{"id":24818,"date":"2025-12-20T04:00:20","date_gmt":"2025-12-20T04:00:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/humanitarianism-and-sovereignty-notes-on-a-defeat-of-the-postcolonial-state\/"},"modified":"2026-04-22T09:24:06","modified_gmt":"2026-04-22T09:24:06","slug":"humanitarianism-and-sovereignty-notes-on-a-defeat-of-the-postcolonial-state","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-12\/humanitarianism-and-sovereignty-notes-on-a-defeat-of-the-postcolonial-state\/","title":{"rendered":"Humanitaire et souverainet\u00e9\u00a0: notes sur une d\u00e9faite de l\u2019\u00c9tat postcolonial"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>La seule r\u00e9paration qui doive \u00eatre faite est <strong>aux nations de l\u2019Afrique noire<\/strong>, pour ce sous-d\u00e9veloppement total dans lequel la traite les a d\u2019abord pr\u00e9cipit\u00e9es&nbsp;: les <strong>nations du monde occidental<\/strong> n\u2019ont pas l\u00e0 une dette \u00e0 rembourser, mais un crime immense dont les cons\u00e9quences doivent \u00eatre r\u00e9duites, <strong>non pas sous la forme d\u2019aum\u00f4ne et de dons<\/strong>, mais dans la perspective de ces <strong>solidarit\u00e9s<\/strong> d\u2019un nouveau style qu\u2019il faut m\u00e9nager entre les archipels et les continents du monde. (Glissant,&nbsp;2007)<\/p>\n\n\n\n<p>La famine fut une arme de guerre nig\u00e9riane. La famine brisa le Biafra et, paradoxalement, lui permit aussi de durer aussi longtemps. [\u2026] La famine poussa la Zambie, la Tanzanie, la C\u00f4te d\u2019Ivoire et le Gabon \u00e0 reconna\u00eetre le Biafra. (Adichie,<em> <\/em>2007)<\/p>\n\n\n\n<p>Les ONG humanitaires furent les premi\u00e8res organisations internationales \u00e0 tenter d\u2019utiliser le vocabulaire des droits humains afin de justifier des choix politiques dans le langage de l\u2019\u00e9thique. (Chandler, 2006)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>La loi dite Christiane Taubira, du nom de la d\u00e9put\u00e9e de Guyane qui en fut la principale inspiratrice, qualifie la traite et l\u2019esclavage des Noirs de crimes contre l\u2019humanit\u00e9. La France souveraine, \u00e0 travers son pr\u00e9sident et sa repr\u00e9sentation nationale, a initi\u00e9 et adopt\u00e9 la loi dite Taubira. Le gouvernement fran\u00e7ais a confi\u00e9 \u00e0 des commissions, pr\u00e9sid\u00e9es par Maryse Cond\u00e9 et \u00c9douard Glissant, le soin de d\u00e9finir les contours de la mise en \u0153uvre de cette loi. La date du 10&nbsp;mai a \u00e9t\u00e9 retenue pour symboliser cette souverainet\u00e9 de la R\u00e9publique fran\u00e7aise dans la ma\u00eetrise de son pass\u00e9 et pour engager un travail de reconnaissance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une partie de son peuple meurtri par la traite n\u00e9gri\u00e8re, l\u2019esclavage, les abolitions et le contentieux m\u00e9moriel non r\u00e9solu. La France souveraine a choisi de panser les blessures encore non cicatris\u00e9es au moyen de ce dispositif \u00e0 la fois l\u00e9gislatif et symbolique. Dans le passage cit\u00e9 ci-dessus en exergue, Glissant aborde la question de la r\u00e9paration des crimes contre l\u2019humanit\u00e9 dans une perspective de souverainet\u00e9 engageant \u00e0 la fois les nations d\u2019Afrique noire et les nations du monde occidental. Dans <em>M\u00e9moires des esclaves <\/em>(2007), ouvrage pr\u00e9fac\u00e9 par Dominique de Villepin alors Premier ministre, Glissant r\u00e9cuse la logique humanitaire comme modalit\u00e9 de r\u00e9paration d\u2019un crime contre l\u2019humanit\u00e9. Il rejette ainsi l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9paration assimilable \u00e0 une forme d\u2019aum\u00f4ne et appelle plut\u00f4t \u00e0 l\u2019activation d\u2019une logique de solidarit\u00e9. \u00c0 cet \u00e9gard, il r\u00e9fute, dans le cas du Lib\u00e9ria, ce qu\u2019il qualifie de \u00ab\u2009philanthropie calculatrice\u2009\u00bb (Glissant, 1981). L\u2019exemple du Lib\u00e9ria, nation fond\u00e9e par l\u2019American Colonization Society, une organisation non gouvernementale am\u00e9ricaine, met en lumi\u00e8re des motivations qui ne sont pas toujours aussi altruistes que le laissent entendre certaines entreprises humanitaires. L\u2019humanitaire fut au principe de la fondation de la souverainet\u00e9 politique du Lib\u00e9ria. Il sert aussi, dans certains contextes, de pr\u00e9texte \u00e0 la d\u00e9stabilisation d\u2019\u00c9tats souverains. Le r\u00e9cit de l\u2019humanitaire comme force de d\u00e9stabilisation de la souverainet\u00e9 s\u2019est notamment \u00e9crit dans le Congo de Patrice \u00c9mery Lumumba et dans la trag\u00e9die biafraise.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intervention humanitaire au cours de la guerre du Biafra invite \u00e0 interroger la relation entre humanitaire et souverainet\u00e9. Toutefois, avant d\u2019aborder le cas du Biafra, il convient de revenir sur la d\u00e9sint\u00e9gration du Congo et la mort de Lumumba. Nous avan\u00e7ons comme hypoth\u00e8se de travail que les fant\u00f4mes du Congo hantent le Biafra. La trag\u00e9die biafraise soul\u00e8ve un certain nombre de questions sur la conception de la souverainet\u00e9. L\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral du Nigeria d\u00e9fend une conception absolutiste de la souverainet\u00e9. Cet absolutisme souverainiste conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00c9tat tous les<strong> <\/strong>pouvoirs, m\u00eame celui d\u2019affamer et de massacrer les populations du Biafra, alors combattues comme s\u00e9cessionnistes, c\u2019est-\u00e0-dire comme des concitoyens. Face \u00e0 cette logique, le Biafra et ses d\u00e9fenseurs invoquent la souverainet\u00e9 du droit \u00e0 la vie comme principe moral justifiant la rupture de toute all\u00e9geance \u00e0 un \u00c9tat incapable d\u2019assurer leur protection. Les alli\u00e9s du Biafra compliquent cette \u00e9quation humanitaire. L\u2019humanitaire au Biafra brouille les fronti\u00e8res entre le devoir de sauver des vies, la politisation et la militarisation (Achebe, 2012 ; Adichie, 2007\u2009; Emecheta, 1982). Notre m\u00e9ditation examinera toutes ces controverses. Nous commen\u00e7ons par une br\u00e8ve histoire de la mont\u00e9e en puissance de l\u2019humanitaire dans la sph\u00e8re du politique. Ce bref historique du mouvement associatif suit la mutation du mouvement humanitaire, des marges au centre des relations internationales. Le raccourci historique montre que les afro-descendants, asservis dans les colonies am\u00e9ricaines, et l\u2019Afrique \u2014 davantage comme th\u00e9\u00e2tre d\u2019exp\u00e9rimentation que comme agent de l\u2019histoire \u2014 jouent un r\u00f4le dans la naissance et la reconfiguration du mouvement humanitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les organisations non<\/strong> gouvernementales\u00a0: la marche vers le pouvoir<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019institutionnalisation et l\u2019internationalisation des obligations \u00e9thiques, \u00e0 partir du XIX<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, sous la double influence des principes du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et des mouvements r\u00e9formistes chr\u00e9tiens, contribuent \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une logique des droits humains comme condition de possibilit\u00e9 d\u2019une id\u00e9ologie du progr\u00e8s (Barnett &amp; Weiss, 2008, p.&nbsp;19). L\u2019humanitaire proc\u00e8de de cette logique des droits humains comme lien basique d\u2019une communaut\u00e9 humaine universelle. La campagne pour l\u2019abolition de l\u2019esclavage correspond \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un mouvement non gouvernemental transnational. En 1775, on assiste \u00e0 la mise en place de la Pennsylvania Society for Promoting the Abolition of Slavery, suivie par la Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade (Grande-Bretagne) en 1787 et la Soci\u00e9t\u00e9 des Amis des Noirs (France) en 1788. Le mouvement associatif converge au Congr\u00e8s de Vienne de 1815 pour faire pression sur les gouvernements en d\u00e9posant 800&nbsp;p\u00e9titions r\u00e9clamant l\u2019abolition de l\u2019esclavage et de la traite des esclaves. Les organisations non gouvernementales, \u00e0 ce stade, sont des groupes ext\u00e9rieurs aux centres de prise de d\u00e9cision. Elles fonctionnent comme des forces agissant de l\u2019ext\u00e9rieur et exer\u00e7ant des pressions sur les acteurs \u00e9tatiques. Progressivement, cette modalit\u00e9 de fonctionnement va changer avec la participation des organisations non gouvernementales dans l\u2019\u00e9laboration du cadre normatif r\u00e9gissant la protection des droits fondamentaux. Ainsi, en 1863, Henri Dunant et la Croix-Rouge vont d\u00e9finir les contours du droit humanitaire destin\u00e9 \u00e0 l\u2019humanisation de la guerre. En 1907, \u00e0 la Conf\u00e9rence pour la paix tenue \u00e0 La Haye, un forum parall\u00e8le des associations se tient \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019International Council of Women. Les organisations non gouvernementales font preuve d\u2019un activisme certain pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Cons\u00e9quence logique de cet activisme, plus de 200&nbsp;associations participent aux n\u00e9gociations de paix qui ont lieu \u00e0 Paris en 1919. Les violations massives des droits humains pendant la Seconde Guerre mondiale donnent aux ONG une influence morale toujours plus grandissante dans la r\u00e9daction de la Charte des Nations Unies. L\u2019article&nbsp;71 consacre l\u2019existence officielle du mouvement associatif (Charte des Nations Unies, chap. X, art.