{"id":25301,"date":"2025-06-20T01:00:33","date_gmt":"2025-06-20T01:00:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/"},"modified":"2026-04-24T22:21:06","modified_gmt":"2026-04-24T22:21:06","slug":"protective-knowledges-the-wisdom-to-protect","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/","title":{"rendered":"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce num\u00e9ro sp\u00e9cial de\u00a0<em>Global Africa<\/em>\u00a0s\u2019ouvre sur une double interpellation\u00a0: penser les savoirs protecteurs comme formes situ\u00e9es de r\u00e9sistance, et interroger notre capacit\u00e9 collective \u00e0 instituer une \u00e9thique de la protection. Car prot\u00e9ger n\u2019est pas un simple r\u00e9flexe humanitaire ou un imp\u00e9ratif moral abstrait\u00a0: c\u2019est un acte politique, une posture situ\u00e9e, travers\u00e9e par des rapports de pouvoir, des h\u00e9ritages historiques, des contacts contemporains, des vuln\u00e9rabilit\u00e9s diff\u00e9renci\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Les savoirs protecteurs, tels que nous les abordons ici, ne rel\u00e8vent ni de la technique ni de la tradition fig\u00e9e. Ils sont le produit de bricolages sociaux, de tactiques du quotidien, de formes d\u2019intelligence communautaire qui, dans des contextes de violence structurelle, de pr\u00e9carit\u00e9 institutionnelle et de fragilit\u00e9 d\u00e9mocratique, permettent de pr\u00e9server la vie, la dignit\u00e9, la m\u00e9moire. Ils sont aussi, souvent, des savoirs invisibilis\u00e9s, marginalis\u00e9s, voire criminalis\u00e9s \u2014 pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils \u00e9chappent aux logiques de contr\u00f4le \u00e9tatique ou aux normes h\u00e9g\u00e9moniques du savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>En Afrique, cette capacit\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger \u2014 nos penseurs, nos communaut\u00e9s, nos langues, nos m\u00e9moires \u2014 reste dramatiquement lacunaire. Trop souvent, les figures de la pens\u00e9e critique sont contraintes \u00e0 l\u2019exil, les institutions de savoir sont d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9es ou instrumentalis\u00e9es, et les solidarit\u00e9s populaires sont fragilis\u00e9es par des logiques de fragmentation sociale ou de r\u00e9pression politique. Ce num\u00e9ro est donc un appel \u00e0 la r\u00e9appropriation de ces ressources de protection, \u00e0 leur valorisation, \u00e0 leur transmission. Il donne, de ce fait, une occasion plus qu\u2019appropri\u00e9e pour rendre un hommage m\u00e9rit\u00e9 \u00e0 deux figures majeures des pens\u00e9es africaines r\u00e9cemment disparues\u00a0: Valentin-Yves Mudimbe et Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Valentin-Yves Mudimbe\u00a0<\/strong>\u00a0<strong>: le d\u00e9colonisateur des savoirs<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup><strong><sup>[1]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Philosophe, romancier, critique, Valentin-Yves Mudimbe fut l\u2019un des penseurs les plus d\u00e9cisifs du XX\u1d49\u00a0si\u00e8cle africain. Avec\u00a0<em>The Invention of Africa<\/em>\u00a0(Mudimbe, 1988), il a boulevers\u00e9 les \u00e9tudes postcoloniales en r\u00e9v\u00e9lant la structure profonde de la \u00ab\u2009\u00a0biblioth\u00e8que coloniale\u2009\u00bb\u00a0: cet ensemble de textes religieux, anthropologiques et administratifs qui ont construit l\u2019Afrique comme un objet \u00e0 conna\u00eetre, \u00e0 dominer, \u00e0 sauver. Mais Mudimbe ne s\u2019est jamais uniquement content\u00e9 de d\u00e9construire\u2009\u00a0; il a propos\u00e9 une refondation intellectuelle, rigoureuse et exigeante, pour penser l\u2019Afrique\u00a0hors de toute assignation.