{"id":24815,"date":"2025-12-20T05:08:45","date_gmt":"2025-12-20T05:08:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/series-issues\/traducture-in-philanthropy\/"},"modified":"2026-04-21T21:27:02","modified_gmt":"2026-04-21T21:27:02","slug":"traducture-in-philanthropy","status":"publish","type":"series-issues","link":"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-12\/traducture-in-philanthropy\/","title":{"rendered":"Traducture dans la philanthropie"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Dans cet entretien, Wangui wa Goro, f\u00e9ministe, traductrice et universitaire, qui a \u00e0 la fois men\u00e9 des recherches et travaill\u00e9 dans le domaine du \u00ab\u2009d\u00e9veloppement\u2009\u00bb, propose une perspective novatrice sur la traduisibilit\u00e9 de concepts tels que la \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb et la \u00ab\u2009charit\u00e9\u2009\u00bb. Dans cet \u00e9change avec Akosua Adomako Ampofo, elle examine les hi\u00e9rarchies de genre, de race, de classe et d\u2019autres formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9s au sein du champ humanitaire \u00e0 travers le concept de <em>tajuk chu<\/em>\/<em>traducture<\/em>, qu\u2019elle d\u00e9finit comme une traduction en profondeur. Au c\u0153ur de sa r\u00e9flexion se trouve la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une compr\u00e9hension plus fine des m\u00e9canismes persistants mis en place par les anciennes puissances coloniales, lesquelles ont restructur\u00e9 les pratiques de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019elles ne correspondent pas \u2014 et ne correspondent souvent pas \u2014 aux contextes africains. Ces pratiques ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9gitim\u00e9es par des discours et des terminologies qui, bien souvent, n\u2019existent pas dans les soci\u00e9t\u00e9s africaines, o\u00f9 les conceptions locales de la \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb ne sont pas prises en compte dans ces cadres discursifs plus larges. Les interrogations incisives de Wangui wa Goro mettent en lumi\u00e8re les tensions rencontr\u00e9es dans son exp\u00e9rience en mati\u00e8re de traduction, tant au sens large qu\u2019au sens restreint du terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Wangui wa Goro est professeure honoraire de pratique de la traduction \u00e0 la School of Oriental and African Studies (Soas) et chercheuse invit\u00e9e \u00e0 King\u2019s College London. Elle est la fondatrice de Sidensi, une organisation qui promeut la traduction et la <em>traducture<\/em>. Elle \u0153uvre sans rel\u00e2che pour encourager les chercheurs et autres acteurs \u00e0 prendre la traduction au s\u00e9rieux.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Commen\u00e7ons par votre propre expertise et votre parcours en traduction. En tant que chercheuse f\u00e9ministe, traductrice et intellectuelle, quelle a \u00e9t\u00e9 votre exp\u00e9rience de la traduction des formes \u00ab\u2009conventionnelles\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009n\u00e9olib\u00e9rales\u2009\u00bb de l\u2019humanitarisme, ou encore de la traduction dans ce que l\u2019on appelle le travail de d\u00e9veloppement\u2009? Depuis longtemps, vous exprimez votre pr\u00e9occupation face au fait que les mots et les actions ne se traduisent pas ais\u00e9ment d\u2019une langue ou d\u2019une culture \u00e0 une autre et que cela exige une attention particuli\u00e8re. Vous soutenez que les mots, les perceptions et les concepts qu\u2019ils sous-tendent ne se traduisent pas facilement d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, en particulier dans des contextes marqu\u00e9s par des in\u00e9galit\u00e9s historiques. Comment en \u00eates-vous venue \u00e0 forger ce terme ou concept de <em>traducture<\/em>\/<em>tajuk chu<\/em>\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pour moi un privil\u00e8ge de prendre part \u00e0 cet \u00e9change si opportun. J\u2019emploierai les termes <em>tajuk chu<\/em> et \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb de mani\u00e8re interchangeable. La traduction fait partie de ma vie depuis mon plus jeune \u00e2ge. Plus tard, au cours de mes \u00e9tudes doctorales, j\u2019ai \u00e9labor\u00e9 ce concept de \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb, qui visait \u00e0 d\u00e9crire les lacunes au sein du processus de traduction et que j\u2019ai ensuite approfondi comme une forme de traduction en profondeur. J\u2019ai mis au jour ce que je consid\u00e8re comme des \u00e9carts conceptuels et communicationnels, li\u00e9s aux relations historiques entre l\u2019Afrique et les syst\u00e8mes mondiaux. Par la suite, j\u2019ai poursuivi l\u2019exploration de ce concept dans des contextes de d\u00e9veloppement international et de gestion des savoirs. Cette recherche a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e par le gouvernement n\u00e9erlandais par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019Association europ\u00e9enne des organisations de d\u00e9veloppement (Eadi).