{"id":25267,"date":"2025-06-20T09:01:00","date_gmt":"2025-06-20T09:01:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/"},"modified":"2026-04-24T18:24:44","modified_gmt":"2026-04-24T18:24:44","slug":"we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Professeur Kamuzinzi, merci d\u2019avoir accept\u00e9 d\u2019\u00e9changer avec nous dans le cadre de ce dossier th\u00e9matique sur<em> les savoirs protecteurs <\/em>et leurs impacts dans la lutte contre les violences bas\u00e9es sur le genre (VBG) de la revue <em>Global Africa<\/em>. Nous aimerions commencer par retracer votre parcours scientifique, vos expertises, ainsi que votre engagement aux c\u00f4t\u00e9s des communaut\u00e9s dans leur processus de gu\u00e9rison des traumatismes li\u00e9s aux conflits dans la r\u00e9gion des Grands Lacs. Pouvez-vous vous pr\u00e9senter bri\u00e8vement\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019appelle Masengesho Kamuzinzi, je suis le doyen de la facult\u00e9 des Sciences sociales et de gouvernance de l\u2019universit\u00e9 du Rwanda. En marge de mes responsabilit\u00e9s administratives, je suis \u00e9galement professeur titulaire en politiques publiques dans la m\u00eame universit\u00e9 o\u00f9 je m\u00e8ne \u00e9galement des recherches depuis plus de vingt-cinq ans. Tr\u00e8s t\u00f4t confront\u00e9 aux limites des mod\u00e8les de pens\u00e9e et d\u2019action import\u00e9s, dont l\u2019adaptabilit\u00e9 aux contextes africains pose de grands d\u00e9fis, je me suis int\u00e9ress\u00e9 aux savoirs \u00ab&nbsp;ancr\u00e9s&nbsp;\u00bb dans le patrimoine culturel partag\u00e9 par les peuples des Grands Lacs, une r\u00e9gion marqu\u00e9e par de longs et multiples conflits. Je m\u2019int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement aux savoirs ancestraux qui permettent de recr\u00e9er des espaces de partage d\u2019exp\u00e9riences, de m\u00e9diation et d\u2019engagement communautaire dans un processus de gu\u00e9rison collective. Mon engagement dans la promotion de l\u2019approche psychosociale communautaire \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together&nbsp;<\/em>\u00bb \u00e0 travers notre association \u00ab&nbsp;Gu\u00e9rir les blessures de la vie&nbsp;\u00bb (AGBV) \u2013&nbsp;<em>Life Wounds Healing Association<\/em> (LIWOHA)&nbsp;\u2013 entre dans ce cadre. Cette approche, inspir\u00e9e desdits savoirs ancestraux, a \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9e dans les trois pays de la r\u00e9gion Grands Lacs les plus affect\u00e9s par les conflits politiques et les violences inh\u00e9rentes. Je reviendrai plus en d\u00e9tail sur la philosophie qui la sous-tend ainsi que ses modalit\u00e9s de mise en \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a>Oui, avec plaisir, cette approche para\u00eet tr\u00e8s novatrice. Mais avant, comment passe-t-on de l\u2019analyse des politiques publiques aux questions du soin collectif\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis tr\u00e8s t\u00f4t int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re dont les acteurs africains s\u2019approprient et traduisent en actes les sch\u00e9mas de pens\u00e9e et les mod\u00e8les d\u00e9velopp\u00e9s dans d\u2019autres cultures et contextes. Cette curiosit\u00e9 d\u00e9coule du fait que j\u2019ai grandi \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 tout ce qui comptait en Afrique semblait venir d\u2019ailleurs\u2009! Sur le plan acad\u00e9mique, jusque dans les ann\u00e9es&nbsp;1990, il \u00e9tait presque admis que les th\u00e9ories \u2013&nbsp;du moins en psychologie, en sociologie et en sciences sociales de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;\u2013 \u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9es et test\u00e9es en Occident, et que les autres r\u00e9gions du monde n\u2019avaient d\u2019autres choix que de s\u2019approprier les conclusions et d\u2019ex\u00e9cuter les d\u00e9marches. Cette m\u00eame tendance s\u2019observait dans des domaines aussi diversifi\u00e9s que la conception des politiques publiques, la gouvernance des \u00c9tats ou les approches de m\u00e9diation des conflits. On le per\u00e7oit toujours d\u2019ailleurs, car m\u00eame lorsqu\u2019ils \u00e9voluent dans des contextes volatils et tr\u00e8s dynamiques, beaucoup d\u2019experts en politiques publiques continuent d\u2019\u00e9laborer des plans strat\u00e9giques fond\u00e9s sur des calculs et des projections de stabilit\u00e9 \u00e0 long terme, \u00e0 l\u2019image de ce qui se faisait en Occident. S\u2019agissant de la gouvernance des \u00c9tats, l\u2019institutionnalisation de la d\u00e9mocratie comme mode l\u00e9gitime d\u2019acc\u00e8s au pouvoir, la promotion de l\u2019\u00c9tat de droit et la d\u00e9fense des droits fondamentaux semblaient \u00e9galement s\u2019inspirer des mod\u00e8les occidentaux, sans v\u00e9ritablement tenir compte des enjeux de leur contextualisation. Il en \u00e9tait de m\u00eame des formes de m\u00e9diation propos\u00e9es par les diff\u00e9rents intervenants impliqu\u00e9s dans la r\u00e9solution pacifique des conflits qui ravagent la r\u00e9gion des Grands Lacs depuis plus de trois d\u00e9cennies. Par exemple l\u2019id\u00e9e, ch\u00e8re \u00e0 l\u2019Occident, selon laquelle tous les partis politiques constitu\u00e9s ont un agenda politique qu\u2019il convient de prendre en consid\u00e9ration dans la m\u00e9diation des conflits a pouss\u00e9 le g\u00e9n\u00e9ral <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rom%C3%A9o_Dallaire\">Romeo Dallaire<\/a>, commandant du contingent onusien au Rwanda pendant le g\u00e9nocide, \u00e0 convier \u00e0 la table des n\u00e9gociations les chefs miliciens qui perp\u00e9traient ouvertement des actes de g\u00e9nocide devant les cam\u00e9ras des t\u00e9l\u00e9visions internationales. Ses erreurs de jugement, induites par l\u2019arrimage \u00e0 un mod\u00e8le de pens\u00e9e et d\u2019action hors contexte, se lisent clairement dans son ouvrage <a href=\"https:\/\/editionslibreexpression.groupelivre.com\/products\/jai-serre-la-main-du-diable?variant=42636767428865\"><em>J\u2019ai serr\u00e9 la main du diable<\/em><\/a>, ainsi que dans le mea-culpa qu\u2019il a exprim\u00e9 devant les survivants de cette terrible trag\u00e9die.<\/p>\n\n\n\n<p>En examinant de pr\u00e8s la conception des mod\u00e8les de lutte contre les VBG, tels que propos\u00e9s dans les conventions internationales et les documents d\u2019experts qui en d\u00e9coulent, on constate qu\u2019eux aussi n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 la logique occidentalo-centr\u00e9e. Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de consid\u00e9rer le nombre de projets qui se consacrent exclusivement \u00e0 la sensibilisation des populations et aux lois qui luttent contre les VBG, comme si la seule connaissance de ces lois suffisait \u00e0 garantir un changement de comportement chez les auteurs de violences ou \u00e0 renforcer \u00ab&nbsp;l\u2019agentivit\u00e9&nbsp;\u00bb des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces constats m\u2019ont conduit \u00e0 m\u2019int\u00e9resser de plus pr\u00e8s \u00e0 des mod\u00e8les alternatifs de pens\u00e9e et d\u2019action, ancr\u00e9s dans l\u2019h\u00e9ritage culturel africain et qui sont, par cons\u00e9quent, mieux adapt\u00e9s aux contextes locaux. Le travail autour des mod\u00e8les explor\u00e9s a permis de mettre en place l\u2019approche psychosociale communautaire \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together<\/em>&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour avoir v\u00e9cu dans les pays les plus affect\u00e9s par le conflit dans la r\u00e9gion des Grands Lacs, comment analysez-vous ce conflit et les multiples dynamiques qui contribuent \u00e0 sa perp\u00e9tuation\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le conflit qui s\u00e9vit dans la r\u00e9gion des Grands Lacs figure parmi ceux qui d\u00e9cha\u00eenent le plus de passions en Afrique. Pourtant, il demeure l\u2019un des plus mal compris. Les rapports d\u2019experts se contentent bien souvent d\u2019\u00e9num\u00e9rer une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements sans les relier aux \u00e9l\u00e9ments contextuels. Par cons\u00e9quent, ces experts prennent souvent les cons\u00e9quences du conflit pour leurs causes, ce qui ne fait qu\u2019ajouter de la confusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce conflit est \u00e9galement marqu\u00e9 par de nombreux clich\u00e9s, en raison d\u2019une compr\u00e9hension insuffisante des strat\u00e9gies d\u00e9ploy\u00e9es par les protagonistes pour imposer leurs narratifs. S\u2019y ajoute qu\u2019il se particularise par le fait que les bellig\u00e9rants d\u00e9fendent bec et ongles des postures id\u00e9ologiques ou politiques fig\u00e9es depuis des d\u00e9cennies, m\u00eame lorsque les faits historiques les invalident.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, un examen plus attentif r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un conflit unique, mais bien d\u2019un contentieux complexe o\u00f9 se superposent plusieurs guerres. Beaucoup d\u2019experts ne parviennent pas \u00e0 saisir que ce conflit renferme en r\u00e9alit\u00e9 plusieurs niveaux de conflictualit\u00e9, chacun porteur de son propre agenda politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9ritable probl\u00e8me r\u00e9side dans le fait que les diff\u00e9rents intervenants engag\u00e9s dans la r\u00e9solution de ce conflit travaillent de mani\u00e8re dispers\u00e9e. Leurs strat\u00e9gies, souvent contradictoires, restent d\u00e9connect\u00e9es des contextes sociaux locaux et, paradoxalement, contribuent \u00e0 amplifier les tensions. Contrairement \u00e0 beaucoup d\u2019experts externes qui se focalisent sur la dimension macro, on ne peut pas comprendre le conflit des Grands Lacs si l\u2019on ignore les diff\u00e9rentes formes de conflictualit\u00e9s locales qui en constituent les causes profondes et alimentent sa persistance. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces conflictualit\u00e9s aux niveaux microscopiques qui expliquent pourquoi des milliers de jeunes rejoignent facilement les milices. D\u2019ailleurs pourquoi observe-t-on autant de milices dans cette r\u00e9gion\u2009? Selon divers rapports, leur nombre d\u00e9passerait 120. Pourquoi ne se f\u00e9d\u00e8rent-elles pas en deux, trois ou quatre grandes milices\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Les experts externes ignorent que ces milices ne sont pas dispers\u00e9es indistinctement sur tout le territoire de l\u2019est de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo (RDC). Elles sont localis\u00e9es de mani\u00e8re pr\u00e9cise dans des zones \u00e0 haute tension ethnique, o\u00f9 diff\u00e9rents groupes \u2013&nbsp;qui cohabitent pourtant depuis longtemps&nbsp;\u2013 peinent encore \u00e0 int\u00e9grer l\u2019id\u00e9e que leurs terroirs traditionnels font d\u00e9sormais partie d\u2019un \u00c9tat moderne. En Ituri, ces milices se concentrent principalement autour de Mahagi, Irumu et Bunia. Au Nord-Kivu, elles sont actives dans certaines zones de Rutshuru, Masisi, Walikale et Lubero. Au Sud-Kivu, elles se retrouvent notamment dans les r\u00e9gions de Kalehe, Uvira et Fizi. Dans la conception r\u00e9publicaine, tous les citoyens devraient avoir le droit de s\u2019\u00e9tablir o\u00f9 ils le souhaitent et b\u00e9n\u00e9ficier des m\u00eames droits, y compris l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la terre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse de la configuration de l\u2019habitat des zones mentionn\u00e9es ci-dessus au cours des ann\u00e9es&nbsp;1990 montre que des communaut\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 contraintes de quitter leurs terres d\u2019origine en raison des attaques syst\u00e9matiques des milices cr\u00e9\u00e9es par des politiciens locaux issus d\u2019ethnies rivales.