&nbsp;71).<\/p>\n\n\n\n<p>Les associations vont \u00eatre de plus en plus impliqu\u00e9es dans l\u2019\u00e9laboration du cadre normatif r\u00e9gissant les droits humains. Elles jouent aussi un r\u00f4le toujours plus accru dans la surveillance des normes. La formalisation institutionnelle de ce qui restait jusque-l\u00e0 un \u00ab\u2009m\u00e9canisme informel de consultation des associations\u2009\u00bb (Rubio, 2003, p.&nbsp;729) de la soci\u00e9t\u00e9 civile internationale va de pair avec l\u2019introduction des dispositions relatives aux droits humains dans le trait\u00e9 onusien. L\u2019infrastructure institutionnelle, en impliquant davantage les associations dans l\u2019\u00e9laboration des normes universelles, m\u00e8ne aussi \u00e0 la politisation du mouvement associatif. La \u00ab\u2009diplomatie des droits de l\u2019homme\u2009\u00bb (Rubio, 2003, p.&nbsp;731) se traduit par une moralisation des relations internationales. On assiste ainsi \u00e0 une forme de politisation du droit humanitaire (Harouel-Bureloup, 2005, p.&nbsp;489). La rationalisation de la philanthropie moderne apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale et l\u2019Holocauste conduit \u00e0 la mise en place d\u2019une infrastructure institutionnelle pour r\u00e9pondre aux d\u00e9sastres humanitaires (Calhoun, 2009,&nbsp;p.&nbsp;85). Au c\u0153ur des principes fondamentaux du droit humanitaire, tels que d\u00e9finis par la Convention du 22&nbsp;ao\u00fbt 1864, l\u2019impartialit\u00e9, la neutralit\u00e9, l\u2019ind\u00e9pendance, le volontariat, et l\u2019universalit\u00e9 y figurent de mani\u00e8re pro\u00e9minente.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La rupture de la neutralit\u00e9 va avoir comme cons\u00e9quence l\u2019\u00e9mergence d\u2019une souverainet\u00e9 de l\u2019humanitaire, ou souverainet\u00e9 de la protection humanitaire, qui entre souvent en conflit avec la souverainet\u00e9 des \u00c9tats. Pour l\u2019instant, restons dans le champ de l\u2019abolition de l\u2019esclavage, consid\u00e9r\u00e9 par beaucoup de chercheurs comme une \u00e9tape d\u00e9cisive marquant la transition de la charit\u00e9 vers l\u2019humanitaire (Archer-Straw, 2000\u2009; Calhoun, 2009\u2009; P\u00e9tr\u00e9-Grenouilleau, 2004).<\/p>\n\n\n\n<p>P\u00e9tr\u00e9-Grenouilleau (2004) se propose de saisir ces logiques dans une approche globale qui autorise l\u2019articulation de la relation entre les pratiques de traite et d\u2019esclavage, de la logique du capitalisme marchand, des logiques africaines de la production des captifs, des logiques coloniales des plantations \u2014 qui se d\u00e9marquent des circuits m\u00e9tropolitains \u2014 aux logiques abolitionnistes qui s\u2019int\u00e8grent dans le mouvement des Lumi\u00e8res.<strong> <\/strong>L\u2019auteur affirme que l\u2019abolition de l\u2019esclavage est \u00ab\u2009impos\u00e9e du dehors \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s coloniales et africaines qui en d\u00e9pendaient \u00e9troitement\u2009\u00bb (p.&nbsp;219). Parmi les raisons qui expliquent la non-existence de l\u2019abolitionnisme en Afrique, il cite le non-d\u00e9veloppement ou l\u2019absence du concept d\u2019\u00c9tat-nation. Nous retenons que l\u2019auteur invoque l\u2019absence de l\u2019\u00c9tat-nation pour justifier la souverainet\u00e9 morale et intellectuelle de l\u2019Occident dans le processus abolitionniste. Il introduit une forme de fragmentation de la souverainet\u00e9 politique en soustrayant ce qu\u2019il appelle les soci\u00e9t\u00e9s coloniales des m\u00e9tropoles colonisatrices.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En quelque sorte, la souverainet\u00e9 politique de la France, des Pays-Bas ou du Portugal sur leurs colonies esclavagistes est mise entre parenth\u00e8ses afin de pr\u00e9server l\u2019image d\u2019un Occident humanitaire, agent unique de l\u2019abolition. La souverainet\u00e9 id\u00e9ologique (entendue comme l\u2019ensemble des id\u00e9es attribu\u00e9es au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res) d\u00e9bouche sur une n\u00e9gation de la souverainet\u00e9 politique. Les colonies europ\u00e9ennes sont exclues de la souverainet\u00e9 des m\u00e9tropoles afin de faire aboutir la th\u00e8se d\u2019une Europe dont les lumi\u00e8res abolissent l\u2019esclavage. Cette schizophr\u00e9nie frapp\u00e9e d\u2019humanitaire reproduit la d\u00e9marcation entre le racisme colonial des cercles europ\u00e9ens et les m\u00e9tropoles immunes des pratiques discriminatoires en vigueur dans les colonies (Verg\u00e8s, 2006, p.&nbsp;48). La distance mise entre les colonies esclavagistes et les m\u00e9tropoles \u00e9clair\u00e9es et abolitionnistes participe d\u2019un mouvement plus global&nbsp;: la souverainet\u00e9 de la voix des Lumi\u00e8res, qui ne peuvent rayonner qu\u2019\u00e0 partir d\u2019une position m\u00e9tropolitaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les navires britanniques patrouillent les mers pour traquer les bateaux n\u00e9griers d\u00e9sormais clandestins.<strong> <\/strong>La souverainet\u00e9 nationale devient ainsi caduque devant la puissance militaire de la supranationalit\u00e9&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L\u2019abolitionnisme ne pr\u00e9figure donc pas seulement l\u2019actuelle id\u00e9ologie de l\u2019humanitaire avec son \u00e9thique d\u2019urgence, son injonction \u00e0 intervenir et \u00e0 s\u2019ing\u00e9rer dans les affaires d\u2019\u00c9tats souverains, il en constitue la premi\u00e8re v\u00e9ritable manifestation, tout autant qu\u2019une \u00e9tape cl\u00e9 dans l\u2019affirmation progressive des droits universels de l\u2019homme. (P\u00e9tr\u00e9-Grenouilleau, 2004, p.&nbsp;286)&nbsp;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La supranationalit\u00e9, signe d\u2019une \u00e9thique de la modernit\u00e9, pr\u00e9figure l\u2019humanitaire comme signifiant d\u2019une id\u00e9ologie du progr\u00e8s. La colonisation, n\u00e9gation de la souverainet\u00e9 des peuples colonis\u00e9s, amplifie le surplus de souverainet\u00e9 des empires coloniaux. La colonisation se d\u00e9finit comme une mission humanitaire (ou civilisatrice). Le Congo dit belge, fournit une des codifications les plus abouties de cet humanitaire de conqu\u00eate (Banning, 1877 ; Harms, 2019\u2009; Miers, 1967 ; Morel, 1906). Ce qui sera codifi\u00e9 comme le devoir d\u2019ing\u00e9rence s\u2019inscrit dans cette logique. Nous savons que ce devoir d\u2019ing\u00e9rence justifie ce que l\u2019on appelle les guerres justes (P\u00e9an sur Bernard Kouchner).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le devoir d\u2019ing\u00e9rence a \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9 par le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations Unies pour justifier le renversement des r\u00e9gimes en Libye et en C\u00f4te d\u2019Ivoire. La souverainet\u00e9 de l\u2019humanitaire a besoin de la canonni\u00e8re pour d\u00e9faire la souverainet\u00e9 des \u00c9tats per\u00e7us comme hostiles au pr\u00e9tendu ordre \u00e9thique international. Nous n\u2019aurons pas le temps de parler du droit d\u2019ing\u00e9rence qui figure d\u00e9sormais dans la charte onusienne. Ce qui importe pour notre intelligence et notre analyse, c\u2019est de suivre l\u2019\u00e9volution de la relation entre la souverainet\u00e9 et l\u2019humanitaire. Le combat pour l\u2019abolition de la traite et de l\u2019esclavage constitue un moment marquant dans la mutation de la charit\u00e9 en humanitaire. Les peuples afro-descendants jouent ainsi un r\u00f4le historique dans cette reconfiguration des pratiques du donner et du recevoir. Le Biafra constitue un moment critique de l\u2019irruption de l\u2019humanitaire dans la sph\u00e8re jusque-l\u00e0 occup\u00e9e par le politique. Une fois de plus, les peuples africains offrent un laboratoire d\u2019exp\u00e9rimentation pour une nouvelle conception de l\u2019humanitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La souverainet\u00e9 de l\u2019humanitaire\u2009?<\/h2>\n\n\n\n<p>La neutralit\u00e9 adopt\u00e9e par la Croix-Rouge, d\u00e9crite comme une \u00ab\u2009agence par essence apolitique\u2009\u00bb, a \u00e9t\u00e9 remise en question par l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00ab\u2009humanitaire plus rebelle et plus turbulent\u2009\u00bb (Barnett &amp; Weiss, 2008, p.&nbsp;37) incarn\u00e9 par M\u00e9decins sans Fronti\u00e8res depuis sa fondation en 1971. L\u2019humanitaire, en plus d\u2019assister les victimes, prend position dans les conflits.