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les contextes du d\u00e9veloppement et de l\u2019humanitaire, la langue ne se contente pas de d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9\u2009; elle la produit. Les mots fa\u00e7onnent les priorit\u00e9s politiques, l\u00e9gitiment les interventions et structurent les relations entre ceux qui donnent et ceux qui re\u00e7oivent. Un bouleversement g\u00e9opolitique soudain \u2014 une guerre, un coup d\u2019\u00c9tat, la destitution d\u2019un chef d\u2019\u00c9tat \u2014 peut transformer radicalement la signification de concepts tels que la souverainet\u00e9, les droits ou la nation. La traduction n\u2019est donc jamais stable, et le <em>tajuk chu<\/em> insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de reconna\u00eetre cette instabilit\u00e9 plut\u00f4t que de la dissimuler.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de la pr\u00e9paration de cet entretien, un coll\u00e8gue a mal entendu le mot que j\u2019avais invent\u00e9, \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb, et l\u2019a compris comme \u00ab\u2009<em>tajuk chu\u2009<\/em>\u00bb. J\u2019ai choisi de reprendre cette forme dans cet essai, car elle illustre comment une erreur d\u2019audition peut entra\u00eener une non-\u00e9coute ou une non-traduction, avec des effets diff\u00e9rents. L\u2019objectif \u00e9tait d\u2019explorer les relations in\u00e9gales \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la traduction, y compris les traductions manqu\u00e9es dans le contexte des relations Nord\/Sud, notamment en lien avec la colonialit\u00e9 et la postcolonialit\u00e9 dans le secteur du d\u00e9veloppement. Pourtant, les erreurs de traduction se produisent quotidiennement dans les relations et les syst\u00e8mes de savoir, avec peu de v\u00e9rification. Nous vivons des vies traduites \u2014 corporellement, \u00e9motionnellement, intellectuellement, id\u00e9ologiquement, politiquement, etc. \u2014 au quotidien. Nous pratiquons l\u2019alternance codique, non seulement au niveau de la langue, mais \u00e0 travers tout notre \u00eatre et notre mani\u00e8re de vivre. La mondialisation a contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire certains \u00e9carts, mais les divergences id\u00e9ologiques signifient que des \u00e9carts importants subsistent \u00e0 d\u2019autres niveaux.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Pouvez-vous expliquer cela et donner des exemples\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Toutes deux, comme de nombreux Africains \u2014 et en particulier les personnes issues d\u2019anciennes colonies \u2014 parlons plusieurs langues et voyageons dans diff\u00e9rentes parties du monde. Nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de la traduction de mani\u00e8re incarn\u00e9e, \u00e0 travers l\u2019h\u00e9ritage, o\u00f9 nous sommes amen\u00e9s \u00e0 n\u00e9gocier entre les cultures, mais aussi en nous-m\u00eames, \u00e0 mesure que nous circulons entre des contextes personnels, familiaux, locaux et g\u00e9opolitiques, familiers ou non, de mani\u00e8re consciente ou inconsciente. Cela implique d\u2019interagir avec les diff\u00e9rentes composantes de sa famille et de sa communaut\u00e9, que ce soit lorsqu\u2019on se rend \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou m\u00eame au sein de sa propre ville.<\/p>\n\n\n\n<p>On se d\u00e9place ainsi sur les plans \u00e9motionnel, intellectuel, linguistique, philosophique et psychologique, sans dictionnaire. On apprend \u00e0 naviguer entre des valeurs, des attentes, ce qu\u2019il est possible ou non de dire, parce que certaines choses ne s\u2019inscrivent pas dans l\u2019une ou l\u2019autre communaut\u00e9, m\u00eame si l\u2019on en a connaissance\u2009; on se retrouve donc constamment \u00e0 censurer, ajuster et adapter son propos. Parfois, des vies se jouent sur des mots. Le parcours \u00e9ducatif influe \u00e9galement sur la mani\u00e8re dont on interagit avec diff\u00e9rentes communaut\u00e9s, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00e9tudiants ou de pairs. Cela signifie aussi que l\u2019on doit naviguer entre des concepts et des id\u00e9es afin de transmettre des informations pertinentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrive que l\u2019on soit contraint de s\u2019autocensurer, soit parce que le concept n\u2019existe pas dans la langue concern\u00e9e, soit en raison de tabous, soit encore parce que son explication exigerait plus de temps qu\u2019un \u00e9change bref ne le permet, ou qu\u2019elle serait jug\u00e9e inappropri\u00e9e pour le public. Parfois, nous pensons et nous exprimons dans un registre acad\u00e9mique que nous avons appris, qui diff\u00e8re des discours socioculturels ou politiques ordinaires, notamment d\u2019une culture \u00e0 l\u2019autre. Il peut \u00e9galement exister des nuances culturelles que l\u2019on ne saisit pleinement dans aucune des langues.