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si ces zones figurent parmi celles o\u00f9 la cohabitation de multiples ethnies \u00e9tait la plus dense et ancienne, il subsiste dans ces foyers ce que l\u2019on pourrait appeler \u00ab&nbsp;le syndrome du premier arrivant&nbsp;\u00bb. Ce syndrome pousse les premiers occupants de la terre \u00e0 se d\u00e9clarer citoyens l\u00e9gitimes et \u00e0 rel\u00e9guer les autres au statut d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9tranger permanent&nbsp;\u00bb, peu importe qu\u2019ils aient cohabit\u00e9 et occup\u00e9 cette m\u00eame terre bien avant la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat, vestige de la colonisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Les attaques cibl\u00e9es visant des membres des communaut\u00e9s rivales, la destruction de leurs biens et, surtout, le refus de les voir revenir sur leurs terres, m\u00eame apr\u00e8s le retour de la paix, sugg\u00e8rent que l\u2019aspiration des milices dites \u00ab&nbsp;autochtones&nbsp;\u00bb est le nettoyage ethnique sur des terres qu\u2019elles consid\u00e8rent comme \u00e9tant le terroir de leurs anc\u00eatres et uniquement de leurs anc\u00eatres. Comme les membres des communaut\u00e9s d\u00e9racin\u00e9es ne connaissent que ces terres sur lesquelles ils vivent parfois depuis des si\u00e8cles, il n\u2019est pas rare qu\u2019ils constituent, \u00e0 leur tour, leurs propres milices dans le but d\u00e9clar\u00e9 de se d\u00e9fendre. Cependant, avec le temps, ces nouvelles milices finissent par commettre des atrocit\u00e9s similaires. Tout se passe comme si la cr\u00e9ation d\u2019une milice incitait \u00e0 la formation d\u2019une milice rivale, et vice versa.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cette dynamique particuli\u00e8re dans laquelle la violence appelle la violence qui a contribu\u00e9 \u00e0 la prolif\u00e9ration de centaines de groupes arm\u00e9s dans la r\u00e9gion de l\u2019est de la RDC. M\u00eame si la formation de ces milices est essentiellement motiv\u00e9e par des rivalit\u00e9s locales, leurs chefs b\u00e9n\u00e9ficient souvent du soutien tacite de leaders politiques qui contr\u00f4lent des sph\u00e8res du pouvoir d\u2019\u00c9tat, mais qui continuent d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 des identit\u00e9s ethniques localis\u00e9es et souvent exclusives. Beaucoup de gens l\u2019ignorent peut-\u00eatre, mais la formation des milices d\u00e9fendant des agendas identitaires ou territoriaux remonte aux ann\u00e9es&nbsp;1990, bien avant que la conflictualit\u00e9 ne s\u2019\u00e9tende au niveau des \u00c9tats. Avec les premi\u00e8res exp\u00e9riences de d\u00e9mocratisation mal ma\u00eetris\u00e9es, certains politiciens ont vu dans l\u2019ethnicisme un excellent moyen de constituer un vivier de partisans, capables de leur assurer une victoire facile lors d\u2019\u00e9lections qui n\u2019\u00e9taient d\u00e9mocratiques qu\u2019en apparence. Curieuse hybridation entre aspirations d\u00e9mocratiques et logiques tribales\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis cette p\u00e9riode, les milices locales ne font que se former, se dissoudre, se recycler en de nouvelles coalitions, en fonction de l\u2019\u00e9volution du conflit. Comme on peut le constater, ce premier niveau de conflictualit\u00e9 trouve son origine dans l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat postcolonial \u00e0 instaurer une identit\u00e9 r\u00e9publicaine unique, qui garantit \u00e0 tous les citoyens la possibilit\u00e9 de s\u2019\u00e9tablir librement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res nationales et d\u2019y b\u00e9n\u00e9ficier des m\u00eames droits, y compris celui de poss\u00e9der des terres.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la terre et au pouvoir est en jeu, des identit\u00e9s locales, sous-tendues par des vell\u00e9it\u00e9s ethniques, sont raviv\u00e9es pour \u00e9liminer des rivaux jug\u00e9s encombrants. Associer une identit\u00e9 locale, d\u2019inspiration ethnique et par nature exclusive, \u00e0 une identit\u00e9 r\u00e9publicaine, dont la vocation est d\u2019\u00eatre inclusive et rassurante pour tous les citoyens, est tout simplement intenable. Ce n\u2019est qu\u2019en travaillant s\u00e9rieusement sur ce premier niveau de conflictualit\u00e9 que l\u2019on peut esp\u00e9rer tarir les sources de recrutement des milices qui, comme nous allons le voir par la suite, ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par d\u2019autres sph\u00e8res d\u2019influence \u00e0 mesure que le conflit s\u2019est \u00e9tendu.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, l\u2019entr\u00e9e en jeu des acteurs op\u00e9rant \u00e0 d\u2019autres niveaux de conflictualit\u00e9 et avan\u00e7ant des agendas \u00ab&nbsp;non locaux&nbsp;\u00bb a contribu\u00e9 \u00e0 compliquer la donne.<\/p>\n\n\n\n<p>En plus des milices localement constitu\u00e9es, on retrouve dans cette r\u00e9gion des milices \u00e9trang\u00e8res qui d\u00e9fendent des id\u00e9ologies diversifi\u00e9es. Parmi elles, on peut citer, entre autres&nbsp;: la milice d\u2019origine ougandaise Alliance des forces d\u00e9mocratiques (ADF) qui promeut un agenda essentiellement djihadiste\u2009; la milice Red-Tabara, d\u2019origine burundaise\u2009; et la milice Forces d\u00e9mocratiques de lib\u00e9ration du Rwanda (FDLR), d\u2019origine rwandaise, qui d\u00e9fend un agenda ethnique et n\u00e9gationniste.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la RDC et le Burundi n\u2019ont pas eu beaucoup de mal \u00e0 s\u2019entendre sur la strat\u00e9gie de lutte contre Red-Tabara et que la RDC et l\u2019Ouganda ont fini par s\u2019entendre sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9radiquer l\u2019ADF, les FDLR continuent, en revanche, d\u2019empoisonner les relations entre la RDC et le Rwanda. Cette milice participe \u00e0 la complexification du conflit de deux mani\u00e8res. D\u2019abord, elle n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re aux pratiques de nettoyage ethnique visant essentiellement la communaut\u00e9 tutsie vivant \u00e0 l\u2019est de la RDC, en coalition avec des milices locales. Ensuite, \u00e9tant dirig\u00e9e par d\u2019anciens cadres politiques et officiers de l\u2019ancienne arm\u00e9e rwandaise, r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 l\u2019est de la RDC apr\u00e8s le g\u00e9nocide de 1994, elle porte \u00e9galement un agenda national. Selon son manifeste, sa principale aspiration est de reconqu\u00e9rir le Rwanda.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cette mosa\u00efque d\u2019acteurs s\u2019ajoute le Mouvement du 23 mars (M23), dont les caract\u00e9ristiques ne le placent ni parmi les milices locales, ni parmi les groupes \u00e9trangers. On ne peut pas qualifier ce mouvement de v\u00e9ritable milice car, contrairement aux milices locales d\u00e9crites ci-dessus, il a r\u00e9ussi \u00e0 former une arm\u00e9e compos\u00e9e de combattants bien entra\u00een\u00e9s, disciplin\u00e9s, capables de respecter la cha\u00eene de commandement et, surtout, se battant sur la base d\u2019un agenda politique clairement exprim\u00e9. En examinant de pr\u00e8s la configuration de ce mouvement, on remarque qu\u2019il travaille sur trois niveaux&nbsp;: local, national et r\u00e9gional.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord son agenda local est li\u00e9 au d\u00e9placement des membres de la communaut\u00e9 tutsi \u00e0 l\u2019est de la RDC durant les ann\u00e9es&nbsp;1993, 1994 et 1996 par les milices locales, dont les strat\u00e9gies ont \u00e9t\u00e9 analys\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment. On observe que la s\u00e9curisation des membres des communaut\u00e9s tutsies pers\u00e9cut\u00e9es ainsi que le rapatriement de ceux qui ont fui dans les pays limitrophes et vivent dans des camps de r\u00e9fugi\u00e9s, depuis pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, sont des priorit\u00e9s majeures pour ce mouvement, et plus particuli\u00e8rement pour ses officiers, notamment ceux d\u2019origine tutsie. Ensuite, son agenda national se manifeste par sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019allier avec d\u2019autres forces politico-militaires, comme l\u2019Alliance fleuve Congo (AFC), pour combattre le gouvernement congolais. Enfin, son agenda r\u00e9gional se mat\u00e9rialise par sa volont\u00e9 d\u2019\u00e9radiquer la pr\u00e9sence des FDLR de l\u2019est de la RDC.<\/p>\n\n\n\n<p>Il va sans dire que les strat\u00e9gies locales et r\u00e9gionales sont imbriqu\u00e9es&nbsp;: le retour des r\u00e9fugi\u00e9s tutsi \u00e0 l\u2019est de la RDC est conditionn\u00e9 par l\u2019\u00e9limination de la pr\u00e9sence des combattants des FDLR sur ces m\u00eames terres.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me niveau de conflictualit\u00e9 vient des alliances qui se tissent entre les milices et mouvements politico-militaires d\u00e9crits ci-dessus et des \u00c9tats int\u00e9ress\u00e9s, dont les dirigeants adh\u00e8rent souvent aux m\u00eames id\u00e9ologies et partagent des int\u00e9r\u00eats s\u00e9curitaires communs. Par exemple, le Rwanda consid\u00e8re la pr\u00e9sence des FDLR, dont l\u2019id\u00e9ologie repose ouvertement sur la haine ethnique et le n\u00e9gationnisme, \u00e0 ses fronti\u00e8res comme une menace existentielle. Il r\u00e9it\u00e8re r\u00e9guli\u00e8rement sa demande au gouvernement congolais d\u2019\u00e9radiquer ce mouvement et de rapatrier ses combattants au Rwanda. Cependant, les dirigeants congolais exploitent plut\u00f4t les combattants des FDLR, les plus aguerris de la r\u00e9gion, comme suppl\u00e9tifs de l\u2019arm\u00e9e dans sa lutte contre la r\u00e9bellion du M23, comme en t\u00e9moigne l\u2019affrontement acharn\u00e9 entre ces deux groupes lors des diff\u00e9rentes batailles autour de la ville de Goma.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui int\u00e9resse le plus les FDLR, c\u2019est d\u2019emp\u00eacher le M23 de prendre le contr\u00f4le des terres sur lesquelles vivaient leurs parents avant leur d\u00e9placement en 1993, 1994 et 1996. En effet, dans les faits, les partisans des FDLR occupent et s\u2019entra\u00eenent militairement sur ces m\u00eames terres. Cette strat\u00e9gie leur permet en m\u00eame temps de rester \u00e0 proximit\u00e9 des fronti\u00e8res rwandaises, en esp\u00e9rant qu\u2019ils auront un jour l\u2019opportunit\u00e9 de retourner au Rwanda les armes \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Les milices locales voient d\u2019un \u0153il favorable la strat\u00e9gie des FDLR. Essentiellement, elles y trouvent un moyen d\u2019emp\u00eacher le retour de centaines de milliers de Tutsis qui viendraient leur disputer les vastes terres o\u00f9 elles ont \u00e9tabli leurs fermes.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les combattants du M23 ont pour principal objectif d\u2019\u00e9liminer la pr\u00e9sence des FDLR \u00e0 l\u2019est de la RDC, ce qui permettrait de pacifier la r\u00e9gion et de faciliter le retour de leurs parents, qui vivent depuis pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies dans des conditions mis\u00e9rables dans des camps de r\u00e9fugi\u00e9s situ\u00e9s dans les pays voisins. Il va sans dire que le Rwanda est particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9 par le d\u00e9part des FDLR de l\u2019est de la RDC, pour les raisons \u00e9voqu\u00e9es ci-dessus.