{"id":25112,"date":"2025-09-20T06:14:04","date_gmt":"2025-09-20T06:14:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/the-tijaniyya-and-economic-well-being-in-cameroon\/"},"modified":"2026-04-25T23:51:22","modified_gmt":"2026-04-25T23:51:22","slug":"the-tijaniyya-and-economic-well-being-in-cameroon","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-11\/the-tijaniyya-and-economic-well-being-in-cameroon\/","title":{"rendered":"La Tij\u00e2niyya et le bien-\u00eatre \u00e9conomique au Cameroun"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Au regard de l\u2019influence croissante des mouvements religieux dans le renouvellement socio-\u00e9conomique des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines, les relations entre \u00ab&nbsp;religion et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, deux th\u00e9matiques galvaud\u00e9es et imbriqu\u00e9es qui traduisent des r\u00e9alit\u00e9s singuli\u00e8rement diff\u00e9rentes, ont fait l\u2019objet de nombreux d\u00e9bats. Pour appr\u00e9hender les contours, la r\u00e9flexion men\u00e9e par Henri Desroche (1961)<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>, qui analyse les effets des rapports entre religion et d\u00e9veloppement, est fondamentale. Bien qu\u2019il soit \u00e9tabli que les traditions religieuses aient grandement contribu\u00e9 au travail de transformation soci\u00e9tale, la religion avait longtemps \u00e9t\u00e9 exclue des \u00e9tudes sur le d\u00e9veloppement. Abord\u00e9e d\u00e9sormais dans la litt\u00e9rature contemporaine, \u00e0 la fois dans une perspective critique et en termes dithyrambiques, cette approche th\u00e9matique n\u2019a cess\u00e9 de susciter un int\u00e9r\u00eat croissant dans le champ acad\u00e9mique. C\u2019est notamment le cas en Afrique, o\u00f9 la religion demeure un cadre de r\u00e9f\u00e9rence essentiel pour son d\u00e9veloppement (Ezra et al.<em>,<\/em> 2020, p.&nbsp;15), diff\u00e9rentes contributions de chercheuses comme Marshall et Van&nbsp;Saanen (2007) ou Tomalin (2013, 2015) ont vu le jour. Bien que ces recherches novatrices aient permis de mieux clarifier le lien entre religion et d\u00e9veloppement, elles ne sont pas exhaustives, car elles abordent de mani\u00e8re marginale le r\u00f4le de l\u2019islam<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> dans le d\u00e9veloppement. Ce \u00ab&nbsp;vide&nbsp;\u00bb scientifique a \u00e9t\u00e9 alors combl\u00e9 par les r\u00e9flexions de Kurshid (1985), de Mannan (1981, 1984) ou celles de Diouf (2008). S\u2019inscrivant dans la perspective de d\u00e9cloisonner la connaissance sur la th\u00e9matique \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, il ressort de leurs travaux qu\u2019en Afrique, l\u2019islam, tout en influen\u00e7ant le processus de d\u00e9veloppement, joue un r\u00f4le crucial dans la structuration des dynamiques socio-\u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 cet apport historiographique, dans le monde musulman<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>, il existe un tableau sombre digne d\u2019un spectacle de d\u00e9solation dont faisaient preuve plusieurs \u00c9tats qui se r\u00e9clament de l\u2019Islam. La persistance de slogans et propagandes qui consid\u00e8rent l\u2019Islam comme essentiellement fataliste, r\u00e9trograde, ennemi de tout progr\u00e8s et symbole de stagnation, corrobore les visions r\u00e9ductrices d\u2019une certaine litt\u00e9rature occidentale. Consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 juste titre comme une entrave au progr\u00e8s \u00e9conomique et social, cette d\u00e9ficience de l\u2019esprit d\u2019entreprise marqu\u00e9e par des si\u00e8cles de comportement de \u00ab&nbsp;fatalisme nonchalant des musulmans<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb (Destanne de Bernis,&nbsp;1960, p.&nbsp;110), sont autant d\u2019interpr\u00e9tations tendancieuses sur ou de l\u2019Islam \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sociale marqu\u00e9e par le sous-d\u00e9veloppement et la mis\u00e8re. Qu\u2019en est-il des visions essentialistes qui concluaient h\u00e2tivement \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Islam \u00e0 \u00e9voluer avec le temps, et encore moins \u00e0 porter en lui un dynamisme susceptible de g\u00e9n\u00e9rer le progr\u00e8s\u2009? Avec la mont\u00e9e en puissance des \u00e9tudes sur \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, il devient difficile de prolonger cette controverse. En effet, l\u2019interaction entre ces deux dimensions met en \u00e9vidence des dynamiques complexes qui ont un impact tangible sur le bien-\u00eatre mat\u00e9riel et social des communaut\u00e9s musulmanes.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, la question des rapports logiques entre \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb propose des grilles de lecture sur la question de la promotion de l\u2019\u00e9ducation, ainsi que celle de l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie. Dans ce contexte, d\u2019origine maghr\u00e9bine, la Tij\u00e2niyya, une confr\u00e9rie religieuse musulmane influente au Cameroun, et qui peut agir \u00e0 la fois comme un cadre spirituel soufi et un levier \u00e9conomique, m\u00e9rite une attention singuli\u00e8re. Institutionnalis\u00e9 depuis le XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, cet ordre confr\u00e9rique majoritaire au Cameroun, qui se distingue par son ancrage et son d\u00e9ploiement, a su \u00e9tablir, \u00e0 travers ses adeptes, un r\u00e9seau au sein de la soci\u00e9t\u00e9 musulmane camerounaise, caract\u00e9ris\u00e9e par un v\u00e9ritable \u00e9clatement de son paysage religieux. Ceci, \u00e0 travers la multiplication des associations cultuelles et par une lente d\u00e9composition des territoires ethno-r\u00e9gionaux, socles des grandes organisations chr\u00e9tiennes et musulmanes historiques (Lasseur, 2005, p.&nbsp;93).<\/p>\n\n\n\n<p>Au Cameroun, pays la\u00efc, le christianisme et l\u2019islam sont les religions monoth\u00e9istes les plus r\u00e9pandues. En l\u2019absence d\u2019un v\u00e9ritable recensement religieux, une lecture de la d\u00e9mographie religieuse ainsi que celle de la carte g\u00e9o-religieuse s\u2019impose. Selon les estimations&nbsp;du gouvernement des \u00c9tats-Unis<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>, \u00e0 la mi-2022, 60,2&nbsp;% de la population est chr\u00e9tienne, 32&nbsp;% musulmane, 5,6&nbsp;% animiste, 1&nbsp;% appartient \u00e0 d\u2019autres confessions, et 1,2&nbsp;% sans religion d\u00e9clar\u00e9e. Pour une population totale estim\u00e9e \u00e0 pr\u00e8s de 30&nbsp;millions d\u2019habitants, Lasseur (2010) propose une sorte de g\u00e9ographie des religions. Il souligne que \u00ab&nbsp;les territoires d\u2019islam majoritaire se confondent avec ceux de certains groupes ethniques du Nord (Peul, Mandara, Kotoko, Choua, Kanuri), du Sud (Haoussa) et de l\u2019Ouest (Gassfields, Bamoun)&nbsp;\u00bb. Lasseur (2010) insiste \u00e9galement sur les diverses d\u00e9nominations chr\u00e9tiennes qui fusionnent avec les Douala du Littoral (baptisme), les B\u00e9ti du Centre-Sud (catholicisme), les Bulu du Sud (presbyt\u00e9rianisme) et les groupes soudanais non islamis\u00e9s du Nord (luth\u00e9ranisme). Toutefois, il convient de pr\u00e9ciser que les musulmans sunnites \u2014 compos\u00e9s majoritairement de soufis, de wahhabites et de <em>tablighs<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup><strong><sup>[6]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/em> \u2014 se trouvent en grande partie dans les r\u00e9gions du Nord, de l\u2019Extr\u00eame-Nord, du Nord-Ouest, de l\u2019Adamaoua, de l\u2019Est et de l\u2019Ouest. Ainsi, avec une pr\u00e9sence dilu\u00e9e dans les diff\u00e9rentes r\u00e9gions, \u00ab&nbsp;l\u2019islam fit son entr\u00e9e au Cameroun par les voies soudano-sah\u00e9liennes du Nord, tandis que le christianisme arrivait des c\u00f4tes, avec les colonisateurs&nbsp;\u00bb (Lasseur, 2005,&nbsp;p.&nbsp;94).<\/p>\n\n\n\n<p>Il est entendu que plusieurs \u00e9tudes, comme celles de Depont et Coppolani (1897), O\u2019Brien (1970, 1971), de Popovic et Veinstein (1996), de Mulago (2005) ainsi que celle de Fitouri (1982), montrent que l\u2019islam confr\u00e9rique, en tant qu\u2019acteur \u00e9conomique important, contribue activement \u00e0 la dynamisation de l\u2019\u00e9conomie locale gr\u00e2ce \u00e0 la pratique de l\u2019entraide communautaire, \u00e0 la promotion de l\u2019\u00e9ducation et \u00e0 la redistribution des ressources entre ses membres. Dans ce contexte, au-del\u00e0 de la centralit\u00e9 de sa dimension spirituelle, les confr\u00e9ries soufies \u00e0 l\u2019instar de la Tij\u00e2niyya semblent utiliser les ressources \u00e9conomiques comme socle de leur influence au sein des communaut\u00e9s. D\u00e8s lors, il importe de jeter un regard crois\u00e9 et synoptique afin de savoir si la Tij\u00e2niyya, en tant qu\u2019ordre confr\u00e9rique capable d\u2019offrir une \u00e9conomie alternative, utilise l\u2019\u00e9conomie comme levier pour accro\u00eetre ou consolider son influence au Cameroun. Cette complexit\u00e9 soul\u00e8ve alors une question essentielle&nbsp;: comment la Tij\u00e2niyya peut-elle contribuer au bien-\u00eatre \u00e9conomique dans un contexte de mondialisation et de reconfiguration des dynamiques \u00e9conomiques\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019objet de cette r\u00e9flexion est d\u2019explorer en quoi la Tij\u00e2niyya peut \u00eatre per\u00e7ue comme un levier \u00e9conomique, en lien avec la th\u00e9matique des nouveaux chemins de l\u2019\u00e9conomie mondiale<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>. \u00c0 travers une analyse approfondie de ses pratiques \u00e9conomiques, cette contribution vise \u00e0 montrer que la Tij\u00e2niyya favorise l\u2019entraide communautaire, l\u2019\u00e9ducation et la redistribution des ressources, cr\u00e9ant ainsi une forme de bien-\u00eatre \u00e9conomique au sein des communaut\u00e9s qui la suivent au Cameroun. Les hypoth\u00e8ses de travail soutiennent que, dans un monde en perp\u00e9tuelle mutation, l\u2019islam confr\u00e9rique soufi est invit\u00e9 \u00e0 se repenser et \u00e0 se r\u00e9inventer. Autrement dit, l\u2019engagement de la Tij\u00e2niyya dans le d\u00e9veloppement \u00e9conomique ne doit pas \u00eatre strictement motiv\u00e9 par des consid\u00e9rations religieuses, mais peut \u00e9galement constituer un moyen strat\u00e9gique devant renforcer les liens sociaux, tout en am\u00e9liorant la qualit\u00e9 de vie de ses membres. La Tij\u00e2niyya pourra ainsi contribuer aux nouveaux chemins de l\u2019\u00e9conomie. La d\u00e9marche adopt\u00e9e repose principalement sur une enqu\u00eate qualitative, privil\u00e9giant la compr\u00e9hension en profondeur des dynamiques socio-\u00e9conomiques li\u00e9es \u00e0 la Tij\u00e2niyya au Cameroun. La m\u00e9thode utilis\u00e9e est principalement bas\u00e9e sur l\u2019entretien, la recherche documentaire et l\u2019observation directe comme techniques de collecte.