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les contours de cet \u00e9cart \u2014 en particulier dans ses rapports au pouvoir \u2014 qui m\u2019int\u00e9ressent et m\u2019occupent depuis quarante ans. Il nous arrive de savoir ce que nous adaptons ou censurons, de savoir ce que nous retenons\u2009; parfois, cela se produit de mani\u00e8re inconsciente. Nous savons aussi faire preuve de prudence dans nos expressions, notamment lorsque nous recourons \u00e0 des proverbes, en raison des variations de contexte, de leurs formes et de leurs interstices. Nous apprenons \u00e0 naviguer dans les affects que portent les mots, y compris les mots n\u00e9gatifs silencieux dont l\u2019\u00e9cho persiste, car l\u2019histoire, elle aussi, persiste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 d\u2019autres moments, m\u00eame si certains propos ne sont pas acceptables, l\u2019\u00e9ducation sociale, l\u2019exposition \u00e0 d\u2019autres contextes, l\u2019ouverture d\u2019esprit ou la tol\u00e9rance \u2014 qui distinguent ceux qui ont v\u00e9cu de telles exp\u00e9riences de ceux qui ne les ont pas eues \u2014 peuvent intervenir. Il peut aussi exister un principe sup\u00e9rieur&nbsp;: si une personne raciste ou en \u00e9tat d\u2019ivresse est en train de mourir et prof\u00e8re des insultes \u00e0 l\u2019\u00e9gard du m\u00e9decin, celui-ci demeure tenu, par son serment et son devoir de soin, de la traiter.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, la traduction et le <em>tajuk chu<\/em> \u2014 comme dans la naissance de ce mot \u2014 peuvent relever d\u2019une forme de surgissement presque miraculeux. Mais l\u2019inverse est \u00e9galement vrai&nbsp;: des traductions erron\u00e9es peuvent avoir des cons\u00e9quences graves. J\u2019en ai pris conscience dans les milieux acad\u00e9miques et du d\u00e9veloppement, o\u00f9 j\u2019ai constat\u00e9 que ce travail quotidien de traduction \u2014 si familier \u00e0 celles et ceux d\u2019entre nous qui vivons dans des contextes multilingues et multiculturels \u2014 restait largement invisible dans la pens\u00e9e institutionnelle, y compris en Afrique, o\u00f9 les langues europ\u00e9ennes continuent d\u2019\u00eatre les principaux vecteurs des \u00e9changes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans des contextes plus informels, la traduction est souvent consid\u00e9r\u00e9e comme un processus m\u00e9canique, neutre et inoffensif. Or, ce que j\u2019observais relevait de tout autre chose&nbsp;: la traduction, tout en \u00e9tant un outil puissant, peut servir la distorsion, la bienveillance comme une violence profonde, tout autant qu\u2019elle peut produire leurs contraires. Par ailleurs, beaucoup de personnes sont monolingues, et leur exp\u00e9rience du sens se limite \u00e0 cette seule langue \u2014 voire \u00e0 un espace donn\u00e9 \u2014 si elles n\u2019ont jamais travers\u00e9 d\u2019autres univers linguistiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>En quoi cela est-il li\u00e9 \u00e0 la question de la philanthropie\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pertinent parce que l\u2019\u00e9cart est flagrant tant dans les espaces de d\u00e9veloppement nationaux qu\u2019internationaux en raison de leurs configurations coloniales et postcoloniales. Celles et ceux qui vivent des vies multiculturelles, qui \u00e9voluent \u00e0 travers de nombreux espaces d\u2019apprentissage, de politique et de pratique peuvent \u00eatre conscients du sens et de l\u2019intention, lesquels, m\u00eame lorsqu\u2019ils ne sont pas exprim\u00e9s, produisent des affects. Un manque de conscience existe \u00e9galement, car les individus abordent les situations avec leurs propres perceptions. Je me souviens qu\u2019un jour, une amie et moi marchions sur une colline du Kenya et avons vu un tr\u00e8s bel homme masa\u00ef faisant pa\u00eetre un grand troupeau de b\u00e9tail. Nous avons d\u00e9plor\u00e9, \u00e0 voix haute, qu\u2019il soit regrettable qu\u2019il ne soit ni instruit ni issu d\u2019un milieu urbain. Nous avons failli \u00eatre tu\u00e9es par un essaim d\u2019abeilles, mais il nous a sauv\u00e9es en se jetant sur nous et en nous for\u00e7ant \u00e0 nous allonger \u00e0 plat sur le sol o\u00f9 nous nous \u00e9tions assises, ce qui a permis aux abeilles de passer au-dessus de nos corps. Plus tard, nous avons appris qu\u2019il \u00e9tait en vacances, de retour de son universit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis et il nous a \u00e9galement indiqu\u00e9 que le troupeau lui appartenait et que, si l\u2019on en comptait chaque t\u00eate, on se rendrait compte qu\u2019il \u00e9tait millionnaire, sans parler de la famille dont il \u00e9tait issu. Il nous a donn\u00e9 une le\u00e7on pr\u00e9cieuse&nbsp;: ne pas faire d\u2019hypoth\u00e8ses ni de jugements sur les personnes. Nous \u00e9tions tr\u00e8s humili\u00e9es et embarrass\u00e9es, car il avait entendu nos propos imprudents. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il lira cet article et se souviendra des deux adolescentes de quatorze ans dont il a sauv\u00e9 la vie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est une bonne transition sur les suppositions, car j\u2019aimerais maintenant revenir au mot anglais <em>philanthropy<\/em>, qui se trouve au c\u0153ur du discours humanitaire et du d\u00e9veloppement. Vous avez sugg\u00e9r\u00e9 que ce terme n\u2019est pas aussi inoffensif qu\u2019on le suppose souvent. Qu\u2019est-ce qui vous pr\u00e9occupe dans la mani\u00e8re dont la philanthropie est comprise et pratiqu\u00e9e\u2009? Une grande partie du vocabulaire global contemporain qui structure le d\u00e9veloppement et l\u2019humanitaire provient d\u2019histoires europ\u00e9ennes sp\u00e9cifiques \u2014 f\u00e9odalisme, colonialisme, christianisme, capitalisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, c\u2019est une question pertinente, illustr\u00e9e par cette petite histoire et par les types de suppositions que nous faisions, fond\u00e9es sur notre perspective \u00ab\u2009occidentale\u2009\u00bb du monde. Nous avons \u00ab\u2009naturalis\u00e9\u2009\u00bb le jeune homme et nous nous sommes senties sup\u00e9rieures \u00e0 lui. De m\u00eame, dans les configurations locales, globales et internationales, les mots et les significations des termes ordinaires, des expressions, des valeurs, des relations et du sens ne sont pas formul\u00e9s comme ils le devraient ou sont mal interpr\u00e9t\u00e9s ou mal entendus.