<strong> <\/strong>Depuis la fin de la guerre froide, une nouvelle rh\u00e9torique, articul\u00e9e autour du devoir d\u2019ing\u00e9rence, conteste le principe de souverainet\u00e9 au nom des droits des individus ou des groupes&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Les discours portant sur les droits, la souverainet\u00e9 et la justice ont lentement, mais profond\u00e9ment cr\u00e9\u00e9 de nouvelles normes pour les \u00c9tats, fourni de nouveaux crit\u00e8res de civilisation et propos\u00e9 une nouvelle rh\u00e9torique de justification pour les interventions au nom des faibles et des sans-pouvoirs. (Barnett &amp; Weiss, 2008, pp. 20\u201321)&nbsp;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Les nouveaux param\u00e8tres fondent le droit d\u2019ing\u00e9rence, comme nous l\u2019avons \u00e9voqu\u00e9 plus haut. Dans ce nouveau contexte&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Un humanitarisme sans limites a cherch\u00e9 \u00e0 s\u2019approprier les instruments du pouvoir politique \u2014 les forces militaires et les budgets gouvernementaux \u2014 afin de poursuivre ses ambitions. Les organisations occidentales de d\u00e9fense des droits humains ont projet\u00e9 leur formule de libert\u00e9s civiles et politiques comme r\u00e9ponse aux probl\u00e8mes complexes de gouvernance. (de Waal, 2010, p.&nbsp;303)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019alignement des gouvernements sur la demande \u00e9thique explique la croissance exponentielle du champ de l\u2019humanitaire, ainsi que ce que certains per\u00e7oivent comme son h\u00e9g\u00e9monie dans le champ des relations internationales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre du Biafra devient le champ de bataille entre la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat-nation et la souverainet\u00e9 des droits humains. Le leadership du Biafra articule la d\u00e9cision politique de quitter la f\u00e9d\u00e9ration nig\u00e9riane comme un acte humanitaire. Le Biafra devient, dans cette logique, un sanctuaire pour le peuple igbo pers\u00e9cut\u00e9. Les gouvernements nig\u00e9rian et britannique adoptent la ligne traditionnelle de la d\u00e9fense du principe presque sacr\u00e9 de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Les ONG, influenc\u00e9es par les dilemmes \u00e9thiques n\u00e9s des atrocit\u00e9s de la Seconde Guerre mondiale, prennent le parti du Biafra contre le Nigeria. Sur la base de cette argumentation, il est possible de lire le Biafra comme l\u2019un des premiers th\u00e9\u00e2tres d\u2019\u00ab\u2009un nouvel ordre mondial \u00e9thique et moralement engag\u00e9, \u00e9tabli sur la base de la protection et de la promotion des droits humains\u2009\u00bb (Chandler, 2006, p.&nbsp;2).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019humanitaire en service n\u00e9ocolonial\u2009?<\/h2>\n\n\n\n<p>La \u00ab\u2009m\u00e9canique compassionnelle\u2009\u00bb (P\u00e9an, 2008, p.&nbsp;69) dont Kouchner use depuis le Biafra \u00e9quivaudrait \u00e0 une \u00ab\u2009tentative d\u2019annexion de l\u2019humanitaire\u2009\u00bb (P\u00e9an, 2008, p.&nbsp;71) visant \u00e0 faire avancer des int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques, politiques ou personnels. En effet, la popularit\u00e9 de Kouchner, une des figures les plus m\u00e9diatiques de l\u2019aventure de M\u00e9decins Sans Fronti\u00e8res, lui a ouvert les portes du monde politique. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat \u00e0 l\u2019Action humanitaire ou encore ministre de la Sant\u00e9 sous les gouvernements socialistes, Kouchner a servi comme repr\u00e9sentant des Nations Unies au Kosovo avant de changer de camp et de rejoindre la droite en tant que ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res. Kouchner contribue \u00e0 brouiller les lignes de d\u00e9marcation entre l\u2019action humanitaire et la politique. La notion de guerre juste qu\u2019il a d\u00e9fendue \u00e0 propos du Kosovo pose aussi la question de la militarisation de l\u2019humanitaire. Le brouillage des fronti\u00e8res entre les actions militaires et humanitaires interpelle l\u2019\u00e9thique de solidarit\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, qui constitue le fondement des interventions humanitaires. P\u00e9an sugg\u00e8re que Kouchner appara\u00eet souvent comme le porte-parole de certains combats politico-militaires. Le Kosovo, l\u2019un des derniers terrains de confrontation entre la Russie et l\u2019Organisation du Trait\u00e9 de l\u2019Atlantique Nord (OTAN), a aussi \u00e9t\u00e9 l\u2019un des th\u00e9\u00e2tres du d\u00e9ploiement des arm\u00e9es au nom de la conscience humanitaire. Bien avant le Kosovo, les actions militaires des \u00c9tats-Unis et de ses alli\u00e9s apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre contre l\u2019Irak avaient \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es dans un langage humanitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Bernard Kouchner a fait partie des french doctors durant la campagne biafraise. Il est parti au Biafra comme m\u00e9decin travaillant pour la Croix-Rouge (L\u00e9vy, 1992). Toutefois, il abandonne le principe de neutralit\u00e9 pour devenir partisan de la R\u00e9publique du Biafra. Kouchner se r\u00e9f\u00e8re constamment \u00e0 la p\u00e9riode de sa vie, o\u00f9 il \u00e9tait \u00ab\u2009Le French doctor\u2009\u00bb, pour l\u00e9gitimer tous ses agissements actuels (P\u00e9an, 2008, p.&nbsp;27). Th\u00e9oricien de la notion de guerre juste (P\u00e9an, 2008, p.&nbsp;72), il se campe \u00ab\u2009r\u00e9guli\u00e8rement dans le champ des objectifs et des cam\u00e9ras de t\u00e9l\u00e9vision, endossant rapidement la tenue d\u2019un moderne Docteur Schweitzer\u2009\u00bb (P\u00e9an, 2008, p.&nbsp;35). P\u00e9an (2008) nous informe que les r\u00e9seaux de la<strong> <\/strong>Fran\u00e7afrique, \u00e0 savoir l\u2019influence que la France exer\u00e7ait au d\u00e9but des ann\u00e9es&nbsp;1960, sont caducs. Toutefois il conc\u00e8de que dans les ann\u00e9es&nbsp;1960 : \u2009<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le poids de la France aupr\u00e8s de ses anciennes colonies \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque consid\u00e9rable. La Fran\u00e7afrique \u00e9tait alors une r\u00e9alit\u00e9. L\u2019engagement dans la s\u00e9cession biafraise en est d\u2019ailleurs la meilleure des illustrations. Jacques Foccart \u00e9tait encore au fa\u00eete de sa puissance. C\u2019est lui qui fut le grand ordonnateur de cette affaire (p.&nbsp;44) accus\u00e9 de \u00ab\u2009tentative d\u2019annexion de l\u2019humanitaire\u2009\u00bb (p.&nbsp;71).&nbsp;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Kouchner d\u00e9fend la souverainet\u00e9 du Biafra au nom du devoir d\u2019ing\u00e9rence humanitaire. Le devoir d\u2019ing\u00e9rence humanitaire s\u2019aligne sur les efforts de la France pour renforcer son empire n\u00e9ocolonial. Cette d\u00e9stabilisation de la souverainet\u00e9 nig\u00e9riane, act\u00e9e par un \u00ab\u2009camouflage humanitaire\u2009\u00bb nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce que David Kennedy (2004) appelle le \u00ab\u2009la face sombre de l\u2019humanitaire\u2009\u00bb. Adichie (2007) nous rappelle que la \u00ab\u2009la famine a conduit la Zambie, la Tanzanie, la C\u00f4te d\u2019Ivoire et le Gabon \u00e0 reconna\u00eetre le Biafra\u2009\u00bb<strong>. <\/strong>La France a exploit\u00e9 les corps en d\u00e9tresse pour avancer sa strat\u00e9gie n\u00e9ocoloniale sous des habits humanitaires. Les corps des enfants affam\u00e9s ayant en commun avec les pions de l\u2019empire n\u00e9ocolonial leur faiblesse strat\u00e9gique face \u00e0 la toute-puissante France.<\/p>\n\n\n\n<p>Sam Nolutshungu dans son livre&nbsp;<em>The<\/em> <em>Limits of Anarchy. Intervention and State Formation in Chad<\/em>, avance l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle l\u2019\u00c9tat ne peut acqu\u00e9rir de l\u00e9gitimit\u00e9 que si les citoyens ont foi en son infaillible souverainet\u00e9. Nolutshungu (1996) estime que la d\u00e9pendance chronique \u00e0 l\u2019\u00e9gard des interventions ext\u00e9rieures, qu\u2019elles soient sollicit\u00e9es par les dirigeants ou fantasm\u00e9es par les oppositions, retarde la constitution d\u2019un \u00c9tat souverain et viable&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L\u2019autorit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat moderne d\u00e9pend dans une large mesure de la croyance de ceux qui vivent sous son autorit\u00e9 qu\u2019il constitue l\u2019instance ultime et qu\u2019il n\u2019existe aucune autorit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 laquelle faire appel. L\u2019une des faiblesses des \u00c9tats postcoloniaux r\u00e9side dans le fait que les \u00e9lites politiques sont enclines \u00e0 croire que toutes les d\u00e9cisions cruciales concernant leur vie publique sont prises ailleurs. Une telle croyance mine le sens du projet collectif et de la responsabilit\u00e9 politique. Elle rend \u00e9galement difficile la construction d\u2019un sentiment de communaut\u00e9 et de patriotisme du type de ceux sur lesquels les \u00c9tats \u00e9tablis s\u2019appuient en temps de paix comme en temps de guerre. Les r\u00e9gimes per\u00e7us comme conditionn\u00e9s de l\u2019ext\u00e9rieur sont toujours expos\u00e9s \u00e0 une r\u00e9pudiation nationaliste, et leur pr\u00e9tention \u00e0 \u00eatre r\u00e9ceptifs \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle ils op\u00e8rent demeure suspecte. Bien que l\u2019intervention puisse procurer \u00e0 un r\u00e9gime ou \u00e0 un mouvement un avantage militaire d\u00e9cisif et le temps d\u2019entreprendre sa t\u00e2che, la v\u00e9ritable construction de l\u2019\u00c9tat commence, pourrait-on conclure, \u00e0 la fin de l\u2019intervention, comme sa n\u00e9gation&nbsp;: elle affirme l\u2019autonomie de la communaut\u00e9 politique et donne davantage de substance \u00e0 la distinction entre \u00ab\u2009interne\u2009\u00bb et \u00ab\u2009externe\u2009\u00bb. (Nolutshungu, 1996, p.