<\/p>\n\n\n\n<p>Son \u0153uvre, entre philosophie et litt\u00e9rature, entre la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo (RDC), l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis, est une pens\u00e9e de la travers\u00e9e, de l\u2019errance, de la complexit\u00e9. Elle refuse les prisons conceptuelles, qu\u2019elles soient coloniales ou nationalistes, sous couleur \u00ab\u2009\u00a0d\u2019authenticit\u00e9\u2009\u00a0\u00bb. Elle invite \u00e0 penser l\u2019Afrique\u00a0par elle-m\u00eame, sans se couper du monde. En cela, Mudimbe est une source d\u2019inspiration majeure pour les savoirs protecteurs\u00a0: il nous enseigne que prot\u00e9ger, c\u2019est aussi\u00a0penser autrement, refuser les \u00e9vidences, et construire des savoirs pluriels, ouverts, capables de rendre compte de la diversit\u00e9 des exp\u00e9riences africaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il a re\u00e7u le titre de docteur <em>Honoris causa<\/em>\u00a0de l\u2019Universit\u00e9 de Lubumbashi en 2019, Mudimbe a exprim\u00e9 son \u00e9motion d\u2019\u00eatre enfin reconnu dans son pays d\u2019\u00a0origine, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sur tous les autres continents. Son geste d\u2019alors \u2014 le don de sa biblioth\u00e8que personnelle \u00e0 cette m\u00eame universit\u00e9 \u2014 est un acte de transmission, mais aussi un cri d\u2019alerte. Car Mudimbe, comme tant d\u2019autres, a d\u00fb fuir son pays, chass\u00e9 par l\u2019autocratie de Mobutu Sese Seko, qui r\u00e9gna par la r\u00e9pression et la corruption en RDC \u00a0de 1965 \u00e0 1997. Nous avons manqu\u00e9 \u00e0 notre devoir de le prot\u00e9ger. \u00a0Et pourtant, il n\u2019a jamais rompu son attachement \u00e0 l\u2019Afrique, de penser pour elle, avec elle, malgr\u00e9 l\u2019exil.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o\u00a0: la langue comme territoire de r\u00e9sistance<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup><strong><sup>[2]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o, romancier, dramaturge, essayiste, fut l\u2019un des plus puissants militants de la d\u00e9colonisation culturelle. N\u00e9 sous domination britannique, il a tr\u00e8s t\u00f4t compris que la langue est un champ de bataille. Apr\u00e8s avoir \u00e9crit en anglais, il choisit le kikuyu, sa langue maternelle, pour dire le monde, pour \u00e9crire le th\u00e9\u00e2tre, le roman, l\u2019essai. Ce geste, radical, est un acte de protection\u00a0: prot\u00e9ger les langues africaines, c\u2019est prot\u00e9ger les imaginaires, les m\u00e9moires, les r\u00e9sistances.<\/p>\n\n\n\n<p>Son \u0153uvre, de\u00a0<em>Petals of Blood<\/em>\u00a0\u00e0\u00a0<em>Decolonising the Mind <\/em>(Ng\u0169g\u0129, 1986), est un plaidoyer pour une litt\u00e9rature enracin\u00e9e, une pens\u00e9e insurg\u00e9e, une Afrique qui se raconte par elle-m\u00eame. Mais ce combat lui a co\u00fbt\u00e9 cher\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 : emprisonn\u00e9, censur\u00e9, exil\u00e9 pendant plus de vingt ans, Ng\u0169g\u0129 a pay\u00e9 de sa chair son engagement. Et lorsqu\u2019il tenta de revenir au Kenya en 2004, ce fut pour y \u00eatre odieusement agress\u00e9, avec son \u00e9pouse. Nous avons manqu\u00e9 \u00e0 notre devoir de le prot\u00e9ger. \u00c0 juste titre, des commentateurs avaient exhum\u00e9 les racines de cette brutale humiliation dans la d\u00e9gradation des institutions culturelles, comme les biblioth\u00e8ques vid\u00e9es de leurs livres par des vols ou mutilations. Cette n\u00e9gligence symbolisant une \u00e9rosion de la vertu civique<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, Ng\u0169g\u0129 n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire, de r\u00eaver, de transmettre. Il croyait en une litt\u00e9rature capable d\u2019ouvrir la voie \u00e0 la philosophie, aux sciences, \u00e0 la technologie. En cela, il est une figure tut\u00e9laire des savoirs protecteurs\u00a0: il a montr\u00e9 que prot\u00e9ger, c\u2019est aussi cr\u00e9er, traduire, enseigner, r\u00e9sister.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un h\u00e9ritage, une responsabilit\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vocation de ces deux g\u00e9ants de la pens\u00e9e ne constitue pas seulement un hommage. C\u2019est un&nbsp;(r)appel \u00e0 nos responsabilit\u00e9s. Car, pendant que nous c\u00e9l\u00e9brons Mudimbe et Ng\u0169g\u0129, d\u2019autres continuent de subir, dans l\u2019indiff\u00e9rence ou le silence, les violences des pouvoirs. Au B\u00e9nin, le constitutionnaliste Jo\u00ebl A\u00efvo, les politistes Alain Fogue et Abdu Karim Ali au Cameroun, le chercheur Aliou Bah en Guin\u00e9e, sont aujourd\u2019hui emprisonn\u00e9s pour leurs id\u00e9es. Et les cercles acad\u00e9miques africains, trop souvent, trop indiff\u00e9rents, se taisent.