont les valeurs occidentales&nbsp;? Il ne s\u2019agit pas que de la d\u00e9fense des droits LGBTQ+ ou d\u2019une lutte parfois maladroite contre l\u2019excision financ\u00e9e par des ONG europ\u00e9ennes&nbsp;! Cela va-t-il affaiblir la domination \u00e9conomique capitaliste (et non \u00ab&nbsp;occidentale&nbsp;\u00bb) d\u2019o\u00f9 qu\u2019elle vienne (la Russie est un pays autant capitaliste que la France)&nbsp;? Il n\u2019y a pas de d\u00e9colonialit\u00e9 sans mouvements sociaux, sans f\u00e9minisme intersectionnel, sans luttes de classe.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9colonial <em>mainstream<\/em> (purement \u00e9pist\u00e9mique) en pointant l\u2019\u00ab&nbsp;Occident&nbsp;\u00bb comme l\u2019ennemi, uniformise cet immense espace h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. D\u2019une certaine mani\u00e8re, il fait comme les orientalistes d\u2019autrefois qui inventaient l\u2019\u00ab&nbsp;Orient&nbsp;\u00bb de leurs fantasmes, en un orientalisme \u00e0 rebours. Il fait de m\u00eame avec la \u00ab&nbsp;Modernit\u00e9&nbsp;\u00bb qui serait \u00ab&nbsp;n\u00e9e&nbsp;\u00bb en 1492, sans voir que cette \u00e9poque historique a inclus des courants tr\u00e8s divers, y compris anti-esclavagistes et anti-coloniaux (avec les mots et concepts de l\u2019\u00e9poque, bien s\u00fbr). Il ne d\u00e9fend pas l\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;modernit\u00e9s alternatives&nbsp;\u00bb comme le faisaient les <em>Subaltern Studies <\/em>; il d\u00e9fend qu\u2019il faut rompre avec la modernit\u00e9, versant ainsi dans le n\u00e9otraditionnalisme. Il homog\u00e9n\u00e9ise l\u2019\u00ab&nbsp;Occident&nbsp;\u00bb, mais consid\u00e8re en revanche&nbsp; qu\u2019il y a une infinit\u00e9 d\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00eas au \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb, bien qu\u2019il accuse, avec raison, le colonialisme d\u2019avoir provoqu\u00e9 un \u00e9pist\u00e9micide g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Comment les deux propositions peuvent-elles \u00eatre possibles en m\u00eame temps&nbsp;? Un Occident (ou \u00ab&nbsp;Nord&nbsp;\u00bb) uniforme et un \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb prot\u00e9iforme&nbsp;? Pourquoi cela&nbsp;? Cela dit, la question des \u00e9pist\u00e9m\u00eas est importante. N\u2019importe quel militant r\u00e9volutionnaire s\u00e9rieux sait qu\u2019il faut tenir compte au plus haut point des syst\u00e8mes de pens\u00e9e de chaque peuple. Mais on n\u2019a pas besoin d\u2019en faire des syst\u00e8mes clos.<\/p>\n\n\n\n<p>Du reste, la grande pluralit\u00e9 d\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00eas au \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb qui est affirm\u00e9e, ne garantit en aucun cas qu\u2019il n\u2019y ait pas essentialisation du \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb lui-m\u00eame. Les \u00e9crits d\u00e9coloniaux restent tr\u00e8s souvent tr\u00e8s vagues et ne montrent jamais en quoi l\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00ea d\u2019un peuple indig\u00e8ne serait lib\u00e9ratrice ou contiendrait de substantiels \u00e9l\u00e9ments lib\u00e9rateurs. Supposer que toutes ces formations sociales ont en commun d\u2019\u00eatre fond\u00e9es sur des principes radicalement oppos\u00e9s \u00e0 ceux du \u00ab&nbsp;Nord&nbsp;\u00bb, occulte leur immense diversit\u00e9 et reproduit quelque part le \u00ab&nbsp;grand partage&nbsp;\u00bb du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle entre \u00ab&nbsp;soci\u00e9t\u00e9s modernes&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles&nbsp;\u00bb en inversant seulement le stigmate. Faire de cette infinie d\u2019\u00e9pist\u00e9m\u00eas au Sud un gage global d\u2019anti-occidentalisme est tout aussi homog\u00e9n\u00e9isant et r\u00e9ifiant que l\u2019abus des notions d\u2019\u00ab&nbsp;Occident&nbsp;\u00bb et de \u00ab&nbsp;Modernit\u00e9&nbsp;\u00bb. Finalement, le d\u00e9colonial <em>mainstream<\/em> essentialise autant le \u00ab&nbsp;Nord&nbsp;\u00bb que le \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>De cette erreur d\u00e9coule une autre&nbsp;: la confusion catastrophique entre universalisme et uniformisation. Le fait que nombre des politiques imp\u00e9rialistes se soient par\u00e9es d\u2019un discours \u00ab&nbsp;universaliste&nbsp;\u00bb implique-t-il qu\u2019il faille abandonner le concept&nbsp;? On pourrait alors en faire de m\u00eame avec bien d\u2019autres, comme \u00ab&nbsp;nation&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;d\u00e9mocratie&nbsp;\u00bb. Or, l\u2019universalisme concret est oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019universalisme abstrait ou surplombant de la bourgeoisie. Il est la convergence de ce qu\u2019il y a de commun dans tous les peuples, il est l\u2019affirmation qu\u2019il n\u2019y a pas de diff\u00e9rences radicales (insurmontables) entre les peuples. C\u2019est pourquoi le \u00ab&nbsp;pluriversalisme&nbsp;\u00bb des d\u00e9coloniaux n\u2019est pas du tout la pluralit\u00e9 des universels (si cela a un sens), mais la n\u00e9gation de tout universel. Du reste, le d\u00e9colonial <em>mainstream<\/em> ne distingue pas entre universalismes abstrait et concret, il condamne l\u2019universalisme tout court&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019explique aussi dans le livre que \u00ab&nbsp;Sud global&nbsp;\u00bb ne veut rien dire. Premi\u00e8rement, \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb tout seul ne veut rien dire, le mot est apparu quand, lors de la chute des pays staliniens (dits \u00ab&nbsp;communistes&nbsp;\u00bb) qui \u00e9taient cens\u00e9s \u00eatre le \u00ab&nbsp;deuxi\u00e8me-monde&nbsp;\u00bb, on a cess\u00e9 de parler du tiers-monde (\u00ab&nbsp;troisi\u00e8me-monde&nbsp;\u00bb). Au lieu de dire \u00ab&nbsp;capitalisme p\u00e9riph\u00e9rique&nbsp;\u00bb ou m\u00eame \u00ab&nbsp;tiers monde&nbsp;\u00bb (expression qui incluait la notion de d\u00e9pendance), on a utilis\u00e9 cette expression g\u00e9ographique, le \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb. Or, qu\u2019est-ce que le Sud&nbsp;? Un milliardaire indien, angolais ou br\u00e9silien&nbsp;? Un khalife mouride&nbsp;? Un s\u00e9paratiste casaman\u00e7ais&nbsp;? Un quilombola br\u00e9silien&nbsp;? Un enfant des rues de Maputo&nbsp;? Un dictateur fasciste chilien&nbsp;? Etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 l\u2019expression \u00ab&nbsp;Sud global&nbsp;\u00bb, elle est encore pire, car elle signifie le contraire de ce que l\u2019on pr\u00e9tend expliquer&nbsp;: le \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb (capitalisme p\u00e9riph\u00e9rique) est certes <em>globalis\u00e9<\/em>, tout comme le \u00ab&nbsp;Nord&nbsp;\u00bb (capitalisme central), mais c\u2019est le monde qui est <em>global<\/em>&nbsp;! Utiliser l\u2019expression \u00ab&nbsp;Sud global&nbsp;\u00bb signifie qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019une aire disposant de son propre syst\u00e8me-monde, \u00ab&nbsp;global&nbsp;\u00bb \u00e0 lui tout seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes d\u00e9finitions sont historicis\u00e9es et mat\u00e9rialistes. Je parle de syst\u00e8mes sociaux, de processus pluris\u00e9culaires, de diversit\u00e9s des situations (d\u2019o\u00f9 mon concept de \u00ab&nbsp;r\u00e9gimes de colonialit\u00e9&nbsp;\u00bb), je n\u2019essentialise pas un \u00ab&nbsp;Occident&nbsp;\u00bb et un \u00ab&nbsp;Sud&nbsp;\u00bb, je juge les th\u00e9ories critiques en fonction de leurs cons\u00e9quences pratiques et politiques. J\u2019affirme qu\u2019il n\u2019y a pas de d\u00e9colonial sans mouvements sociaux. J\u2019int\u00e8gre la question \u00e9pist\u00e9mique (et la subjectivit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral) dans le mouvement social d\u00e9colonial.