&nbsp;13)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9bat sur le n\u00e9ocolonialisme, cimeti\u00e8re de la souverainet\u00e9 des \u00c9tats de l\u2019Afrique dite francophone, continue pourtant d\u2019informer l\u2019imaginaire des peuples vivants en Afrique. En t\u00e9moigne la flamb\u00e9e d\u00e9magogique qui fleurit sur le Sahel, ce jardin du d\u00e9sert qui fertilise les dictatures militaires. La flamb\u00e9e d\u00e9magogique qui envahit le Sahel repose sur une revendication \u2014 cette fois non d\u00e9magogique \u2014 de souverainet\u00e9. Une souverainet\u00e9 longtemps compromise, si on lit les m\u00e9moires de Jacques Foccart, ancien conseiller perp\u00e9tuel des affaires africaines sous plusieurs pr\u00e9sidents fran\u00e7ais. Foccart disserte longuement sur l\u2019instrumentalisation de l\u2019humanitaire par le gouvernement fran\u00e7ais dans son projet de d\u00e9stabiliser l\u2019\u00c9tat nig\u00e9rian pendant le conflit biafrais.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019activation du droit d\u2019ing\u00e9rence supposerait que l\u2019\u00c9tat national est per\u00e7u comme une force de destruction, soit par sa d\u00e9faillance, soit par un d\u00e9ploiement de la violence conceptualis\u00e9e comme ill\u00e9gitime, selon cette th\u00e9orie restrictive de la souverainet\u00e9&nbsp;: \u00ab\u2009La comp\u00e9tence des ONG commence, comme leur nom l\u2019indique, dans l\u2019espace du non-gouvern\u00e9. C\u2019est dans ces \u201ctrous\u201d de la souverainet\u00e9 que se situe leur comp\u00e9tence\u2009\u00bb (Troub\u00e9, 2006, p.&nbsp;23). Le non-gouvern\u00e9 est l\u2019espace occup\u00e9 par les rebelles, les r\u00e9fugi\u00e9s et les agents de l\u2019humanitaire. Il t\u00e9moigne des sacrifices consentis par les agents de l\u2019humanitaire pour restaurer la dignit\u00e9 humaine. Erica James, dans <em>Democratic Insecurities<\/em>. <em>Violence, Trauma, and Intervention in Haiti<\/em>, soutient que les interventions humanitaires li\u00e9es \u00e0 la restauration du pr\u00e9sident d\u00e9mocratiquement \u00e9lu Jean-Bertrand Aristide s\u2019inscrivent dans les \u00ab\u2009pratiques de responsabilit\u00e9 et de transparence gouvernementales\u2009\u00bb (James, 2010, p.&nbsp;3). L\u2019\u00c9tat ha\u00eftien, dirig\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque par la junte militaire qui avait renvers\u00e9 Aristide, \u00e9tait per\u00e7u comme une force de destruction et une source de mis\u00e8re pour le peuple ha\u00eftien. Les interventions humanitaires, dans un tel contexte, traduisent la volont\u00e9 de la communaut\u00e9 internationale et plus particuli\u00e8rement des \u00c9tats-Unis, qui ont d\u00e9ploy\u00e9 une force militaire pour cette op\u00e9ration de \u00ab\u2009r\u00e9duire la souffrance et promouvoir la s\u00e9curit\u00e9 humaine pendant et apr\u00e8s les p\u00e9riodes de conflit politique\u2009\u00bb (James, 2010, p.&nbsp;15). Ainsi, l\u2019\u00c9tat per\u00e7u comme l\u00e9gitime ou non, demeure au c\u0153ur des d\u00e9bats th\u00e9oriques sur les interventions humanitaires&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u2009Les discours relatifs \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9, qu\u2019ils soient conventionnels ou centr\u00e9s sur la s\u00e9curit\u00e9 humaine, sont largement formul\u00e9s dans le cadre de paradigmes qui consid\u00e8rent l\u2019\u00c9tat et ses agents organis\u00e9s soit comme des auteurs malveillants de violences, soit comme des patriarches n\u00e9gligents, oppos\u00e9s \u00e0 des populations vuln\u00e9rables, \u00ab f\u00e9minis\u00e9es \u00bb ou subordonn\u00e9es. (James, 2010, p.&nbsp;15)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Selon Fassin, les agents humanitaires se pr\u00e9sentent comme ceux et celles qui interviennent pr\u00e9cis\u00e9ment quand \u00ab&nbsp;la souverainet\u00e9 est soit exerc\u00e9e de mani\u00e8re abusive, soit temporairement suspendue&nbsp;\u00bb (Fassin, 2010, p.&nbsp;276). Les interventions militaires, en s\u2019inscrivant dans une temporalit\u00e9 de l\u2019urgence et dans une spatialit\u00e9 \u00ab&nbsp;d\u2019exclusion, manifest\u00e9e par des corridors humanitaires et des enclaves prot\u00e9g\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de territoires qui ne sont plus soumis au monopole \u00e9tatique de la violence l\u00e9gitime \u00bb (Fassin &amp; Pandolphi, 2010, p.&nbsp;16). Le non-gouvern\u00e9 est la preuve de la faillite de l\u2019\u00c9tat \u00e0 assurer la protection des populations. Par sa seule existence, il indique que l\u2019\u00c9tat est en faillite. La responsabilit\u00e9 humanitaire proc\u00e8de de l\u2019irresponsabilit\u00e9, de l\u2019incapacit\u00e9 ou de la d\u00e9faite de l\u2019\u00c9tat postcolonial. La d\u00e9faite de l\u2019\u00c9tat postcolonial, du Congo au Biafra, signifie l\u2019effondrement du r\u00eave de la souverainet\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les fant\u00f4mes du Congo<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c9douard Glissant, dans son roman <em>Tout-Monde<\/em> (1995), d\u00e9crit une visite qu\u2019il a effectu\u00e9e dans la ville d\u2019Ibadan en 1962&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Ibadan, ses constructions modernes pi\u00e9tant contre la for\u00eat, puis au long des rues o\u00f9 culbutent les baraques de bois, le champ \u00e0 l\u2019infini des lumignons de nuit, qui semblent allumer le vacarme. Nous y avons roul\u00e9, le Cheikh et moi, dans ces boucauts de caisse improvis\u00e9s en buvettes, ou bars \u00e0 bi\u00e8res, en bordure de brousse comme des champignons aux fronti\u00e8res d\u2019un grand corps. Sur un de ces murs bancals, lampe d\u2019une bougie en reposoir, le Christ Lumumba, depuis peu crucifi\u00e9, \u00e9tendait ses bras de p\u00e2te ocre branche de grandes mains noires et toutes-puissantes. (Glissant, 1995, p.&nbsp;424)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Quand Glissant parle du Cheikh, il s\u2019agit bien du vaillant fils de l\u2019Afrique que l\u2019on connait sur la place de Dakar&nbsp;: Cheikh Anta Diop. La dame d\u2019Ibadan, qui tenait la gargote, ayant r\u00e9alis\u00e9 que Glissant et ses compagnons \u00e9taient francophones, a propos\u00e9 de leur servir la bi\u00e8re gratuitement en \u00e9change de nouvelles sur le Congo, sur Lumumba. Glissant \u00e9voque d\u00e9j\u00e0 Ibadan dans <em>L\u2019intention po\u00e9tique<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est \u00e0 Ibadan, au Nigeria que je d\u00e9couvris et ressentis ce qu\u2019on appelle la force d\u2019un peuple&nbsp;\u00bb (Glissant, 1969, p.&nbsp;157). Le portrait de Lumumba, martyr des ind\u00e9pendances africaines, hantait les murs de la ville qui lui rendait hommage. Cinq ans plus tard, la force contenue qui impressionnait Glissant allait bient\u00f4t exploser dans la conflagration tragique que fut le Biafra. Selon certaines estimations, le Biafra aurait caus\u00e9 plus de deux millions de morts (Time Magazine, janvier 1970). Le Biafra fut l\u2019un des th\u00e9\u00e2tres de la trag\u00e9die que Frantz Fanon qualifie de \u00ab&nbsp;m\u00e9saventures de la conscience nationale&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019ai confi\u00e9 \u00e0 un ami camerounais que je travaillais sur la guerre du Biafra, il m\u2019a imm\u00e9diatement dit que dans sa ville de Kumba (K-Town pour les initi\u00e9s), voisine du Nigeria, les Biafrais s\u00e9journaient dans l\u2019h\u00f4tel Congo. Le nom de cet h\u00f4tel, on pourrait le supposer, nous renseigne sur la r\u00e9sonance de la crise congolaise dans l\u2019imagination populaire africaine de l\u2019\u00e9poque. Le Congo et le Biafra ont soulev\u00e9 des questions sur la souverainet\u00e9 et l\u2019humanitaire. Les deux crises posent la question de la souverainet\u00e9 \u00e0 partir de deux angles radicalement diff\u00e9rents. Au Congo, la force supranationale, incarn\u00e9e par les Nations Unies, aurait servi de couverture pour les puissances imp\u00e9rialistes pour usurper la souverainet\u00e9 du gouvernement d\u00e9mocratiquement \u00e9lu (Nkrumah). Lors de l\u2019\u00e9pisode du Biafra, l\u2019absolutisme souverainiste de l\u2019\u00c9tat central est tacitement approuv\u00e9 par l\u2019immense majorit\u00e9 des entit\u00e9s \u00e9tatiques ou supranationales, y compris l\u2019Organisation de l\u2019Unit\u00e9 africaine. Il s\u2019ensuit un vide qui est combl\u00e9 par les organisations non gouvernementales. Le Biafra devient