<\/p>\n\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent, les valeurs, les perceptions et les suppositions, ainsi que leur mise en forme, deviennent des actes d\u2019interpr\u00e9tation\/de traduction, comme dans l\u2019exemple donn\u00e9. Il en va d\u2019autant plus ainsi dans des contextes \u00e9largis de d\u00e9veloppement international, voire de d\u00e9veloppement national, en particulier dans les communaut\u00e9s multilingues. Un autre exemple est la mani\u00e8re dont des notions telles que l\u2019\u00c9tat-nation, la souverainet\u00e9 et les droits des \u00c9tats ou des peuples peuvent soudainement changer de sens. Nous assistons \u00e0 l\u2019effritement de pactes mondiaux, \u00e9prouv\u00e9s et consolid\u00e9s, sous nos yeux, dans un nouvel ordre mondial. La signification de la souverainet\u00e9, par exemple, peut basculer soudainement et affecter l\u2019humanit\u00e9 pendant des ann\u00e9es, voire des mill\u00e9naires \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Diriez-vous que la traduction est influenc\u00e9e par le n\u00e9olib\u00e9ralisme\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La traduction n\u2019est jamais tranch\u00e9e de mani\u00e8re nette, et encore moins la <em>traducture\/tajuk chu<\/em>. Ainsi, je ne qualifierais pas simplement ces processus de n\u00e9olib\u00e9raux. Car la <em>traducture\/tajuk<\/em><em>\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad\u00ad chu<\/em> traverse l\u2019ensemble des syst\u00e8mes de valeurs et les syst\u00e8mes de pens\u00e9e des individus, et plus formellement encore la foi, les m\u00e9dias, le savoir, l\u2019\u00e9ducation, l\u2019appartenance, etc. Elle est \u00e9galement pr\u00e9sente dans toutes les relations \u00e0 travers les syst\u00e8mes de valeurs, y compris au sein d\u2019une m\u00eame langue&nbsp;: les nuances, le sens des mots, la question du pouvoir par exemple pour les individus, ainsi que dans diff\u00e9rentes relations et localisations. Par exemple, la f\u00e9ministe Dale Spender a montr\u00e9 qu\u2019il existait des langages masculins et f\u00e9minins. Elle a attir\u00e9 l\u2019attention sur leur impact dans la vie quotidienne. Nous savons, par exemple, que les f\u00e9ministes adaptent leur discours au contexte ou au public lorsqu\u2019elles partagent des id\u00e9es f\u00e9ministes, car le reste du monde ne comprend pas n\u00e9cessairement ce langage. Dans les ann\u00e9es&nbsp;1980, nous avons assist\u00e9 aux grands d\u00e9bats f\u00e9ministes sur la <em>diff\u00e9rence<\/em> et la <em>diff\u00e9rance<\/em>, que j\u2019ai personnellement not\u00e9s en silence comme une <em>d\u00e9f\u00e9rence<\/em>, issue d\u2019un \u00e9chec de traduction. Cet \u00e9chec a montr\u00e9 que m\u00eame entre f\u00e9ministes, ce langage n\u2019est pas monolithique et qu\u2019il est lui-m\u00eame travers\u00e9 par des rapports de pouvoir\u2009; d\u2019o\u00f9 l\u2019importance d\u2019une sensibilit\u00e9 ou pratique contextuelle de la <em>traducture<\/em>\/traduction\/<em>tajuk chu<\/em>. Cela exige une m\u00e9thode.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe donc de v\u00e9ritables enjeux. La traduction peut \u00e9chouer de mani\u00e8re irr\u00e9versible. Nous aimons parfois penser que les malentendus sont toujours r\u00e9parables, mais ce n\u2019est pas le cas&nbsp;: cela peut prendre des si\u00e8cles, des vies enti\u00e8res, ou ne jamais se r\u00e9soudre, tant les probl\u00e8mes sont complexes. Les mots peuvent blesser profond\u00e9ment. Les politiques peuvent nuire. Les histoires peuvent \u00eatre effac\u00e9es. La mani\u00e8re dont les concepts circulent, qu\u2019ils le fassent sans effort ou avec difficult\u00e9, peut produire des r\u00e9sultats diff\u00e9rents, o\u00f9 certains deviennent invisibles, \u00ab\u2009inintelligibles\u2009\u00bb, ou encore disqualifi\u00e9s comme \u00ab\u2009culturels\u2009\u00bb de mani\u00e8re p\u00e9jorative plut\u00f4t que c\u00e9l\u00e9bratoire, comme ils pourraient l\u2019\u00eatre si les rapports de race ou de genre \u00e9taient invers\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Alors que vous parliez de la traductibilit\u00e9 ou non des mots et des concepts, une id\u00e9e m\u2019est venue, qui me semble pertinente pour cette conversation. Dans au moins deux langues ghan\u00e9ennes que je parle, nous avons un mot qui sert en quelque sorte de pr\u00e9face, utilis\u00e9 pour \u00ab\u2009assainir\u2009\u00bb ce qui va suivre, si l\u2019on peut dire. On peut dire <em>s\u025bbe<\/em>, ou encore <em>taflats\u025b<\/em>, pour introduire ce que l\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 dire et qui, autrement, pourrait \u00eatre per\u00e7u comme offensant, ou interpr\u00e9t\u00e9 par l\u2019auditeur comme un mot inappropri\u00e9 ou irrespectueux. Lorsqu\u2019on s\u2019excuse avant de