<\/p>\n\n\n\n<p>Les entretiens semi-directifs ont permis de recueillir les discours des acteurs impliqu\u00e9s (leaders religieux, fid\u00e8les et acteurs \u00e9conomiques) afin de comprendre leurs repr\u00e9sentations du bien-\u00eatre et de l\u2019autonomisation \u00e9conomique. La recherche documentaire s\u2019est appuy\u00e9e sur les sources bibliographiques, archivistiques et les travaux ant\u00e9rieurs relatifs \u00e0 la Tij\u00e2niyya et \u00e0 l\u2019\u00e9conomie religieuse en Afrique. Enfin, l\u2019observation directe a constitu\u00e9 un atout m\u00e9thodologique majeur, en donnant acc\u00e8s aux pratiques concr\u00e8tes, aux rituels communautaires et aux initiatives \u00e9conomiques port\u00e9es par la confr\u00e9rie. Cette triangulation m\u00e9thodologique a permis de croiser les donn\u00e9es, d\u2019assurer leur validit\u00e9 et de d\u00e9gager une analyse nuanc\u00e9e des m\u00e9canismes par lesquels la Tij\u00e2niyya contribue au bien-\u00eatre \u00e9conomique de ses membres. D\u00e8s lors, le pr\u00e9sent travail s\u2019articule autour de trois axes principaux. La premi\u00e8re partie s\u2019int\u00e9resse aux fondements sociohistoriques et \u00e9conomiques de la Tij\u00e2niyya au Cameroun. La deuxi\u00e8me partie dresse un \u00e9tat des lieux des principes de la Tij\u00e2niyya ainsi que leur impact sur le bien-\u00eatre \u00e9conomique. La troisi\u00e8me partie, enfin, revient avec insistance sur la question de l\u2019autonomisation \u00e9conomique de la confr\u00e9rie au Cameroun. Il s\u2019agit v\u00e9ritablement de proposer une r\u00e9flexion qui permettra de repenser l\u2019ordre \u00e9conomique camerounais \u00e0 travers la Tij\u00e2niyya.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La Tij\u00e2niyya au Cameroun&nbsp;: contexte historique et fondements socio-\u00e9conomiques<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans cette partie, nous revenons sur les fondements sociohistoriques et \u00e9conomiques de la Tij\u00e2niyya. Il s\u2019agit d\u2019une spiritualit\u00e9 soufie africaine qui tire son nom de son fondateur, le savant, mystique et jurisconsulte Cheikh Ahmad al-Tij\u00e2n\u00ee. Ce dernier \u00e9tait le chef spirituel des <em>Chuy\u00fbkh<\/em> soufis (Abun-Nasr, 1965,&nbsp;p.&nbsp;18). Sp\u00e9cifiquement, il est question de revenir sur l\u2019historique de la confr\u00e9rie au Cameroun, en particulier au Nord-Cameroun, et de mettre en lumi\u00e8re le profil socio-\u00e9conomique des communaut\u00e9s affili\u00e9es \u00e0 cette spiritualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Origines et expansion de la Tij\u00e2niyya au Cameroun<\/em><\/strong><em><\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019itin\u00e9raire et le cheminement de la <em>tariqa <\/em>Tij\u00e2niyya permettent d\u2019appr\u00e9hender sa gen\u00e8se ainsi que sa trajectoire historique. L\u2019apport des leaders religieux dans la diffusion des valeurs de cette confr\u00e9rie n\u2019est plus \u00e0 d\u00e9montrer. Il convient de souligner que l\u2019aboutissement des diff\u00e9rentes \u00e9tapes de la vie mystique de son fondateur constitue son v\u00e9ritable point de d\u00e9part. Ainsi, \u00e0 la suite d\u2019une vision proph\u00e9tique, en plein jour et en \u00e9tat de veille, la r\u00e9alisation spirituelle (<em>fath<\/em>)<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> qui eut lieu en 1781-1782 dans l\u2019oasis alg\u00e9rienne d\u2019Ab\u00fb Sengh\u00fbm (Triaud &amp; Robinson, 2000, p.&nbsp;9) a permis le d\u00e9but de l\u2019appel \u00e0 l\u2019affiliation \u00e0 cette nouvelle <em>tariqa<\/em> soufie <em>muhammadiyya<\/em>. D\u00e8s son installation \u00e0 F\u00e8s en 1789 (Abun-Nasr, 1965,&nbsp;p.&nbsp;19), la Tij\u00e2niyya, qui tire son pouvoir de s\u00e9duction du charisme de son fondateur, avait eu besoin de ce caract\u00e8re pour s\u2019imposer et s\u2019\u00e9tendre. \u00c0 F\u00e8s, Cheikh Ahmad al-Tij\u00e2n\u00ee se fit entourer de disciples et d\u2019hommes de confiance \u00e0 qui il confia une action missionnaire dans des pays lointains. En leur conf\u00e9rant le titre de <em>Muqaddam<\/em><a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>, il leur donna pour mission de pr\u00eacher les vertus de la nouvelle confr\u00e9rie. C\u2019est ainsi qu\u2019en Alg\u00e9rie, en Tunisie et en Mauritanie, la diffusion et l\u2019implantation de la Tij\u00e2niyya ont \u00e9t\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9. Au sud du Sahara, la Tij\u00e2niyya a connu une expansion significative apr\u00e8s les voyages de Mawl\u00fbd Faal al-Ya\u2019q\u00fbb\u00ee qui visaient \u00e0 propager la confr\u00e9rie en Afrique de l\u2019Ouest (Bah, 2024, p.&nbsp;115). Cette expansion a \u00e9t\u00e9 favoris\u00e9e par le jihad \u00ab\u2009imp\u00e9rial\u2009\u00bb et \u00ab\u2009imp\u00e9rialiste\u2009\u00bb lanc\u00e9 par El Hajj&nbsp;\u2018Umar Tall (1797-1864) en 1852. Ce fut gr\u00e2ce \u00e0 ses efforts, ses influences ainsi que ses diverses tourn\u00e9es de recrutements au sein de l\u2019aristocratie locale que la Tij\u00e2niyya ouest-africaine fut consolid\u00e9e (Bah, 2024,&nbsp;p.&nbsp;111). D\u2019ailleurs, c\u2019est la venue de ce premier khalife tij\u00e2n\u00ee d\u2019Afrique de l\u2019Ouest<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> au Nig\u00e9ria (Bornou et Sokoto, entre 1830 \u00e0 1838) qui marque les d\u00e9buts de l\u2019histoire de la Tij\u00e2niyya dans ce pays. \u00c0 travers diverses affiliations, El Hajj \u2018Umar Tall parvient \u00e0 renforcer les rangs de la confr\u00e9rie \u00e0 Sokoto, o\u00f9 le sultan Muhammad Bello fut initi\u00e9 (Bah, 2024,&nbsp;p.&nbsp;112). \u00c0 partir de 1834, El Hajj \u2018Umar devint d\u2019ailleurs son conseiller personnel. Avec cette affiliation du sultan Muhammad Bello de Sokoto \u00e0 la Tij\u00e2niyya, toutes les entit\u00e9s politiques qui recevaient les consignes (politico-spirituelles) de Sokoto adopt\u00e8rent progressivement les valeurs de cette nouvelle voie. De la sorte, d\u00e8s 1888, au sein de l\u2019\u00e9mirat de l\u2019Adamawa, \u00ab&nbsp;les lettr\u00e9s musulmans de la cour royale suivaient la Tij\u00e2niyya&nbsp;\u00bb (Mohammadou, 1992,&nbsp;p.&nbsp;437).<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019islam pratiqu\u00e9 au Cameroun provient de l\u2019ouest, c\u2019est-\u00e0-dire du Nig\u00e9ria, il est tout aussi possible de cerner l\u2019av\u00e8nement de la Tij\u00e2niyya au Cameroun. Ainsi, avec l\u2019\u00e9norme contribution des \u00e9missaires du califat de Sokoto sur l\u2019implantation et la consolidation de l\u2019islam dans le <em>Fombina<\/em><a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>, il est alors possible d\u2019admettre qu\u2019avec les d\u00e9buts de la <em>tariqa<\/em> Tij\u00e2niyya dans ce califat, tous les territoires sous sa d\u00e9pendance, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019\u00e9mirat du <em>Fombina<\/em>, allaient progressivement \u00ab&nbsp;adopter&nbsp;\u00bb ou embrasser la nouvelle confr\u00e9rie (Bah, 2024,&nbsp;p.&nbsp;119). Ce fut probablement de la sorte que Modibbo Adama adopta la Tij\u00e2niyya en l\u2019imposant dans son \u00e9mirat. Au XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, la Tij\u00e2niyya s\u2019est r\u00e9pandue dans l\u2019ensemble du territoire de l\u2019empire et a investi les \u00e9mirats de Zaria, Bauchi et Adamawa (Loimeier, 1997,&nbsp;p.&nbsp;25). D\u00e8s le d\u00e9but de ce si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019initiative de Muhammad Bello, suzerain des <em>Laamiibe<\/em> de l\u2019Adamawa, la Tij\u00e2niyya s\u2019implanta dans cette entit\u00e9 sociopolitique (Fr\u0153lich, 1954,&nbsp;p.&nbsp;70). Il en est de m\u00eame dans les r\u00e9gions septentrionales du Cameroun o\u00f9 la Tij\u00e2niyya post-\u2018Umarienne et Niass\u00e8ne<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>, plus tard, allait faire figure de r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Caract\u00e9ristiques socio-\u00e9conomiques des communaut\u00e9s affili\u00e9es \u00e0 la Tij\u00e2niyya<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Avec la Mouridiyya<a href=\"#_ftn13\" id=\"_ftnref13\"><sup>[13]<\/sup><\/a>, la <em>tariqa<\/em> Tij\u00e2niyya appara\u00eet comme l\u2019un des ordres confr\u00e9riques suscitant le \u00ab&nbsp;plus d\u2019enthousiasme en Afrique&nbsp;\u00bb (Wane, 2010,&nbsp;p.&nbsp;118). Dans la sph\u00e8re islamique publique au Cameroun, la Tij\u00e2niyya semble \u00eatre \u00ab&nbsp;en apparence&nbsp;\u00bb la voie initiatique la mieux accept\u00e9e. C\u2019est du moins celle qui suscite une ferveur particuli\u00e8re chez une bonne frange des musulmans du Cameroun. Au regard de son ancrage et de son influence sur le v\u00e9cu quotidien des habitants, de la ferveur et du z\u00e8le de ses membres et, surtout, du nombre sans cesse croissant de tij\u00e2n\u00ees observ\u00e9s lors des grandes manifestations cultuelles, la Tij\u00e2niyya semble \u00eatre la confr\u00e9rie majoritaire au Cameroun. Elle y joue un r\u00f4le spirituel et socio-\u00e9conomique crucial, en particulier dans les villes \u00e0 majorit\u00e9 musulmane. Les communaut\u00e9s affili\u00e9es \u00e0 cette voie initiatique sont organis\u00e9es autour des <em>zaw\u00e2ya<\/em><a href=\"#_ftn14\" id=\"_ftnref14\"><sup>[14]<\/sup><\/a> et des leaders religieux influents, qui agissent comme des m\u00e9diateurs tant sur le plan spirituel et religieux qu\u2019\u00e9conomique. C\u2019est une confr\u00e9rie collectiviste dans sa structure et ses rituels communautaires (mettant l\u2019accent sur la fraternit\u00e9, la solidarit\u00e9 et l\u2019appartenance au groupe), mais elle n\u2019abandonne pas l\u2019importance de la pratique spirituelle individuelle (dans une logique de purification int\u00e9rieure, la Tij\u00e2niyya invite aussi ses adeptes \u00e0 renforcer leur <em>dhikr<\/em> et \u00e0 pratiquer des <em>khalwa<\/em> [retraites spirituelles]). Autrement dit, cette confr\u00e9rie encourage ses membres \u00e0 renforcer leur foi aussi bien par la vie collective que par des retraites spirituelles ponctuelles, tout en privil\u00e9giant la r\u00e9gularit\u00e9 quotidienne du <em>wird<\/em> plut\u00f4t que des isolements prolong\u00e9s. Avant d\u2019aborder les pratiques socio-\u00e9conomiques des diff\u00e9rentes communaut\u00e9s tij\u00e2n\u00eees au Cameroun, il importe au pr\u00e9alable de revenir sur le profil socio-\u00e9conomique des adeptes de la Tij\u00e2niyya.<\/p>\n\n\n\n<p>Les adeptes de la Tij\u00e2niyya au Cameroun pr\u00e9sentent des profils sociaux divers, bien qu\u2019une forte proportion appartienne aux classes populaires et moyennes. Traditionnellement, ces communaut\u00e9s regroupent des agriculteurs, des \u00e9leveurs, des commer\u00e7ants, des artisans, des enseignants coraniques et des travailleurs du secteur informel. Toutefois, il convient de relever qu\u2019il existe une \u00e9lite tij\u00e2n\u00eee compos\u00e9e de lettr\u00e9s musulmans, d\u2019\u00e9rudits intellectuels, d\u2019entrepreneurs qui exercent une influence socio-\u00e9conomique plurielle. Sp\u00e9cifiquement, la majorit\u00e9 des tij\u00e2n\u00ees de la partie septentrionale, de l\u2019Est ainsi que ceux du Nord-Ouest du Cameroun sont des agriculteurs et des \u00e9leveurs qui vivent dans des zones p\u00e9riph\u00e9riques tr\u00e8s souvent recul\u00e9es. Il convient de rappeler que leur organisation repose strictement sur une structure communautaire qui permet de compenser l\u2019absence d\u2019une institution formelle de protection sociale. Tout en respectant minutieusement le syst\u00e8me des hi\u00e9rarchies traditionnelles, les adeptes trouvent dans la Tij\u00e2niyya un cadre d\u2019\u00e9panouissement sociopolitique et un cadre de soutien \u00e9conomique et moral, par l\u2019interm\u00e9diaire de plusieurs <em>zaw\u00e2ya<\/em> diss\u00e9min\u00e9es qui fonctionnent comme des centres cl\u00e9ricaux d\u2019entraide. Rappelons que ces diff\u00e9rentes <em>zaw\u00e2ya<\/em> sont consid\u00e9r\u00e9es \u00e0 juste titre comme des centres de rayonnement et d\u2019\u00e9panouissement spirituels, des cadres d\u2019instruction, de lieux d\u2019observance des rituels et de concentration de pouvoir charismatique des adeptes de la voie de Cheikh Ahmad al-Tij\u00e2n\u00ee (Bah, 2024,&nbsp;pp.