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai dit au d\u00e9but, certains marxistes qui pr\u00e9sentent des critiques tr\u00e8s proches des miennes sont \u00ab&nbsp;anti-d\u00e9coloniaux&nbsp;\u00bb, contre le concept m\u00eame de colonialit\u00e9. Je pense \u00e0 l\u2019inverse qu\u2019un d\u00e9colonial mat\u00e9rialiste est possible et souhaitable, afin de tenir compte, dans l\u2019analyse marxiste, de la grande diversit\u00e9 des capitalismes sur la Terre. Mais il y a du travail pour d\u00e9velopper cette orientation, certes critique mais qui ne jette pas le b\u00e9b\u00e9 avec l\u2019eau du bain&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019approche d\u00e9coloniale, encore pratiquement absente en Afrique il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es, s\u2019y d\u00e9veloppe maintenant rapidement (en particulier en Afrique du Sud, au S\u00e9n\u00e9gal, au Cap-Vert). Le danger est de simplement \u00ab&nbsp;africaniser&nbsp;\u00bb les travers du d\u00e9colonial d\u2019origine latino-am\u00e9ricaine. Le d\u00e9bat doit continuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 18 d\u00e9cembre 2024 et le 8 janvier 2025<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":25557,"template":"","meta":[],"series-categories":[1348],"cat-articles":[1143],"keywords":[],"ppma_author":[425,426,358],"class_list":["post-25558","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-9","cat-articles-champ","author-michel-cahen-fr","author-philippe-lavigne-delville-fr","author-mame-penda-ba"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Colonialit\u00e9\u00a0: de l\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 l\u2019Afrique\u00a0? | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-9\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Colonialit\u00e9\u00a0: de l\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 l\u2019Afrique\u00a0? | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Historien de la colonisation portugaise, Michel Cahen s\u2019int\u00e9resse depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es au th\u00e8me de la colonialit\u00e9. Il a r\u00e9cemment publi\u00e9 Colonialit\u00e9. Plaidoyer pour la pr\u00e9cision d\u2019un concept aux \u00e9ditions Karthala (Paris, mai 2024), qui propose une lecture du concept et de ses enjeux, en dialogue critique avec les auteurs, principalement sud-am\u00e9ricains, th\u00e9oriciens du d\u00e9colonial. Il souligne en particulier la diversit\u00e9 des \u00ab&nbsp;r\u00e9gimes de colonialit\u00e9&nbsp;\u00bb, li\u00e9e \u00e0 des exp\u00e9riences historiques coloniales et post-coloniales diff\u00e9rentes, qu\u2019il convient, selon lui, de diff\u00e9rencier. Mame-Penda Ba et Philippe Lavigne Delville l\u2019ont interrog\u00e9. Philippe Lavigne Delville &amp; Mame-Penda Ba Vous expliquez dans le prologue de votre livre que vous \u00e9tiez initialement r\u00e9ticent devant le concept de colonialit\u00e9, avant d\u2019\u00eatre progressivement convaincu \u00ab&nbsp;qu\u2019il \u00e9tait indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019expansion du syst\u00e8me-monde capitaliste sur la longue dur\u00e9e tout en respectant les innombrables nuances n\u00e9cessaires&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;13). Pouvez-vous nous expliquer comment ces lectures s\u2019int\u00e8grent dans une histoire de la pens\u00e9e critique du capitalisme et ce qu\u2019elles apportent par rapport aux approches postcoloniales et subalternes, par exemple ? Michel Cahen Il y a deux questions dans votre question&nbsp;! Premi\u00e8rement, oui, je suis rest\u00e9 longtemps tr\u00e8s r\u00e9ticent face aux \u00e9tudes postcoloniales (on ne parlait pas encore vraiment de d\u00e9colonial). Je suis un historien de formation marxiste \u2013&nbsp;un partisan du mat\u00e9rialisme historique&nbsp;\u2013 et j\u2019\u00e9tais donc d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s familier des concepts d\u2019exploitation, d\u2019oppression, d\u2019ali\u00e9nation, d\u2019imp\u00e9rialisme, de d\u00e9pendance, de syst\u00e8me-monde capitaliste, etc. J\u2019avais du mal \u00e0 voir ce que le postcolonial apportait de vraiment nouveau et j\u2019avais une bonne raison pour cela&nbsp;: je ne voyais pas les cons\u00e9quences politiques de l\u2019approche postcoloniale. En tant que marxiste, j\u2019\u00e9tais \u00e9videmment