<\/p>\n\n\n\n<p>La strat\u00e9gie de la RDC, en revanche, est plus difficile \u00e0 saisir, car elle ne semble ni servir les int\u00e9r\u00eats des populations locales, qui restent plong\u00e9es dans une ins\u00e9curit\u00e9 permanente, ni ceux des dirigeants politiques qui ont beaucoup perdu en l\u00e9gitimit\u00e9. En effet, en observant de plus pr\u00e8s ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019est de la RDC depuis pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, on constate que cette strat\u00e9gie a fluctu\u00e9 entre une tol\u00e9rance tacite des combattants des FDLR sur son territoire, une collaboration timide et sporadique avec le Rwanda pour leur \u00e9radication (souvent observ\u00e9e au d\u00e9but des premiers mandats pr\u00e9sidentiels) et un soutien verbal aux FDLR, rarement suivi d\u2019actions concr\u00e8tes. Cependant, un nouveau pas a \u00e9t\u00e9 franchi ces derni\u00e8res ann\u00e9es, lorsque les FDLR ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre simplement tol\u00e9r\u00e9s en RDC pour devenir un acteur int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la strat\u00e9gie militaire du gouvernement central pour lutter contre le M23. Cela s\u2019est notamment manifest\u00e9 \u00e0 travers les multiples batailles autour de la ville de Goma. Toute personne connaissant un tant soit peu le contexte des Grands Lacs sait que consid\u00e9rer les FDLR comme des forces l\u00e9gitimes d\u00e9fendant l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale de la RDC, les associer \u00e0 des milices locales responsables du d\u00e9placement des Tutsis de l\u2019est du pays et les aligner au combat contre le M23 \u2013&nbsp;un mouvement dont l\u2019aspiration est de permettre \u00e0 ses membres de retourner sur ces m\u00eames terres&nbsp;\u2013 suffit \u00e0 transformer ce conflit en une v\u00e9ritable poudri\u00e8re. C\u2019est le n\u0153ud du probl\u00e8me, qui explique l\u2019ampleur qu\u2019a pris ce conflit ces derni\u00e8res ann\u00e9es. La suite est connue&nbsp;: chaque camp cherche \u00e0 recruter ses alli\u00e9s en fonction des moyens financiers et des r\u00e9seaux de soutien dont il dispose. Mais tout cela ne fait que compliquer le probl\u00e8me, en y ajoutant de nouvelles variables qui rendent la recherche de solutions encore plus ardue et incertaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me niveau de conflictualit\u00e9 s\u2019observe au niveau supranational. Il a trait \u00e0 la rivalit\u00e9 entre les blocs r\u00e9gionaux, \u00e0 savoir la Communaut\u00e9 de l\u2019Afrique de l\u2019Est (CAE) et la Communaut\u00e9 de d\u00e9veloppement de l\u2019Afrique australe (SADC). Cette concurrence se mat\u00e9rialise par la mise en place de deux processus de paix parall\u00e8les&nbsp;: le processus de Nairobi et le processus de Luanda. En effet, le processus de Nairobi devait traiter, sp\u00e9cifiquement, la question des groupes arm\u00e9s, tandis que celui de Luanda \u00e9tait cens\u00e9 s\u2019atteler aux conflits inter\u00e9tatiques impliquant les diff\u00e9rents pays concern\u00e9s. Or, comme nous l\u2019avons dit pr\u00e9c\u00e9demment, ces deux niveaux de conflictualit\u00e9 sont imbriqu\u00e9s et se nourrissent mutuellement. Cette rivalit\u00e9 se manifeste \u00e9galement par l\u2019envoi de contingents de maintien de la paix dans des missions souvent concurrentes. Le contingent est-africain avait opt\u00e9 pour une approche ax\u00e9e sur l\u2019apaisement des tensions, r\u00e9ussissant \u00e0 convaincre les combattants du M23 de c\u00e9der pacifiquement certains territoires conquis et de reculer leurs positions autour de la ville de Goma. Cependant, cette mission a \u00e9t\u00e9 remerci\u00e9e par le gouvernement congolais et remplac\u00e9e par un contingent issu de certains pays de la SADC, acceptant de s\u2019inscrire dans un mandat offensif contre le M23 aux c\u00f4t\u00e9s des forces gouvernementales congolaises. Or, comme mentionn\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, les forces gouvernementales ont nou\u00e9 une coalition avec plusieurs milices locales y compris les FDLR. Le fait qu\u2019un contingent de maintien de la paix op\u00e8re en alliance avec des milices responsables des exactions \u00e0 l\u2019origine du conflit ne fait qu\u2019accro\u00eetre la volatilit\u00e9 de la situation, comme l\u2019ont montr\u00e9 les r\u00e9centes batailles autour de Goma impliquant les forces sud-africaines aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e congolaise et de ses alli\u00e9s. M\u00eame si cela est souvent pass\u00e9 sous silence par les m\u00e9dias internationaux, le contingent onusien fait pratiquement face au m\u00eame dilemme. En offrant un soutien logistique et m\u00e9dical aux forces gouvernementales, il en fait m\u00e9caniquement b\u00e9n\u00e9ficier les milices alli\u00e9es sur le front, ce qui nuit consid\u00e9rablement \u00e0 sa l\u00e9gitimit\u00e9 aux yeux des communaut\u00e9s affect\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le quatri\u00e8me niveau de conflictualit\u00e9 porte sur la mise en cause, de plus en plus persistante, de la l\u00e9gitimit\u00e9 des instances onusiennes et, dans une certaine mesure, des blocs r\u00e9gionaux. En y regardant de plus pr\u00e8s, on remarque que les interventions des contingents militaires onusiens et r\u00e9gionaux reposent sur des principes d\u00e9connect\u00e9s des contextes locaux. En effet, ces forces de maintien de la paix ont pour vocation premi\u00e8re d\u2019aider les \u00c9tats, ce qui les pousse \u00e0 collaborer prioritairement avec les gouvernements en place.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute revendication politique \u00e9manant d\u2019acteurs non \u00e9tatiques est g\u00e9n\u00e9ralement rejet\u00e9e par ces instances. Cette fin de non-recevoir est encore plus cat\u00e9gorique lorsque la revendication provient de mouvements arm\u00e9s oppos\u00e9s aux gouvernements en place. Mais que se passe-t-il lorsqu\u2019un gouvernement l\u00e9gitime fait fausse route et utilise les instruments de l\u2019\u00c9tat pour pers\u00e9cuter une partie de sa population per\u00e7ue comme appartenant au camp ennemi\u2009? Par exemple, dans les batailles r\u00e9centes autour de la ville de Goma, les contingents sud-africain, tanzanien et malawite se sont retrouv\u00e9s \u00e0 combattre aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e congolaise, laquelle avait int\u00e9gr\u00e9 dans ses rangs des unit\u00e9s combattantes du FDLR et des milliers de miliciens locaux pratiquant le nettoyage ethnique. Il va sans dire qu\u2019en offrant leur support logistique \u00e0 l\u2019arm\u00e9e congolaise, ces contingents ont, de fait, aid\u00e9 indirectement des groupes responsables de graves violations des droits humains, contribuant ainsi \u00e0 aggraver la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce type de dilemme n\u2019est pas nouveau. Lors du g\u00e9nocide rwandais de 1994, par exemple, le g\u00e9n\u00e9ral canadien Rom\u00e9o Dallaire \u2013&nbsp;chef du contingent onusien&nbsp;\u2013 continuait \u00e0 inviter les chefs de l\u2019arm\u00e9e gouvernementale, qui avaient clairement opt\u00e9 pour le g\u00e9nocide, et les chefs des milices Interahamwe, qui \u00e9taient en train d\u2019ex\u00e9cuter le g\u00e9nocide, \u00e0 la table de discussion avec le FPR qui tentait de stopper ce m\u00eame g\u00e9nocide. En suivant strictement le principe de neutralit\u00e9 onusien, il cherchait \u00e0 inclure \u00ab&nbsp;toutes les forces politiques en pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb dans le dialogue, au m\u00e9pris des r\u00e9alit\u00e9s du terrain. D\u00e8s lors, une question cruciale se pose&nbsp;: quelle est la limite permettant aux contingents de maintien de la paix de d\u00e9cider de cesser leur collaboration avec un gouvernement qui fait fausse route avant qu\u2019il ne soit trop tard\u2009? Ce semblant de neutralit\u00e9, en d\u00e9calage avec le contexte local, a gravement nui \u00e0 la r\u00e9putation des missions onusiennes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il de l\u2019exploitation des ressources mini\u00e8res en RDC, souvent pr\u00e9sent\u00e9e comme l\u2019un des principaux moteurs du conflit\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, la cha\u00eene d\u2019exploitation reste fondamentalement la m\u00eame, quel que soit le rapport de force sur le terrain. Mis \u00e0 part quelques mines exploit\u00e9es par des compagnies \u00e9trang\u00e8res sous contrat avec le gouvernement, et qui sont capables de convoyer directement leurs minerais vers l\u2019ext\u00e9rieur du pays, l\u2019essentiel des carr\u00e9s miniers se trouve dans des zones foresti\u00e8res inaccessibles. En r\u00e9alit\u00e9, ni les forces gouvernementales ni les groupes arm\u00e9s ext\u00e9rieurs ne parviennent \u00e0 maintenir une pr\u00e9sence permanente dans ces zones o\u00f9 les conditions de vie sont particuli\u00e8rement rudes. Le contr\u00f4le de ces carr\u00e9s miniers est g\u00e9n\u00e9ralement assur\u00e9 par des milices locales qui encadrent des creuseurs qui sont souvent du milieu. Les petits acheteurs interm\u00e9diaires, capables de s\u2019aventurer sur les chemins boueux et ins\u00e9curis\u00e9s menant aux sites d\u2019extraction pour acheminer ces minerais vers les points de vente situ\u00e9s dans les villes, restent essentiellement les m\u00eames. En effet, les gros trafiquants, qui transportent les minerais jusqu\u2019aux oc\u00e9ans, ne peuvent rien sans eux\u2009! Seules les alliances qui se forment le long du trajet vers les oc\u00e9ans peuvent momentan\u00e9ment changer en fonction de la situation politique. Mais, comme on le sait, la conversion des gros trafiquants est tr\u00e8s facile, car ils n\u2019ont aucune identit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre&nbsp;: seul le gain compte\u2009! En fin de compte, tant que l\u2019\u00e9conomie mini\u00e8re de la RDC se limitera \u00e0 l\u2019extraction artisanale et \u00e0 l\u2019exportation brute des mati\u00e8res premi\u00e8res, toutes les discussions autour de la question resteront de simples querelles d\u2019interm\u00e9diaires.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019explication du conflit que vous nous proposez sugg\u00e8re qu\u2019il n\u2019est pas difficile de mettre en \u00e9vidence le noyau du conflit et de travailler \u00e0 le d\u00e9samorcer. Pourquoi, alors, le conflit se perp\u00e9tue-t-il malgr\u00e9 les interventions de multiples acteurs\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tout d\u2019abord, ce conflit est peut-\u00eatre le deuxi\u00e8me, apr\u00e8s le conflit isra\u00e9lo-palestinien, \u00e0 d\u00e9cha\u00eener des passions id\u00e9ologiques et \u00e0 emp\u00eacher une r\u00e9flexion sereine sur ses possibles solutions. C\u2019est aussi un conflit o\u00f9 la distorsion des faits historiques, visant \u00e0 valider un narratif favorable, fait partie des strat\u00e9gies mises en place par certains acteurs. Cependant, l\u2019effet boomerang de ces manipulations exacerbe les tensions plut\u00f4t que de les apaiser.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est enfin un conflit o\u00f9 l\u2019intoxication m\u00e9diatique prend rapidement le dessus sur les faits r\u00e9els, conduisant parfois certains intervenants, m\u00e9connaissant le contexte, \u00e0 prendre des d\u00e9cisions sur des bases erron\u00e9es. En y regardant de plus pr\u00e8s, on remarque que la recherche des points d\u2019accord et d\u2019intersections ne fait pas partie des pr\u00e9occupations des intervenants et encore moins des bellig\u00e9rants. Chacun se pr\u00e9occupe de faire triompher son narratif en s\u00e9lectionnant attentivement les faits qui l\u2019innocentent et incriminent la partie adverse, tout en se lan\u00e7ant \u00e0 corps perdu dans la conqu\u00eate des opinions favorables aux niveaux local, national et international.