ainsi le berceau d\u2019une souverainet\u00e9 de l\u2019humanitaire. Toutefois, le r\u00f4le ambivalent de l\u2019aide internationale, qu\u2019elle s\u2019articule dans la supranationalit\u00e9 onusienne ou la n\u00e9buleuse humanitaire, s\u2019explique par un contexte qui oppose des puissances occidentales aux \u00c9tats africains encore fragiles. L\u2019intervention onusienne ou humanitaire souffre de la mal\u00e9diction du n\u00e9ocolonialisme, qu\u2019il soit imaginaire ou av\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Biafra\u00a0: la s\u00e9cession humanitaire<\/h2>\n\n\n\n<p>La militarisation de l\u2019humanitaire, qui est ins\u00e9parable du \u00ab&nbsp;devoir d\u2019ing\u00e9rence&nbsp;\u00bb,<strong> <\/strong>\u00e9merge aussi comme l\u2019une des cons\u00e9quences du rapprochement perplexe que l\u2019on observe entre le mouvement humanitaire et les politiques. La collusion entre la politique et l\u2019humanitaire prend un tournant d\u00e9cisif avec la guerre du Biafra. La guerre civile ayant oppos\u00e9 les s\u00e9cessionnistes biafrais \u00e0 l\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral du Nigeria repr\u00e9sente le moment o\u00f9 les lignes de d\u00e9marcation entre l\u2019humanitaire, la politique et la guerre sont brouill\u00e9es. La guerre du Biafra \u00e9merge comme un moment fondateur de l\u2019humanitaire activiste, voire partisan&nbsp;:<strong> \u00ab <\/strong>Plusieurs analyses consid\u00e8rent cet \u00e9v\u00e9nement comme le point de d\u00e9part de la phase la plus r\u00e9cente de l\u2019humanitarisme international<strong>&nbsp;\u00bb<\/strong> (de Wall, 2010\u2009; Fearon, 2008, p.&nbsp;54\u2009; Troub\u00e9, 2006)<em>. <\/em>Chandler estime que Biafra, \u00ab&nbsp;la premi\u00e8re famine africaine \u00e0 faire la une des journaux \u00bb (Chandler, 2006, p.&nbsp;29), repr\u00e9sente le \u00ab creuset de l\u2019humanitarisme contemporain \u00bb (Heerten, 2014, p.&nbsp;169). Si la guerre du Biafra appara\u00eet comme le moment tot\u00e9mique de l\u2019humanitaire activiste et partisan, elle pr\u00e9figure aussi ses ambivalences, notamment l\u2019abandon du principe de neutralit\u00e9, qui est au fondement de ce qu\u2019on appelle le droit d\u2019ing\u00e9rence.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le 30&nbsp;mai 1967, le lieutenant-colonel Odumegwu Emeka Ojukwu, gouverneur militaire de la r\u00e9gion orientale du Nigeria, proclame la R\u00e9publique du Biafra dans la ville d\u2019Enugu, premi\u00e8re capitale de la r\u00e9gion s\u00e9cessionniste. Le 9&nbsp;janvier 1970, Ojukwu transf\u00e8re le pouvoir au g\u00e9n\u00e9ral-major Philip Effiong avant de prendre la direction de la C\u00f4te d\u2019Ivoire, qui lui accorde l\u2019asile. La R\u00e9publique du Biafra cessera officiellement d\u2019exister avec la reddition de son leader militaire \u00e0 Lagos. La s\u00e9cession humanitaire pr\u00e9suppose une souverainet\u00e9 irr\u00e9vocable du droit \u00e0 la vie. Elle requiert, comme le droit d\u2019ing\u00e9rence codifi\u00e9 dans la charte onusienne, que tout ce qui est possible soit fait pour prot\u00e9ger la dignit\u00e9 humaine. La cr\u00e9ation du Biafra proc\u00e8de de cette logique humanitaire. Celle-ci ouvre un contentieux avec le politique, \u00e0 savoir la souverainet\u00e9 contest\u00e9e du Nigeria sur son territoire et la souverainet\u00e9 en devenir de l\u2019\u00c9tat du Biafra. La logique humanitaire convoque comme argumentation les massacres du peuple igbo \u00e0 la suite du coup d\u2019\u00c9tat qui voit le meurtre du g\u00e9n\u00e9ral Johnson Aguiyi-Ironsi et l\u2019accession au pouvoir de Yakubu Gowon (Achebe, 2012&nbsp;; Adichie, 2007\u2009; Forsyth, 1969). La R\u00e9publique f\u00e9d\u00e9rale du Nigeria ayant failli \u00e0 sa mission fondamentale d\u2019assurer la protection de ses citoyens d\u2019origine igbo dans le Nord et dans d\u2019autres r\u00e9gions du pays. Chinua Achebe, dans ses m\u00e9moires sur la guerre du Biafra, articule cette position de la mani\u00e8re suivante&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Alors que nous fuyions vers \u00ab notre foyer \u00bb en Nigeria oriental pour \u00e9chapper aux atrocit\u00e9s inflig\u00e9es \u00e0 nos familles dans diff\u00e9rentes r\u00e9gions du Nigeria, nous nous percevions comme des victimes. Lorsque nous avons constat\u00e9 que le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral du Nigeria ne r\u00e9pondait pas \u00e0 nos appels pour mettre fin aux pogroms, nous avons conclu qu\u2019un gouvernement qui \u00e9choue \u00e0 prot\u00e9ger la vie de ses citoyens ne peut plus pr\u00e9tendre \u00e0 leur loyaut\u00e9 et doit accepter que les victimes aient le droit de chercher leur s\u00e9curit\u00e9 par d\u2019autres moyens \u2014 y compris la s\u00e9cession. (Achebe, 2012, p.&nbsp;95)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>La Tanzanie fut le premier pays africain \u00e0 reconna\u00eetre le Biafra. Dans le communiqu\u00e9 publi\u00e9 par le gouvernement tanzanien le 13&nbsp;avril 1968, le pr\u00e9sident Julius Nyerere d\u00e9fend la s\u00e9cession comme un acte humanitaire. Il observe que le peuple igbo ne pouvait plus avoir de garanties de s\u00e9curit\u00e9 dans d\u2019autres parties de la f\u00e9d\u00e9ration nig\u00e9riane. Il a recours \u00e0 la m\u00e9taphore d\u00e9fensive du retrait (retreat) pour souligner la n\u00e9cessit\u00e9 du sanctuaire biafrais. La r\u00e9f\u00e9rence au sort du peuple juif sous le national-socialisme sugg\u00e8re que les massacres prenaient l\u2019allure d\u2019un g\u00e9nocide. La clause de protection fonde la justification \u00e9thique et pratique de la communaut\u00e9 politique qu\u2019est l\u2019\u00c9tat. Il rejette l\u2019absolutisme souverainiste et reconna\u00eet le droit de rompre le contrat de citoyennet\u00e9 en cas de faillite s\u00e9curitaire av\u00e9r\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Les \u00c9tats sont faits pour servir les peuples\u2009; les gouvernements sont \u00e9tablis pour prot\u00e9ger les citoyens contre les ennemis ext\u00e9rieurs et contre les injustices internes. C\u2019est sur cette base que les individus abandonnent leur droit de se d\u00e9fendre eux-m\u00eames au gouvernement de l\u2019\u00c9tat dans lequel ils vivent. Mais lorsque l\u2019appareil de l\u2019\u00c9tat et les pouvoirs du gouvernement sont dirig\u00e9s contre un groupe entier de la soci\u00e9t\u00e9 pour des raisons de pr\u00e9jug\u00e9s raciaux, tribaux ou religieux, les victimes ont le droit de reprendre les pouvoirs qu\u2019elles avaient d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s et de se d\u00e9fendre elles-m\u00eames. (Mwakikagile, 2002, p.&nbsp;222)&nbsp;<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tudiant attentif de la crise biafraise pourrait argumenter que les positions d\u00e9fendues par Nyerere semblent \u00eatre tr\u00e8s proches du directoire de la propagande de la R\u00e9publique du Biafra. Cette argumentation \u00e9pouse les contours du discours tenu par les agents humanitaires pour justifier leur intervention. La position, ainsi articul\u00e9e, nous invite \u00e0 constater que ce qui deviendra plus tard le devoir d\u2019ing\u00e9rence n\u2019a pas qu\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie occidentale. La contribution de Nyerere est une analyse critique des faiblesses des \u00c9tats nouvellement ind\u00e9pendants. Chinua Achebe, tout au long de cette histoire personnelle et profond\u00e9ment \u00e9motionnelle, t\u00e9moigne de son exp\u00e9rience v\u00e9cue du Biafra. Le t\u00e9moignage se lit aussi comme une m\u00e9ditation sur le chaos qui a provoqu\u00e9 cette guerre et peut-\u00eatre sur le contentieux m\u00e9moriel et traumatique qui n\u2019a pas encore trouv\u00e9 de r\u00e9solution. Achebe a servi comme ambassadeur itin\u00e9rant du Biafra. On pourrait aussi sp\u00e9culer que son dernier m\u00e9moire est une justification de son r\u00f4le. Le philosophe congolais et \u00e9crivain Valentin-Yves Mudimbe voit dans ce livre \u00ab\u2009une illustration sans compromis du droit moral et politique de la cause que l\u2019auteur a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019incarner\u2009\u00bb (Mudimbe, 2013, p.&nbsp;675). Mudimbe invite la lectrice de m\u00e9diter sur le d\u00e9fi \u00e9thique pos\u00e9 par ce livre, \u00e0 savoir l\u2019\u00ab\u2009obligation de conscience qui incombe \u00e0 l\u2019intellectuel\u2009\u00bb (2013, p.&nbsp;672). L\u2019intervention humanitaire au Biafra ne fut pas seulement un lieu de collusion entre la guerre, les calculs strat\u00e9giques et les int\u00e9r\u00eats politiques. Le Biafra fut et demeure l\u2019une des questions \u00e9thiques les plus intenses dans la conscience du Nigeria, de l\u2019Afrique et de la communaut\u00e9 humaine. Le Biafra \u00e9tait avant tout un sanctuaire pour des peuples terroris\u00e9s, pour des peuples d\u00e9couvrant que leur citoyennet\u00e9 \u00e9tait incompatible avec leur survie.