tr\u00e8s critique face aux r\u00e9gimes de paternalisme autoritaire en Afrique (et ailleurs), face au n\u00e9ocolonialisme, y compris pour les pays que j\u2019\u00e9tudiais, les anciennes colonies portugaises d\u2019Afrique. M\u00eame si les cinq pays africains de langue officielle portugaise (Palop) usaient d\u2019un discours radical, voire \u00ab&nbsp;marxiste-l\u00e9niniste&nbsp;\u00bb, je voyais bien qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un discours de pouvoir et non d\u2019\u00e9mancipation du peuple, de la part d\u2019\u00e9lites politico-bureaucratiques qui n\u2019\u00e9taient pas de vraies bourgeoisies et, pour cela m\u00eame, avaient absolument besoin de la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00c9tat pour leur reproduction sociale. Du reste, \u00e0 peine dix ans apr\u00e8s leur arriv\u00e9e au pouvoir, ces \u00e9lites \u00ab&nbsp;r\u00e9volutionnaires&nbsp;\u00bb ont engag\u00e9 le tournant n\u00e9olib\u00e9ral. Les textes postcoloniaux n\u2019\u00e9taient pas sp\u00e9cialement critiques envers cette situation d\u2019int\u00e9gration subalterne au syst\u00e8me-monde capitaliste. Ce qui les int\u00e9ressait davantage, c\u2019\u00e9tait l\u2019analyse textuelle, la critique \u00e9pist\u00e9mologique, la colonialit\u00e9 du savoir avant la colonialit\u00e9 du pouvoir. Attention, je ne dis pas que la question \u00e9pist\u00e9mique est secondaire&nbsp;! Je dis qu\u2019elle ne peut pas \u00eatre trait\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment de la question du pouvoir et de la nature de classe (voire de race, dans certains contextes) des \u00c9tats et des soci\u00e9t\u00e9s. Mais \u2013&nbsp;pour r\u00e9pondre \u00e0 la seconde partie de votre question&nbsp;\u2013, j\u2019\u00e9tais tout de m\u00eame attentif \u00e0 ces nouvelles productions (et aux Subaltern Studies du Bengale dans les ann\u00e9es 1980) pour deux raisons&nbsp;: je voyais chez nombre de marxistes une sorte d\u2019\u00e9conomicisme et d\u2019hyper-classisme. En derni\u00e8re analyse, l\u2019\u00e9conomie aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante et seule la conscience de classe ne serait pas une fausse conscience. Je force le trait ici, mais il y a de cela. Or, \u00ab&nbsp;en derni\u00e8re analyse&nbsp;\u00bb ne veut pas dire \u00ab&nbsp;\u00e0 la fin&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;en fin de compte dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: cela veut dire que, dans l\u2019analyse que l\u2019on fait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, la question mat\u00e9rielle est d\u00e9terminante. Mais dans la vie quotidienne des gens et leurs consciences, c\u2019est loin d\u2019\u00eatre toujours le cas. Si tous les prol\u00e9taires avaient une conscience de classe correspondant exactement \u00e0 leur situation sociale, il y a longtemps que la r\u00e9volution socialiste mondiale serait faite&nbsp;! Pour la m\u00eame raison, m\u00eame si cela semble r\u00e9gl\u00e9 maintenant, certains marxistes ont eu du mal \u00e0 int\u00e9grer la question f\u00e9ministe parce qu\u2019elle n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9ductible \u00e0 l\u2019oppression capitaliste et parce que le mouvement des femmes devait \u00eatre autonome (pourtant, comme vous le savez bien, le f\u00e9minisme intersectionnel ne nie pas du tout la lutte des classes&nbsp;!). Par ailleurs, en tant qu\u2019historien, comment analyser l\u2019expansion coloniale \u00e0 partir du XVe si\u00e8cle&nbsp;? N\u2019\u00e9tait-ce pas d\u00e9j\u00e0 du capitalisme, esclavagiste et mercantiliste, mais capitaliste&nbsp;? Oui, ce l\u2019\u00e9tait, mais ce n\u2019\u00e9tait pas le mode de production capitaliste (MPC), soit parce qu\u2019il n\u2019existait pas encore (avant la fin du XVIIIe si\u00e8cle), soit parce que le capitalisme moderne n\u2019avait pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019implanter. Mes \u00e9tudes sur le Mozambique colonial et la lecture d\u2019Immanuel Wallerstein m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 comprendre cela&nbsp;: exporter le MPC \u00e0 l\u2019\u00e8re imp\u00e9rialiste aurait signifi\u00e9 prol\u00e9tariser des soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res. Or un prol\u00e9taire vit (ou vit tr\u00e8s principalement) de la vente de sa force de travail. Si un patron le paie en dessous du co\u00fbt de sa reproduction sociale, il meurt ou s\u2019enfuit. C\u2019est pourquoi il est plus rentable de ne pas prol\u00e9tariser, mais de maintenir des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes subalternis\u00e9es et soumises au travail forc\u00e9, dans lesquelles le travail des femmes produit encore l\u2019essentiel des biens de subsistance. Les hommes partent en travail forc\u00e9 pour le colon, les femmes restent au village pour produire la nourriture et assurer la survie des enfants. Cet espace social produit par l\u2019expansion capitaliste sans implantation du MPC, c\u2019est l\u2019espace de la colonialit\u00e9, une formation sociale o\u00f9 le prol\u00e9tariat (au sens de Marx) est faible et n\u2019est pas forc\u00e9ment la classe la plus exploit\u00e9e, un espace o\u00f9 des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes ont pu survivre avec une partie de leurs \u00e9pist\u00e9m\u00eas et modes de production domestique. Il y avait des \u00e9tudes marxistes l\u00e0-dessus, bien s\u00fbr, notamment avec le concept d\u2019articulation des modes de production, tr\u00e8s utile. Mais, \u00e0 part le concept juste (mais purement \u00e9conomique) de capitalisme p\u00e9riph\u00e9rique, il me semble qu\u2019on avait du mal \u00e0 conceptualiser ces soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res fa\u00e7onn\u00e9es par une int\u00e9gration non capitaliste (au sens de \u00ab&nbsp;sans MPC&nbsp;\u00bb) au syst\u00e8me-monde capitaliste. En ce sens, une partie de la r\u00e9flexion postcoloniale et, surtout, d\u00e9coloniale, peut \u00eatre utile pour enrichir le marxisme. Certains marxistes (je pense aujourd\u2019hui notamment \u00e0 l\u2019ouvrage collectif Critique de la raison d\u00e9coloniale. Sur une contre-r\u00e9volution intellectuelle, L\u2019\u00c9chapp\u00e9e, Paris, novembre 2024), sans tomber dans l\u2019hyper-classisme ou l\u2019\u00e9conomicisme que je viens de\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-9\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Global Africa\" \/>\n<meta property=\"article:publisher\" content=\"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2026-04-28T15:39:30+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/DOUBLE-I-05-Moyenne.jpeg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"451\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"640\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"23 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-9\\\/coloniality-from-latin-america-to-africa\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-9\\\/coloniality-from-latin-america-to-africa\\\/\",\"name\":\"Colonialit\u00e9\u00a0: de l\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 l\u2019Afrique\u00a0? 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Il a r\u00e9cemment publi\u00e9 Colonialit\u00e9. Plaidoyer pour la pr\u00e9cision d\u2019un concept aux \u00e9ditions Karthala (Paris, mai 2024), qui propose une lecture du concept et de ses enjeux, en dialogue critique avec les auteurs, principalement sud-am\u00e9ricains, th\u00e9oriciens du d\u00e9colonial. Il souligne en particulier la diversit\u00e9 des \u00ab&nbsp;r\u00e9gimes de colonialit\u00e9&nbsp;\u00bb, li\u00e9e \u00e0 des exp\u00e9riences historiques coloniales et post-coloniales diff\u00e9rentes, qu\u2019il convient, selon lui, de diff\u00e9rencier. Mame-Penda Ba et Philippe Lavigne Delville l\u2019ont interrog\u00e9. Philippe Lavigne Delville &amp; Mame-Penda Ba Vous expliquez dans le prologue de votre livre que vous \u00e9tiez initialement r\u00e9ticent devant le concept de colonialit\u00e9, avant d\u2019\u00eatre progressivement convaincu \u00ab&nbsp;qu\u2019il \u00e9tait indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension de l\u2019expansion