&nbsp;137-138). \u00c9tant \u00ab&nbsp;une forme organis\u00e9e du social&nbsp;\u00bb (Dassetto, 1997,&nbsp;p.&nbsp;183), les <em>zaw\u00e2ya<\/em> \u00ab&nbsp;se nourrissent du monde et du temporel en vue de d\u00e9velopper une doctrine et des pratiques&nbsp;\u00bb (Cottin, 2007,&nbsp;p.&nbsp;69).<\/p>\n\n\n\n<p>Afin d\u2019\u00eatre plus globalisant sur le profil socio-\u00e9conomique des adeptes<a href=\"#_ftn15\" id=\"_ftnref15\"><sup>[15]<\/sup><\/a>, les religieux soufis tij\u00e2n\u00ees du Cameroun exercent, le plus souvent, les fonctions d\u2019imams, de marabouts (gu\u00e9risseurs, diseurs des \u00ab&nbsp;choses cach\u00e9es&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;faiseurs de miracles&nbsp;\u00bb), de conseillers religieux des <em>laamiibe<\/em> et sultans, de ma\u00eetres coraniques ou d\u2019enseignants. Partisans de la conception \u00e9ducative de l\u2019islam, les tij\u00e2n\u00ees, dans l\u2019optique de pr\u00e9parer leur int\u00e9gration correcte au sein de la communaut\u00e9 musulmane, veillent \u00e0 une meilleure formation morale et intellectuelle (Bah, 2022,&nbsp;p.&nbsp;108). \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des m\u00e9tiers de \u00ab&nbsp;marabouts r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s sur prestation&nbsp;\u00bb (Kane, 2009,&nbsp;p.&nbsp;210) ou de \u00ab&nbsp;marabouts laboureurs<a href=\"#_ftn16\" id=\"_ftnref16\"><sup>[16]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb (Fall, 2011,&nbsp;p.&nbsp;51) qui combinaient \u00e0 la fois \u00ab&nbsp;travail et religion&nbsp;\u00bb, il existe des \u00e9rudits musulmans tij\u00e2n\u00ees qui sont aussi des couturiers ou brodeurs, des tisserands et des artisans.<\/p>\n\n\n\n<p>Rappelons que, certains adeptes d\u2019ob\u00e9dience tij\u00e2n\u00eee au Cameroun sont des fonctionnaires de la R\u00e9publique, des \u00ab&nbsp;grands&nbsp;\u00bb administrateurs, des personnes \u00ab&nbsp;nanties&nbsp;\u00bb qui sont de v\u00e9ritables op\u00e9rateurs \u00e9conomiques (transporteurs, commer\u00e7ants, \u00e9leveurs\u2026). Cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie des tij\u00e2n\u00ees, qui font des sacrifices, des donations pieuses et octroient l\u2019aum\u00f4ne l\u00e9gale, constitue une ressource essentielle pour la confr\u00e9rie. Au Cameroun, la plupart des tij\u00e2n\u00ees sont des adeptes de \u00ab&nbsp;islam et travail&nbsp;\u00bb. Ce sont des musulmans qui vivent de leur religion ainsi que de leur \u00ab sueur \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, afin de mieux cerner les caract\u00e9ristiques socio-\u00e9conomiques des tij\u00e2n\u00ees au Cameroun, il importe d\u2019analyser les interactions entre la spiritualit\u00e9 soufie et les pratiques \u00e9conomiques traditionnelles dans les communaut\u00e9s tij\u00e2n\u00eees. Preuve que la Tij\u00e2niyya joue un r\u00f4le fondamental dans la structuration des pratiques \u00e9conomiques des adeptes de cette confr\u00e9rie (activit\u00e9s \u00e9conomiques traditionnelles). L\u2019\u00e9thique du travail et la gestion des affaires sont souvent encadr\u00e9es par les principes religieux issus du soufisme. S\u2019il est \u00e9vident que l\u2019\u00e9thique \u00e9conomique des tij\u00e2n\u00ees est influenc\u00e9e par la spiritualit\u00e9 soufie, il est aussi vrai que ceux-ci \u00e9voquent par exemple l\u2019apport de la <em>baraka<\/em> (b\u00e9n\u00e9diction divine) dans leurs activit\u00e9s \u00e9conomiques, \u00e0 la lumi\u00e8re de la domination charismatique et traditionnelle combin\u00e9e<a href=\"#_ftn17\" id=\"_ftnref17\"><sup>[17]<\/sup><\/a> (Weber, 1971). Dans ce contexte, la prosp\u00e9rit\u00e9 des tij\u00e2n\u00ees semble d\u00e9pendante de leur pi\u00e9t\u00e9 et de leur adh\u00e9sion aux valeurs soufies. Ainsi, la solidarit\u00e9 \u00e9conomique \u00e0 travers l\u2019aum\u00f4ne (volontaire et l\u00e9gale) est fortement encourag\u00e9e par les \u00e9rudits et leaders tij\u00e2n\u00ees du Cameroun. Pour d\u00e9montrer comment la doctrine spirituelle se traduit en pratiques sociales concr\u00e8tes de solidarit\u00e9 \u00e9conomique, au m\u00eame titre que la Tij\u00e2niyya qui enseigne la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, les <em>Muqqadam\u00fbn<\/em> tij\u00e2n\u00ees, comme Cheikh Mohammadou Bachirou de Ngaound\u00e9r\u00e9 (Cameroun), rappellent aux musulmans et adeptes de la confr\u00e9rie l\u2019importance de venir en aide aux n\u00e9cessiteux, car la solidarit\u00e9 est ce qui maintient la coh\u00e9sion. Mieux, \u00e0 Douala et Yaound\u00e9, les leaders tij\u00e2n\u00ees soutiennent que \u00ab&nbsp;donner aux autres, c\u2019est investir dans l\u2019au-del\u00e0&nbsp;\u00bb. Comme l\u2019affirme Sa\u00efdou Babba, \u00ab&nbsp;dans notre <em>zawiya<\/em>, on a mis en place une caisse de solidarit\u00e9&nbsp;: chacun donne selon ses moyens, surtout les vendredis&nbsp;\u00bb. Il en est de m\u00eame de la r\u00e9partition \u00e9quitable de ces ressources en promouvant le soutien aux plus vuln\u00e9rables. Ces m\u00e9canismes de redistribution visent non seulement \u00e0 renforcer la coh\u00e9sion communautaire, mais surtout, \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors, dans les relations \u00e9conomiques quotidiennes, les valeurs soufies telles que l\u2019honn\u00eatet\u00e9, la mod\u00e9ration et la solidarit\u00e9 sont adopt\u00e9es et int\u00e9gr\u00e9es. Les diff\u00e9rentes pratiques \u00e9conomiques traditionnelles des communaut\u00e9s tij\u00e2n\u00eees reposent sur les activit\u00e9s agricoles, commerciales et pastorales. Si les agriculteurs tij\u00e2n\u00ees peuvent s\u2019inspirer des enseignements soufis pour g\u00e9rer de mani\u00e8re durable leurs terres en \u00e9vitant la surexploitation des ressources, les \u00e9leveurs tij\u00e2n\u00ees des r\u00e9gions sah\u00e9liennes et du Nord-Ouest du Cameroun, eux, au nom de l\u2019entraide communautaire, mobilisent dans le cadre de l\u2019\u00e9conomie pastorale les principes de solidarit\u00e9 soufie. Quant aux commer\u00e7ants tij\u00e2n\u00ees, ils s\u2019appuient sur des r\u00e9seaux \u00e9conomiques transnationaux consolid\u00e9s par le d\u00e9ploiement num\u00e9rique des adeptes \u00e0 travers le Cameroun et l\u2019Afrique de l\u2019Ouest. Ce qui facilite les \u00e9changes au-del\u00e0 des fronti\u00e8res travers\u00e9es par la confr\u00e9rie. Ces diff\u00e9rents r\u00e9seaux permettent alors d\u2019accro\u00eetre la mobilit\u00e9 sociale et de renforcer la s\u00e9curit\u00e9 des transactions commerciales, \u00e0 l\u2019instar des \u00e9changes transfrontaliers entre le Cameroun et le Nig\u00e9ria \u00e0 travers Kano.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui plus est, au Cameroun, la Tij\u00e2niyya, \u00e0 travers sa capacit\u00e9 de mobilisation, sa force de solidarit\u00e9 et le nombre de ses adeptes, peut contribuer au d\u00e9veloppement \u00e9conomique des communaut\u00e9s. En d\u2019autres termes, il revient aux leaders tij\u00e2n\u00ees de lancer des initiatives locales et des projets (construction, r\u00e9novation d\u2019\u00e9coles coraniques, de forages, de centres de sant\u00e9 communautaire) qui seront r\u00e9alis\u00e9s gr\u00e2ce aux contributions des adeptes et aux dons volontaires. Capitaliser sur cette force de mobilisation humaine au sein de cette communaut\u00e9 permet de renforcer le d\u00e9veloppement local. Pour am\u00e9liorer les conditions \u00e9conomiques des tij\u00e2n\u00ees du Cameroun, des m\u00e9canismes d\u2019entraide et de financement informel (associations de cr\u00e9dit rotatif, cr\u00e9ation d\u2019un fonds communautaire) peuvent \u00eatre promus. Cela vise \u00e0 renforcer la r\u00e9silience \u00e9conomique des tij\u00e2n\u00ees du Cameroun face aux difficult\u00e9s du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019\u00e9tude des fondements sociohistoriques et \u00e9conomiques de la Tij\u00e2niyya au Cameroun, il est d\u00e9sormais essentiel de se pencher sur les principes fondamentaux de cette confr\u00e9rie en d\u00e9montrant comment ils peuvent profond\u00e9ment influencer le comportement \u00e9conomique de ses adeptes. Il s\u2019agit d\u2019analyser comment les principes tels que la solidarit\u00e9, l\u2019effort personnel favorisent leur bien-\u00eatre \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les principes de la Tij\u00e2niyya et leur impact sur le bien-\u00eatre \u00e9conomique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>De prime abord, \u00e0 l\u2019image de certaines confr\u00e9ries soufies, il faut relever que la Tij\u00e2niyya propose un mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la spiritualit\u00e9 se conjugue au bien-\u00eatre mat\u00e9riel. Ses diff\u00e9rents principes s\u2019appr\u00e9hendent \u00e0 travers les enseignements doctrinaux de son fondateur, nourris des valeurs jurisprudentielles du rite malikite, ainsi que des liens classiques du <em>Cheikh<\/em>-fondateur avec l\u2019exp\u00e9rience gnostique. La Tij\u00e2niyya s\u2019illustre alors par un ensemble de principes spirituels et \u00e9thiques qui transcendent la simple dimension religieuse afin d\u2019avoir un impact tangible sur le bien-\u00eatre \u00e9conomique. C\u2019est le lieu d\u2019analyser les principes d\u00e9fendus par cette confr\u00e9rie, laquelle incarne un mod\u00e8le de coh\u00e9sion sociale et de prosp\u00e9rit\u00e9 collective bas\u00e9 sur la solidarit\u00e9, la redistribution, l\u2019\u00e9ducation et le d\u00e9veloppement \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Solidarit\u00e9 et redistribution dans la Tij\u00e2niyya<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Au m\u00eame titre que dans les confr\u00e9ries musulmanes soufies, la solidarit\u00e9 est au c\u0153ur des pratiques d\u00e9fendues par la Tij\u00e2niyya. La promotion d\u2019une culture de partage et de soutien mutuel permet alors \u00e0 cette spiritualit\u00e9 de r\u00e9pondre aux besoins \u00e9conomiques imm\u00e9diats des adeptes. Ceci en \u0153uvrant pour la construction de communaut\u00e9s solides et r\u00e9silientes. Preuve qu\u2019en plus de la pi\u00e9t\u00e9, du sens de d\u00e9vouement envers Dieu \u00e0 travers le <em>Cheikh<\/em>, les tij\u00e2n\u00ees du Cameroun sont vivement encourag\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper un fort caract\u00e8re philanthropique caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019esprit de partage, l\u2019humilit\u00e9 et la douceur de l\u2019\u00e2me. Fa\u00e7onn\u00e9es socialement dans les <em>zaw\u00e2ya<\/em> de par le Cameroun, les relations sociales dynamiques qui s\u2019y nouent reposent sur des liens sacr\u00e9s enseign\u00e9s par les normes et valeurs de la doctrine soufie qui pr\u00f4ne \u00ab&nbsp;la fraternit\u00e9, l\u2019entraide et l\u2019hospitalit\u00e9&nbsp;\u00bb (Moussa, 2017,&nbsp;p.