<\/p>\n\n\n\n<p>La R\u00e9publique du Biafra, ainsi conceptualis\u00e9e, suit la logique humanitaire du sanctuaire. La sanctuarisation du Biafra rencontre toutefois un obstacle majeur. La sanctuarisation est un instrument d\u2019une ambition politique. La politisation de l\u2019humanitaire rend caduque toute invocation de la logique humanitaire. La politisation et la militarisation du sanctuaire autorisent sa n\u00e9gation (Cheema, 1978\u2009; Golden &amp; McConnell, 2006). L\u2019\u00e9pisode du Biafra dans l\u2019\u00e9volution du mouvement humanitaire r\u00e9v\u00e8le une contradiction, marqu\u00e9e par les stigmates de ces tensions entre la sanctuarisation et la militarisation, qui font peu de cas de la dignit\u00e9 humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Au Biafra, la vacance des acteurs \u00e9tatiques s\u2019explique par le respect des fronti\u00e8res h\u00e9rit\u00e9es de la colonisation, fondement de l\u2019absolutisme souverainiste adopt\u00e9 par les pays africains \u00e9mergeant de la domination coloniale. Cette vacance des acteurs \u00e9tatiques ouvre la voie aux acteurs non \u00e9tatiques. Et c\u2019est peut-\u00eatre pour ces raisons que le Biafra inaugure une pratique ou une doctrine humanitaire. Les acteurs non \u00e9tatiques apparaissent comme une force morale et d\u2019intervention qui n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 nouer des alliances opportunistes avec les strat\u00e9gies gouvernementales.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre du Biafra, selon beaucoup d\u2019observateurs, appara\u00eet comme un moment tot\u00e9mique dans la reconfiguration du champ humanitaire. Elle constitue un moment critique dans l\u2019\u00e9volution de l\u2019humanitaire, qui&nbsp;met en marche un mouvement qui va \u00e9ventuellement d\u00e9boucher sur la souverainet\u00e9 de l\u2019humanitaire, entendue ici comme le devoir d\u2019assister des communaut\u00e9s en d\u00e9tresse. La souverainet\u00e9 de l\u2019humanitaire triomphe sur la souverainet\u00e9 de l\u2019\u00c9tat. C\u2019est dans cette mouvance que na\u00eet M\u00e9decins sans fronti\u00e8res (Obiechina, 2003). L\u2019humanitaire devient ainsi un projet de contestation de la souverainet\u00e9 du Nigeria et une sanction de la s\u00e9cession.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si la guerre du Biafra est le berceau de cette nouvelle configuration de l\u2019humanitaire, il faudra attendre la famine de 1984-1985 en \u00c9thiopie pour observer sa consolidation doctrinale. Contrairement au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019intervention humanitaire durant la guerre du Biafra, le d\u00e9sastre humanitaire en \u00c9thiopie ne pose pas de question sur la souverainet\u00e9. En effet, l\u2019intervention humanitaire proc\u00e8de d\u2019une demande de l\u2019\u00c9tat \u00e9thiopien. Les Nations Unies coordonnent les op\u00e9rations et les \u00c9tats occidentaux interviennent directement sur le terrain. Toutefois, cette symphonie de la souverainet\u00e9 en action masque de fausses notes qui \u00e9crivent l\u2019histoire d\u2019une souverainet\u00e9 sinon en d\u00e9clin, du moins contest\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Peter Gill, dans une r\u00e9flexion sur la famine en \u00c9thiopie et l\u2019intervention humanitaire qui s\u2019ensuivit, adopte une posture tr\u00e8s critique envers les \u00c9tats-Unis. Gill accuse la puissance am\u00e9ricaine de non-assistance \u00e0 personne en danger. Il estime que les \u00c9tats-Unis auraient pu intervenir pour \u00e9viter le d\u00e9sastre humanitaire qu\u2019il qualifie d\u2019\u00ab\u2009holocauste\u2009\u00bb (Gill, 1986, p.&nbsp;54). Les restrictions drastiques sur l\u2019assistance des \u00c9tats-Unis \u00e0 l\u2019\u00c9thiopie s\u2019expliquent certes pas la nature marxiste du r\u00e9gime \u00e9thiopien. Il existe un contentieux politique, id\u00e9ologique et \u00e9conomique cr\u00e9\u00e9 par la nationalisation des entreprises am\u00e9ricaines et de la dette due \u00e0 ces entreprises. Tout ceci eut des r\u00e9percussions n\u00e9gatives sur l\u2019assistance humanitaire am\u00e9ricaine. L\u2019une des barri\u00e8res politiques remontait \u00e0 1982 \u00ab\u2009lorsque l\u2019USAID refusa d\u2019acheminer l\u2019aide alimentaire par l\u2019interm\u00e9diaire de la Commission gouvernementale de secours et de r\u00e9habilitation\u2009\u00bb (Gill, 1986, p.&nbsp;55). Et c\u2019est ici que la question de la souverainet\u00e9 hante le d\u00e9bat sur l\u2019humanitaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La seule voie qui restait \u00e9tait celle des organisations non gouvernementales. En excluant le gouvernement \u00e9thiopien des circuits de distribution de l\u2019aide, les \u00c9tats-Unis consolident la doctrine n\u00e9e du Biafra. L\u2019\u00c9thiopie devient ainsi le th\u00e9\u00e2tre d\u2019\u00e9mancipation des acteurs non \u00e9tatiques. Ce qui repr\u00e9sente l\u2019\u00e2ge d\u2019or des ONG. M\u00e9decins sans Fronti\u00e8res, n\u00e9e des convulsions de la guerre du Biafra, d\u00e9ploie sa strat\u00e9gie scandaleuse en \u00c9thiopie au point de se faire expulser par le gouvernement \u00e9thiopien (Jansson et al., 1987, pp.&nbsp;76-77).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la famine en \u00c9thiopie \u00e9claire cette discussion sur la souverainet\u00e9 sous un autre angle. Lorsque nous r\u00e9fl\u00e9chissons sur la question de la souverainet\u00e9 et de l\u2019humanitaire, nous nous concentrons le plus souvent sur ce qu\u2019on appelle les \u00c9tats en faillite (failed States) qui sont g\u00e9n\u00e9ralement en dehors de ce qu\u2019on appelle le monde d\u00e9velopp\u00e9. Une hypoth\u00e8se que l\u2019on pourrait formuler est que la fragilisation de l\u2019\u00c9tat en Afrique correspond \u00e0 un mouvement id\u00e9ologique qui pr\u00f4ne la fragilisation de l\u2019\u00c9tat dans les pays de l\u2019Occident. Au cours de l\u2019holocauste subi par les peuples du Biafra, les organisations non \u00e9tatiques acqui\u00e8rent une autonomie certaine par rapport aux entit\u00e9s \u00e9tatiques. Pendant la famine en \u00c9thiopie, les organisations non gouvernementales prennent le pouvoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les ONG deviennent souveraines en prenant le contr\u00f4le de la logistique humanitaire. Oxfam a, en quelque sorte, usurp\u00e9 \u00ab\u2009les fonctions d\u2019organisations bien plus puissantes, telles que les Nations Unies et les agences gouvernementales, en achetant elle-m\u00eame un chargement complet de nourriture. Si les grandes agences \u00e9taient incapables de nourrir l\u2019\u00c9thiopie, alors Oxfam montrerait la voie\u2009\u00bb (Gill, 1986, p.&nbsp;83). Les ONG, jusque-l\u00e0, \u00e9taient confin\u00e9es dans la distribution de l\u2019aide et la lev\u00e9e de fonds pour financer leurs op\u00e9rations sur le terrain. Un tremblement de terre secoue alors la galaxie humanitaire, redistribuant les r\u00f4les au d\u00e9triment des \u00c9tats&nbsp;donateurs de l\u2019aide&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>La proposition \u2014 et le fait qu\u2019elle fut ensuite adopt\u00e9e et mise en \u0153uvre par Oxfam \u2014 annon\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 une le\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale de la famine \u00e9thiopienne&nbsp;: les organisations volontaires avaient d\u00e9sormais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 la composante la plus vitale, quoique la moins dot\u00e9e, de l\u2019ensemble du r\u00e9seau d\u2019aide\u2009; et, malgr\u00e9 leurs ressources financi\u00e8res, leurs bureaux luxueux et leurs fonctionnaires bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, les grandes agences des Nations Unies et des gouvernements occidentaux avaient \u00e9chou\u00e9 dans ce que le public consid\u00e9rait comme leur devoir le plus important&nbsp;: emp\u00eacher les populations de mourir de faim. (Gill, 1986, p.&nbsp;82)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le livre de Peter Gill porte un titre agonisant&nbsp;: <em>A Year in the Death of Africa: Politics, Bureaucracy, and Famine<\/em>. (Une ann\u00e9e dans la mort de l\u2019Afrique&nbsp;: politique, bureaucratie et famine). Je sugg\u00e8re que ce titre soit revu et reformul\u00e9 par&nbsp;: Un moment dans la mort de l\u2019\u00c9tat occidental face aux urgences humanitaires. L\u2019abdication des puissances occidentales face \u00e0 la famine \u00e9thiopienne ouvre la voie \u00e0 Norwegian Church Aid, Red Barna (<em>Save the Children<\/em> en Norv\u00e8ge) et Oxfam de consolider l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des acteurs non \u00e9tatiques. Le gouvernement britannique a ainsi lou\u00e9 un espace dans le bateau affr\u00e9t\u00e9 par Oxfam&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>L\u2019ODA (British Overseas Development Administration) accepta de charger 3\u2009000&nbsp;tonnes de c\u00e9r\u00e9ales \u00e0 bord du SS Elpis, qui quitta Hull le 10&nbsp;octobre 1984. C\u2019\u00e9tait assur\u00e9ment un signe de l\u2019autorit\u00e9 morale acquise par les organisations caritatives sur les agences officielles que le gouvernement britannique lui-m\u00eame demande un espace dans la cale d\u2019un navire d\u2019Oxfam. (Gill, 1986, pp.