du syst\u00e8me-monde capitaliste sur la longue dur\u00e9e tout en respectant les innombrables nuances n\u00e9cessaires&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;13). Pouvez-vous nous expliquer comment ces lectures s\u2019int\u00e8grent dans une histoire de la pens\u00e9e critique du capitalisme et ce qu\u2019elles apportent par rapport aux approches postcoloniales et subalternes, par exemple ? Michel Cahen Il y a deux questions dans votre question&nbsp;! Premi\u00e8rement, oui, je suis rest\u00e9 longtemps tr\u00e8s r\u00e9ticent face aux \u00e9tudes postcoloniales (on ne parlait pas encore vraiment de d\u00e9colonial). Je suis un historien de formation marxiste \u2013&nbsp;un partisan du mat\u00e9rialisme historique&nbsp;\u2013 et j\u2019\u00e9tais donc d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s familier des concepts d\u2019exploitation, d\u2019oppression, d\u2019ali\u00e9nation, d\u2019imp\u00e9rialisme, de d\u00e9pendance, de syst\u00e8me-monde capitaliste, etc. J\u2019avais du mal \u00e0 voir ce que le postcolonial apportait de vraiment nouveau et j\u2019avais une bonne raison pour cela&nbsp;: je ne voyais pas les cons\u00e9quences politiques de l\u2019approche postcoloniale. En tant que marxiste, j\u2019\u00e9tais \u00e9videmment tr\u00e8s critique face aux r\u00e9gimes de paternalisme autoritaire en Afrique (et ailleurs), face au n\u00e9ocolonialisme, y compris pour les pays que j\u2019\u00e9tudiais, les anciennes colonies portugaises d\u2019Afrique. M\u00eame si les cinq pays africains de langue officielle portugaise (Palop) usaient d\u2019un discours radical, voire \u00ab&nbsp;marxiste-l\u00e9niniste&nbsp;\u00bb, je voyais bien qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un discours de pouvoir et non d\u2019\u00e9mancipation du peuple, de la part d\u2019\u00e9lites politico-bureaucratiques qui n\u2019\u00e9taient pas de vraies bourgeoisies et, pour cela m\u00eame, avaient absolument besoin de la propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00c9tat pour leur reproduction sociale. Du reste, \u00e0 peine dix ans apr\u00e8s leur arriv\u00e9e au pouvoir, ces \u00e9lites \u00ab&nbsp;r\u00e9volutionnaires&nbsp;\u00bb ont engag\u00e9 le tournant n\u00e9olib\u00e9ral. Les textes postcoloniaux n\u2019\u00e9taient pas sp\u00e9cialement critiques envers cette situation d\u2019int\u00e9gration subalterne au syst\u00e8me-monde capitaliste. Ce qui les int\u00e9ressait davantage, c\u2019\u00e9tait l\u2019analyse textuelle, la critique \u00e9pist\u00e9mologique, la colonialit\u00e9 du savoir avant la colonialit\u00e9 du pouvoir. Attention, je ne dis pas que la question \u00e9pist\u00e9mique est secondaire&nbsp;! Je dis qu\u2019elle ne peut pas \u00eatre trait\u00e9e s\u00e9par\u00e9ment de la question du pouvoir et de la nature de classe (voire de race, dans certains contextes) des \u00c9tats et des soci\u00e9t\u00e9s. Mais \u2013&nbsp;pour r\u00e9pondre \u00e0 la seconde partie de votre question&nbsp;\u2013, j\u2019\u00e9tais tout de m\u00eame attentif \u00e0 ces nouvelles productions (et aux Subaltern Studies du Bengale dans les ann\u00e9es 1980) pour deux raisons&nbsp;: je voyais chez nombre de marxistes une sorte d\u2019\u00e9conomicisme et d\u2019hyper-classisme. En derni\u00e8re analyse, l\u2019\u00e9conomie aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante et seule la conscience de classe ne serait pas une fausse conscience. Je force le trait ici, mais il y a de cela. Or, \u00ab&nbsp;en derni\u00e8re analyse&nbsp;\u00bb ne veut pas dire \u00ab&nbsp;\u00e0 la fin&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;en fin de compte dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: cela veut dire que, dans l\u2019analyse que l\u2019on fait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, la question mat\u00e9rielle est d\u00e9terminante. Mais dans la vie quotidienne des gens et leurs consciences, c\u2019est loin d\u2019\u00eatre toujours le cas. Si tous les prol\u00e9taires avaient une conscience de classe correspondant exactement \u00e0 leur