<\/p>\n\n\n\n<p>Malheur \u00e0 celui qui parle peu\u2009! Malheur \u00e0 celui qui n\u2019a pas recrut\u00e9 les meilleurs influenceurs\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Cela soul\u00e8ve une question fondamentale&nbsp;: quelle \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb permettrait de mieux comprendre la nature de ce conflit et de mettre en \u00e9vidence les solutions les plus appropri\u00e9es pour le r\u00e9soudre\u2009? Notre r\u00e9ponse est simple&nbsp;: c\u2019est la voix des membres des communaut\u00e9s locales, victimes au quotidien, qui devrait attirer l\u2019attention des intervenants. Mais la r\u00e9alit\u00e9 est tout autre, car ces voix locales portent peu, et les puissants de ce monde ne semblent pas s\u2019en pr\u00e9occuper\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Quels sont les effets majeurs du conflit des Grands Lacs sur les communaut\u00e9s et les citoyen\u00b7ne\u00b7s ordinaires\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme on peut le voir, le conflit des Grands Lacs trouve ses racines dans l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat postcolonial \u00e0 forger une identit\u00e9 nationale partag\u00e9e, capable de transcender les multiples identit\u00e9s ethniques et locales pour adh\u00e9rer \u00e0 un m\u00eame projet de soci\u00e9t\u00e9. Il faut inscrire la construction de cette identit\u00e9 transcendante dans un projet politique coh\u00e9rent, \u00e0 l\u2019image de celui entrepris par Julius Nyerere. Ce dernier a r\u00e9ussi \u00e0 faire comprendre aux diff\u00e9rents peuples, r\u00e9unis de force sous le pouvoir colonial pour former le Tanganyika, que leur diversit\u00e9 \u00e9tait une richesse plut\u00f4t qu\u2019un handicap. Plus tard, Nyerere a convaincu les citoyens du Tanganyika et de l\u2019\u00eele de Zanzibar d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 un m\u00eame projet de soci\u00e9t\u00e9 pour former la R\u00e9publique-Unie de Tanzanie. Il n\u2019est donc pas surprenant que ce pays figure parmi les plus stables et les plus prosp\u00e8res d\u2019Afrique, o\u00f9 l\u2019h\u00e9ritage de Nyerere continue de cimenter l\u2019unit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, dans les pays des Grands Lacs, des communaut\u00e9s \u00e9rig\u00e9es superficiellement et abusivement en groupes ennemis, par des leaders politiques en manque d\u2019inspiration, se livrent \u00e0 une violence r\u00e9ciproque par milices interpos\u00e9es. Ainsi, la soci\u00e9t\u00e9 vit dans une ins\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e dont elle ne peut s\u2019extraire, car elle entretient elle-m\u00eame ces milices, tant sur le plan mat\u00e9riel que financier. \u00c0&nbsp;l\u2019origine, ces milices naissent en promettant de prot\u00e9ger les membres de leurs propres communaut\u00e9s. Cependant, il a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 qu\u2019apr\u00e8s s\u2019\u00eatre livr\u00e9es \u00e0 des atrocit\u00e9s contre d\u2019autres groupes, elles finissent par s\u2019habituer \u00e0 la violence et s\u2019en prennent m\u00eame \u00e0 leurs propres membres. Cela transforme alors leur milieu de vie en une v\u00e9ritable jungle, o\u00f9 plus personne ne se sent en s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En quoi le conflit des Grands Lacs a-t-il contribu\u00e9 \u00e0 la prolif\u00e9ration des VBG dans les pays de la r\u00e9gion\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Mis \u00e0 part l\u2019exacerbation des antagonismes ethniques et de l\u2019intol\u00e9rance politique, le conflit des Grands Lacs s\u2019est \u00e9galement distingu\u00e9 par l\u2019utilisation du viol massif comme arme de guerre, notamment en RDC, et comme arme de g\u00e9nocide au Rwanda en 1994. Le viol, utilis\u00e9 comme arme de guerre et comme arme de g\u00e9nocide, constitue la forme la plus aboutie de la n\u00e9gation de la vie et de la dignit\u00e9 humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Les t\u00e9moignages recueillis lors des diff\u00e9rents ateliers de gu\u00e9rison montrent qu\u2019en souillant \u00ab&nbsp;les femmes de l\u2019ennemi&nbsp;\u00bb ou en d\u00e9truisant leurs organes g\u00e9nitaux, les miliciens esp\u00e9raient priver la communaut\u00e9 qu\u2019ils voulaient voir dispara\u00eetre de la possibilit\u00e9 de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. Comme ce comportement \u00e9tait, en quelque sorte, politiquement motiv\u00e9 au d\u00e9part, les miliciens visaient s\u00e9lectivement \u00ab&nbsp;les femmes de l\u2019ennemi&nbsp;\u00bb. Mais une fois qu\u2019ils ne craignaient plus de d\u00e9shonorer des filles et des m\u00e8res, dont certaines \u00e9taient leurs voisines (dans le cas du Rwanda), ces miliciens ont fini par s\u2019en prendre aux filles et femmes de leurs propres communaut\u00e9s, qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient pourtant promis de prot\u00e9ger. Ils ont ainsi entra\u00een\u00e9 d\u2019autres d\u00e9linquants dans ces comportements d\u00e9viants, transformant leur propre communaut\u00e9 en un espace de violence, o\u00f9 plus aucune fille ni femme ne se sent en s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi, il a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 que le traumatisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, induit par l\u2019exposition prolong\u00e9e \u00e0 la violence de masse, constitue un terreau propice aux VBG au sein des familles, des communaut\u00e9s, \u00e0 l\u2019\u00e9cole et sur le lieu de travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la r\u00e9gion des Grands Lacs figure parmi les r\u00e9gions du monde o\u00f9 le taux de pr\u00e9valence des VGB est l\u2019un des plus \u00e9lev\u00e9s et o\u00f9 ces violences sont les plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es au sein des diff\u00e9rentes couches de la population. Le traumatisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et la prolif\u00e9ration des VBG dans les pays de la r\u00e9gion rendent quasi impossible l\u2019accompagnement individuel de toutes les personnes sollicitant de l\u2019aide aupr\u00e8s des structures et organisations sp\u00e9cialis\u00e9es en soutien m\u00e9dical, social et psychologique. En outre, le mod\u00e8le de prise en charge individuelle se focalise sur les dimensions intra-individuelles, alors que les blessures de la vie caus\u00e9es par ce conflit rel\u00e8vent \u00e9galement des dimensions relationnelles (suspicion mutuelle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e) et sociales (destruction des normes sociales partag\u00e9es qui rendaient possible le vivre-ensemble). Pour ce faire, il fallait d\u00e9velopper un nouveau mod\u00e8le adapt\u00e9 au contexte de violence de masse, capable de prendre en compte les blessures de la vie \u00e0 la fois sur les plans individuel, relationnel et social. C\u2019est dans ce cadre que, sous la direction du professeur \u00e9m\u00e9rite Simon Gasibirege, les membres de notre association <em>Life Wounds Healing Association<\/em> ont entrepris de d\u00e9velopper un nouveau mod\u00e8le de prise en charge des communaut\u00e9s bless\u00e9es intitul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Approche psychosociale communautaire (APC) \u2013 <em>We Heal Together Model<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e de d\u00e9velopper ce nouveau mod\u00e8le est n\u00e9e des insuffisances observ\u00e9es dans l\u2019\u00ab&nbsp;importation&nbsp;\u00bb des mod\u00e8les de prise en charge psychologique individuelle d\u00e9velopp\u00e9s en Occident pour l\u2019accompagnement des survivants et survivantes des violences extr\u00eames commises pendant le g\u00e9nocide perp\u00e9tr\u00e9 contre les Tutsis au Rwanda.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, cette approche a \u00e9t\u00e9 \u00e9tendue aux autres pays de la r\u00e9gion des Grands Lacs, affect\u00e9s par des guerres \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, afin de prendre en charge les survivantes de viols et d\u2019autres types de violences sexuelles commises en temps de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa forme initiale, le mod\u00e8le \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together<\/em>&nbsp;\u00bb se d\u00e9clinait sous la forme d\u2019une s\u00e9rie d\u2019ateliers de conscientisation, sur le deuil et la gestion des sentiments associ\u00e9s aux pertes profondes li\u00e9es au g\u00e9nocide. La participation aux ateliers est tr\u00e8s diff\u00e9rente de la formation proprement dite, qui, pour l\u2019essentiel, vise l\u2019intellect. Ce qui compte le plus ce n\u2019est pas tant l\u2019acquisition de nouvelles connaissances pour savoir comment s\u2019y prendre, mais plut\u00f4t l\u2019engagement effectif dans le processus de gu\u00e9rison (transformation), en interaction avec les autres participants, ce qui leur permet de recouvrer une vie saine et des relations sociales apais\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le temps, le mod\u00e8le a \u00e9volu\u00e9 pour se structurer en cinq ateliers&nbsp;: l\u2019atelier de conscientisation (trois jours), l\u2019atelier sur le deuil (cinq jours), l\u2019atelier sur la gestion des sentiments (cinq jours), l\u2019atelier sur le pardon et la r\u00e9conciliation (cinq jours) et l\u2019atelier sur le projet de vie (cinq jours).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En quoi consistent ces ateliers et quels types de changements sont attendus\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il faudrait d\u2019abord expliquer pourquoi nous commen\u00e7ons par l\u2019atelier de conscientisation. En th\u00e9orie, nous tenons pour acquis que les adultes savent tr\u00e8s bien faire la part des choses et qu\u2019ils ont pleinement conscience des blessures induites par les \u00e9v\u00e9nements traumatiques dont ils ont \u00e9t\u00e9 victimes, de leur incidence sur la qualit\u00e9 de leur vie et sur leurs relations avec les autres. La r\u00e9alit\u00e9, cependant, est que les blessures de la vie, qui plongent leurs racines dans nos exp\u00e9riences douloureuses du pass\u00e9, nous accablent souvent sans que nous en ayons pleinement conscience et nous emp\u00eachent de vivre sereinement. Ces blessures sont encore plus perturbantes lorsque l\u2019on a \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements aussi traumatisants que le viol, utilis\u00e9 comme arme de g\u00e9nocide, ou d\u2019autres formes de violence de masse commises en temps de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la pratique, l\u2019atelier de conscientisation permet aux participants de prendre conscience de leurs blessures, d\u2019en mesurer l\u2019ampleur et surtout d\u2019identifier les causes profondes de leur mal-\u00eatre. C\u2019est en prenant conscience de l\u2019ampleur de nos blessures et de leur impact sur notre qualit\u00e9 de vie que nous comprenons pourquoi nous nous sentons tristes sans raison apparente, pourquoi nous ne sommes pas en bons termes avec les membres de notre famille, nos coll\u00e8gues ou nos voisins, pourquoi nous sommes incapables de faire des projets d\u2019avenir, pourquoi nous sommes devenus improductifs, pourquoi le sommeil r\u00e9parateur nous a fuis, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet atelier peut s\u2019appliquer \u00e0 n\u2019importe quelle probl\u00e9matique de l\u2019existence humaine. Notre organisation l\u2019a d\u00e9j\u00e0 mis en \u0153uvre pour diff\u00e9rentes probl\u00e9matiques li\u00e9es \u00e0 la sant\u00e9 mentale, notamment&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;le traumatisme cons\u00e9cutif au g\u00e9nocide perp\u00e9tr\u00e9 contre les Tutsis&nbsp;: il faut comprendre ici que les individus et les communaut\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 l\u2019inhumanit\u00e9 et \u00e0 l\u2019extermination d\u2019un groupe humain entier\u2009;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;le traumatisme cons\u00e9cutif aux viols massifs et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s commis dans la r\u00e9gion des Grands Lacs, notamment par les milices et les hommes en armes encore actifs dans certains pays comme la RDC&nbsp;: il faut comprendre ici que les individus et les communaut\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s \u00e0 la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des m\u0153urs qui structuraient le vivre-ensemble (d\u00e9r\u00e9gulation sociale), et \u00e0 une profonde atteinte \u00e0 l\u2019humanit\u00e9\u2009;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;les blessures cons\u00e9cutives aux violences sexuelles et domestiques commises en temps de paix\u2009;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;les blessures cons\u00e9cutives aux grossesses pr\u00e9coces des filles mineures&nbsp;: avoir un enfant avant l\u2019\u00e2ge de la majorit\u00e9 constitue une grande crise de la vie. Cela prive la jeune fille des attributs de l\u2019enfance, la plonge dans une sorte d\u2019angoisse existentielle, perturbe sa croissance et son fonctionnement physiologique, brouille ses perspectives et complique son int\u00e9gration sociale pour longtemps, etc.\u2009;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013&nbsp;enfin, les comportements d\u00e9ficitaires li\u00e9s au genre (masculinit\u00e9 et f\u00e9minit\u00e9 toxiques).