&nbsp;85-86)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le leadership moral d\u2019Oxfam est symptomatique du changement sismique qui red\u00e9finit les relations entre les organisations caritatives et les acteurs \u00e9tatiques. Le retrait des acteurs \u00e9tatiques ou transnationaux fait le lit de la cr\u00e9dibilit\u00e9 des ONG, qui deviennent ainsi des voies de passage incontournables pour la distribution de l\u2019aide. On pourrait sugg\u00e9rer que la disqualification de l\u2019\u00c9tat b\u00e9n\u00e9ficiaire comme garant de la s\u00e9curit\u00e9 sociale des citoyennes et citoyens qui en d\u00e9pendent s\u2019accompagne d\u2019une r\u00e9duction du r\u00f4le des acteurs \u00e9tatiques donateurs.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>En guise de conclusion, la politisation des interventions voit l\u2019expansion de l\u2019humanitaire dans le domaine jusque-l\u00e0 r\u00e9serv\u00e9 au politique. En m\u00eame temps, les organisations politiques interviennent dans le champ humanitaire, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 militariser les op\u00e9rations dites humanitaires. Apr\u00e8s le Congo, la crise du Biafra repr\u00e9sente l\u2019un des \u00e9pisodes les plus dramatiques de l\u2019effondrement des espoirs suscit\u00e9s par la renaissance politique de l\u2019Afrique. J\u2019avance l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle le traumatisme de la trag\u00e9die congolaise aurait dissuad\u00e9 de nombreux pays africains \u00e0 consid\u00e9rer un soutien pour le Biafra. Lire la d\u00e9faite de la qu\u00eate de souverainet\u00e9 port\u00e9e par le Biafra \u00e0 partir du prisme du Congo pourrait nous permettre de mieux comprendre les enseignements, les d\u00e9fis et les opportunit\u00e9s de l\u2019Afrique dans ce moment de la postind\u00e9pendance. Il importe de se demander si les pratiques humanitaires ne sont pas en train d\u2019influencer la d\u00e9finition m\u00eame de l\u2019\u00c9tat en Afrique. Lorsque Human Rights Watch appelle \u00e0 la poursuite des sanctions contre le Zimbabwe, en quoi cette intervention dite humanitaire se distingue-t-elle de la doctrine du changement de r\u00e9gime mise en \u0153uvre par Tony Blair et George W. Bush en Irak, en Ha\u00efti ou en Afghanistan\u2009? La diplomatie humanitaire de Human Rights Watch fait \u00e9cho aux positions de l\u2019Union europ\u00e9enne et des \u00c9tats-Unis, qui traitent le Zimbabwe comme un \u00c9tat paria. Les pratiques humanitaires en Afrique sont en train de red\u00e9finir le droit international, remettant en question le principe m\u00eame de la souverainet\u00e9. Les m\u00eames pratiques reconfigurent la rh\u00e9torique des interventions militaires. La mont\u00e9e en puissance de l\u2019humanitaire va de pair avec une privatisation de fait des circuits financiers, domin\u00e9s par les fondations et les philanthropes. La fondation Bill &amp; Melinda Gates figure ainsi parmi les plus grands pourvoyeurs d\u2019aide au monde. Il s\u2019agit aussi d\u2019une red\u00e9finition du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat dans les pays donateurs. Il est grand temps de souligner, dans une approche comparative ou globale, les connexions analytiques, id\u00e9ologiques ou th\u00e9oriques qui sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ces ph\u00e9nom\u00e8nes. Nous devrions, \u00e0 la lumi\u00e8re de l\u2019impact de l\u2019humanitaire en Occident, changer peut-\u00eatre notre titre en humanitaire comme signe de la fragilisation de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":24817,"template":"","meta":[],"series-categories":[1023],"cat-articles":[1015],"keywords":[],"ppma_author":[473],"class_list":["post-24818","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-12","cat-articles-analyses-critiques","author-cilas-kemedjio-fr"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Humanitaire et souverainet\u00e9\u00a0: notes sur une d\u00e9faite de l\u2019\u00c9tat postcolonial | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-12\/humanitarianism-and-sovereignty-notes-on-a-defeat-of-the-postcolonial-state\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Humanitaire et souverainet\u00e9\u00a0: notes sur une d\u00e9faite de l\u2019\u00c9tat postcolonial | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"La seule r\u00e9paration qui doive \u00eatre faite est aux nations de l\u2019Afrique noire, pour ce sous-d\u00e9veloppement total dans lequel la traite les a d\u2019abord pr\u00e9cipit\u00e9es&nbsp;: les nations du monde occidental n\u2019ont pas l\u00e0 une dette \u00e0 rembourser, mais un crime immense dont les cons\u00e9quences doivent \u00eatre r\u00e9duites, non pas sous la forme d\u2019aum\u00f4ne et de dons, mais dans la perspective de ces solidarit\u00e9s d\u2019un nouveau style qu\u2019il faut m\u00e9nager entre les archipels et les continents du monde. (Glissant,&nbsp;2007) La famine fut une arme de guerre nig\u00e9riane. La famine brisa le Biafra et, paradoxalement, lui permit aussi de durer aussi longtemps. [\u2026] La famine poussa la Zambie, la Tanzanie, la C\u00f4te d\u2019Ivoire et le Gabon \u00e0 reconna\u00eetre le Biafra. (Adichie, 2007) Les ONG humanitaires furent les premi\u00e8res organisations internationales \u00e0 tenter d\u2019utiliser le vocabulaire des droits humains afin de justifier des choix politiques dans le langage de l\u2019\u00e9thique. (Chandler, 2006) Introduction La loi dite Christiane Taubira, du nom de la d\u00e9put\u00e9e de Guyane qui en fut la principale inspiratrice, qualifie la traite et l\u2019esclavage des Noirs de crimes contre l\u2019humanit\u00e9. La France souveraine, \u00e0 travers son pr\u00e9sident et sa repr\u00e9sentation nationale, a initi\u00e9 et adopt\u00e9 la loi dite Taubira. Le gouvernement fran\u00e7ais a confi\u00e9 \u00e0 des commissions, pr\u00e9sid\u00e9es par Maryse Cond\u00e9 et \u00c9douard Glissant, le soin de d\u00e9finir les contours de la mise en \u0153uvre de cette loi. La date du 10&nbsp;mai a \u00e9t\u00e9 retenue pour symboliser cette souverainet\u00e9 de la R\u00e9publique fran\u00e7aise dans la ma\u00eetrise de son pass\u00e9 et pour engager un travail de reconnaissance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une partie de son peuple meurtri par la traite n\u00e9gri\u00e8re, l\u2019esclavage, les abolitions et le contentieux m\u00e9moriel non r\u00e9solu. La France souveraine a choisi de panser les blessures encore non cicatris\u00e9es au moyen de ce dispositif \u00e0 la fois l\u00e9gislatif et symbolique. Dans le passage cit\u00e9 ci-dessus en exergue, Glissant aborde la question de la r\u00e9paration des crimes contre l\u2019humanit\u00e9 dans une perspective de souverainet\u00e9 engageant \u00e0 la fois les nations d\u2019Afrique noire et les nations du monde occidental. Dans M\u00e9moires des esclaves (2007), ouvrage pr\u00e9fac\u00e9 par Dominique de Villepin alors Premier ministre, Glissant r\u00e9cuse la logique humanitaire comme modalit\u00e9 de r\u00e9paration d\u2019un crime contre l\u2019humanit\u00e9. Il rejette ainsi l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9paration assimilable \u00e0 une forme d\u2019aum\u00f4ne et appelle plut\u00f4t \u00e0 l\u2019activation d\u2019une logique de solidarit\u00e9. \u00c0 cet \u00e9gard, il r\u00e9fute, dans le cas du Lib\u00e9ria, ce qu\u2019il qualifie de \u00ab\u2009philanthropie calculatrice\u2009\u00bb (Glissant, 1981). L\u2019exemple du Lib\u00e9ria, nation fond\u00e9e par l\u2019American Colonization Society, une organisation non gouvernementale am\u00e9ricaine, met en lumi\u00e8re des motivations qui ne sont pas toujours aussi altruistes que le laissent entendre certaines entreprises humanitaires. L\u2019humanitaire fut au principe de la fondation de la souverainet\u00e9 politique du Lib\u00e9ria. Il sert aussi, dans certains contextes, de pr\u00e9texte \u00e0 la d\u00e9stabilisation d\u2019\u00c9tats souverains. Le r\u00e9cit de l\u2019humanitaire comme force de d\u00e9stabilisation de la souverainet\u00e9 s\u2019est notamment \u00e9crit dans le Congo de Patrice \u00c9mery Lumumba et dans la trag\u00e9die biafraise. L\u2019intervention humanitaire au cours de la guerre du Biafra invite \u00e0 interroger la relation entre humanitaire et souverainet\u00e9. Toutefois, avant d\u2019aborder le cas du Biafra, il convient de revenir sur la d\u00e9sint\u00e9gration du Congo et la mort de Lumumba. Nous avan\u00e7ons comme hypoth\u00e8se de travail que les fant\u00f4mes du Congo hantent le Biafra. La trag\u00e9die biafraise soul\u00e8ve un certain nombre de questions sur la conception de la souverainet\u00e9. L\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral du Nigeria d\u00e9fend une conception absolutiste de la souverainet\u00e9. Cet absolutisme souverainiste conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00c9tat tous les pouvoirs, m\u00eame celui d\u2019affamer et de massacrer les populations du Biafra, alors combattues comme s\u00e9cessionnistes, c\u2019est-\u00e0-dire comme des concitoyens. Face \u00e0 cette logique, le Biafra et ses d\u00e9fenseurs invoquent la souverainet\u00e9 du droit \u00e0 la vie comme principe moral justifiant la rupture de toute all\u00e9geance \u00e0 un \u00c9tat incapable d\u2019assurer leur protection. Les alli\u00e9s du Biafra compliquent