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme le souligne Nadine Machikou (2024), les cadres internationaux peinent \u00e0 prot\u00e9ger les universitaires africains<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. Il est temps de construire des\u00a0m\u00e9canismes de protection enracin\u00e9s dans nos r\u00e9alit\u00e9s, nos solidarit\u00e9s, nos savoirs. C\u2019est l\u00e0 tout le sens de ce num\u00e9ro\u00a0: penser les savoirs protecteurs comme des outils de r\u00e9sistances, de soins, de transformations.<\/p>\n\n\n\n<p>Mudimbe et Ng\u0169g\u0129 nous ont l\u00e9gu\u00e9 des outils. \u00c0 nous de les manier. Car prot\u00e9ger, c\u2019est r\u00e9sister, exister. Ce num\u00e9ro leur est d\u00e9di\u00e9, ainsi qu\u2019\u00e0 Koyo Kouoh et \u00e0 tous ceux et toutes celles qui ne sont pas cit\u00e9\u00b7e\u00b7s ici mais dont les \u0153uvres valent vies et libert\u00e9s. Puissent leurs combats nous rappeler que, parfois, savoir prot\u00e9ger commence par un acte simple\u00a0: rompre le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce num\u00e9ro de\u00a0<em>Global Africa<\/em>\u00a0est donc un manifeste. Il affirme que les savoirs protecteurs ne sont pas des reliques du pass\u00e9, mais des bricolages contemporains, des\u00a0forces vives, des\u00a0leviers d\u2019\u00e9mancipation, des\u00a0actes de courage. Il rappelle que\u00a0savoir prot\u00e9ger, c\u2019est aussi prot\u00e9ger ceux qui savent. Les savoirs protecteurs ne sont pas uniquement des techniques\u2009; ils sont une \u00e9thique. Celle qui exige de tendre la main \u00e0 la victime de violences conjugales, \u00e0 la jeune fille excis\u00e9e ou mari\u00e9e de force, mais aussi au professeur menac\u00e9 pour son article, \u00e0 l\u2019artiste censur\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9tudiant tabass\u00e9 pour une pancarte. Et puisque prot\u00e9ger c\u2019est refuser la complicit\u00e9 du silence, nous ouvrons ce num\u00e9ro de <em>Global Africa<\/em> par trois textes qui c\u00e9l\u00e8brent les vies, les luttes et les \u0153uvres de nos illustres anc\u00eatres\u00a0: V.-Y, Thiong&rsquo;o et Kouoh.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":25300,"template":"","meta":[],"series-categories":[1292],"cat-articles":[1064],"keywords":[],"ppma_author":[430],"class_list":["post-25301","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-10","cat-articles-editorial","author-firmin-mbala-fr"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Ce num\u00e9ro sp\u00e9cial de\u00a0Global Africa\u00a0s\u2019ouvre sur une double interpellation\u00a0: penser les savoirs protecteurs comme formes situ\u00e9es de r\u00e9sistance, et interroger notre capacit\u00e9 collective \u00e0 instituer une \u00e9thique de la protection. Car prot\u00e9ger n\u2019est pas un simple r\u00e9flexe humanitaire ou un imp\u00e9ratif moral abstrait\u00a0: c\u2019est un acte politique, une posture situ\u00e9e, travers\u00e9e par des rapports de pouvoir, des h\u00e9ritages historiques, des contacts contemporains, des vuln\u00e9rabilit\u00e9s diff\u00e9renci\u00e9es. Les savoirs protecteurs, tels que nous les abordons ici, ne rel\u00e8vent ni de la technique ni de la tradition fig\u00e9e. Ils sont le produit de bricolages sociaux, de tactiques du quotidien, de formes d\u2019intelligence communautaire qui, dans des contextes de violence structurelle, de pr\u00e9carit\u00e9 institutionnelle et de fragilit\u00e9 d\u00e9mocratique, permettent de pr\u00e9server la vie, la dignit\u00e9, la m\u00e9moire. Ils sont aussi, souvent, des savoirs invisibilis\u00e9s, marginalis\u00e9s, voire criminalis\u00e9s \u2014 pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils \u00e9chappent aux logiques de contr\u00f4le \u00e9tatique ou aux normes h\u00e9g\u00e9moniques du savoir. En Afrique, cette capacit\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger \u2014 nos penseurs, nos communaut\u00e9s, nos langues, nos m\u00e9moires \u2014 reste dramatiquement lacunaire. Trop souvent, les figures de la pens\u00e9e