parler, cela signale \u00e0 l\u2019auditeur&nbsp;: \u00ab\u2009Ne te f\u00e2che pas et ne sois pas offens\u00e9 par ce que je vais dire\u2009\u00bb, surtout dans le contexte actuel de \u00ab\u2009cancel culture\u2009\u00bb, o\u00f9 l\u2019\u00e9crit et l\u2019oral n\u2019occupent pas n\u00e9cessairement le m\u00eame espace, car ils sont accompagn\u00e9s d\u2019autres moyens de production du sens, tels que les gestes, les expressions faciales ou d\u2019autres signes langagiers exprimant l\u2019approbation ou la d\u00e9sapprobation. Je veux dire que l\u2019\u00e9crit peut \u00eatre particuli\u00e8rement probl\u00e9matique lorsqu\u2019on ne voit pas le visage de la personne, qu\u2019on n\u2019entend pas ses r\u00e9ponses verbales \u2014 qui ne sont pas n\u00e9cessairement des mots \u2014 ou qu\u2019on ne peut pas lire ses \u00e9motions. J\u2019aime donc beaucoup le concept de <em>taflats\u025b<\/em> et de <em>s\u025bbe<\/em>, qui permet m\u00eame de r\u00e9primander quelqu\u2019un, si l\u2019on veut, mais sans que la personne n\u2019ait v\u00e9ritablement le droit de se mettre en col\u00e8re ou de s\u2019en offusquer, car les autres auditeurs diraient&nbsp;: \u00ab\u2009Mais elle a pr\u00e9fac\u00e9 son discours, <em>taflats\u025b<\/em>\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Avez-vous des r\u00e9flexions \u00e0 ce sujet dans le cadre de l\u2019humanitaire\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, mais la question demeure de savoir ce qui peut ou devrait \u00eatre \u00ab\u2009assaini\u2009\u00bb, et \u00e0 quel moment\u2009; quels nouveaux mots peuvent na\u00eetre, par qui, et quand. Les mots <em>traducture<\/em> et, plus r\u00e9cemment, <em>tajuk chu<\/em>, n\u00e9 au cours de cet entretien, montrent que les mots ont leur propre vie. <em>Tajuk chu<\/em> insiste sur l\u2019\u00e9thique et la profondeur dans la traduction. Dans le contexte international et global, par exemple entre l\u2019Afrique et l\u2019Occident (car c\u2019est ce que je connais le mieux), les relations n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00e9gales depuis des si\u00e8cles. Les fa\u00e7ons de r\u00e9soudre ces relations apparemment inextricables sont en cours de d\u00e9veloppement, mais il existe des forces de tension contradictoires. Lorsque des personnes sont encore historiquement jug\u00e9es inf\u00e9rieures en raison de la couleur de leur peau ou de leur genre, il devient difficile d\u2019interagir de mani\u00e8re pleinement humaine. Ainsi, le passage d\u2019un langage qui per\u00e7oit les relations et les personnes comme des \u00ab\u2009objets\u2009\u00bb, \u00ab\u2009ces gens\u2009\u00bb, ou encore \u00ab\u2009des esclaves\u2009\u00bb, \u00ab\u2009eux\u2009\u00bb, \u00ab\u2009nous\u2009\u00bb, des formes animalis\u00e9es, ou des \u00eatres inf\u00e9rieurs ou \u00ab\u2009semi-humains\u2009\u00bb, a pris du temps \u2014 par exemple pour les personnes noires\/africaines \u2014 et cela continue d\u2019influencer les relations contemporaines et futures. En outre, leurs propres langues, par lesquelles elles pourraient se penser de mani\u00e8re pleinement humaine, ont \u00e9t\u00e9 \u00e9touff\u00e9es\u2009; ainsi, le champ de bataille de la traduction se situe dans leurs corps et leurs psych\u00e9s, souvent de mani\u00e8re non dite. Les langues ne se limitent pas aux mots. D\u2019autres m\u00e9diums non linguistiques, tels que l\u2019art, le cin\u00e9ma, la musique, ainsi que des comportements publics comme des lois discriminatoires, accompagnent les pens\u00e9es et les discours.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, en tant que traductrice, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9e au mot \u00ab\u2009inclusif\u2009\u00bb, que j\u2019avais toujours suppos\u00e9 positif en apparence. Une lecture plus profonde dans la <em>traducture<\/em> exige de se demander dans quoi l\u2019on est inclus. Mon hypoth\u00e8se est que le fait m\u00eame d\u2019\u00eatre humain conf\u00e8re d\u00e9j\u00e0 un plein droit \u00e0 l\u2019existence. Donc, celui qui inclut doit se situer dans une position hi\u00e9rarchiquement sup\u00e9rieure pour pouvoir inclure, suppos\u00e9ment \u00e0 partir d\u2019un niveau plus \u00e9lev\u00e9. Ainsi, cette relation, dans sa r\u00e9alit\u00e9 comme dans son expression linguistique, devient un objet de r\u00e9flexion approfondie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je peux donner plusieurs exemples, dont un qui me vient \u00e0 l\u2019esprit concernant une controverse r\u00e9cente \u00e0 Londres li\u00e9e au <em>Garrick Club<\/em><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Il a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 en 1831 comme un club destin\u00e9 aux \u00ab\u2009acteurs et hommes de distinction se r\u00e9unissant sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9\u2009\u00bb. Les femmes pouvaient accompagner les hommes en tant qu\u2019invit\u00e9es, mais ne pouvaient pas en devenir membres, bien que cela ait r\u00e9cemment chang\u00e9, malgr\u00e9 l\u2019existence depuis plus de deux d\u00e9cennies de la loi de 2010 sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 et des dispositions relatives \u00e0 la parit\u00e9 des deux tiers. Beaucoup se demandent pourquoi cela a perdur\u00e9 au XXI<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, alors