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, quelle que soit la probl\u00e9matique abord\u00e9e, on pourrait se demander pourquoi l\u2019atelier de conscientisation dure aussi longtemps, en l\u2019occurrence trois jours. Il faut garder \u00e0 l\u2019esprit que le mod\u00e8le \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together<\/em>&nbsp;\u00bb s\u2019adresse \u00e0 des blessures profondes, dont la gu\u00e9rison n\u00e9cessite du temps. Il convient de noter ici que m\u00eame une prise en charge individuelle peut \u00eatre longue, alors m\u00eame que le psychoth\u00e9rapeute ne travaille qu\u2019avec un seul patient. Pour d\u00e9clencher une dynamique de transformation aboutissant \u00e0 une gu\u00e9rison partag\u00e9e, il est essentiel d\u2019amener les participants \u00e0 questionner leur vie, leur histoire, leurs comportements, leurs relations perturb\u00e9es et \u00e0 identifier progressivement les causes profondes de leurs souffrances. Au d\u00e9but, les participants ont peur d\u2019explorer leur propre v\u00e9cu et de se confronter aux traumatismes du pass\u00e9 (r\u00e9sistance-d\u00e9fense). Si acc\u00e9der \u00e0 son propre c\u0153ur prend du temps, il va sans dire que l\u2019ouvrir aux autres en demande encore davantage. Il est donc essentiel de prendre le temps de construire une communaut\u00e9 de participants afin qu\u2019ils puissent se soutenir et se soigner mutuellement. Il faut ajouter que la m\u00e9thode de partage d\u2019exp\u00e9riences, sur laquelle repose le mod\u00e8le \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together<\/em>&nbsp;\u00bb, requiert un temps consid\u00e9rable. Elle exige de prendre des pr\u00e9cautions pour d\u00e9clencher le processus de lib\u00e9ration de la parole et favoriser l\u2019ouverture \u00e0 la souffrance des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une longue p\u00e9riode d\u2019exp\u00e9rimentation, nous sommes arriv\u00e9s au constat qu\u2019un processus de conscientisation bien men\u00e9 passe par trois \u00e9tapes cl\u00e9s&nbsp;: 1)&nbsp;la cr\u00e9ation d\u2019un climat de confiance, afin de transformer des participants anonymes en une communaut\u00e9 soud\u00e9e, capable de partager ses exp\u00e9riences et ses souffrances, tout en se soutenant mutuellement dans le processus de gu\u00e9rison \u00e0 venir\u2009; 2)&nbsp;l\u2019exploration de la notion de blessures de la vie, en g\u00e9n\u00e9ral, puis des blessures qui affectent le plus les membres de nos communaut\u00e9s, et enfin les blessures individuelles qui touchent directement chaque participant. Cette \u00e9tape permet d\u2019identifier les causes et les cons\u00e9quences sur la qualit\u00e9 de vie\u2009; 3)&nbsp;la mise en place de strat\u00e9gies de gu\u00e9rison, visant \u00e0 rechercher des voies et des moyens pour surmonter ces blessures et retrouver une vie apais\u00e9e et \u00e9panouissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9roulement de ces trois \u00e9tapes s\u2019\u00e9tale \u00e0 peu pr\u00e8s sur trois jours d\u2019ateliers \u00e0 raison d\u2019un jour par \u00e9tape. Une fois que nous avons pris conscience de l\u2019origine et des causes profondes de notre mal-\u00eatre, un sentiment d\u2019angoisse peut nous envahir, car nous nous demandons si nous pourrons un jour nous en sortir.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019atelier de conscientisation est suivi par l\u2019atelier de gu\u00e9rison des blessures de la vie, qui, dans le cas sp\u00e9cifique des blessures li\u00e9es au g\u00e9nocide, prend la forme d\u2019un atelier sur le deuil.<\/p>\n\n\n\n<p>La prise de conscience du vide laiss\u00e9 par la mort ou par d\u2019autres pertes profondes constitue une \u00e9tape importante pour se reconnecter avec la vie. Cependant, \u00eatre confront\u00e9 \u00e0 la mort de cette mani\u00e8re, et en particulier lorsqu\u2019elle r\u00e9sulte d\u2019un g\u00e9nocide, n\u00e9cessite un profond travail de deuil. Or, entrer dans un tel processus est une \u00e9preuve bouleversante. Il induit des perturbations profondes dans la vie int\u00e9rieure et affecte les relations avec les autres et avec l\u2019environnement. Lors des ateliers, les participants parlent de leur deuil et beaucoup d\u2019entre eux \u00e9prouvent de la culpabilit\u00e9 et la honte d\u2019avoir surv\u00e9cu, alors que leurs fr\u00e8res et s\u0153urs de destin sont morts. Ces sentiments font perdre \u00e0 certains leurs rep\u00e8res identitaires et alt\u00e8rent leur perception d\u2019eux-m\u00eames. C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison qu\u2019ils s\u2019accusent et \u00e9prouvent de la honte pour des crimes qu\u2019ils n\u2019ont pas commis et dont ils sont victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>On observe des perturbations similaires chez les victimes, les auteurs et les proches des survivantes de VBG. La prise de conscience des blessures profondes plonge la personne dans un trouble intense, risquant de l\u2019engager dans un processus de deuil compliqu\u00e9 susceptible d\u2019intensifier sa souffrance. Pour s\u2019en sortir, la personne doit entreprendre un travail de deuil orient\u00e9 vers la gu\u00e9rison des blessures dont elle vient de prendre conscience. Dans l\u2019analyse transactionnelle, l\u2019atelier sur le deuil s\u2019\u00e9tend normalement sur trois jours. Mais concernant les traumatismes caus\u00e9s par le g\u00e9nocide, ces trois jours sont insuffisants, car la perte des membres de la famille (et des milliers des gens innocents) ex\u00e9cut\u00e9s sans raison plonge les participants dans une profonde souffrance. Au bout des trois jours, les \u00e9motions et la souffrance restent toujours aussi fortes. Or l\u2019objectif de ces ateliers est justement de leur permettre d\u2019en ressortir avec une force renouvel\u00e9e qui leur permettra de vivre en paix avec ce pass\u00e9 douloureux. Par ailleurs, nous avons remarqu\u00e9 qu\u2019en RDC et au Burundi, certains participants qui avaient \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rentes formes d\u2019atrocit\u00e9s pendant les p\u00e9riodes de guerre civile et d\u2019instabilit\u00e9 politique mettaient du temps avant d\u2019entrer dans un processus de deuil. Cette r\u00e9sistance \u00e9tait li\u00e9e soit \u00e0 une difficult\u00e9 \u00e0 partager leur v\u00e9cu avec des gens qu\u2019ils percevaient comme \u00e9tant de la \u00ab&nbsp;partie adverse&nbsp;\u00bb, soit \u00e0 la difficult\u00e9 de faire face au pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces exp\u00e9riences nous ont conduits \u00e0 constater que s\u2019engager dans un travail de deuil n\u00e9cessitait au minimum cinq jours. Il fallait donner suffisamment de temps aux discussions en petits groupes pour que les participants passent progressivement de la phase de d\u00e9ni de la perte \u00e0 celle de la n\u00e9gociation, puis \u00e0 l\u2019acceptation. Dans la pratique, l\u2019atelier sur le deuil se d\u00e9roule en cinq \u00e9tapes cl\u00e9s&nbsp;: s\u2019engager dans un travail de deuil exige plus qu\u2019une simple participation, car il est difficile de partager sa souffrance avec des gens en qui l\u2019on n\u2019a pas suffisamment confiance. Pour ce faire, la premi\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 transformer le groupe des participants anonymes en une communaut\u00e9 de partage, capable d\u2019embrasser ensemble le travail de deuil et de cheminer vers la gu\u00e9rison.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me \u00e9tape marque le d\u00e9but du travail de deuil. Toutefois, afin d\u2019\u00e9viter un choc \u00e9motionnel trop brutal, les participants commencent par discuter de la mort associ\u00e9e \u00e0 des causes naturelles comme la maladie, les accidents, etc. Cet exercice les pr\u00e9pare \u00e0 affronter des pertes plus tragiques comme celles li\u00e9es au g\u00e9nocide et progressivement \u00e0 celles dans leur entourage et leurs communaut\u00e9s. Au cours de cette \u00e9tape, ils sont invit\u00e9s \u00e0 parler de la vie, de l\u2019histoire et de l\u2019amour qu\u2019ils portaient aux disparus et des bienfaits qu\u2019ils auraient voulu leur prodiguer s\u2019ils \u00e9taient encore en vie. Cet exercice peut durer deux jours car il constitue la base du travail de deuil. Son principal objectif est d\u2019aider les participants \u00e0 construire un h\u00e9ritage symbolique des \u00eatres disparus. \u00c0&nbsp;la fin de l\u2019exercice, les participants se sentent apais\u00e9s et se rendent compte que ces \u00eatres chers ont laiss\u00e9 un h\u00e9ritage digne d\u2019\u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 et transmis aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes et que leur m\u00e9moire ne sombrera pas dans l\u2019oubli. La derni\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 amener progressivement les participants \u00e0 sortir du travail de deuil en les aidant \u00e0 se d\u00e9tacher de la souffrance induite par le souvenir des \u00eatres chers disparus, tout en pr\u00e9servant leur h\u00e9ritage. Cependant, il est essentiel de reconna\u00eetre que le processus de deuil suscite des \u00e9motions intenses qu\u2019il convient d\u2019appr\u00e9hender avec justesse afin de retrouver une certaine s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. C\u2019est pourquoi l\u2019animateur de l\u2019atelier doit prendre soin d\u2019introduire la notion de gestion des sentiments li\u00e9s au deuil qui fera l\u2019objet de l\u2019atelier qui va suivre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019atelier de gestion des \u00e9motions permet l\u2019acceptation de ce qui est arriv\u00e9, de d\u00e9m\u00ealer les ressentis et de lever la culpabilit\u00e9 ainsi que la honte. Enfin, l\u2019atelier sur le projet de vie prolonge cette exp\u00e9rience et permet aux participants de se red\u00e9finir et d\u2019embrasser un nouvel horizon de vie en se donnant des objectifs clairs \u00e0 court, moyen et long terme, leur permettant de retrouver une vie saine et qui a du sens. Comme pour les autres ateliers de gu\u00e9rison, l\u2019atelier sur la gestion des sentiments dure cinq jours. La premi\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 construire la communaut\u00e9 des participants ou, tout au moins, \u00e0 revenir sur la question de la coh\u00e9sion du groupe et de la construction de la confiance mutuelle, permettant aux participants de partager leurs sentiments et leurs \u00e9motions sans r\u00e9ticence et sans jugement de valeur. Dans la deuxi\u00e8me \u00e9tape, les participants prennent le temps de diff\u00e9rencier la pens\u00e9e des affects. Ils comprennent que la pens\u00e9e est de l\u2019ordre de la conceptualisation et de l\u2019\u00e9laboration, tandis que les affects (sentiments et \u00e9motions) sont li\u00e9s \u00e0 la sensation et \u00e0 la sensibilit\u00e9. Une fois cette distinction faite, les participants prennent le temps de comprendre la fonction et la signification des sentiments dans la vie quotidienne. Ils apprennent notamment que la peur signale un danger \u00e0 \u00e9viter, alors que la col\u00e8re renvoie \u00e0 un sentiment d\u2019injustice qui sugg\u00e8re la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un changement pour que la personne recouvre une vie ou des relations saines. La tristesse, quant \u00e0 elle, renvoie \u00e0 un sentiment de perte et au besoin de consolation. Enfin, la joie et la sensation de bonheur renvoient \u00e0 un sentiment de s\u00e9curit\u00e9, favorisant l\u2019ouverture aux autres, au partage, \u00e0 l\u2019amiti\u00e9, \u00e0 la camaraderie, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois que la notion de sentiment et son importance sont bien ma\u00eetris\u00e9es, les participants passent de la conceptualisation \u00e0 l\u2019expression de leurs propres sentiments. Ils explorent notamment la mani\u00e8re dont ils ont \u00e9t\u00e9 socialis\u00e9s par leurs parents, leurs \u00e9ducateurs et d\u2019autres personnes importantes \u00e0 l\u2019expression ou \u00e0 l\u2019inhibition de leurs sentiments au cours de leur enfance et de leur adolescence, et en quoi cela a eu un impact sur leur vie d\u2019adulte. Ensuite, ils explorent l\u2019expression des sentiments associ\u00e9s aux pertes naturelles, telles que la mort des \u00eatres chers caus\u00e9e par la maladie, puis l\u2019expression des sentiments associ\u00e9s aux pertes profondes, comme celles caus\u00e9es par le g\u00e9nocide ou d\u2019autres pertes similaires. En op\u00e9rant un retour r\u00e9trospectif sur leurs propres histoires au moment o\u00f9 ils ont subi ces pertes, les participants examinent attentivement si leur entourage (parents, amis et autres r\u00e9seaux de soutien) leur a permis d\u2019exprimer leurs sentiments, s\u2019ils ont accueilli positivement ces \u00e9motions et sentiments, ou plut\u00f4t s\u2019ils ont essay\u00e9 de les inhiber. Puis les participants examinent les effets de la permission ou de l\u2019interdiction d\u2019exprimer leurs sentiments. L\u2019\u00e9tape suivante consiste \u00e0 explorer leurs sentiments actuels en rapport avec les pertes du pass\u00e9. Peuvent-ils