critique sont contraintes \u00e0 l\u2019exil, les institutions de savoir sont d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9es ou instrumentalis\u00e9es, et les solidarit\u00e9s populaires sont fragilis\u00e9es par des logiques de fragmentation sociale ou de r\u00e9pression politique. Ce num\u00e9ro est donc un appel \u00e0 la r\u00e9appropriation de ces ressources de protection, \u00e0 leur valorisation, \u00e0 leur transmission. Il donne, de ce fait, une occasion plus qu\u2019appropri\u00e9e pour rendre un hommage m\u00e9rit\u00e9 \u00e0 deux figures majeures des pens\u00e9es africaines r\u00e9cemment disparues\u00a0: Valentin-Yves Mudimbe et Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o. Valentin-Yves Mudimbe\u00a0\u00a0: le d\u00e9colonisateur des savoirs[1] Philosophe, romancier, critique, Valentin-Yves Mudimbe fut l\u2019un des penseurs les plus d\u00e9cisifs du XX\u1d49\u00a0si\u00e8cle africain. Avec\u00a0The Invention of Africa\u00a0(Mudimbe, 1988), il a boulevers\u00e9 les \u00e9tudes postcoloniales en r\u00e9v\u00e9lant la structure profonde de la \u00ab\u2009\u00a0biblioth\u00e8que coloniale\u2009\u00bb\u00a0: cet ensemble de textes religieux, anthropologiques et administratifs qui ont construit l\u2019Afrique comme un objet \u00e0 conna\u00eetre, \u00e0 dominer, \u00e0 sauver. Mais Mudimbe ne s\u2019est jamais uniquement content\u00e9 de d\u00e9construire\u2009\u00a0; il a propos\u00e9 une refondation intellectuelle, rigoureuse et exigeante, pour penser l\u2019Afrique\u00a0hors de toute assignation. Son \u0153uvre, entre philosophie et litt\u00e9rature, entre la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo (RDC), l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis, est une pens\u00e9e de la travers\u00e9e, de l\u2019errance, de la complexit\u00e9. Elle refuse les prisons conceptuelles, qu\u2019elles soient coloniales ou nationalistes, sous couleur \u00ab\u2009\u00a0d\u2019authenticit\u00e9\u2009\u00a0\u00bb. Elle invite \u00e0 penser l\u2019Afrique\u00a0par elle-m\u00eame, sans se couper du monde. En cela, Mudimbe est une source d\u2019inspiration majeure pour les savoirs protecteurs\u00a0: il nous enseigne que prot\u00e9ger, c\u2019est aussi\u00a0penser autrement, refuser les \u00e9vidences, et construire des savoirs pluriels, ouverts, capables de rendre compte de la diversit\u00e9 des exp\u00e9riences africaines. Lorsqu\u2019il a re\u00e7u le titre de docteur Honoris causa\u00a0de l\u2019Universit\u00e9 de Lubumbashi en 2019, Mudimbe a exprim\u00e9 son \u00e9motion d\u2019\u00eatre enfin reconnu dans son pays d\u2019\u00a0origine, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sur tous les autres continents. Son geste d\u2019alors \u2014 le don de sa biblioth\u00e8que personnelle \u00e0 cette m\u00eame universit\u00e9 \u2014 est un acte de transmission, mais aussi un cri d\u2019alerte. Car Mudimbe, comme tant d\u2019autres, a d\u00fb fuir son pays, chass\u00e9 par l\u2019autocratie de Mobutu Sese Seko, qui r\u00e9gna par la r\u00e9pression et la corruption en RDC \u00a0de 1965 \u00e0 1997. Nous avons manqu\u00e9 \u00e0 notre devoir de le prot\u00e9ger. \u00a0Et pourtant, il n\u2019a jamais rompu son attachement \u00e0 l\u2019Afrique, de penser pour elle, avec elle, malgr\u00e9 l\u2019exil. Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o\u00a0: la langue comme territoire de r\u00e9sistance[2] Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o, romancier, dramaturge, essayiste, fut l\u2019un des plus puissants militants de la d\u00e9colonisation culturelle. N\u00e9 sous domination britannique, il a tr\u00e8s t\u00f4t compris que la langue est un champ de bataille. Apr\u00e8s avoir \u00e9crit en anglais, il choisit le kikuyu, sa langue maternelle, pour dire le monde, pour \u00e9crire le th\u00e9\u00e2tre, le roman, l\u2019essai. Ce geste, radical, est un acte de protection\u00a0: prot\u00e9ger les langues africaines, c\u2019est prot\u00e9ger les imaginaires, les m\u00e9moires, les r\u00e9sistances. Son \u0153uvre, de\u00a0Petals of Blood\u00a0\u00e0\u00a0Decolonising the Mind (Ng\u0169g\u0129, 1986), est un plaidoyer pour une litt\u00e9rature enracin\u00e9e, une pens\u00e9e