&nbsp;2). Dans ce cadre, les <em>zaw\u00e2ya<\/em>, constitu\u00e9es de mosqu\u00e9es, de mausol\u00e9es et de centres d\u2019enseignements, sont des espaces d\u2019\u00e9changes qui jouent \u00e9galement un r\u00f4le social, d\u2019entraide et de solidarit\u00e9. Ces fonctions sont enracin\u00e9es dans le spirituel, dans la mesure o\u00f9 celui-ci est l\u2019\u00e9l\u00e9ment fondamental qui normalise les rapports sociaux, r\u00e9gule les solidarit\u00e9s et motive les actions mutuelles (Moussa,&nbsp;2017,&nbsp;p.&nbsp;11). Dans ces espaces de solidarit\u00e9 et de promotion de la charit\u00e9 sociale (entraide et soutien mutuel) o\u00f9 des valeurs islamiques sont encourag\u00e9es, dans le cadre d\u2019un don (<em>zakat&nbsp;<\/em>: obligatoire et <em>sadaqa<\/em>&nbsp;: volontaire), d\u2019une donation pieuse (construction et r\u00e9novation de mosqu\u00e9es, \u00e9dification de forages, subventions pour la sant\u00e9 et l\u2019\u00e9ducation), et d\u2019une offrande religieuse (<em>hadiyya<\/em>), par exemple, les <em>Chuy\u00fbkh<\/em> et<em> Muqqaddam\u00fbn<\/em> tij\u00e2n\u00ees du Cameroun re\u00e7oivent de l\u2019argent, des pr\u00e9sents, des biens alimentaires c\u00e9r\u00e9aliers, du b\u00e9tail ainsi que tout autre produit destin\u00e9 \u00e0 la consommation et les d\u00e9riv\u00e9s des activit\u00e9s \u00e9conomiques telles l\u2019\u00e9levage, le commerce ou le transport.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelles que soient leurs formes et leurs natures, ces donations, pr\u00e9sents ou cadeaux sont remis en signe d\u2019hommage aux <em>Chuy\u00fbkh<\/em> \u00e0 la mesure de leurs moyens, \u00e0 l\u2019occasion des f\u00eates religieuses, du <em>Mawlid<\/em><a href=\"#_ftn18\" id=\"_ftnref18\"><sup>[18]<\/sup><\/a>, dans le cadre d\u2019une visite pieuse (<em>Ziy\u00e2ra<\/em> ou <em>Ziara<\/em><a href=\"#_ftn19\" id=\"_ftnref19\"><sup>[19]<\/sup><\/a>) ou de l\u2019organisation et de l\u2019animation de la vie confr\u00e9rique tij\u00e2n\u00eee. \u00c0 ce sujet, Depont et Coppolani (1897) pensent que \u00ab&nbsp;les personnages religieux qui centralisaient tant de pr\u00e9cieuses donations, qui les utilisaient ou les distribuaient dans un but humanitaire, augmentaient leur renom de saintet\u00e9 avec le produit du bien de leurs serviteurs&nbsp;\u00bb (p. 231). Dans un contexte o\u00f9 les reproches sont formul\u00e9s pour d\u00e9noncer le pillage, l\u2019asservissement ou l\u2019escroquerie des musulmans tij\u00e2n\u00ees, il est fondamental de questionner la symbolique du don ainsi que la valeur symbolique de l\u2019argent. Quelle est la finalit\u00e9 du don ou de l\u2019argent\u2009? Doit-il servir la communaut\u00e9 pour l\u2019investissement dans le cadre d\u2019une \u00e9conomie ferm\u00e9e\u2009? Est-il exclusivement destin\u00e9 au bien-\u00eatre d\u2019un <em>Cheikh<\/em> tij\u00e2n\u00ee en vue d\u2019accro\u00eetre sa notori\u00e9t\u00e9, son prestige et son influence\u2009? Comment comprendre la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des adeptes de la Tij\u00e2niyya au Cameroun\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>De toute \u00e9vidence, d\u2019apr\u00e8s les entretiens r\u00e9alis\u00e9s, les fonds r\u00e9colt\u00e9s semblent \u00eatre destin\u00e9s aux besoins de la confr\u00e9rie. Selon Nsangou Ibrahim de Foumban, \u00ab&nbsp;le don \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un <em>Cheikh<\/em> ou d\u2019une <em>Zaou\u00efa<\/em> se justifie par l\u2019engagement dans la confr\u00e9rie&nbsp;\u00bb. On donne par respect pour le <em>Cheikh<\/em> qui a la science, qui conna\u00eet les secrets du <em>wird<\/em>. Tr\u00e8s \u00e9cout\u00e9 des autres <em>Chuy\u00fbkh,<\/em> il guide les fid\u00e8les et fait des choses pour la communaut\u00e9. Un don est destin\u00e9 \u00e0 faire avancer la confr\u00e9rie, \u00e0 organiser les <em>Maw\u00e2lid<\/em>, les retraites spirituelles. De ce point de vue, la motivation des adeptes semble beaucoup plus attach\u00e9e \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance (prise d\u2019engagement), au respect profond (r\u00e9v\u00e9rence) pour le <em>Cheikh<\/em>, craint et estim\u00e9 en partie pour sa foi, son habilet\u00e9 dans les affaires confr\u00e9riques courantes, son prestige aupr\u00e8s de ses pairs et pour ses exploits interpr\u00e9tatifs de la spiritualit\u00e9. Cette r\u00e9alit\u00e9 s\u2019applique aussi chez les mourides, pour qui le travail, la pri\u00e8re, l\u2019instruction religieuse sont fondamentaux, est compl\u00e9t\u00e9e par une conviction selon laquelle \u00ab&nbsp;travailler dur pour son propre compte n\u2019est approuv\u00e9 que si [l\u2019adepte] utilise les fruits de son travail dans un but religieux, en aum\u00f4ne aux pauvres et en offrandes au <em>Cheikh<\/em>&nbsp;\u00bb(O\u2019Brien, 1970,&nbsp;p.&nbsp;571). Cheikh Ibrahima Fall, le fondateur du mouvement Baay Faal, est le th\u00e9oricien de la d\u00e9votion religieuse \u00e0 travers le travail au sein du mouridisme. Ainsi, comme dans toutes les cultures soufies, les dons, pr\u00e9sents ou offrandes religieuses constituent l\u2019expression de la d\u00e9votion du disciple. En r\u00e9f\u00e9rence au verset&nbsp;12 de la sourate&nbsp;58<a href=\"#_ftn20\" id=\"_ftnref20\"><sup>[20]<\/sup><\/a>, qui \u00e9voque le fait d\u2019apporter une aum\u00f4ne (<em>\u1e63adaqa<\/em>) avant d\u2019avoir un entretien priv\u00e9 (<em>najw\u00e2<\/em>) avec le Proph\u00e8te, un don fait \u00e0 son ou \u00e0 un <em>Cheikh <\/em>ne constitue-t-il pas un investissement pour l\u2019au-del\u00e0\u2009? Quoi qu\u2019il en soit, les diff\u00e9rentes contributions se font sous trois formes principales. S\u2019il y a des charit\u00e9s destin\u00e9es ultimement aux pauvres, il existe celles qui sont r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 l\u2019usage exclusif du <em>Cheikh<\/em>, per\u00e7ues comme l\u2019expression d\u2019une d\u00e9pendance personnelle directe. Aussi, existe-t-il celles qui sont destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre transmises \u00e0 une plus haute autorit\u00e9. Ceci, en vue de renforcer l\u2019appartenance du disciple \u00e0 l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 tij\u00e2n\u00eee. D\u2019apr\u00e8s les entretiens r\u00e9alis\u00e9s, au Cameroun, cette derni\u00e8re forme de contribution, constituant par ailleurs l\u2019une des ressources de fonctionnement de la confr\u00e9rie, semble \u00eatre revers\u00e9e aux foyers autonomes du Nig\u00e9ria et du S\u00e9n\u00e9gal ainsi qu\u2019\u00e0 tout autre pays, membre du vaste r\u00e9seau transnational subsaharien de la Tij\u00e2niyya.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, en plus du pouvoir charismatique, r\u00e9pondre aux interrogations <em>supra<\/em> n\u00e9cessite un d\u00e9tour sur la convocation des diff\u00e9rents cadres d\u2019analyse d\u2019une \u00e9conomie de type circulaire bas\u00e9e sur l\u2019\u00e9conomie solidaire, l\u2019\u00e9conomie morale et l\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire. Consid\u00e9rant les confr\u00e9ries soufies comme un acteur de transformation socio-\u00e9conomique, les th\u00e9ories mobilis\u00e9es d\u00e9montrent que, loin d\u2019\u00eatre une institution religieuse de spiritualit\u00e9 musulmane, la Tij\u00e2niyya, en se basant sur des valeurs de solidarit\u00e9, de partage et d\u2019entraide, devient alors une entit\u00e9 \u00e9conomique qui propose des alternatives pouvant r\u00e9pondre aux d\u00e9fis contemporains de d\u00e9veloppement \u00e9conomique au Cameroun. D\u00e8s lors, afin de constituer v\u00e9ritablement un mod\u00e8le r\u00e9ussi de fraternit\u00e9 confr\u00e9rique, le <em>Cheikh<\/em> \u00e0 qui les contributions et donations sont confi\u00e9es proc\u00e8de, le plus souvent, \u00e0 leur redistribution syst\u00e9matique. Dans ce cas de figure, il est important de souligner que le syst\u00e8me spirituel tij\u00e2n\u00ee encourage la redistribution des richesses au sein de la communaut\u00e9, en particulier en faveur de ses membres les plus modestes et ceux en situation de pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique. Aussi, convient-il de relier la logique de solidarit\u00e9 spirituelle tij\u00e2n\u00eee \u00e0 la structure symbolique et sociale du don observ\u00e9e par Griaule dans les soci\u00e9t\u00e9s africaines traditionnelles, o\u00f9 le don ne se r\u00e9duit jamais \u00e0 un simple transfert mat\u00e9riel, mais s\u2019inscrit dans un univers de r\u00e9ciprocit\u00e9, d\u2019obligations et de spiritualit\u00e9. Dans la logique des id\u00e9es \u00e9mises par Griaule (1948), le syst\u00e8me spirituel de la Tij\u00e2niyya, en favorisant la redistribution volontaire ou obligatoire des biens entre ses membres, s\u2019inscrit dans une logique symbolique du \u00ab&nbsp;don total&nbsp;\u00bb, o\u00f9 l\u2019acte d\u2019aider les pauvres devient une forme d\u2019investissement rituel dans l\u2019ordre du monde. Le don y est \u00e0 la fois signe de foi, outil de coh\u00e9sion sociale, et mode de circulation de la <em>baraka<\/em> \u2014 qui irrigue les relations entre le <em>Cheikh<\/em>, ses disciples et l\u2019ensemble de la \u2018<em>umma<\/em> confr\u00e9rique. En vue de promouvoir le renforcement du lien social de solidarit\u00e9, cette sorte de redistribution a le m\u00e9rite de pouvoir att\u00e9nuer les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques tout en favorisant le sentiment de responsabilit\u00e9 collective vis-\u00e0-vis des adeptes de la confr\u00e9rie au Cameroun. Toutefois, le principe de redistribution \u00e9quitable au sein de la communaut\u00e9 concerne la logique du partage qui s\u2019accompagne du respect de l\u2019autorit\u00e9 religieuse des leaders tij\u00e2n\u00ees. En g\u00e9n\u00e9ral, les \u00e9rudits tij\u00e2n\u00ees sont les gardiens des multiples \u0153uvres des bienfaiteurs, qui visent \u00e0 r\u00e9aliser des projets communautaires, comme la construction et la r\u00e9novation des <em>zaw\u00e2ya<\/em> tij\u00e2n\u00eees ou des mosqu\u00e9es, ainsi que celles des infrastructures \u00e9conomiques, telles que les march\u00e9s locaux, le financement, la r\u00e9novation et l\u2019\u00e9quipement des centres de sant\u00e9 communautaires. Ils ne manquent jamais d\u2019en faire profiter leurs adeptes.<\/p>\n\n\n\n<p>Consid\u00e9r\u00e9es \u00e0 juste titre comme des structures d\u2019entraide par excellence, ces \u0153uvres qui contribuent au bien-\u00eatre et \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie participent \u00e0 la r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s au sein de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire (Jany-Catrice et al., 2014), qui se concentre sur les initiatives collectives et citoyennes, vise \u00e0 concilier activit\u00e9 \u00e9conomique et impact social. D\u00e8s lors, pour tous les projets \u00e9conomiques, la question de la redistribution \u00e9quitable des ressources peut y \u00eatre analys\u00e9e. Il en est de m\u00eame de l\u2019\u00e9conomie morale (Thompson, 1991)<a href=\"#_ftn21\" id=\"_ftnref21\"><sup>[21]<\/sup><\/a>, per\u00e7ue comme une forme d\u2019\u00e9conomie bas\u00e9e sur le bien commun plut\u00f4t que sur le profit individuel. Ces diff\u00e9rents angles d\u2019analyse d\u00e9montrent que la Tij\u00e2niyya offre une alternative \u00e9conomique cr\u00e9dible pour ses membres.