maintenant les exprimer librement contrairement au pass\u00e9\u2009? Cela les aide-t-il \u00e0 vivre plus sereinement avec les pertes subies\u2009? La derni\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 \u00e9laborer des strat\u00e9gies leur permettant de bien canaliser leurs sentiments et leurs \u00e9motions pour qu\u2019ils ne continuent pas \u00e0 affecter n\u00e9gativement leur vie. Mais apprendre \u00e0 g\u00e9rer les sentiments et les \u00e9motions associ\u00e9s \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement douloureux, comme le g\u00e9nocide ou d\u2019autres pertes profondes, ne signifie pas n\u00e9cessairement que la personne pourra d\u00e9sormais vivre en paix avec elle-m\u00eame, avec son pass\u00e9, et encore moins avec les personnes qui, de loin ou de pr\u00e8s, sont \u00e0 l\u2019origine de ses souffrances. Pour cela, il est essentiel d\u2019embrasser le processus de pardon et de r\u00e9conciliation qui est l\u2019objet du quatri\u00e8me atelier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos de l\u2019atelier sur le pardon et la r\u00e9conciliation, il a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 que si la personne n\u2019a pas fait correctement son deuil, elle a du mal \u00e0 se r\u00e9concilier avec elle-m\u00eame et avec les autres, ce qui peut compromettre le processus de gu\u00e9rison. L\u2019atelier sur le pardon et la r\u00e9conciliation a donc pour objectif de poursuivre la consolidation de ce processus. En s\u2019engageant dans le processus de pardon et de r\u00e9conciliation, chaque participant cherche \u00e0 recouvrer son unicit\u00e9 et \u00e0 r\u00e9tablir des relations saines avec les autres, et avec l\u2019existence humaine. Comme pour les autres ateliers de gu\u00e9rison, l\u2019atelier sur le pardon et la r\u00e9conciliation dure cinq jours, et naturellement, le retour sur la consolidation de la communaut\u00e9 des participants constitue la premi\u00e8re \u00e9tape. Cet exercice n\u2019est pas une simple routine, car il pr\u00e9pare les esprits \u00e0 partager leurs exp\u00e9riences sur le pardon et la r\u00e9conciliation, y compris leurs difficult\u00e9s \u00e0 s\u2019y engager.<\/p>\n\n\n\n<p>Les participants \u00e0 l\u2019atelier commencent par discuter de la nature et de l\u2019importance du pardon et de la r\u00e9conciliation, tant avec soi-m\u00eame qu\u2019avec les autres dans le recouvrement d\u2019une sant\u00e9 mentale saine. Ils abordent notamment la diff\u00e9rence entre le pardon et la justice, en soulignant que demander ou accorder le pardon ne supprime pas le d\u00e9sir de justice. On a besoin d\u2019\u00eatre pardonn\u00e9 ou de se pardonner soi-m\u00eame et de se r\u00e9concilier avec soi-m\u00eame et avec les autres parce que l\u2019on souffre de ce qui s\u2019est pass\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019un processus essentiellement interne et relationnel, qui est diff\u00e9rent du besoin de justice, dont l\u2019essence m\u00eame est de demander des comptes pour les crimes commis. S\u2019engager dans le processus de pardon et de r\u00e9conciliation veut dire que nous cherchons \u00e0 vivre avec la m\u00e9moire douloureuse du pass\u00e9 de mani\u00e8re apais\u00e9e, et dans la mesure du possible, sans ranc\u0153ur envers la personne auteure de la souffrance, mais non envers son crime. Accepter de se r\u00e9concilier avec l\u2019auteur de notre souffrance signifie donc que nous avons accept\u00e9 de d\u00e9tacher sa personne de son crime, et que nous pouvons r\u00e9tablir des relations apais\u00e9es avec lui sans n\u00e9cessairement oublier ce qu\u2019il nous a fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, pardonner et se r\u00e9concilier avec celui qui nous a fait du mal ne signifie pas faire table rase des crimes commis ni renoncer \u00e0 la justice. Une fois cette clarification apport\u00e9e, les participants reviennent sur leur pass\u00e9 et examinent comment ils ont \u00e9t\u00e9 initi\u00e9s \u00e0 la demande et \u00e0 l\u2019accord du pardon ainsi qu\u2019\u00e0 la r\u00e9conciliation avec leurs parents et les autres adultes ayant jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9terminant dans leur \u00e9ducation et leur socialisation. Ils analysent ensuite l\u2019influence du genre sur le pardon et la r\u00e9conciliation, en examinant notamment comment, dans leur culture, les hommes et les femmes s\u2019engagent dans ce processus. Au cours des exercices en groupe et des s\u00e9ances de discussion en pl\u00e9ni\u00e8re, les participants prennent le temps de comprendre les diff\u00e9rences observ\u00e9es, en recherchant notamment leurs causes dans la socialisation des filles et des gar\u00e7ons. Ils examinent ensuite leur propre engagement dans le processus de demande et d\u2019accord du pardon et de la r\u00e9conciliation, en appliquant d\u2019abord cette d\u00e9marche \u00e0 des situations de la vie ordinaire, puis \u00e0 des crimes graves comme ceux commis pendant le g\u00e9nocide. Ils reviennent plus sp\u00e9cifiquement sur la mani\u00e8re dont ils g\u00e8rent les sentiments et les \u00e9motions forts associ\u00e9s \u00e0 ce type de demande. Comme pour les autres ateliers de gu\u00e9rison, cet atelier se termine par une discussion sur les strat\u00e9gies \u00e0 mettre en place pour am\u00e9liorer leur engagement dans des processus de pardon et de renonciation orient\u00e9s vers la gu\u00e9rison. L\u2019animateur cl\u00f4ture la session en annon\u00e7ant aux participants qu\u2019il leur reste un dernier atelier&nbsp;: le projet de vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir travers\u00e9 les \u00e9tapes de conscientisation, de deuil, de gestion des sentiments, de pardon et de r\u00e9conciliation, et que le processus de gu\u00e9rison s\u2019est correctement enclench\u00e9, les participants cheminent vers la derni\u00e8re phase du deuil qu\u2019est le d\u00e9tachement. \u00c0&nbsp;cette \u00e9tape, la personne est en principe pr\u00eate \u00e0 embrasser une nouvelle vie, car elle a appris \u00e0 g\u00e9rer son pass\u00e9 douloureux ainsi que les blessures et sentiments qui y sont li\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019atelier sur le projet de vie aide les participants \u00e0 jeter les bases concr\u00e8tes de cette nouvelle vie. Mais avant de prendre leurs engagements pour l\u2019avenir, ils reviennent d\u2019abord sur leur pass\u00e9 et examinent attentivement ce sur quoi il \u00e9tait fond\u00e9. C\u2019est au cours de cet exercice qu\u2019ils d\u00e9couvrent que, durant leur enfance et leur adolescence, la plupart de leurs choix et r\u00e9alisations d\u00e9pendaient largement de leurs parents, de leurs \u00e9ducateurs, et parfois de ce qu\u2019ils appellent la \u00ab&nbsp;main invisible&nbsp;\u00bb (Dieu, destin, chance, etc.). Ils prennent alors conscience qu\u2019ils doivent d\u00e9sormais apprendre \u00e0 voler de leurs propres ailes et \u00e0 d\u00e9finir un horizon de vie pleinement assum\u00e9. C\u2019est aussi \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019ils r\u00e9alisent combien leur vie d\u2019adulte a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment marqu\u00e9e par la souffrance psychologique engendr\u00e9e par les blessures sur lesquelles ils ont travaill\u00e9 tout au long des ateliers. Ils prennent alors la d\u00e9cision de s\u2019en lib\u00e9rer pour embrasser une nouvelle vie. Le projet de vie, inspir\u00e9 du mod\u00e8le \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together&nbsp;<\/em>\u00bb, se distingue ainsi d\u2019autres types de projets, y compris des projets de d\u00e9veloppement au sens classique du terme. Il s\u2019agit avant tout d\u2019un engagement envers sa propre transformation int\u00e9rieure, plut\u00f4t que d\u2019un travail sur son environnement ext\u00e9rieur. Une fois cette distinction faite, chaque participant se fixe des objectifs de transformation clairs, avec des indicateurs de r\u00e9alisation mesurables. Il d\u00e9finit ensuite, pour chaque objectif, des \u00e9ch\u00e9ances pr\u00e9cises \u00e0 court, moyen et long terme. Ici, la personne doit diff\u00e9rencier sa propre contribution de celle de la \u00ab&nbsp;main invisible&nbsp;\u00bb. L\u2019objectif final de cet atelier est pr\u00e9cis\u00e9ment de faire prendre d\u00e9finitivement conscience aux participants que la r\u00e9ussite de leur projet de vie d\u00e9pend avant tout de leur responsabilit\u00e9 et de leur engagement, plut\u00f4t que de la \u00ab&nbsp;main invisible&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cheikh Sadibou Sakho<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pensez-vous que l\u2019APC \u00ab&nbsp;We Heal Together&nbsp;\u00bb constitue un savoir protecteur capable de restaurer les liens bris\u00e9s entre les membres des communaut\u00e9s\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Masengesho Kamuzinzi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a>Notre exp\u00e9rience de terrain, acquise \u00e0 travers les initiatives de lutte contre les VBG et la gu\u00e9rison communautaire via notre association LIWOHA, nous a progressivement convaincus qu\u2019il est impossible d\u2019\u00e9radiquer ces violences (en famille, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, en communaut\u00e9 ou dans le milieu professionnel) sans un travail en profondeur sur les mentalit\u00e9s enracin\u00e9es dans notre \u00e9ducation, qui constituent la base de ces comportements violents. En ce qui concerne sp\u00e9cifiquement les VBG, le changement n\u2019est possible que si l\u2019on am\u00e8ne les auteurs \u00e0 revisiter de mani\u00e8re r\u00e9flexive leur processus de socialisation et \u00e0 s\u2019interroger profond\u00e9ment sur les blessures de la vie qui les ont conduits \u00e0 adopter des comportements violents ou humiliants envers leurs partenaires. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s avoir pris conscience de leurs propres blessures et de leur impact sur la qualit\u00e9 des relations avec leurs partenaires qu\u2019ils acceptent de s\u2019engager dans un processus de gu\u00e9rison. Ce processus leur permet de traiter les blessures enracin\u00e9es dans leurs exp\u00e9riences douloureuses du pass\u00e9 qui les poussent \u00e0 recourir \u00e0 la violence pour affirmer leur masculinit\u00e9. De m\u00eame, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 la gu\u00e9rison de leurs blessures que les victimes cessent d\u2019accepter la maltraitance, s\u2019assument pleinement, prennent leur destin en main et apprennent \u00e0 se d\u00e9fendre.<\/p>\n\n\n\n<p>En cherchant \u00e0 gu\u00e9rir les esprits bless\u00e9s et \u00e0 ressouder les relations bris\u00e9es par la violence, l\u2019approche psychosociale communautaire du mod\u00e8le \u00ab&nbsp;<em>We Heal Together<\/em>&nbsp;\u00bb constitue un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire fortement de l\u2019h\u00e9ritage ancestral africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui \u00e9taient indissociables. C\u2019est cette culture de la r\u00e9ciprocit\u00e9 qui pousse auteurs et victimes de violences \u00e0 accepter de s\u2019asseoir ensemble dans des ateliers de gu\u00e9rison, o\u00f9 les premiers prennent conscience des exp\u00e9riences douloureuses du pass\u00e9 et des blessures de la vie qui en d\u00e9coulent. Ce sont ces blessures qui les conduisent \u00e0 recourir \u00e0 la violence, l\u00e0 o\u00f9 des personnes non psychologiquement bless\u00e9es n\u00e9gocient pacifiquement leurs diff\u00e9rends. Bien que cette approche ait \u00e9t\u00e9 principalement appliqu\u00e9e \u00e0 des probl\u00e9matiques psychosociales et apolitiques, nous pensons qu\u2019il est tout \u00e0 fait possible d\u2019\u00e9tendre le mod\u00e8le aux enjeux de la politisation des identit\u00e9s exclusives, dont l\u2019une des cons\u00e9quences est l\u2019intol\u00e9rance politique, qui a caus\u00e9 tant de malheurs dans la r\u00e9gion des Grands Lacs. Ce n\u2019est qu\u2019en recherchant des intersections et des points de rencontre que les diff\u00e9rents protagonistes peuvent esp\u00e9rer \u00e0 une paix durable, b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 tous. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Professeur Kamuzinzi, l\u2019\u00e9quipe de <em>Global Africa<\/em> vous remercie infiniment pour cet entretien tr\u00e8s instructif\u2009!