insurg\u00e9e, une Afrique qui se raconte par elle-m\u00eame. Mais ce combat lui a co\u00fbt\u00e9 cher\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 : emprisonn\u00e9, censur\u00e9, exil\u00e9 pendant plus de vingt ans, Ng\u0169g\u0129 a pay\u00e9 de sa chair son engagement. Et lorsqu\u2019il tenta de revenir au Kenya en 2004, ce fut pour y \u00eatre odieusement agress\u00e9, avec son \u00e9pouse. Nous avons manqu\u00e9 \u00e0 notre devoir de le prot\u00e9ger. \u00c0 juste titre, des commentateurs avaient exhum\u00e9 les racines de cette brutale humiliation dans la d\u00e9gradation des institutions culturelles, comme les biblioth\u00e8ques vid\u00e9es de leurs livres par des vols ou mutilations. Cette n\u00e9gligence symbolisant une \u00e9rosion de la vertu civique[3]. Et pourtant, Ng\u0169g\u0129 n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire, de r\u00eaver, de transmettre. Il croyait en une litt\u00e9rature capable d\u2019ouvrir la voie \u00e0 la philosophie, aux sciences, \u00e0 la technologie. En cela, il est une figure tut\u00e9laire des savoirs protecteurs\u00a0: il a montr\u00e9 que prot\u00e9ger, c\u2019est aussi cr\u00e9er, traduire, enseigner, r\u00e9sister. Un h\u00e9ritage, une responsabilit\u00e9 L\u2019\u00e9vocation de ces deux g\u00e9ants de la pens\u00e9e ne constitue pas seulement un hommage. C\u2019est un&nbsp;(r)appel \u00e0 nos responsabilit\u00e9s. Car, pendant que nous c\u00e9l\u00e9brons Mudimbe et Ng\u0169g\u0129, d\u2019autres continuent de subir, dans l\u2019indiff\u00e9rence ou le silence, les violences des pouvoirs. Au B\u00e9nin, le constitutionnaliste Jo\u00ebl A\u00efvo, les politistes Alain Fogue et Abdu Karim Ali au Cameroun, le chercheur Aliou Bah en Guin\u00e9e, sont aujourd\u2019hui emprisonn\u00e9s pour leurs id\u00e9es. Et les cercles acad\u00e9miques africains, trop souvent, trop indiff\u00e9rents, se taisent. Comme le souligne Nadine Machikou (2024), les cadres internationaux peinent \u00e0 prot\u00e9ger les universitaires africains[4]. Il est temps de construire des\u00a0m\u00e9canismes de protection enracin\u00e9s dans nos r\u00e9alit\u00e9s, nos solidarit\u00e9s, nos savoirs. C\u2019est l\u00e0 tout le sens de ce num\u00e9ro\u00a0: penser les savoirs protecteurs comme des outils de r\u00e9sistances, de soins, de transformations. Mudimbe et Ng\u0169g\u0129 nous ont l\u00e9gu\u00e9 des outils. \u00c0 nous de les manier. Car prot\u00e9ger, c\u2019est r\u00e9sister, exister. Ce num\u00e9ro leur est d\u00e9di\u00e9, ainsi qu\u2019\u00e0 Koyo Kouoh et \u00e0 tous ceux et toutes celles qui ne sont pas cit\u00e9\u00b7e\u00b7s ici mais dont les \u0153uvres valent vies et libert\u00e9s. Puissent leurs combats nous rappeler que, parfois, savoir prot\u00e9ger commence par un acte simple\u00a0: rompre le\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Global Africa\" \/>\n<meta property=\"article:publisher\" content=\"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2026-04-24T22:21:06+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"654\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1033\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"7 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/\",\"name\":\"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger | Global Africa\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2026\\\/04\\\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg\",\"datePublished\":\"2025-06-20T01:00:33+00:00\",\"dateModified\":\"2026-04-24T22:21:06+00:00\",\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2026\\\/04\\\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2026\\\/04\\\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg\",\"width\":654,\"height\":1033},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\\\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Home\",\"item\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/accueil\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Series issues\",\"item\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/series-issues\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":3,\"name\":\"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#website\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/\",\"name\":\"Global