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>\u00c9ducation et d\u00e9veloppement \u00e9conomique<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Dans toute soci\u00e9t\u00e9 humaine, l\u2019\u00e9ducation, un pilier fondamental pour la Tij\u00e2niyya, occupe un rang de choix dans le fa\u00e7onnement et le devenir des Hommes. Per\u00e7ue comme une condition essentielle pour l\u2019\u00e9panouissement spirituel et mat\u00e9riel, l\u2019\u00e9ducation, et un moyen d\u2019appr\u00e9hender la connaissance religieuse, elle s\u2019impose comme un levier pour le d\u00e9veloppement \u00e9conomique. C\u2019est pour cette raison que les leaders tij\u00e2n\u00ees du Cameroun encouragent une formation dans les sciences religieuses et dans les disciplines s\u00e9culi\u00e8res. Cela permettra certainement aux membres de la communaut\u00e9 spirituelle de contribuer activement au d\u00e9veloppement \u00e9conomique en acqu\u00e9rant des comp\u00e9tences pratiques. \u00c9tant adepte du \u00ab&nbsp;travail et Islam&nbsp;\u00bb, l\u2019\u00e9lite intellectuelle tij\u00e2n\u00eee encourage les disciples \u00e0 vivre de leur religion ainsi que de leur \u00ab sueur \u00bb. Autrement dit, pour gagner en cr\u00e9dibilit\u00e9 aupr\u00e8s de son audience, il faut disposer, en plus du savoir religieux islamique, d\u2019une activit\u00e9 professionnelle qui permet de se lib\u00e9rer de contingences mat\u00e9rielles.<\/p>\n\n\n\n<p>Au Cameroun, les \u00e9lites intellectuelles de la Tij\u00e2niyya consid\u00e8rent que l\u2019\u00e9ducation constitue le socle sur lequel on peut affiner et pr\u00e9parer le disciple pour qu\u2019il puisse atteindre la r\u00e9alisation spirituelle sans obstacle. Elles ont donc mis sur pied un syst\u00e8me permettant d\u2019acqu\u00e9rir les comp\u00e9tences n\u00e9cessaires pour non seulement relever les d\u00e9fis spirituels et mondains, mais aussi pour assurer une int\u00e9gration correcte de l\u2019Homme au sein de la communaut\u00e9. Ainsi, d\u00e8s la cellule familiale, les disciples sont pr\u00e9par\u00e9s en vue de l\u2019acquisition des fondamentaux du syst\u00e8me soufi qui repose, entre autres, sur \u00ab&nbsp;l\u2019imitation du Proph\u00e8te et de ses compagnons \u201cbien guid\u00e9s\u201d dans leur morale et leur conduite\u2009; le fait de se nourrir des choses licites\u2009; et de mettre de la sinc\u00e9rit\u00e9 dans ses actes&nbsp;\u00bb (Bah, 2024,&nbsp;p.&nbsp;22). Outre le foyer familial, les lieux privil\u00e9gi\u00e9s pour l\u2019enseignement religieux islamique tij\u00e2n\u00ee sont les \u00e9coles coraniques log\u00e9es dans les <em>ja<sup>n<\/sup>girle<a href=\"#_ftn22\" id=\"_ftnref22\"><sup><strong><sup>[22]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/em>, les <em>jawleeji<a href=\"#_ftn23\" id=\"_ftnref23\"><sup><strong><sup>[23]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/em> des <em>Muqaddam\u00fbn,<\/em> les <em>mad\u00e2ris<\/em>, les mosqu\u00e9es et les <em>zaw\u00e2ya <\/em>qui \u00ab&nbsp;ouvraient de v\u00e9ritables tr\u00e9sors de grains aux faibles et aux n\u00e9cessiteux&nbsp;\u00bb (Depont &amp; Coppolani, 1897,&nbsp;p.&nbsp;230). Les disciples tij\u00e2n\u00ees y passent alors par les cycles \u00e9l\u00e9mentaires, compl\u00e9mentaires, l\u2019enseignement spontan\u00e9 et l\u2019\u00e9ducation de l\u2019\u00e2me \u00e0 travers le compagnonnage spirituel (<em>\u1e63u\u1e25ba<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces diff\u00e9rentes structures d\u2019\u00e9ducation \u0153uvrent en vue de la formation d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration tij\u00e2n\u00eee \u00ab&nbsp;pieuse&nbsp;\u00bb. \u00c0 travers la formation et l\u2019\u00e9ducation spirituelle, le comportement souhait\u00e9 des tij\u00e2n\u00ees du Cameroun vise l\u2019attachement strict \u00e0 la <em>shar\u00ee<\/em>\u02bb<em>a<\/em>, \u00e0 la purification spirituelle (<em>tazkiyya<\/em>) et \u00e0 l\u2019ouverture spirituelle (<em>fat\u1e25<\/em>) (Bah, 2024,&nbsp;p.&nbsp;170). Cette forme particuli\u00e8re de \u00ab&nbsp;dressage spirituel&nbsp;\u00bb, codifi\u00e9e par le <em>Cheikh<\/em>-fondateur, semble s\u2019int\u00e9resser particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une autonomisation du disciple du banal au spirituel \u00e0 travers le concept de <em>tarbiya ru\u1e25\u00e2niyya<\/em> (<em>lit<\/em>. \u00e9ducation spirituelle) et de <em>taskiyyat al-Nafs<\/em> (purification de l\u2019\u00e2me) (de Diego Gonz\u00e1lez, 2018,&nbsp;p.&nbsp;71). D\u00e9sormais, les rapports qui lient les tij\u00e2n\u00ees au ma\u00eetre sont r\u00e9gis par le respect des convenances ou l\u2019<em>adab<\/em>, un code de conduite sacr\u00e9 auquel ils se conformeront en toutes circonstances (Moussa, 2017,&nbsp;p.&nbsp;8).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9ducation inculqu\u00e9e d\u00e8s le foyer familial aux tij\u00e2n\u00ees du Cameroun les pr\u00e9dispose \u00e0 avoir le go\u00fbt du sacrifice, de l\u2019assimilation des principes fondamentaux de l\u2019\u00e9thique et de la morale islamique qui d\u00e9terminent leur conduite en tant que musulmans et tij\u00e2n\u00ees exemplaires. Cette initiation permet de disposer des principes qui doivent r\u00e9gir les rapports entre les hommes et orienter les comportements qu\u2019ils doivent adopter dans la vie. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des principes d\u2019\u00e9ducation, l\u2019itin\u00e9raire spirituel du disciple le contraint \u00e0 avoir des qualit\u00e9s lui permettant d\u2019accueillir, de soigner les pauvres, et de ne jamais manger seul. La Tij\u00e2niyya n\u2019exige-t-elle pas d\u2019un ma\u00eetre spirituel qu\u2019il fasse preuve de d\u00e9tachement des choses mondaines et de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 envers les hommes en sacrifiant ses biens pour l\u2019aspirant\u2009? Tourn\u00e9s vers l\u2019\u00e9rudition et l\u2019\u00e9ducation religieuse, les programmes dispens\u00e9s permettent de fa\u00e7onner, positivement, les mentalit\u00e9s des tij\u00e2n\u00ees. Tout au long du cheminement spirituel d\u2019un disciple, un travail performatif de formation, d\u2019\u00e9ducation, et d\u2019apprentissage s\u2019impose (Bah, 2024,&nbsp;p.&nbsp;453). Ainsi, pour renforcer l\u2019autonomie des adeptes, en plus de l\u2019activit\u00e9 professionnelle, l\u2019entrepreneuriat ou l\u2019acquisition de toute autre comp\u00e9tence utile \u00e0 leur int\u00e9gration sur le march\u00e9 du travail est promu. En mettant l\u2019accent sur l\u2019\u00e9ducation, l\u2019entrepreneuriat et la coh\u00e9sion sociale, la Tij\u00e2niyya contribue \u00e0 am\u00e9liorer le bien-\u00eatre et \u00e0 offrir des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques \u00e0 ses adeptes. Cette approche, d\u00e9velopp\u00e9e par Stiglitz et al. (2009), pourrait \u00eatre analys\u00e9e sous forme de d\u00e9veloppement inclusif pouvant privil\u00e9gier la dignit\u00e9 et l\u2019autonomisation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019implication de la Tij\u00e2niyya dans la formation d\u2019une \u00e9lite intellectuelle et \u00e9conomique au Cameroun n\u2019\u00e9tant plus \u00e0 d\u00e9montrer, il importe alors de retenir que les \u00e9rudits tij\u00e2n\u00ees recommandent \u00e0 leurs disciples d\u2019adopter un mode de vie qui allie spiritualit\u00e9 et engagement dans le monde mat\u00e9riel. Comme le rapporte Mahmoudou Alfaki de Douala, \u00ab&nbsp;si la voie tij\u00e2n\u00eee enseigne que la science est un pilier de la foi et du progr\u00e8s, la rigueur, la discipline et le sens de la <em>baraka<\/em> re\u00e7us lors de la <em>tarbiya<\/em> aide [sic] \u00e0 s\u2019\u00e9lever&nbsp;\u00bb. Pour ce jeune entrepreneur, plusieurs tij\u00e2n\u00ees qui ont re\u00e7u l\u2019\u00e9ducation islamique et confr\u00e9rique comptent aujourd\u2019hui parmi les grands acteurs \u00e9conomiques au Cameroun. L\u2019exercice d\u2019un travail, un imp\u00e9ratif presque cat\u00e9gorique, devient \u00e0 la fois un moyen de subvenir aux besoins \u2014 forme de service \u00e0 la communaut\u00e9 \u2014 et un gage de d\u00e9veloppement personnel. Dans plusieurs r\u00e9gions du Cameroun, la confr\u00e9rie encourage la mise en place de projets collectifs, tels l\u2019actionnariat commercial, les coop\u00e9ratives agricoles et artisanales, g\u00e9r\u00e9es par les adeptes eux-m\u00eames. Ces initiatives, qui r\u00e9duisent la pauvret\u00e9 en augmentant la r\u00e9silience \u00e9conomique, permettent surtout la mutualisation des ressources, l\u2019optimisation de la production et la garantie d\u2019une meilleure redistribution des profits. Par ses r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 et ses structures d\u2019entraide communautaire (agricoles, commerciales), la Tij\u00e2niyya pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une confr\u00e9rie qui pr\u00f4ne une forme d\u2019\u00e9conomie solidaire de base \u00e0 travers des initiatives qui favorisent l\u2019autonomie des adeptes tout en renfor\u00e7ant le bien-\u00eatre collectif. En valorisant la solidarit\u00e9, l\u2019autogestion et la primaut\u00e9 de l\u2019humain sur le capital, cette approche met l\u2019accent sur la coop\u00e9ration et l\u2019\u00e9quit\u00e9 dans les pratiques \u00e9conomiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir explor\u00e9 les principes de la Tij\u00e2niyya et leur r\u00f4le dans la promotion du bien-\u00eatre \u00e9conomique, il appara\u00eet d\u00e9sormais essentiel d\u2019analyser leur contribution \u00e0 l\u2019autonomisation \u00e9conomique des adeptes et des communaut\u00e9s. En quoi la Tij\u00e2niyya pourrait-elle constituer une r\u00e9ponse durable aux d\u00e9fis de d\u00e9veloppement \u00e9conomique\u2009?