que la discrimination est interdite depuis des d\u00e9cennies. D\u2019autres questions \u00e9mergent alors sur ce que signifie \u00eatre une femme dans un tel contexte, notamment si l\u2019on est noire ou en raison de son orientation sexuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre exemple&nbsp;: en fran\u00e7ais, le terme \u00ab\u2009ils\u2009\u00bb \u00e9tait\/est traditionnellement utilis\u00e9, m\u00eame lorsqu\u2019un b\u00e9b\u00e9 gar\u00e7on se trouvait dans une pi\u00e8ce remplie de femmes, pour d\u00e9signer un sujet masculin. Les femmes pouvaient exceptionnellement \u00eatre \u00ab\u2009incluses\u2009\u00bb dans ce \u00ab\u2009ils\u2009\u00bb, bien que l\u2019expression \u00ab\u2009Mesdames et Messieurs\u2009\u00bb soit devenue plus courante \u00e0 mesure que davantage de femmes entrent dans les espaces publics. Au <em>Garrick Club<\/em> comme dans de nombreux autres lieux, la question de l\u2019inclusion et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 reste d\u00e9battue au XXI<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Ainsi, concr\u00e8tement, que signifie \u00eatre \u00ab\u2009inclus\u2009\u00bb dans un club masculin\u2009? L\u2019organisation doit-elle se transformer pour s\u2019adapter aux femmes\u2009? La r\u00e9ponse illustre la <em>traducture<\/em> et soul\u00e8ve la question de ce \u00e0 quoi pourrait ressembler un monde nouveau et de son fonctionnement. Il existe un paternalisme \u00ab\u2009bienveillant\u2009\u00bb derri\u00e8re ces mots. M\u00eame lorsque les r\u00e8gles des deux tiers sont atteintes, il subsiste toujours une temporalit\u00e9 r\u00e9siduelle, comme je l\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 plus haut, dans laquelle les significations n\u00e9gatives et les rapports de pouvoir persistent, notamment autour du privil\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>En substance, m\u00eame un langage \u00ab\u2009assaini\u2009\u00bb peut causer d\u2019immenses dommages, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il para\u00eet raisonnable. Une fois, lorsque j\u2019ai contest\u00e9 ces termes en partageant des r\u00e9sultats de recherche sur la <em>traducture<\/em>, comme je le fais ici, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite au silence alors m\u00eame que j\u2019\u00e9tais l\u2019intervenante principale invit\u00e9e. Nous \u00e9tions simplement en discussion, comme celle que j\u2019ai avec vous. Et cela se produisait entre f\u00e9ministes pourtant conscientes de ces enjeux. Il existe toute une industrie autour de \u00ab\u2009l\u2019inclusion\u2009\u00bb, et des personnes en vivent, apr\u00e8s avoir consacr\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 ce combat. Elles ne s\u2019arr\u00eatent peut-\u00eatre jamais pour interroger la question fondamentale que pose la traduction et la <em>traducture<\/em>. Ce n\u2019est pas une position id\u00e9ologique\u2009; c\u2019est factuel et quantifiable. Des donn\u00e9es existent depuis des d\u00e9cennies, notamment au Royaume-Uni, o\u00f9 la collecte de donn\u00e9es sur les in\u00e9galit\u00e9s est obligatoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Imaginez donc \u00e0 quoi ressemblerait le monde si l\u2019on appuyait sur un bouton et que toutes les personnes \u00e9taient \u00e9gales devant la loi. Pour situer cela, on estime qu\u2019il faudra 134&nbsp;ans pour atteindre l\u2019\u00e9galit\u00e9 mondiale entre les genres. Et maintenant, imaginez l\u2019ensemble des in\u00e9galit\u00e9s, sans m\u00eame prendre en compte la possibilit\u00e9 de r\u00e9versibilit\u00e9 des acquis. Voil\u00e0 la profondeur de la <em>traducture<\/em>, et je dirais qu\u2019une attitude similaire existe dans l\u2019humanitaire et le d\u00e9veloppement en g\u00e9n\u00e9ral, en particulier en relation avec l\u2019Afrique et le \u00ab\u2009Sud global\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela soul\u00e8ve des questions de transformation syst\u00e9mique et de ses conditions. Souvent, ces enjeux n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement interrog\u00e9s dans l\u2019humanitaire, et il n\u2019existe pas encore de l\u00e9gislation en la mati\u00e8re, bien que des lignes directrices existent, y compris des principes moraux universels tels que \u00ab\u2009ne pas nuire\u2009\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Mais que signifie une telle disposition en droit\u2009? Ainsi, lorsqu\u2019on d\u00e9couvre soudain la signification plus profonde de ces termes, cela provoque un bouleversement, car les implications sous-jacentes ont des cons\u00e9quences majeures, comme illustr\u00e9 plus haut.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai fini par r\u00e9aliser, c\u2019est que si la terminologie que nous utilisons aujourd\u2019hui dans des concepts comme la \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb ou l\u2019\u00ab\u2009inclusion\u2009\u00bb est d\u00e9faillante, alors il nous reste un long chemin \u00e0 parcourir. Et, de mani\u00e8re surprenante, ces termes sont encore utilis\u00e9s dans certaines institutions comme l\u2019ONU et ailleurs, car cette notion de \u00ab\u2009ils\u2009\u00bb est si profonde et structurante dans les politiques, o\u00f9, dans le langage diplomatique, elle d\u00e9signe \u00ab\u2009les peuples\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les contextes humanitaires et de d\u00e9veloppement, comprendre ce d\u00e9fi est essentiel. Des mots comme \u00ab\u2009aide\u2009\u00bb, \u00ab\u2009assistance\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009renforcement des capacit\u00e9s\u2009\u00bb peuvent sembler inoffensifs, voire bienveillants. Mais lorsqu\u2019on les examine de pr\u00e8s, on y retrouve souvent des pr\u00e9suppos\u00e9s de d\u00e9ficience, de hi\u00e9rarchie et de contr\u00f4le. Et j\u2019ai moi-m\u00eame travaill\u00e9 dans le domaine des in\u00e9galit\u00e9s et de la philanthropie sans remettre en question ces notions.