Africa\",\"description\":\"Pan-African Scientific Journal\",\"publisher\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#organization\"},\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Organization\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#organization\",\"name\":\"Global Africa\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/\",\"logo\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#\\\/schema\\\/logo\\\/image\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2024\\\/12\\\/Globalafrica.png\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2024\\\/12\\\/Globalafrica.png\",\"width\":1680,\"height\":750,\"caption\":\"Global Africa\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#\\\/schema\\\/logo\\\/image\\\/\"},\"sameAs\":[\"https:\\\/\\\/www.facebook.com\\\/globalafricasciences\"]}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger | Global Africa","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger | Global Africa","og_description":"Ce num\u00e9ro sp\u00e9cial de\u00a0Global Africa\u00a0s\u2019ouvre sur une double interpellation\u00a0: penser les savoirs protecteurs comme formes situ\u00e9es de r\u00e9sistance, et interroger notre capacit\u00e9 collective \u00e0 instituer une \u00e9thique de la protection. Car prot\u00e9ger n\u2019est pas un simple r\u00e9flexe humanitaire ou un imp\u00e9ratif moral abstrait\u00a0: c\u2019est un acte politique, une posture situ\u00e9e, travers\u00e9e par des rapports de pouvoir, des h\u00e9ritages historiques, des contacts contemporains, des vuln\u00e9rabilit\u00e9s diff\u00e9renci\u00e9es. Les savoirs protecteurs, tels que nous les abordons ici, ne rel\u00e8vent ni de la technique ni de la tradition fig\u00e9e. Ils sont le produit de bricolages sociaux, de tactiques du quotidien, de formes d\u2019intelligence communautaire qui, dans des contextes de violence structurelle, de pr\u00e9carit\u00e9 institutionnelle et de fragilit\u00e9 d\u00e9mocratique, permettent de pr\u00e9server la vie, la dignit\u00e9, la m\u00e9moire. Ils sont aussi, souvent, des savoirs invisibilis\u00e9s, marginalis\u00e9s, voire criminalis\u00e9s \u2014 pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils \u00e9chappent aux logiques de contr\u00f4le \u00e9tatique ou aux normes h\u00e9g\u00e9moniques du savoir. En Afrique, cette capacit\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger \u2014 nos penseurs, nos communaut\u00e9s, nos langues, nos m\u00e9moires \u2014 reste dramatiquement lacunaire. Trop souvent, les figures de la pens\u00e9e critique sont contraintes \u00e0 l\u2019exil, les institutions de savoir sont d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9es ou instrumentalis\u00e9es, et les solidarit\u00e9s populaires sont fragilis\u00e9es par des logiques de fragmentation sociale ou de r\u00e9pression politique. Ce num\u00e9ro est donc un appel \u00e0 la r\u00e9appropriation de ces ressources de protection, \u00e0 leur valorisation, \u00e0 leur transmission. Il donne, de ce fait, une occasion plus qu\u2019appropri\u00e9e pour rendre un hommage m\u00e9rit\u00e9 \u00e0 deux figures majeures des pens\u00e9es africaines r\u00e9cemment disparues\u00a0: Valentin-Yves Mudimbe et Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o. Valentin-Yves Mudimbe\u00a0\u00a0: le d\u00e9colonisateur des savoirs[1] Philosophe, romancier, critique, Valentin-Yves Mudimbe fut l\u2019un des penseurs les plus d\u00e9cisifs du XX\u1d49\u00a0si\u00e8cle africain. Avec\u00a0The Invention of Africa\u00a0(Mudimbe, 1988), il a boulevers\u00e9 les \u00e9tudes postcoloniales en r\u00e9v\u00e9lant la structure profonde de la \u00ab\u2009\u00a0biblioth\u00e8que coloniale\u2009\u00bb\u00a0: cet ensemble de textes religieux, anthropologiques et administratifs qui ont construit l\u2019Afrique comme un objet \u00e0 conna\u00eetre, \u00e0 dominer, \u00e0 sauver. Mais Mudimbe ne s\u2019est jamais uniquement content\u00e9 de d\u00e9construire\u2009\u00a0; il a propos\u00e9 une refondation intellectuelle, rigoureuse et exigeante, pour penser l\u2019Afrique\u00a0hors de toute assignation. Son \u0153uvre, entre philosophie et litt\u00e9rature, entre la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo (RDC), l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis, est une pens\u00e9e de la travers\u00e9e, de l\u2019errance, de la complexit\u00e9. Elle refuse les prisons conceptuelles, qu\u2019elles soient coloniales ou nationalistes, sous couleur \u00ab\u2009\u00a0d\u2019authenticit\u00e9\u2009\u00a0\u00bb. Elle invite \u00e0 penser l\u2019Afrique\u00a0par elle-m\u00eame, sans se couper du monde. En cela, Mudimbe est une source d\u2019inspiration majeure pour les savoirs protecteurs\u00a0: il nous enseigne que prot\u00e9ger, c\u2019est aussi\u00a0penser autrement, refuser les \u00e9vidences, et construire des savoirs pluriels, ouverts, capables de rendre compte de la diversit\u00e9 des exp\u00e9riences africaines. Lorsqu\u2019il a re\u00e7u le titre de docteur Honoris causa\u00a0de l\u2019Universit\u00e9 de Lubumbashi en 2019, Mudimbe a exprim\u00e9 son \u00e9motion d\u2019\u00eatre enfin reconnu dans son pays d\u2019\u00a0origine, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sur tous les autres continents. Son geste d\u2019alors \u2014 le don de sa biblioth\u00e8que personnelle \u00e0 cette m\u00eame universit\u00e9 \u2014 est un acte de transmission, mais aussi un cri d\u2019alerte. Car Mudimbe, comme tant d\u2019autres, a d\u00fb fuir son pays, chass\u00e9 par l\u2019autocratie de Mobutu Sese Seko, qui r\u00e9gna par la r\u00e9pression et la corruption en RDC \u00a0de 1965 \u00e0 1997. Nous avons manqu\u00e9 \u00e0 notre devoir de le prot\u00e9ger. \u00a0Et pourtant, il n\u2019a jamais rompu son attachement \u00e0 l\u2019Afrique, de penser pour elle, avec elle, malgr\u00e9 l\u2019exil. Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o\u00a0: la langue comme territoire de r\u00e9sistance[2] Ng\u0169g\u0129 wa Thiong\u2019o, romancier, dramaturge, essayiste, fut l\u2019un des plus puissants militants de la d\u00e9colonisation culturelle. N\u00e9 sous domination britannique, il a tr\u00e8s t\u00f4t compris que la langue est un champ de bataille. Apr\u00e8s avoir \u00e9crit en anglais, il choisit le kikuyu, sa langue maternelle, pour dire le monde, pour \u00e9crire le th\u00e9\u00e2tre, le roman, l\u2019essai. Ce geste, radical, est un acte de protection\u00a0: prot\u00e9ger les langues africaines, c\u2019est prot\u00e9ger les imaginaires, les m\u00e9moires, les r\u00e9sistances. Son \u0153uvre, de\u00a0Petals of Blood\u00a0\u00e0\u00a0Decolonising the Mind (Ng\u0169g\u0129, 1986), est un plaidoyer pour une litt\u00e9rature enracin\u00e9e, une pens\u00e9e insurg\u00e9e, une Afrique qui se raconte par elle-m\u00eame. Mais ce combat lui a co\u00fbt\u00e9 cher\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 : emprisonn\u00e9, censur\u00e9, exil\u00e9 pendant plus de vingt ans, Ng\u0169g\u0129 a pay\u00e9 de sa chair son engagement. Et lorsqu\u2019il tenta de revenir au Kenya en 2004, ce fut pour y \u00eatre odieusement agress\u00e9, avec son \u00e9pouse. Nous avons manqu\u00e9 \u00e0 notre devoir de le prot\u00e9ger. \u00c0 juste titre, des commentateurs avaient exhum\u00e9 les racines de cette brutale humiliation dans la d\u00e9gradation des institutions culturelles, comme les biblioth\u00e8ques vid\u00e9es de leurs livres par des vols ou mutilations. Cette n\u00e9gligence symbolisant une \u00e9rosion de la vertu civique[3]. Et pourtant, Ng\u0169g\u0129 n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire, de r\u00eaver, de transmettre. Il croyait en une litt\u00e9rature capable d\u2019ouvrir la voie \u00e0 la philosophie, aux sciences, \u00e0 la technologie. En cela, il est une figure tut\u00e9laire des savoirs protecteurs\u00a0: il a montr\u00e9 que prot\u00e9ger, c\u2019est aussi cr\u00e9er, traduire, enseigner, r\u00e9sister. Un h\u00e9ritage, une responsabilit\u00e9 L\u2019\u00e9vocation de ces deux g\u00e9ants de la pens\u00e9e ne constitue pas seulement un hommage. C\u2019est un&nbsp;(r)appel \u00e0 nos responsabilit\u00e9s. Car, pendant que nous c\u00e9l\u00e9brons Mudimbe et Ng\u0169g\u0129, d\u2019autres continuent de subir, dans l\u2019indiff\u00e9rence ou le silence, les violences des