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Tij\u00e2niyya et autonomisation \u00e9conomique&nbsp;: vers un mod\u00e8le \u00e9conomique alternatif<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Au Cameroun, la question de l\u2019autonomisation des musulmans en g\u00e9n\u00e9ral et des adeptes de la Tij\u00e2niyya en particulier demeure une pr\u00e9occupation constante des \u00e9lites intellectuelles. L\u2019unanimit\u00e9 quant \u00e0 la recherche du bien-\u00eatre \u00e9conomique \u00e9tant faite, la spiritualit\u00e9 soufie s\u2019impose alors comme un moyen de se d\u00e9faire des difficult\u00e9s mat\u00e9rielles. C\u2019est le lieu de revenir sur l\u2019analyse des projets et initiatives qui peuvent contribuer \u00e0 l\u2019autonomisation des tij\u00e2n\u00ees au Cameroun. Au pr\u00e9alable, il importe de poser un constat de contradiction pour inciter \u00e0 une r\u00e9flexion sur la gestion des ressources et \u00e0 une r\u00e9orientation vers des actions p\u00e9rennes. Ceci dans l\u2019optique de faire des propositions pour la r\u00e9invention de l\u2019ordre \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Projets \u00e9conomiques, initiatives communautaires de la Tij\u00e2niyya et importance des r\u00e9seaux (commerciaux et financiers)<\/em><\/strong><em><\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Au Cameroun, il est paradoxal de constater que la Tij\u00e2niyya, \u00e0 travers ses adeptes, mobilise d\u2019immenses ressources pour soutenir certains <em>Chuy\u00fbkh<\/em> tij\u00e2n\u00ees lors de s\u00e9jours pieux, alors que certains adeptes vivent au seuil de la pr\u00e9carit\u00e9, et que leurs besoins \u00e9conomiques essentiels restent insatisfaits. \u00c0 chaque visite d\u2019un <em>Cheikh<\/em> tij\u00e2n\u00ee venu de contr\u00e9es lointaines, des collectes atteignant parfois des dizaines de millions de francs CFA, voire plus, sont organis\u00e9es. Ces sommes, qui t\u00e9moignent d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 inestimable, ne b\u00e9n\u00e9ficient pas directement \u00e0 la communaut\u00e9 qui les rassemble. Dans ce cas, comment accepter que de telles ressources ne soient pas encadr\u00e9es et orient\u00e9es vers des investissements \u00e9conomiques et initiatives locales capables d\u2019am\u00e9liorer durablement les conditions de vie\u2009? Ces contributions, au lieu de se diluer dans un syst\u00e8me de dons sans impact structurant, pourraient servir \u00e0 financer des centres commerciaux, des institutions de microfinance tij\u00e2n\u00eees, ou encore des coop\u00e9ratives agricoles, par exemple. En orientant ces fonds vers des projets \u00e9conomiques, il est possible de cr\u00e9er des opportunit\u00e9s d\u2019emploi, d\u2019assurer l\u2019autosuffisance alimentaire et de renforcer la r\u00e9silience de la communaut\u00e9 tij\u00e2n\u00eee face aux d\u00e9fis socio-\u00e9conomiques. Ce paradoxe soul\u00e8ve une question primordiale : la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des tij\u00e2n\u00ees ne devrait-elle pas \u00eatre un moteur d\u2019autonomisation et de d\u00e9veloppement communautaire plut\u00f4t qu\u2019une perp\u00e9tuelle charit\u00e9 \u00ab&nbsp;sans retour durable&nbsp;\u00bb\u2009? Il semble tr\u00e8s urgent de repenser cet \u00e9lan de solidarit\u00e9 pour en faire un v\u00e9ritable levier de transformation sociale des communaut\u00e9s tij\u00e2n\u00eees.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, selon les r\u00e9cits oraux recueillis \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale, dans les p\u00e9riph\u00e9ries rurales, particuli\u00e8rement dans des milieux peuls et mbororo, il existe des guides religieux tij\u00e2n\u00ees qui s\u2019impliquent dans le d\u00e9veloppement \u00e9conomique de leurs communaut\u00e9s. \u00c0 Koinderi (nord du Cameroun), par exemple, les leaders tij\u00e2n\u00ees ne cessent de rappeler que la religion c\u2019est aussi le travail et le d\u00e9veloppement. C\u2019est pourquoi il existe une coop\u00e9rative agricole. Les jeunes cultivent et commercialisent ensemble leurs r\u00e9coltes. \u00c0 Mogom, \u00e0 Rumde ou \u00e0 Katouwal (extr\u00eame-nord du Cameroun), les <em>Chuy\u00fbkh<\/em> font pareil. Conscients que \u00ab&nbsp;le bien-\u00eatre du corps aide \u00e0 renforcer la foi&nbsp;\u00bb, ils encouragent les tij\u00e2n\u00ees \u00e0 se regrouper et \u00e0 travailler la terre. C\u2019est une preuve que la Tij\u00e2niyya a su adapter ses pratiques pour inciter et soutenir divers projets \u00e9conomiques ou initiatives locales (coop\u00e9ratives agricoles, mini-fermes, micro-entreprises commerciales, syst\u00e8me de financements communautaires de march\u00e9s p\u00e9riodiques des villages ou de points d\u2019eau) qui peuvent servir de levier d\u2019autonomisation des adeptes. Rappelons que ces projets ou initiatives visent \u00e0 r\u00e9pondre aux besoins sp\u00e9cifiques des populations locales marginalis\u00e9es. Dans cette optique, il semble qu\u2019\u00e0 travers une sorte de tontine ou de redistribution des aum\u00f4nes (obligatoires et volontaires), des microcr\u00e9dits internes sont octroy\u00e9s pour soutenir l\u2019investissement dans des activit\u00e9s g\u00e9n\u00e9ratrices de revenus. \u00c0 titre d\u2019illustration, dans l\u2019Adamaoua et l\u2019extr\u00eame-nord, les parcelles de terre sont confi\u00e9es aux agriculteurs tij\u00e2n\u00ees en guise de soutien par les grands propri\u00e9taires ou les leaders tij\u00e2n\u00ees. Il en est de m\u00eame des semences et du mat\u00e9riel agricole offerts pour agrandir les exploitations. Destin\u00e9 \u00e0 am\u00e9liorer les conditions de vie, ce type d\u2019initiatives vise tout aussi \u00e0 renforcer la r\u00e9silience locale \u00e0 travers une culture d\u2019entraide et d\u2019appui financier renforc\u00e9e par les r\u00e9seaux financiers informels soufis devant cr\u00e9er des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques, tant au niveau national qu\u2019international. Dans ce sens, il n\u2019est pas superflu de rappeler le r\u00f4le jou\u00e9 par la Tij\u00e2niyya dans la facilitation des \u00e9changes commerciaux au sein de ses communaut\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9seaux commerciaux, \u00e9conomiques et socioculturels servent de ponts pour \u00e9tablir une v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;\u00e9conomie spirituelle de la foi&nbsp;\u00bb entre les diff\u00e9rentes communaut\u00e9s. Reposant sur la confiance mutuelle, l\u2019\u00e9thique et la transparence, cette typologie de l\u2019\u00e9conomie circulaire est essentielle pour renforcer les liens entre les communaut\u00e9s, tout en favorisant l\u2019\u00e9mergence d\u2019un lien de solidarit\u00e9 spirituelle. En s\u2019appuyant sur ces r\u00e9seaux nationaux et transnationaux, les tij\u00e2n\u00ees du Cameroun b\u00e9n\u00e9ficient de canaux privil\u00e9gi\u00e9s qui facilitent l\u2019exportation de produits locaux (b\u00e9tail, produits agricoles) et l\u2019importation de biens n\u00e9cessaires \u00e0 la communaut\u00e9. Ce qui permet \u00e9videmment de renforcer le poids \u00e9conomique des communaut\u00e9s tij\u00e2n\u00eees.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Repenser l\u2019ordre \u00e9conomique \u00e0 travers la Tij\u00e2niyya<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble des pratiques \u00e9conomiques, l\u2019entraide financi\u00e8re et la force des r\u00e9seaux (nationaux et transnationaux) promus par les confr\u00e9ries soufies, telle la Tij\u00e2niyya, contribuent \u00e0 fa\u00e7onner un mod\u00e8le \u00e9conomique alternatif, lequel invite \u00e0 repenser et \u00e0 r\u00e9inventer l\u2019ordre \u00e9conomique au Cameroun. Bas\u00e9 sur la solidarit\u00e9 communautaire, le d\u00e9veloppement local et le respect des valeurs spirituelles, ce mod\u00e8le propose la vision d\u2019un syst\u00e8me plus humain, avec en toile de fond le bien-\u00eatre collectif des tij\u00e2n\u00ees. En tant que spiritualit\u00e9 soufie, la Tij\u00e2niyya qui promeut une \u00e9conomie bas\u00e9e sur les principes d\u2019\u00e9quit\u00e9, d\u2019inclusion et de partage, tout en favorisant un d\u00e9veloppement harmonieux, offre une alternative cr\u00e9dible \u00e0 toute la communaut\u00e9. Ce qui d\u00e9montre que la r\u00e9ussite mat\u00e9rielle et l\u2019\u00e9panouissement spirituel peuvent \u00eatre combin\u00e9s pour offrir la vision d\u2019une \u00e9conomie inspirante qui int\u00e8gre les valeurs \u00e9thiques et spirituelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme les<em> zaw\u00e2ya<\/em> tij\u00e2n\u00eees sont au centre d\u2019un processus de redistribution \u00e9conomique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la communaut\u00e9, le mod\u00e8le qui t\u00e9moigne de la capacit\u00e9 de cet ordre confr\u00e9rique \u00e0 enrichir le tissu socio-\u00e9conomique au Cameroun invite \u00e0 une r\u00e8glementation de toutes les ressources qui alimentent les caisses de la Tij\u00e2niyya. Autrement dit, la gestion des formes de donations (qu\u00eates religieuses, octroi volontaire de la <em>sadaqa<\/em>, aum\u00f4ne l\u00e9gale, <em>waqf<\/em>, offrandes religieuses) doit \u00e9voluer vers un cadre plus productif. En plus des ressources \u00ab&nbsp;ordinaires&nbsp;\u00bb \u00e0 syst\u00e9matiser, les tij\u00e2n\u00ees sont invit\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper d\u2019autres sources de financement qui devraient constituer le tr\u00e9sor de cette confr\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre les contributions r\u00e9guli\u00e8res qui sont proportionnelles \u00e0 la fortune des tributaires, per\u00e7ues par les <em>Chuy\u00fbkh<\/em> tij\u00e2n\u00ees, il est n\u00e9cessaire d\u2019en conserver une partie \u00ab&nbsp;pieusement&nbsp;\u00bb aux fins d\u2019orienter et de les utiliser vers des projets communautaires d\u00e9finis. \u00c0 travers sa structuration hi\u00e9rarchique, la Tij\u00e2niyya au Cameroun doit mettre sur pied un syst\u00e8me de pr\u00e9l\u00e8vement de redevance aupr\u00e8s des membres devant servir \u00e0 un but pr\u00e9cis. Ce syst\u00e8me assimilable \u00e0 une sorte d\u2019imp\u00f4t personnel pourrait \u00e9ventuellement reposer sur une contribution vers\u00e9e au <em>Muqaddam<\/em> par l\u2019ensemble des affili\u00e9s. Ainsi, en signe de leur soumission et en \u00e9change de la b\u00e9n\u00e9diction du <em>Cheikh,<\/em> une somme symbolique pourrait \u00eatre donn\u00e9e comme contribution ou offrande obligatoire. D\u00e8s lors, le fonctionnement de la Tij\u00e2niyya au Cameroun pourrait essentiellement reposer sur ce principe de pr\u00e9l\u00e8vement obligatoire assimilable \u00e0 une sorte de \u00ab&nbsp;taxe divine&nbsp;\u00bb, de mani\u00e8re r\u00e9guli\u00e8re, aupr\u00e8s des musulmans tij\u00e2n\u00ees opulents. Le principe qui consiste alors \u00e0 exiger un versement obligatoire fixe aux membres affili\u00e9s de la confr\u00e9rie et aux diff\u00e9rents chefs de famille tij\u00e2n\u00ees pour la cause d\u2019une entreprise collective permettra certainement de multiplier la somme fix\u00e9e par le nombre de personnes \u00e0 leurs charges. Ce syst\u00e8me de taxation religieuse pratique, justifi\u00e9 par le fait que les fonds collect\u00e9s doivent \u00eatre destin\u00e9s \u00e0 une entreprise collective d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 l\u2019avance (O\u2019Brien, 1970,&nbsp;p.&nbsp;573), permettra alors de financer les investissements communautaires. Ce qui sera certainement une plus-value \u00e9conomique rendue possible gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019accumulation.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9invention de l\u2019\u00e9conomie pourrait consister \u00e0 privil\u00e9gier ce syst\u00e8me de versements obligatoires de la part des affili\u00e9s tij\u00e2n\u00ees. \u00c9videmment, ce syst\u00e8me demande \u00e0 \u00eatre \u00e9largi aux droits d\u2019initiation ou d\u2019investiture<a href=\"#_ftn24\" id=\"_ftnref24\"><sup>[24]<\/sup><\/a> et aux frais de souscription dans les diff\u00e9rentes <em>zaw\u00e2ya<\/em> ou associations tij\u00e2n\u00eees au Cameroun. Dans ce sens, le versement des adeptes ainsi que les contributions des <em>mur\u00eed\u00fbn<\/em><a href=\"#_ftn25\" id=\"_ftnref25\"><sup>[25]<\/sup><\/a>tij\u00e2n\u00ees peuvent \u00eatre des sommes d\u2019argent \u00e0 valeur symbolique allant de 1\u2009000 \u00e0 5\u2009000&nbsp;francs. Il en est de m\u00eame desvisites pieuses et int\u00e9ress\u00e9es des fid\u00e8les \u00e0 leurs <em>Chuy\u00fbkh <\/em>ou<em> Muqqaddam\u00fbn<\/em> qui g\u00e9n\u00e8rent des sommes consid\u00e9rables. Proportionnelle \u00e0 la fortune du solliciteur, l\u2019offrande pieuse et int\u00e9ress\u00e9e semble, le plus souvent, cons\u00e9quente. De ce point de vue, elle doit \u00eatre syst\u00e9matis\u00e9e, collect\u00e9e sur une p\u00e9riode donn\u00e9e et r\u00e9orient\u00e9e vers des initiatives locales et communautaires. D\u00e8s lors, il semble urgent pour la Tij\u00e2niyya de disposer et de g\u00e9n\u00e9rer des sources de revenus \u00ab&nbsp;suppl\u00e9mentaires&nbsp;\u00bb, en s\u2019appuyant sur des activit\u00e9s lucratives (commerce, agriculture locale, g\u00e9r\u00e9es par le <em>Cheikh<\/em> ou son mandataire) et ainsi, les revenus seront redistribu\u00e9s \u00e0 la communaut\u00e9. En plus des versements p\u00e9riodiques destin\u00e9s \u00e0 soulager les plus d\u00e9munis, en r\u00e9duisant les in\u00e9galit\u00e9s au sein de la communaut\u00e9, les <em>zaw\u00e2ya<\/em> doivent syst\u00e9matiquement g\u00e9n\u00e9rer des revenus.