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais conna\u00eetre vos r\u00e9flexions sur le terme anglais <em>philanthropy<\/em>, et sur la mani\u00e8re dont vous pensez que ce concept a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 ou galvaud\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La langue anglaise refl\u00e8te encore une soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale, mais bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un fait historique, le dire peut \u00eatre per\u00e7u comme offensant. On peut d\u00e9finir la philanthropie de la mani\u00e8re suivante&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>La philanthropie est la promotion volontaire du bien-\u00eatre humain par des initiatives priv\u00e9es, impliquant souvent des dons d\u2019argent, de temps ou de comp\u00e9tences afin de soutenir le bien commun. Issue du grec \u00ab\u2009amour de l\u2019humanit\u00e9\u2009\u00bb, elle se concentre sur des solutions syst\u00e9miques \u00e0 long terme aux probl\u00e8mes sociaux plut\u00f4t que sur une aide imm\u00e9diate<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>La philanthropie est charg\u00e9e de cette id\u00e9e de populations dans le besoin, et, dans la langue anglaise, le terme <em>needy<\/em> (dans le besoin) conduit \u00e0 un r\u00e9sultat charitable en raison de la structuration sociale. L\u2019id\u00e9e selon laquelle \u00ab\u2009j\u2019ai plus\u2009\u00bb et donc \u00ab\u2009je devrais aider quelqu\u2019un\u2009\u00bb est ainsi incorpor\u00e9e. Ce n\u2019est pas en soi une mauvaise chose, tout comme le concept d\u2019inclusion. Mais le contenant qui le porte, comme le club priv\u00e9 de membres, provient d\u00e9j\u00e0 d\u2019un syst\u00e8me de hi\u00e9rarchies sociales issu du f\u00e9odalisme, qui a \u00e9volu\u00e9 vers le syst\u00e8me monarchique, puis vers des syst\u00e8mes coloniaux et postcoloniaux globaux. Ces derniers reposent tous sur certaines relations hi\u00e9rarchiques, incluant des formes extr\u00eames de domination coloniale et raciale, ainsi que de subordination telles que l\u2019esclavage, les hi\u00e9rarchies de classe fond\u00e9es sur le genre et la couleur, et dans certains cas la caste, ainsi que des formes de stratification complexes \u2014 notamment des couches supperpos\u00e9es d\u2019esclavages \u2014 dans certaines soci\u00e9t\u00e9s colonis\u00e9es qui les pratiquaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces conversations s\u2019inscrivent dans un processus long, en raison de ce que l\u2019on pourrait appeler \u00ab\u2009l\u2019effet Garrick\u2009\u00bb, dans la mesure o\u00f9 celui-ci ouvre sur d\u2019autres questions, notamment celles des r\u00e9parations ainsi que de la transformation du pr\u00e9sent et du futur. Or, ces enjeux impliquent un travail \u2014 y compris moral et \u00e9motionnel \u2014 particuli\u00e8rement exigeant, tant sur le plan id\u00e9ologique et individuel. On entend alors des murmures, qui dans la pratique peuvent conduire \u00e0 des formes de pr\u00e9judice durables. Cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu car certaines de ces id\u00e9es r\u00e9gressives sur ce que signifie \u00eatre humain persistent. Il semble exister des classifications de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 travers des paradigmes historiques et humanitaires int\u00e9gr\u00e9s qui la nient. Les flux de connaissances et de ressources, vus \u00e0 travers une perspective de traduction\/<em>traducture<\/em>, ne dressent pas un tableau favorable. Je me souviens d\u2019une conf\u00e9rence importante o\u00f9 un philanthrope de premier plan proposait une aide. Lorsque la question des termes, de l\u2019efficacit\u00e9 et des effets de la philanthropie a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e, il s\u2019est mis \u00e0 crier&nbsp;: \u00ab\u2009ne soyez pas stupides, prenez simplement l\u2019argent\u2009\u00bb, puis il a quitt\u00e9 la salle en col\u00e8re, mettant fin \u00e0 ce qui aurait pu \u00eatre le d\u00e9but d\u2019une conversation profonde et importante, compte tenu de sa bonne volont\u00e9 indiscutable, mais o\u00f9 se jouait une difficult\u00e9 apparemment inextricable li\u00e9e au temps, \u00e0 l\u2019histoire et au sens, dont il n\u2019\u00e9tait pas directement responsable, ni les personnes pr\u00e9sentes. J\u2019esp\u00e8re que ces tentatives de dialogue pourront \u00eatre reprises, ce qui fait partie du travail que j\u2019ai men\u00e9 au fil des ann\u00e9es, et que ce terme qui d\u00e9personnalise les enjeux pourra \u00eatre explor\u00e9 de mani\u00e8re scientifique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les groupes marginalis\u00e9s, comme les femmes