pouvoirs. Au B\u00e9nin, le constitutionnaliste Jo\u00ebl A\u00efvo, les politistes Alain Fogue et Abdu Karim Ali au Cameroun, le chercheur Aliou Bah en Guin\u00e9e, sont aujourd\u2019hui emprisonn\u00e9s pour leurs id\u00e9es. Et les cercles acad\u00e9miques africains, trop souvent, trop indiff\u00e9rents, se taisent. Comme le souligne Nadine Machikou (2024), les cadres internationaux peinent \u00e0 prot\u00e9ger les universitaires africains[4]. Il est temps de construire des\u00a0m\u00e9canismes de protection enracin\u00e9s dans nos r\u00e9alit\u00e9s, nos solidarit\u00e9s, nos savoirs. C\u2019est l\u00e0 tout le sens de ce num\u00e9ro\u00a0: penser les savoirs protecteurs comme des outils de r\u00e9sistances, de soins, de transformations. Mudimbe et Ng\u0169g\u0129 nous ont l\u00e9gu\u00e9 des outils. \u00c0 nous de les manier. Car prot\u00e9ger, c\u2019est r\u00e9sister, exister. Ce num\u00e9ro leur est d\u00e9di\u00e9, ainsi qu\u2019\u00e0 Koyo Kouoh et \u00e0 tous ceux et toutes celles qui ne sont pas cit\u00e9\u00b7e\u00b7s ici mais dont les \u0153uvres valent vies et libert\u00e9s. Puissent leurs combats nous rappeler que, parfois, savoir prot\u00e9ger commence par un acte simple\u00a0: rompre le","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-04-24T22:21:06+00:00","og_image":[{"width":654,"height":1033,"url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg","type":"image\/jpeg"}],"twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"7 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/","name":"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger | Global Africa","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg","datePublished":"2025-06-20T01:00:33+00:00","dateModified":"2026-04-24T22:21:06+00:00","breadcrumb":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/#primaryimage","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg","contentUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-4c5d27a3-f5d0-4f01-ab6d-0021b939eb9d-Grande-2.jpeg","width":654,"height":1033},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/protective-knowledges-the-wisdom-to-protect\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Home","item":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/accueil\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Series issues","item":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/series-issues\/"},{"@type":"ListItem","position":3,"name":"Savoirs protecteurs, savoir prot\u00e9ger"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#website","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/","name":"Global Africa","description":"Pan-African Scientific Journal","publisher":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#organization"},"potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Organization","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#organization","name":"Global Africa","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/","logo":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#\/schema\/logo\/image\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Globalafrica.png","contentUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Globalafrica.png","width":1680,"height":750,"caption":"Global Africa"},"image":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#\/schema\/logo\/image\/"},"sameAs":["https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences"]}]}},"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-issues\/25301","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-issues"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/series-issues"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25300"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25301"}],"wp:term":[{"taxonomy":"series-categories","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-categories?post=25301"},{"taxonomy":"cat-articles","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/cat-articles?post=25301"},{"taxonomy":"keywords","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/keywords?post=25301"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=25301"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}