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la Tij\u00e2niyya, dans le contexte des \u00e9conomies africaines en mutation, les d\u00e9fis et opportunit\u00e9s sont l\u00e9gion. Par l\u2019exemple restreint du Cameroun, le potentiel pour promouvoir un mod\u00e8le bas\u00e9 sur l\u2019inclusion sociale, la r\u00e9silience \u00e9conomique et le d\u00e9veloppement durable existe. De ce point de vue, \u00e0 travers sa stratification sociale \u00e0 base \u00e9conomique, la Tij\u00e2niyya s\u2019impose comme un mod\u00e8le de l\u2019\u00e9conomie durable et inclusive. L\u2019efficacit\u00e9 et la r\u00e9ussite de ce mod\u00e8le \u00e9conomique alternatif permettraient alors d\u2019\u00e9largir les horizons. En fonction des r\u00e9alit\u00e9s locales, du comportement des acteurs et des lois du march\u00e9, il semble possible d\u2019\u00e9mettre des propositions qui int\u00e8grent les valeurs soufies dans la r\u00e9invention de l\u2019ordre \u00e9conomique continental et mondial. D\u00e8s lors, pour urgemment repenser l\u2019ordre \u00e9conomique \u00e0 travers le mod\u00e8le alternatif propos\u00e9 par la Tij\u00e2niyya, il devient urgent que la confr\u00e9rie se r\u00e9invente en s\u2019inspirant d\u2019autres mod\u00e8les \u00e9conomiques soufis, \u00e0 l\u2019instar de celui de la Mouridiyya au S\u00e9n\u00e9gal, tout en tenant compte des sp\u00e9cificit\u00e9s locales. La cr\u00e9ation d\u2019institutions de microfinance islamiques communautaires, la mise en place de coop\u00e9ratives agricoles et de centres commerciaux communautaires, le d\u00e9veloppement d\u2019entreprises sociales ou encore l\u2019investissement dans des infrastructures communautaires constituent autant de propositions pour une vision \u00e9conomique inclusive et durable. Ce qui fera de la Tij\u00e2niyya une force socio-\u00e9conomique capable de contribuer \u00e0 l\u2019am\u00e9lioration du bien-\u00eatre collectif.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Cette analyse a port\u00e9 sur le r\u00f4le jou\u00e9 par la Tij\u00e2niyya dans le bien-\u00eatre \u00e9conomique au Cameroun. Il en ressort que la Tij\u00e2niyya, bien pr\u00e9sente et influente au Cameroun, est une confr\u00e9rie religieuse musulmane qui peut contribuer \u00e0 l\u2019autonomisation \u00e9conomique et \u00e0 la promotion du bien-\u00eatre au sein des communaut\u00e9s. Gr\u00e2ce \u00e0 un r\u00e9seau d\u2019entraide structur\u00e9 et des initiatives \u00e9conomiques collectives, la Tij\u00e2niyya peut offrir un soutien concret \u00e0 ses adeptes, en particulier dans des domaines tels que l\u2019agriculture, l\u2019\u00e9levage, le commerce local et la microfinance. La Tij\u00e2niyya contribue ainsi \u00e0 cr\u00e9er un mod\u00e8le d\u2019\u00e9conomie solidaire et durable, bas\u00e9 sur les valeurs soufies de partage, d\u2019\u00e9quit\u00e9 et de solidarit\u00e9. Ce qui conf\u00e8re \u00e0 la confr\u00e9rie de Cheikh Ahmad al-Tij\u00e2n\u00ee le statut potentiel de puissant levier \u00e9conomique alternatif, favorisant une r\u00e9silience communautaire face aux d\u00e9fis socio-\u00e9conomiques. Bien que cette r\u00e9flexion pionni\u00e8re ait montr\u00e9 l\u2019impact positif de la Tij\u00e2niyya sur le bien-\u00eatre de ses adeptes au Cameroun, elle ouvre \u00e9galement des pistes int\u00e9ressantes pour des recherches futures. Une profonde exploration de l\u2019impact \u00e9conomique de toutes les confr\u00e9ries soufies en Afrique pourrait permettre de mieux appr\u00e9hender les dynamiques entre spiritualit\u00e9 et \u00e9conomie dans des contextes marqu\u00e9s par la pr\u00e9carit\u00e9. Il serait pertinent de voir si ou comment les confr\u00e9ries musulmanes soufies contribuent \u00e0 la transformation socio-\u00e9conomique de leurs membres, en \u00e9valuant l\u2019apport de ces mod\u00e8les aux besoins des communaut\u00e9s. Toutefois, dans le contexte camerounais, ces perspectives de recherche, bien qu\u2019int\u00e9ressantes, soul\u00e8vent l\u2019\u00e9pineuse question de l\u2019importabilit\u00e9 et de l\u2019adaptabilit\u00e9 des mod\u00e8les \u00e9conomiques innovants. D\u2019ailleurs, dans un contexte marqu\u00e9 par la qu\u00eate de mod\u00e8les \u00e9conomiques durables et plus inclusifs, la Tij\u00e2niyya au Cameroun pourrait, davantage, mieux s\u2019inspirer des initiatives similaires dans d\u2019autres pays africains et au-del\u00e0, \u00e0 condition de tenir compte des sp\u00e9cificit\u00e9s propres \u00e0 chaque r\u00e9alit\u00e9. Par cons\u00e9quent, pour favoriser l\u2019\u00e9panouissement des musulmans de cette ob\u00e9dience et celui des communaut\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale et globale, toutes les confr\u00e9ries religieuses soufies, \u00e0 l\u2019instar de la Tij\u00e2niyya, sont invit\u00e9es \u00e0 constamment se r\u00e9inventer dans la perspective de repenser les fondements d\u2019une \u00e9conomie alternative au service du bien-\u00eatre. Ceci, en int\u00e9grant des valeurs morales et spirituelles dans leurs pratiques \u00e9conomiques, bien \u00e9videmment.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":25111,"template":"","meta":[],"series-categories":[1144],"cat-articles":[1015],"keywords":[1202,1213,1092,1100,1203,1201,1212,1214,1200],"ppma_author":[1199],"class_list":["post-25112","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-11","cat-articles-analyses-critiques","keywords-alternative-economy","keywords-bien-etre-economique","keywords-cameroon","keywords-cameroun","keywords-community-solidarity","keywords-economic-well-being","keywords-economie-alternative","keywords-solidarite-communautaire","keywords-tijaniyya","author-fadel-soubiane-bah"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>La Tij\u00e2niyya et le bien-\u00eatre \u00e9conomique au Cameroun | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-11\/the-tijaniyya-and-economic-well-being-in-cameroon\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"La Tij\u00e2niyya et le bien-\u00eatre \u00e9conomique au Cameroun | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Introduction Au regard de l\u2019influence croissante des mouvements religieux dans le renouvellement socio-\u00e9conomique des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines, les relations entre \u00ab&nbsp;religion et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, deux th\u00e9matiques galvaud\u00e9es et imbriqu\u00e9es qui traduisent des r\u00e9alit\u00e9s singuli\u00e8rement diff\u00e9rentes, ont fait l\u2019objet de nombreux d\u00e9bats. 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Bien que ces recherches novatrices aient permis de mieux clarifier le lien entre religion et d\u00e9veloppement, elles ne sont pas exhaustives, car elles abordent de mani\u00e8re marginale le r\u00f4le de l\u2019islam[2] dans le d\u00e9veloppement. Ce \u00ab&nbsp;vide&nbsp;\u00bb scientifique a \u00e9t\u00e9 alors combl\u00e9 par les r\u00e9flexions de Kurshid (1985), de Mannan (1981, 1984) ou celles de Diouf (2008). S\u2019inscrivant dans la perspective de d\u00e9cloisonner la connaissance sur la th\u00e9matique \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, il ressort de leurs travaux qu\u2019en Afrique, l\u2019islam, tout en influen\u00e7ant le processus de d\u00e9veloppement, joue un r\u00f4le crucial dans la structuration des dynamiques socio-\u00e9conomiques. Malgr\u00e9 cet apport historiographique, dans le monde musulman[3], il existe un tableau sombre digne d\u2019un spectacle de d\u00e9solation dont faisaient preuve plusieurs \u00c9tats qui se r\u00e9clament de l\u2019Islam. La persistance de slogans et propagandes qui consid\u00e8rent l\u2019Islam comme essentiellement fataliste, r\u00e9trograde, ennemi de tout progr\u00e8s et symbole de stagnation, corrobore les visions r\u00e9ductrices d\u2019une certaine litt\u00e9rature occidentale. Consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 juste titre comme une entrave au progr\u00e8s \u00e9conomique et social, cette d\u00e9ficience de l\u2019esprit d\u2019entreprise marqu\u00e9e par des si\u00e8cles de comportement de \u00ab&nbsp;fatalisme nonchalant des musulmans[4]&nbsp;\u00bb (Destanne de Bernis,&nbsp;1960, p.&nbsp;110), sont autant d\u2019interpr\u00e9tations tendancieuses sur ou de l\u2019Islam \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sociale marqu\u00e9e par le sous-d\u00e9veloppement et la mis\u00e8re. Qu\u2019en est-il des visions essentialistes qui concluaient h\u00e2tivement \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Islam \u00e0 \u00e9voluer avec le temps, et encore moins \u00e0 porter en lui un dynamisme susceptible de g\u00e9n\u00e9rer le progr\u00e8s\u2009? Avec la mont\u00e9e en puissance des \u00e9tudes sur \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, il devient difficile de prolonger cette controverse. En effet, l\u2019interaction entre ces deux dimensions met en \u00e9vidence des dynamiques complexes qui ont un impact tangible sur le bien-\u00eatre mat\u00e9riel et social des communaut\u00e9s musulmanes. Pourtant, la question des rapports logiques entre \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb propose des grilles de lecture sur la question de la promotion de l\u2019\u00e9ducation, ainsi que celle de l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie. Dans ce contexte, d\u2019origine maghr\u00e9bine, la Tij\u00e2niyya, une confr\u00e9rie religieuse musulmane influente au Cameroun, et qui peut agir \u00e0 la fois comme un cadre spirituel soufi et un levier \u00e9conomique, m\u00e9rite une attention singuli\u00e8re. Institutionnalis\u00e9 depuis le XIXe&nbsp;si\u00e8cle, cet ordre confr\u00e9rique majoritaire au Cameroun, qui se distingue par son ancrage et son d\u00e9ploiement, a su \u00e9tablir, \u00e0 travers ses adeptes, un r\u00e9seau au sein de la soci\u00e9t\u00e9 musulmane camerounaise, caract\u00e9ris\u00e9e par un v\u00e9ritable \u00e9clatement de son paysage religieux. Ceci, \u00e0 travers la multiplication des associations cultuelles et par une lente d\u00e9composition des territoires ethno-r\u00e9gionaux, socles des grandes organisations chr\u00e9tiennes et musulmanes historiques (Lasseur, 2005, p.