<\/strong><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":25266,"template":"","meta":[],"series-categories":[1292],"cat-articles":[1143],"keywords":[],"ppma_author":[590,431],"class_list":["post-25267","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-10","cat-articles-champ","author-masengesho-kamuzinzi-fr","author-cheikh-sadibou-sakho-fr"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Cheikh Sadibou Sakho Professeur Kamuzinzi, merci d\u2019avoir accept\u00e9 d\u2019\u00e9changer avec nous dans le cadre de ce dossier th\u00e9matique sur les savoirs protecteurs et leurs impacts dans la lutte contre les violences bas\u00e9es sur le genre (VBG) de la revue Global Africa. Nous aimerions commencer par retracer votre parcours scientifique, vos expertises, ainsi que votre engagement aux c\u00f4t\u00e9s des communaut\u00e9s dans leur processus de gu\u00e9rison des traumatismes li\u00e9s aux conflits dans la r\u00e9gion des Grands Lacs. Pouvez-vous vous pr\u00e9senter bri\u00e8vement\u2009? Masengesho Kamuzinzi Je m\u2019appelle Masengesho Kamuzinzi, je suis le doyen de la facult\u00e9 des Sciences sociales et de gouvernance de l\u2019universit\u00e9 du Rwanda. En marge de mes responsabilit\u00e9s administratives, je suis \u00e9galement professeur titulaire en politiques publiques dans la m\u00eame universit\u00e9 o\u00f9 je m\u00e8ne \u00e9galement des recherches depuis plus de vingt-cinq ans. Tr\u00e8s t\u00f4t confront\u00e9 aux limites des mod\u00e8les de pens\u00e9e et d\u2019action import\u00e9s, dont l\u2019adaptabilit\u00e9 aux contextes africains pose de grands d\u00e9fis, je me suis int\u00e9ress\u00e9 aux savoirs \u00ab&nbsp;ancr\u00e9s&nbsp;\u00bb dans le patrimoine culturel partag\u00e9 par les peuples des Grands Lacs, une r\u00e9gion marqu\u00e9e par de longs et multiples conflits. Je m\u2019int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement aux savoirs ancestraux qui permettent de recr\u00e9er des espaces de partage d\u2019exp\u00e9riences, de m\u00e9diation et d\u2019engagement communautaire dans un processus de gu\u00e9rison collective. Mon engagement dans la promotion de l\u2019approche psychosociale communautaire \u00ab&nbsp;We Heal Together&nbsp;\u00bb \u00e0 travers notre association \u00ab&nbsp;Gu\u00e9rir les blessures de la vie&nbsp;\u00bb (AGBV) \u2013&nbsp;Life Wounds Healing Association (LIWOHA)&nbsp;\u2013 entre dans ce cadre. Cette approche, inspir\u00e9e desdits savoirs ancestraux, a \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9e dans les trois pays de la r\u00e9gion Grands Lacs les plus affect\u00e9s par les conflits politiques et les violences inh\u00e9rentes. Je reviendrai plus en d\u00e9tail sur la philosophie qui la sous-tend ainsi que ses modalit\u00e9s de mise en \u0153uvre. Cheikh Sadibou Sakho Oui, avec plaisir, cette approche para\u00eet tr\u00e8s novatrice. Mais avant, comment passe-t-on de l\u2019analyse des politiques publiques aux questions du soin collectif\u2009?&nbsp; Masengesho Kamuzinzi Je me suis tr\u00e8s t\u00f4t int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re dont les acteurs africains s\u2019approprient et traduisent en actes les sch\u00e9mas de pens\u00e9e et les mod\u00e8les d\u00e9velopp\u00e9s dans d\u2019autres cultures et contextes. Cette curiosit\u00e9 d\u00e9coule du fait que j\u2019ai grandi \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 tout ce qui comptait en Afrique semblait venir d\u2019ailleurs\u2009! Sur le plan acad\u00e9mique, jusque dans les ann\u00e9es&nbsp;1990, il \u00e9tait presque admis que les th\u00e9ories \u2013&nbsp;du moins en psychologie, en sociologie et en sciences sociales de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;\u2013 \u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9es et test\u00e9es en Occident, et que les autres r\u00e9gions du monde n\u2019avaient d\u2019autres choix que de s\u2019approprier les conclusions et d\u2019ex\u00e9cuter les d\u00e9marches. Cette m\u00eame tendance s\u2019observait dans des domaines aussi diversifi\u00e9s que la conception des politiques publiques, la gouvernance des \u00c9tats ou les approches de m\u00e9diation des conflits. On le per\u00e7oit toujours d\u2019ailleurs, car m\u00eame lorsqu\u2019ils \u00e9voluent dans des contextes volatils et tr\u00e8s dynamiques, beaucoup d\u2019experts en politiques publiques continuent d\u2019\u00e9laborer des plans strat\u00e9giques fond\u00e9s sur des calculs et des projections de stabilit\u00e9 \u00e0 long terme, \u00e0 l\u2019image de ce qui se faisait en Occident. S\u2019agissant de la gouvernance des \u00c9tats, l\u2019institutionnalisation de la d\u00e9mocratie comme mode l\u00e9gitime d\u2019acc\u00e8s au pouvoir, la promotion de l\u2019\u00c9tat de droit et la d\u00e9fense des droits fondamentaux semblaient \u00e9galement s\u2019inspirer des mod\u00e8les occidentaux, sans v\u00e9ritablement tenir compte des enjeux de leur contextualisation. Il en \u00e9tait de m\u00eame des formes de m\u00e9diation propos\u00e9es par les diff\u00e9rents intervenants impliqu\u00e9s dans la r\u00e9solution pacifique des conflits qui ravagent la r\u00e9gion des Grands Lacs depuis plus de trois d\u00e9cennies. Par exemple l\u2019id\u00e9e, ch\u00e8re \u00e0 l\u2019Occident, selon laquelle tous les partis politiques constitu\u00e9s ont un agenda politique qu\u2019il convient de prendre en consid\u00e9ration dans la m\u00e9diation des conflits a pouss\u00e9 le g\u00e9n\u00e9ral Romeo Dallaire, commandant du contingent onusien au Rwanda pendant le g\u00e9nocide, \u00e0 convier \u00e0 la table des n\u00e9gociations les chefs miliciens qui perp\u00e9traient ouvertement des actes de g\u00e9nocide devant les cam\u00e9ras des t\u00e9l\u00e9visions internationales. Ses erreurs de jugement, induites par l\u2019arrimage \u00e0 un mod\u00e8le de pens\u00e9e et d\u2019action hors contexte, se lisent clairement dans son ouvrage J\u2019ai serr\u00e9 la main du diable, ainsi que dans le mea-culpa qu\u2019il a exprim\u00e9 devant les survivants de cette terrible trag\u00e9die. En examinant de pr\u00e8s la conception des mod\u00e8les de lutte contre les VBG, tels que propos\u00e9s dans les conventions internationales et les documents d\u2019experts qui en d\u00e9coulent, on constate qu\u2019eux aussi n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 la logique occidentalo-centr\u00e9e. Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de consid\u00e9rer le nombre de projets qui se consacrent exclusivement \u00e0 la sensibilisation des populations et aux lois qui luttent contre les VBG, comme si la seule connaissance de ces lois suffisait \u00e0 garantir un changement de comportement chez les auteurs de violences ou \u00e0 renforcer \u00ab&nbsp;l\u2019agentivit\u00e9&nbsp;\u00bb des victimes. Ces constats m\u2019ont conduit \u00e0 m\u2019int\u00e9resser de plus pr\u00e8s \u00e0 des mod\u00e8les alternatifs de pens\u00e9e et d\u2019action, ancr\u00e9s dans l\u2019h\u00e9ritage culturel africain et qui sont, par cons\u00e9quent, mieux adapt\u00e9s aux contextes locaux. Le travail autour des mod\u00e8les explor\u00e9s a permis de mettre en place l\u2019approche psychosociale communautaire \u00ab&nbsp;We Heal Together&nbsp;\u00bb.&nbsp; Cheikh Sadibou Sakho Pour avoir v\u00e9cu dans les pays les plus affect\u00e9s par le conflit dans la r\u00e9gion des Grands Lacs, comment analysez-vous ce conflit et les multiples dynamiques qui contribuent \u00e0 sa perp\u00e9tuation\u2009? Masengesho Kamuzinzi Le conflit qui s\u00e9vit dans la r\u00e9gion des Grands Lacs figure parmi ceux qui d\u00e9cha\u00eenent le plus de passions en Afrique. Pourtant, il demeure l\u2019un des plus mal compris. Les rapports d\u2019experts se contentent bien souvent d\u2019\u00e9num\u00e9rer une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements sans les relier aux \u00e9l\u00e9ments contextuels. Par cons\u00e9quent, ces experts prennent souvent les cons\u00e9quences du conflit pour leurs causes, ce qui ne fait qu\u2019ajouter de la confusion. Ce conflit est \u00e9galement marqu\u00e9 par de nombreux clich\u00e9s, en raison d\u2019une compr\u00e9hension insuffisante des strat\u00e9gies d\u00e9ploy\u00e9es par les protagonistes pour imposer leurs narratifs. S\u2019y ajoute qu\u2019il se particularise par le fait que les bellig\u00e9rants d\u00e9fendent bec et ongles des postures id\u00e9ologiques ou politiques fig\u00e9es depuis des d\u00e9cennies, m\u00eame lorsque les faits historiques les invalident. Cependant, un examen plus attentif r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un conflit unique, mais bien d\u2019un contentieux complexe o\u00f9 se superposent plusieurs guerres. Beaucoup\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Global Africa\" \/>\n<meta property=\"article:publisher\" content=\"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2026-04-24T18:24:44+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"853\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"880\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"46 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/\",\"name\":\"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables | Global Africa\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#website\"},\"primaryImageOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/#primaryimage\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2026\\\/04\\\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg\",\"datePublished\":\"2025-06-20T09:01:00+00:00\",\"dateModified\":\"2026-04-24T18:24:44+00:00\",\"breadcrumb\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/#breadcrumb\"},\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"potentialAction\":[{\"@type\":\"ReadAction\",\"target\":[\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/\"]}]},{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/#primaryimage\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2026\\\/04\\\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2026\\\/04\\\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg\",\"width\":853,\"height\":880},{\"@type\":\"BreadcrumbList\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/issues\\\/numero-10\\\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\\\/#breadcrumb\",\"itemListElement\":[{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":1,\"name\":\"Home\",\"item\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/accueil\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":2,\"name\":\"Series issues\",\"item\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/series-issues\\\/\"},{\"@type\":\"ListItem\",\"position\":3,\"name\":\"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables\"}]},{\"@type\":\"WebSite\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#website\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/\",\"name\":\"Global Africa\",\"description\":\"Pan-African Scientific Journal\",\"publisher\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#organization\"},\"potentialAction\":[{\"@type\":\"SearchAction\",\"target\":{\"@type\":\"EntryPoint\",\"urlTemplate\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/?s={search_term_string}\"},\"query-input\":{\"@type\":\"PropertyValueSpecification\",\"valueRequired\":true,\"valueName\":\"search_term_string\"}}],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"Organization\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#organization\",\"name\":\"Global Africa\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/\",\"logo\":{\"@type\":\"ImageObject\",\"inLanguage\":\"fr-FR\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#\\\/schema\\\/logo\\\/image\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2024\\\/12\\\/Globalafrica.png\",\"contentUrl\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2024\\\/12\\\/Globalafrica.png\",\"width\":1680,\"height\":750,\"caption\":\"Global Africa\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/www.globalafricasciences.org\\\/fr\\\/#\\\/schema\\\/logo\\\/image\\\/\"},\"sameAs\":[\"https:\\\/\\\/www.facebook.com\\\/globalafricasciences\"]}]}<\/script>\n<!