cette \u00e9quation humanitaire. L\u2019humanitaire au Biafra brouille les fronti\u00e8res entre le devoir de sauver des vies, la politisation et la militarisation (Achebe, 2012 ; Adichie, 2007\u2009; Emecheta, 1982). Notre m\u00e9ditation examinera toutes ces controverses. Nous commen\u00e7ons par une br\u00e8ve histoire de la mont\u00e9e en puissance de l\u2019humanitaire dans la sph\u00e8re du politique. Ce bref historique du mouvement associatif suit la mutation du mouvement humanitaire, des marges au centre des relations internationales. Le raccourci historique montre que les afro-descendants, asservis dans les colonies am\u00e9ricaines, et l\u2019Afrique \u2014 davantage comme th\u00e9\u00e2tre d\u2019exp\u00e9rimentation que comme agent de l\u2019histoire \u2014 jouent un r\u00f4le dans la naissance et la reconfiguration du mouvement humanitaire. Les organisations non gouvernementales\u00a0: la marche vers le pouvoir L\u2019institutionnalisation et l\u2019internationalisation des obligations \u00e9thiques, \u00e0 partir du XIXe&nbsp;si\u00e8cle, sous la double influence des principes du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et des mouvements r\u00e9formistes chr\u00e9tiens, contribuent \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une logique des droits humains comme condition de possibilit\u00e9 d\u2019une id\u00e9ologie du progr\u00e8s (Barnett &amp; Weiss, 2008, p.&nbsp;19). L\u2019humanitaire proc\u00e8de de cette logique des droits humains comme lien basique d\u2019une communaut\u00e9 humaine universelle. La campagne pour l\u2019abolition de l\u2019esclavage correspond \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un mouvement non gouvernemental transnational. En 1775, on assiste \u00e0 la mise en place de la Pennsylvania Society for Promoting the Abolition of Slavery, suivie par la Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade (Grande-Bretagne) en 1787 et la Soci\u00e9t\u00e9 des Amis des Noirs (France) en 1788. Le mouvement associatif converge au Congr\u00e8s de Vienne de 1815 pour faire pression sur les gouvernements en d\u00e9posant 800&nbsp;p\u00e9titions r\u00e9clamant l\u2019abolition de l\u2019esclavage et de la traite des esclaves. Les organisations non gouvernementales, \u00e0 ce stade, sont des groupes ext\u00e9rieurs aux centres de prise de d\u00e9cision. Elles fonctionnent comme des forces agissant de l\u2019ext\u00e9rieur et exer\u00e7ant des pressions sur les acteurs \u00e9tatiques. Progressivement, cette modalit\u00e9 de fonctionnement va changer avec la participation des organisations non gouvernementales dans l\u2019\u00e9laboration du cadre normatif r\u00e9gissant la protection des droits fondamentaux. Ainsi, en 1863, Henri Dunant et la Croix-Rouge vont d\u00e9finir les contours du droit humanitaire destin\u00e9 \u00e0 l\u2019humanisation de la guerre. En 1907, \u00e0 la Conf\u00e9rence pour la paix tenue \u00e0 La Haye, un forum parall\u00e8le des associations se tient \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019International Council of\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-12\/humanitarianism-and-sovereignty-notes-on-a-defeat-of-the-postcolonial-state\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Global Africa\" \/>\n<meta property=\"article:publisher\" content=\"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2026-04-22T09:24:06+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/DSCF1127-Grande.jpeg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"1280\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"853\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" 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L\u2019exemple du Lib\u00e9ria, nation fond\u00e9e par l\u2019American Colonization Society, une organisation non gouvernementale am\u00e9ricaine, met en lumi\u00e8re des motivations qui ne sont pas toujours aussi altruistes que le laissent entendre certaines entreprises humanitaires. L\u2019humanitaire fut au principe de la fondation de la souverainet\u00e9 politique du Lib\u00e9ria. Il sert aussi, dans certains contextes, de pr\u00e9texte \u00e0 la d\u00e9stabilisation d\u2019\u00c9tats souverains. Le r\u00e9cit de l\u2019humanitaire comme force de d\u00e9stabilisation de la souverainet\u00e9 s\u2019est notamment \u00e9crit dans le Congo de Patrice \u00c9mery Lumumba et dans la trag\u00e9die biafraise. L\u2019intervention humanitaire au cours de la guerre du Biafra invite \u00e0 interroger la relation entre humanitaire et souverainet\u00e9. Toutefois, avant d\u2019aborder le cas du Biafra, il convient de revenir sur la d\u00e9sint\u00e9gration du Congo et la mort de Lumumba. Nous avan\u00e7ons comme hypoth\u00e8se de travail que les fant\u00f4mes du Congo hantent le Biafra. La trag\u00e9die biafraise soul\u00e8ve un certain nombre de questions sur la conception de la souverainet\u00e9. L\u2019\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral du Nigeria d\u00e9fend une conception absolutiste de la souverainet\u00e9. Cet absolutisme souverainiste conf\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00c9tat tous les pouvoirs, m\u00eame celui d\u2019affamer et de massacrer les populations du Biafra, alors combattues comme s\u00e9cessionnistes, c\u2019est-\u00e0-dire comme des concitoyens. Face \u00e0 cette logique, le Biafra et ses d\u00e9fenseurs invoquent la souverainet\u00e9 du droit \u00e0 la vie comme principe moral justifiant la rupture de toute all\u00e9geance \u00e0 un \u00c9tat incapable d\u2019assurer leur protection. Les alli\u00e9s du Biafra compliquent cette \u00e9quation humanitaire. L\u2019humanitaire au Biafra brouille les fronti\u00e8res entre le devoir de sauver des vies, la politisation et la militarisation (Achebe, 2012 ; Adichie, 2007\u2009; Emecheta, 1982). Notre m\u00e9ditation examinera toutes ces controverses. Nous commen\u00e7ons par une br\u00e8ve histoire de la mont\u00e9e en puissance de l\u2019humanitaire dans la sph\u00e8re du politique. Ce bref historique du mouvement associatif suit la mutation du mouvement humanitaire, des marges au centre des relations internationales. Le raccourci historique montre que les afro-descendants, asservis dans les colonies am\u00e9ricaines, et l\u2019Afrique \u2014 davantage comme th\u00e9\u00e2tre d\u2019exp\u00e9rimentation que comme agent de l\u2019histoire \u2014 jouent un r\u00f4le dans la naissance et la reconfiguration du mouvement humanitaire. Les organisations non gouvernementales\u00a0: la marche vers le pouvoir L\u2019institutionnalisation et l\u2019internationalisation des obligations \u00e9thiques, \u00e0 partir du XIXe&nbsp;si\u00e8cle, sous la double influence des principes du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et des mouvements r\u00e9formistes chr\u00e9tiens, contribuent \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une logique des droits humains comme condition de possibilit\u00e9 d\u2019une id\u00e9ologie du progr\u00e8s (Barnett &amp; Weiss, 2008, p.&nbsp;19). L\u2019humanitaire proc\u00e8de de cette logique des droits humains comme lien basique d\u2019une communaut\u00e9 humaine universelle. La campagne pour l\u2019abolition de l\u2019esclavage correspond \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un mouvement non gouvernemental transnational. En 1775, on assiste \u00e0 la mise en place de la Pennsylvania Society for Promoting the Abolition of Slavery, suivie par la Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade (Grande-Bretagne) en 1787 et la Soci\u00e9t\u00e9 des Amis des Noirs (France) en 1788. Le mouvement associatif converge au Congr\u00e8s de Vienne de 1815 pour faire pression sur les gouvernements en d\u00e9posant 800&nbsp;p\u00e9titions r\u00e9clamant l\u2019abolition de l\u2019esclavage et de la traite des esclaves. Les organisations non gouvernementales, \u00e0 ce stade, sont des groupes ext\u00e9rieurs aux centres de prise de d\u00e9cision. Elles fonctionnent comme des forces agissant de l\u2019ext\u00e9rieur et exer\u00e7ant des pressions sur les acteurs \u00e9tatiques. Progressivement, cette modalit\u00e9 de fonctionnement va changer avec la participation des organisations non gouvernementales dans l\u2019\u00e9laboration du cadre normatif r\u00e9gissant la protection des droits fondamentaux. Ainsi, en 1863, Henri Dunant et la Croix-Rouge vont d\u00e9finir les contours du droit humanitaire destin\u00e9 \u00e0 l\u2019humanisation de la guerre. En 1907, \u00e0 la Conf\u00e9rence pour la paix tenue \u00e0 La Haye, un forum parall\u00e8le des associations se tient \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019International Council of","og_url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-12\/humanitarianism-and-sovereignty-notes-on-a-defeat-of-the-postcolonial-state\/","og_site_name":"Global Africa","article_publisher":"https:\/\/www.facebook.com\/globalafricasciences","article_modified_time":"2026-04-22T09:24:06+00:00","og_image":[{"width":1280,"height":853,"url":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/DSCF1127-Grande.jpeg","type":"image\/jpeg"}],"twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"29 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