&nbsp;93). Au Cameroun, pays la\u00efc, le christianisme et l\u2019islam sont les religions monoth\u00e9istes les plus r\u00e9pandues. En l\u2019absence d\u2019un v\u00e9ritable recensement religieux, une lecture de la d\u00e9mographie religieuse ainsi que celle de la carte g\u00e9o-religieuse s\u2019impose. Selon les estimations&nbsp;du gouvernement des \u00c9tats-Unis[5], \u00e0 la mi-2022, 60,2&nbsp;% de la population est chr\u00e9tienne, 32&nbsp;% musulmane, 5,6&nbsp;% animiste, 1&nbsp;% appartient \u00e0 d\u2019autres confessions, et 1,2&nbsp;% sans religion d\u00e9clar\u00e9e. Pour une population totale estim\u00e9e \u00e0 pr\u00e8s de 30&nbsp;millions d\u2019habitants, Lasseur (2010) propose une sorte de g\u00e9ographie des religions. Il souligne que \u00ab&nbsp;les territoires d\u2019islam majoritaire se confondent avec ceux de certains groupes ethniques du Nord (Peul, Mandara, Kotoko, Choua, Kanuri), du Sud (Haoussa) et de l\u2019Ouest (Gassfields, Bamoun)&nbsp;\u00bb. Lasseur (2010) insiste \u00e9galement sur les diverses d\u00e9nominations chr\u00e9tiennes qui fusionnent avec les Douala du Littoral (baptisme), les B\u00e9ti du Centre-Sud (catholicisme), les Bulu du Sud (presbyt\u00e9rianisme) et les groupes soudanais non islamis\u00e9s du Nord (luth\u00e9ranisme). Toutefois, il convient de pr\u00e9ciser que les musulmans sunnites \u2014 compos\u00e9s majoritairement de soufis, de wahhabites et de tablighs[6] \u2014 se trouvent en grande partie dans les r\u00e9gions du Nord, de l\u2019Extr\u00eame-Nord, du Nord-Ouest, de l\u2019Adamaoua, de l\u2019Est et de l\u2019Ouest. Ainsi, avec une pr\u00e9sence dilu\u00e9e dans les diff\u00e9rentes r\u00e9gions, \u00ab&nbsp;l\u2019islam fit son entr\u00e9e au Cameroun par les voies soudano-sah\u00e9liennes du Nord, tandis que le christianisme arrivait des c\u00f4tes, avec les colonisateurs&nbsp;\u00bb (Lasseur, 2005,&nbsp;p.&nbsp;94). Il est entendu que plusieurs \u00e9tudes, comme celles de Depont et Coppolani (1897), O\u2019Brien (1970, 1971), de Popovic et Veinstein (1996), de Mulago (2005) ainsi que celle de Fitouri (1982), montrent que l\u2019islam confr\u00e9rique, en tant qu\u2019acteur \u00e9conomique important, contribue activement \u00e0 la dynamisation de l\u2019\u00e9conomie locale gr\u00e2ce \u00e0 la pratique de l\u2019entraide communautaire, \u00e0 la promotion de l\u2019\u00e9ducation et \u00e0 la redistribution des ressources entre ses membres. Dans ce contexte, au-del\u00e0 de la centralit\u00e9 de sa dimension spirituelle, les confr\u00e9ries soufies \u00e0 l\u2019instar de la Tij\u00e2niyya semblent utiliser les ressources \u00e9conomiques comme socle de leur influence au sein des communaut\u00e9s. D\u00e8s lors, il importe de jeter un regard crois\u00e9 et synoptique afin de savoir si la Tij\u00e2niyya, en tant qu\u2019ordre confr\u00e9rique capable d\u2019offrir une \u00e9conomie alternative, utilise l\u2019\u00e9conomie comme levier pour accro\u00eetre ou consolider son influence au Cameroun. Cette complexit\u00e9 soul\u00e8ve alors une question essentielle&nbsp;: comment la Tij\u00e2niyya peut-elle contribuer au bien-\u00eatre \u00e9conomique dans un contexte de mondialisation et de reconfiguration des dynamiques \u00e9conomiques\u2009? L\u2019objet de cette r\u00e9flexion est d\u2019explorer en quoi la Tij\u00e2niyya peut \u00eatre per\u00e7ue comme un levier \u00e9conomique, en lien avec la th\u00e9matique des nouveaux chemins de l\u2019\u00e9conomie mondiale[7]. \u00c0 travers une analyse approfondie de\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-11\/the-tijaniyya-and-economic-well-being-in-cameroon\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Global Africa\" \/>\n<meta property=\"article:publisher\" content=\"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2026-04-25T23:51:22+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/festival-des-masques-2025_-69_54698097341_o-Grande.jpeg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"853\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1280\" \/>\n\t<meta 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Bien que ces recherches novatrices aient permis de mieux clarifier le lien entre religion et d\u00e9veloppement, elles ne sont pas exhaustives, car elles abordent de mani\u00e8re marginale le r\u00f4le de l\u2019islam[2] dans le d\u00e9veloppement. Ce \u00ab&nbsp;vide&nbsp;\u00bb scientifique a \u00e9t\u00e9 alors combl\u00e9 par les r\u00e9flexions de Kurshid (1985), de Mannan (1981, 1984) ou celles de Diouf (2008). S\u2019inscrivant dans la perspective de d\u00e9cloisonner la connaissance sur la th\u00e9matique \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, il ressort de leurs travaux qu\u2019en Afrique, l\u2019islam, tout en influen\u00e7ant le processus de d\u00e9veloppement, joue un r\u00f4le crucial dans la structuration des dynamiques socio-\u00e9conomiques. Malgr\u00e9 cet apport historiographique, dans le monde musulman[3], il existe un tableau sombre digne d\u2019un spectacle de d\u00e9solation dont faisaient preuve plusieurs \u00c9tats qui se r\u00e9clament de l\u2019Islam. La persistance de slogans et propagandes qui consid\u00e8rent l\u2019Islam comme essentiellement fataliste, r\u00e9trograde, ennemi de tout progr\u00e8s et symbole de stagnation, corrobore les visions r\u00e9ductrices d\u2019une certaine litt\u00e9rature occidentale. Consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 juste titre comme une entrave au progr\u00e8s \u00e9conomique et social, cette d\u00e9ficience de l\u2019esprit d\u2019entreprise marqu\u00e9e par des si\u00e8cles de comportement de \u00ab&nbsp;fatalisme nonchalant des musulmans[4]&nbsp;\u00bb (Destanne de Bernis,&nbsp;1960, p.&nbsp;110), sont autant d\u2019interpr\u00e9tations tendancieuses sur ou de l\u2019Islam \u00e0 partir d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sociale marqu\u00e9e par le sous-d\u00e9veloppement et la mis\u00e8re. Qu\u2019en est-il des visions essentialistes qui concluaient h\u00e2tivement \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Islam \u00e0 \u00e9voluer avec le temps, et encore moins \u00e0 porter en lui un dynamisme susceptible de g\u00e9n\u00e9rer le progr\u00e8s\u2009? Avec la mont\u00e9e en puissance des \u00e9tudes sur \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb, il devient difficile de prolonger cette controverse. En effet, l\u2019interaction entre ces deux dimensions met en \u00e9vidence des dynamiques complexes qui ont un impact tangible sur le bien-\u00eatre mat\u00e9riel et social des communaut\u00e9s musulmanes. Pourtant, la question des rapports logiques entre \u00ab&nbsp;Islam et d\u00e9veloppement&nbsp;\u00bb propose des grilles de lecture sur la question de la promotion de l\u2019\u00e9ducation, ainsi que celle de l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie. Dans ce contexte, d\u2019origine maghr\u00e9bine, la Tij\u00e2niyya, une confr\u00e9rie religieuse musulmane influente au Cameroun, et qui peut agir \u00e0 la fois comme un cadre spirituel soufi et un levier \u00e9conomique, m\u00e9rite une attention singuli\u00e8re. Institutionnalis\u00e9 depuis le XIXe&nbsp;si\u00e8cle, cet ordre confr\u00e9rique majoritaire au Cameroun, qui se distingue par son ancrage et son d\u00e9ploiement, a su \u00e9tablir, \u00e0 travers ses adeptes, un r\u00e9seau au sein de la soci\u00e9t\u00e9 musulmane camerounaise, caract\u00e9ris\u00e9e par un v\u00e9ritable \u00e9clatement de son paysage religieux. Ceci, \u00e0 travers la multiplication des associations cultuelles et par une lente d\u00e9composition des territoires ethno-r\u00e9gionaux, socles des grandes organisations chr\u00e9tiennes et musulmanes historiques (Lasseur, 2005, p.&nbsp;93). Au Cameroun, pays la\u00efc, le christianisme et l\u2019islam sont les religions monoth\u00e9istes les plus r\u00e9pandues. En l\u2019absence d\u2019un v\u00e9ritable recensement religieux, une lecture de la d\u00e9mographie religieuse ainsi que celle de la carte g\u00e9o-religieuse s\u2019impose. Selon les estimations&nbsp;du gouvernement des \u00c9tats-Unis[5], \u00e0 la mi-2022, 60,2&nbsp;% de la population est chr\u00e9tienne, 32&nbsp;% musulmane, 5,6&nbsp;% animiste, 1&nbsp;% appartient \u00e0 d\u2019autres confessions, et 1,2&nbsp;% sans religion d\u00e9clar\u00e9e. Pour une population totale estim\u00e9e \u00e0 pr\u00e8s de 30&nbsp;millions d\u2019habitants, Lasseur (2010) propose une sorte de g\u00e9ographie des religions. Il souligne que \u00ab&nbsp;les territoires d\u2019islam majoritaire se confondent avec ceux de certains groupes ethniques du Nord (Peul, Mandara, Kotoko, Choua, Kanuri), du Sud (Haoussa) et de l\u2019Ouest (Gassfields, Bamoun)&nbsp;\u00bb. Lasseur (2010) insiste \u00e9galement sur les diverses d\u00e9nominations chr\u00e9tiennes qui fusionnent avec les Douala du Littoral (baptisme), les B\u00e9ti du Centre-Sud (catholicisme), les Bulu du Sud (presbyt\u00e9rianisme) et les groupes soudanais non islamis\u00e9s du Nord (luth\u00e9ranisme). Toutefois, il convient de pr\u00e9ciser que les musulmans sunnites \u2014 compos\u00e9s majoritairement de soufis, de wahhabites et de tablighs[6] \u2014 se trouvent en grande partie dans les r\u00e9gions du Nord, de l\u2019Extr\u00eame-Nord, du Nord-Ouest, de l\u2019Adamaoua, de l\u2019Est et de l\u2019Ouest. Ainsi, avec une pr\u00e9sence dilu\u00e9e dans les diff\u00e9rentes r\u00e9gions, \u00ab&nbsp;l\u2019islam fit son entr\u00e9e au Cameroun par les voies soudano-sah\u00e9liennes du Nord, tandis que le christianisme arrivait des c\u00f4tes, avec les colonisateurs&nbsp;\u00bb (Lasseur, 2005,&nbsp;p.&nbsp;94). Il est entendu que plusieurs \u00e9tudes, comme celles de Depont et Coppolani (1897), O\u2019Brien (1970, 1971), de Popovic et Veinstein (1996), de Mulago (2005) ainsi que celle de Fitouri (1982), montrent que l\u2019islam confr\u00e9rique, en tant qu\u2019acteur \u00e9conomique important, contribue activement \u00e0 la dynamisation de l\u2019\u00e9conomie locale gr\u00e2ce \u00e0 la pratique de l\u2019entraide communautaire, \u00e0 la promotion de l\u2019\u00e9ducation et \u00e0 la redistribution des ressources entre ses membres. Dans ce contexte, au-del\u00e0 de la centralit\u00e9 de sa dimension spirituelle, les confr\u00e9ries soufies \u00e0 l\u2019instar de la Tij\u00e2niyya semblent utiliser les ressources \u00e9conomiques comme socle de leur influence au sein des communaut\u00e9s. D\u00e8s lors, il importe de jeter un regard crois\u00e9 et synoptique afin de savoir si la Tij\u00e2niyya, en tant qu\u2019ordre confr\u00e9rique capable d\u2019offrir une \u00e9conomie alternative, utilise l\u2019\u00e9conomie comme levier pour accro\u00eetre ou consolider son influence au Cameroun. Cette complexit\u00e9 soul\u00e8ve alors une question essentielle&nbsp;: comment la Tij\u00e2niyya peut-elle contribuer au bien-\u00eatre \u00e9conomique dans un contexte de mondialisation et de reconfiguration des dynamiques \u00e9conomiques\u2009? L\u2019objet de cette r\u00e9flexion est d\u2019explorer en quoi la Tij\u00e2niyya peut \u00eatre per\u00e7ue comme un levier \u00e9conomique, en lien avec la th\u00e9matique des nouveaux chemins de l\u2019\u00e9conomie mondiale[7]. \u00c0 travers une analyse approfondie de","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-11\/the-tijaniyya-and-economic-well-being-in-cameroon\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-04-25T23:51:22+00:00","og_image":[{"width":853,"height":1280,"url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/festival-des-masques-2025_-69_54698097341_o-Grande.jpeg","type":"image\/jpeg"}],"twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"36 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