-- \/ Yoast SEO plugin. -->","yoast_head_json":{"title":"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables | Global Africa","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables | Global Africa","og_description":"Cheikh Sadibou Sakho Professeur Kamuzinzi, merci d\u2019avoir accept\u00e9 d\u2019\u00e9changer avec nous dans le cadre de ce dossier th\u00e9matique sur les savoirs protecteurs et leurs impacts dans la lutte contre les violences bas\u00e9es sur le genre (VBG) de la revue Global Africa. Nous aimerions commencer par retracer votre parcours scientifique, vos expertises, ainsi que votre engagement aux c\u00f4t\u00e9s des communaut\u00e9s dans leur processus de gu\u00e9rison des traumatismes li\u00e9s aux conflits dans la r\u00e9gion des Grands Lacs. Pouvez-vous vous pr\u00e9senter bri\u00e8vement\u2009? Masengesho Kamuzinzi Je m\u2019appelle Masengesho Kamuzinzi, je suis le doyen de la facult\u00e9 des Sciences sociales et de gouvernance de l\u2019universit\u00e9 du Rwanda. En marge de mes responsabilit\u00e9s administratives, je suis \u00e9galement professeur titulaire en politiques publiques dans la m\u00eame universit\u00e9 o\u00f9 je m\u00e8ne \u00e9galement des recherches depuis plus de vingt-cinq ans. Tr\u00e8s t\u00f4t confront\u00e9 aux limites des mod\u00e8les de pens\u00e9e et d\u2019action import\u00e9s, dont l\u2019adaptabilit\u00e9 aux contextes africains pose de grands d\u00e9fis, je me suis int\u00e9ress\u00e9 aux savoirs \u00ab&nbsp;ancr\u00e9s&nbsp;\u00bb dans le patrimoine culturel partag\u00e9 par les peuples des Grands Lacs, une r\u00e9gion marqu\u00e9e par de longs et multiples conflits. Je m\u2019int\u00e9resse plus particuli\u00e8rement aux savoirs ancestraux qui permettent de recr\u00e9er des espaces de partage d\u2019exp\u00e9riences, de m\u00e9diation et d\u2019engagement communautaire dans un processus de gu\u00e9rison collective. Mon engagement dans la promotion de l\u2019approche psychosociale communautaire \u00ab&nbsp;We Heal Together&nbsp;\u00bb \u00e0 travers notre association \u00ab&nbsp;Gu\u00e9rir les blessures de la vie&nbsp;\u00bb (AGBV) \u2013&nbsp;Life Wounds Healing Association (LIWOHA)&nbsp;\u2013 entre dans ce cadre. Cette approche, inspir\u00e9e desdits savoirs ancestraux, a \u00e9t\u00e9 exp\u00e9riment\u00e9e dans les trois pays de la r\u00e9gion Grands Lacs les plus affect\u00e9s par les conflits politiques et les violences inh\u00e9rentes. Je reviendrai plus en d\u00e9tail sur la philosophie qui la sous-tend ainsi que ses modalit\u00e9s de mise en \u0153uvre. Cheikh Sadibou Sakho Oui, avec plaisir, cette approche para\u00eet tr\u00e8s novatrice. Mais avant, comment passe-t-on de l\u2019analyse des politiques publiques aux questions du soin collectif\u2009?&nbsp; Masengesho Kamuzinzi Je me suis tr\u00e8s t\u00f4t int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re dont les acteurs africains s\u2019approprient et traduisent en actes les sch\u00e9mas de pens\u00e9e et les mod\u00e8les d\u00e9velopp\u00e9s dans d\u2019autres cultures et contextes. Cette curiosit\u00e9 d\u00e9coule du fait que j\u2019ai grandi \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 tout ce qui comptait en Afrique semblait venir d\u2019ailleurs\u2009! Sur le plan acad\u00e9mique, jusque dans les ann\u00e9es&nbsp;1990, il \u00e9tait presque admis que les th\u00e9ories \u2013&nbsp;du moins en psychologie, en sociologie et en sciences sociales de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;\u2013 \u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9es et test\u00e9es en Occident, et que les autres r\u00e9gions du monde n\u2019avaient d\u2019autres choix que de s\u2019approprier les conclusions et d\u2019ex\u00e9cuter les d\u00e9marches. Cette m\u00eame tendance s\u2019observait dans des domaines aussi diversifi\u00e9s que la conception des politiques publiques, la gouvernance des \u00c9tats ou les approches de m\u00e9diation des conflits. On le per\u00e7oit toujours d\u2019ailleurs, car m\u00eame lorsqu\u2019ils \u00e9voluent dans des contextes volatils et tr\u00e8s dynamiques, beaucoup d\u2019experts en politiques publiques continuent d\u2019\u00e9laborer des plans strat\u00e9giques fond\u00e9s sur des calculs et des projections de stabilit\u00e9 \u00e0 long terme, \u00e0 l\u2019image de ce qui se faisait en Occident. S\u2019agissant de la gouvernance des \u00c9tats, l\u2019institutionnalisation de la d\u00e9mocratie comme mode l\u00e9gitime d\u2019acc\u00e8s au pouvoir, la promotion de l\u2019\u00c9tat de droit et la d\u00e9fense des droits fondamentaux semblaient \u00e9galement s\u2019inspirer des mod\u00e8les occidentaux, sans v\u00e9ritablement tenir compte des enjeux de leur contextualisation. Il en \u00e9tait de m\u00eame des formes de m\u00e9diation propos\u00e9es par les diff\u00e9rents intervenants impliqu\u00e9s dans la r\u00e9solution pacifique des conflits qui ravagent la r\u00e9gion des Grands Lacs depuis plus de trois d\u00e9cennies. Par exemple l\u2019id\u00e9e, ch\u00e8re \u00e0 l\u2019Occident, selon laquelle tous les partis politiques constitu\u00e9s ont un agenda politique qu\u2019il convient de prendre en consid\u00e9ration dans la m\u00e9diation des conflits a pouss\u00e9 le g\u00e9n\u00e9ral Romeo Dallaire, commandant du contingent onusien au Rwanda pendant le g\u00e9nocide, \u00e0 convier \u00e0 la table des n\u00e9gociations les chefs miliciens qui perp\u00e9traient ouvertement des actes de g\u00e9nocide devant les cam\u00e9ras des t\u00e9l\u00e9visions internationales. Ses erreurs de jugement, induites par l\u2019arrimage \u00e0 un mod\u00e8le de pens\u00e9e et d\u2019action hors contexte, se lisent clairement dans son ouvrage J\u2019ai serr\u00e9 la main du diable, ainsi que dans le mea-culpa qu\u2019il a exprim\u00e9 devant les survivants de cette terrible trag\u00e9die. En examinant de pr\u00e8s la conception des mod\u00e8les de lutte contre les VBG, tels que propos\u00e9s dans les conventions internationales et les documents d\u2019experts qui en d\u00e9coulent, on constate qu\u2019eux aussi n\u2019\u00e9chappent pas \u00e0 la logique occidentalo-centr\u00e9e. Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de consid\u00e9rer le nombre de projets qui se consacrent exclusivement \u00e0 la sensibilisation des populations et aux lois qui luttent contre les VBG, comme si la seule connaissance de ces lois suffisait \u00e0 garantir un changement de comportement chez les auteurs de violences ou \u00e0 renforcer \u00ab&nbsp;l\u2019agentivit\u00e9&nbsp;\u00bb des victimes. Ces constats m\u2019ont conduit \u00e0 m\u2019int\u00e9resser de plus pr\u00e8s \u00e0 des mod\u00e8les alternatifs de pens\u00e9e et d\u2019action, ancr\u00e9s dans l\u2019h\u00e9ritage culturel africain et qui sont, par cons\u00e9quent, mieux adapt\u00e9s aux contextes locaux. Le travail autour des mod\u00e8les explor\u00e9s a permis de mettre en place l\u2019approche psychosociale communautaire \u00ab&nbsp;We Heal Together&nbsp;\u00bb.&nbsp; Cheikh Sadibou Sakho Pour avoir v\u00e9cu dans les pays les plus affect\u00e9s par le conflit dans la r\u00e9gion des Grands Lacs, comment analysez-vous ce conflit et les multiples dynamiques qui contribuent \u00e0 sa perp\u00e9tuation\u2009? Masengesho Kamuzinzi Le conflit qui s\u00e9vit dans la r\u00e9gion des Grands Lacs figure parmi ceux qui d\u00e9cha\u00eenent le plus de passions en Afrique. Pourtant, il demeure l\u2019un des plus mal compris. Les rapports d\u2019experts se contentent bien souvent d\u2019\u00e9num\u00e9rer une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements sans les relier aux \u00e9l\u00e9ments contextuels. Par cons\u00e9quent, ces experts prennent souvent les cons\u00e9quences du conflit pour leurs causes, ce qui ne fait qu\u2019ajouter de la confusion. Ce conflit est \u00e9galement marqu\u00e9 par de nombreux clich\u00e9s, en raison d\u2019une compr\u00e9hension insuffisante des strat\u00e9gies d\u00e9ploy\u00e9es par les protagonistes pour imposer leurs narratifs. S\u2019y ajoute qu\u2019il se particularise par le fait que les bellig\u00e9rants d\u00e9fendent bec et ongles des postures id\u00e9ologiques ou politiques fig\u00e9es depuis des d\u00e9cennies, m\u00eame lorsque les faits historiques les invalident. Cependant, un examen plus attentif r\u00e9v\u00e8le qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un conflit unique, mais bien d\u2019un contentieux complexe o\u00f9 se superposent plusieurs guerres. Beaucoup","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-04-24T18:24:44+00:00","og_image":[{"width":853,"height":880,"url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg","type":"image\/jpeg"}],"twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"46 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/","name":"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables | Global Africa","isPartOf":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#website"},"primaryImageOfPage":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/#primaryimage"},"image":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg","datePublished":"2025-06-20T09:01:00+00:00","dateModified":"2026-04-24T18:24:44+00:00","breadcrumb":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/#breadcrumb"},"inLanguage":"fr-FR","potentialAction":[{"@type":"ReadAction","target":["https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/"]}]},{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/#primaryimage","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg","contentUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/Mirjam-Kluka-2643a519-6e38-4d12-a83d-bc2453c8f3df-Grande-e1776946837481.jpeg","width":853,"height":880},{"@type":"BreadcrumbList","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-10\/we-heal-together-an-exceptional-protective-practice-inspired-by-ancestral-african-heritage-where-responsibility-towards-oneself-and-others-was-inseparable\/#breadcrumb","itemListElement":[{"@type":"ListItem","position":1,"name":"Home","item":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/accueil\/"},{"@type":"ListItem","position":2,"name":"Series issues","item":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/series-issues\/"},{"@type":"ListItem","position":3,"name":"\u00ab\u00a0We Heal Together\u00a0\u00bb, un savoir protecteur par excellence qui s\u2019inspire de l\u2019h\u00e9ritage africain, o\u00f9 les responsabilit\u00e9s envers soi et envers autrui sont indissociables"}]},{"@type":"WebSite","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#website","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/","name":"Global Africa","description":"Pan-African Scientific Journal","publisher":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#organization"},"potentialAction":[{"@type":"SearchAction","target":{"@type":"EntryPoint","urlTemplate":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/?s={search_term_string}"},"query-input":{"@type":"PropertyValueSpecification","valueRequired":true,"valueName":"search_term_string"}}],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"Organization","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#organization","name":"Global Africa","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/","logo":{"@type":"ImageObject","inLanguage":"fr-FR","@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#\/schema\/logo\/image\/","url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Globalafrica.png","contentUrl":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2024\/12\/Globalafrica.png","width":1680,"height":750,"caption":"Global Africa"},"image":{"@id":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/#\/schema\/logo\/image\/"},"sameAs":["https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences"]}]}},"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-issues\/25267","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-issues"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/series-issues"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/25266"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25267"}],"wp:term":[{"taxonomy":"series-categories","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/series-categories?post=25267"},{"taxonomy":"cat-articles","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/cat-articles?post=25267"},{"taxonomy":"keywords","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/keywords?post=25267"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=25267"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}