situation sociale, il y a longtemps que la r\u00e9volution socialiste mondiale serait faite&nbsp;! Pour la m\u00eame raison, m\u00eame si cela semble r\u00e9gl\u00e9 maintenant, certains marxistes ont eu du mal \u00e0 int\u00e9grer la question f\u00e9ministe parce qu\u2019elle n&rsquo;\u00e9tait pas r\u00e9ductible \u00e0 l\u2019oppression capitaliste et parce que le mouvement des femmes devait \u00eatre autonome (pourtant, comme vous le savez bien, le f\u00e9minisme intersectionnel ne nie pas du tout la lutte des classes&nbsp;!). Par ailleurs, en tant qu\u2019historien, comment analyser l\u2019expansion coloniale \u00e0 partir du XVe si\u00e8cle&nbsp;? N\u2019\u00e9tait-ce pas d\u00e9j\u00e0 du capitalisme, esclavagiste et mercantiliste, mais capitaliste&nbsp;? Oui, ce l\u2019\u00e9tait, mais ce n\u2019\u00e9tait pas le mode de production capitaliste (MPC), soit parce qu\u2019il n\u2019existait pas encore (avant la fin du XVIIIe si\u00e8cle), soit parce que le capitalisme moderne n\u2019avait pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019implanter. Mes \u00e9tudes sur le Mozambique colonial et la lecture d\u2019Immanuel Wallerstein m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 comprendre cela&nbsp;: exporter le MPC \u00e0 l\u2019\u00e8re imp\u00e9rialiste aurait signifi\u00e9 prol\u00e9tariser des soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res. Or un prol\u00e9taire vit (ou vit tr\u00e8s principalement) de la vente de sa force de travail. Si un patron le paie en dessous du co\u00fbt de sa reproduction sociale, il meurt ou s\u2019enfuit. C\u2019est pourquoi il est plus rentable de ne pas prol\u00e9tariser, mais de maintenir des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes subalternis\u00e9es et soumises au travail forc\u00e9, dans lesquelles le travail des femmes produit encore l\u2019essentiel des biens de subsistance. Les hommes partent en travail forc\u00e9 pour le colon, les femmes restent au village pour produire la nourriture et assurer la survie des enfants. Cet espace social produit par l\u2019expansion capitaliste sans implantation du MPC, c\u2019est l\u2019espace de la colonialit\u00e9, une formation sociale o\u00f9 le prol\u00e9tariat (au sens de Marx) est faible et n\u2019est pas forc\u00e9ment la classe la plus exploit\u00e9e, un espace o\u00f9 des soci\u00e9t\u00e9s indig\u00e8nes ont pu survivre avec une partie de leurs \u00e9pist\u00e9m\u00eas et modes de production domestique. Il y avait des \u00e9tudes marxistes l\u00e0-dessus, bien s\u00fbr, notamment avec le concept d\u2019articulation des modes de production, tr\u00e8s utile. Mais, \u00e0 part le concept juste (mais purement \u00e9conomique) de capitalisme p\u00e9riph\u00e9rique, il me semble qu\u2019on avait du mal \u00e0 conceptualiser ces soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res fa\u00e7onn\u00e9es par une int\u00e9gration non capitaliste (au sens de \u00ab&nbsp;sans MPC&nbsp;\u00bb) au syst\u00e8me-monde capitaliste. En ce sens, une partie de la r\u00e9flexion postcoloniale et, surtout, d\u00e9coloniale, peut \u00eatre utile pour enrichir le marxisme. Certains marxistes (je pense aujourd\u2019hui notamment \u00e0 l\u2019ouvrage collectif Critique de la raison d\u00e9coloniale. Sur une contre-r\u00e9volution intellectuelle, L\u2019\u00c9chapp\u00e9e, Paris, novembre 2024), sans tomber dans l\u2019hyper-classisme ou l\u2019\u00e9conomicisme que je viens de","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-9\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-04-28T15:39:30+00:00","og_image":[{"width":451,"height":640,"url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/DOUBLE-I-05-Moyenne.jpeg","type":"image\/jpeg"}],"twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"23 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-9\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-9\/coloniality-from-latin-america-to-africa\/","name":"Colonialit\u00e9\u00a0: de l\u2019Am\u00e9rique latine \u00e0 l\u2019Afrique\u00a0? 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