noires et les chercheuses noires, par exemple, expriment de mani\u00e8re constante que, quels que soient leurs dipl\u00f4mes ou leurs postes de professeures, peu importe leurs efforts, elles n\u2019ont fait que franchir la porte et restent au plus bas de l\u2019\u00e9chelle, en attente de cette inclusion. Et c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 elles se trouvent, sans aucune perspective d\u2019avancement dans la hi\u00e9rarchie de la prise de d\u00e9cision, de la production de connaissances et de l\u2019\u00e9laboration des politiques, pour encore 122&nbsp;ans pour les femmes. Elles sont pr\u00e9sentes, mais invisibles, malgr\u00e9 une \u00e9ducation \u00e9gale \u00e0 celle de leurs homologues masculins, et souvent de meilleurs r\u00e9sultats. Certaines parviennent \u00e0 franchir ce que j\u2019appelle le \u00ab\u2009plafond de glace\u2009\u00bb, mais \u00e0 quel prix\u2009? Des montagnes de recherches et de l\u00e9gislations sur l\u2019\u00ab\u2009inclusion\u2009\u00bb et l\u2019\u00ab\u2009\u00e9galit\u00e9\u2009\u00bb existent dans le monde entier, mais elles ne semblent jamais conduire \u00e0 des actions structurelles, juridiques ou \u00e0 des effets concrets. Ainsi, des mots comme \u00ab\u2009inclusion\u2009\u00bb, \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009humanitarisme\u2009\u00bb sont envelopp\u00e9s de \u00ab\u2009bienveillance\u2009\u00bb, en raison des cadres historiques dans lesquels ils s\u2019inscrivent. Et lorsque des concepts comme l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u00e9mergent, ils provoquent une telle inqui\u00e9tude qu\u2019ils sont effac\u00e9s, et les livres qui les abordent sont interdits, plut\u00f4t que de permettre \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de comprendre, non seulement la loi, mais aussi la nature de cet \u00e9cart.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que si nous nous concentrions sur le mot \u00ab\u2009humain\u2009\u00bb sans qualification, cela transformerait le paradigme de notre mani\u00e8re de traiter autrui. En r\u00e9alit\u00e9, nous pouvons r\u00e9soudre le probl\u00e8me en traitant simplement les gens avec respect. Il doit exister une humanit\u00e9 fondamentale \u00e0 laquelle chacun a droit, et cela est inscrit dans la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme de 1948. Cela aussi m\u00e9rite une r\u00e9flexion plus profonde, comme je l\u2019ai fait dans mes ouvrages \u00e0 para\u00eetre, et cela soul\u00e8ve la question de ce que signifiait \u00ab\u2009humain\u2009\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9poque et ce que cela signifie aujourd\u2019hui, ce qui est central dans le concept d\u2019\u00ab\u2009humanitarisme\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En termes simples, la <em>traducture<\/em> invite \u00e0 un travail de d\u00e9voilement comparable \u00e0 une intervention chirurgicale&nbsp;: elle met \u00e0 nu la blessure et permet de la recoudre ou de la soigner. <strong>C\u2019est cet \u00e9cart entre le pouvoir, le sens commun et la signification qui constitue le c\u0153ur de la <em>tajuk chu<\/em><\/strong><strong>\/<em>traducture<\/em>, mais cela va encore plus loin<\/strong>. Si l\u2019on est v\u00e9ritablement humanitaire, les individus ne devraient pas \u00eatre contraints de faire ce qui est juste.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus inqui\u00e9tant sur le plan linguistique est la mani\u00e8re dont ces mots apparemment anodins circulent dans d\u2019autres langues, o\u00f9 ils peuvent acqu\u00e9rir de nouvelles significations, notamment celles de d\u00e9pendance. Ainsi, on ne trouve jamais d\u2019\u00e9quivalents stables, m\u00eame entre institutions ou entre villes, au Nord ou au Sud. Ces d\u00e9pendances cr\u00e9ent alors des cultures et des comportements cycliques et sans fin, tels que ce que l\u2019on appelle le \u00ab\u2009sauveur blanc\u2009\u00bb (<em>white saviorism<\/em>). Dans ce processus, le sens profond de la <em>tajuk chu<\/em> peut \u00eatre d\u00e9form\u00e9 ou perdu \u00e0 travers ces biais, intentionnels ou non. Plus pr\u00e9occupant encore est leur pr\u00e9sence dans la r\u00e9alit\u00e9 mondiale actuelle, y compris dans les langages globaux et num\u00e9riques, eux-m\u00eames fond\u00e9s sur des rapports de pouvoir et de position ainsi que sur la ma\u00eetrise de la <em>traducture<\/em> et\/ou de la traduction. Qui parle\u2009? Qui regarde\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Le langage, en tant qu\u2019outil collectif, doit aussi \u00e9voluer pour refl\u00e9ter un humanitarisme dans son sens v\u00e9ritable, ce qui impacte non seulement les politiques et le droit, mais aussi le quotidien. Nous sommes encore tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre collectivement humains, et il se pourrait m\u00eame qu\u2019il soit d\u00e9j\u00e0 trop tard, car les machines sont l\u00e0, comme l\u2019a averti Gbadamosi (2007)&nbsp;: \u00ab\u2009The machines are coming\u2009\u00bb dans <em>I am Black\/white\/yellow: An introduction to the Black Body in Europe<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma propre conclusion, \u00e0 ce stade, est que des termes tels que \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb ne sont ni r\u00e9parateurs ni d\u00e9mocratiques lorsqu\u2019on les consid\u00e8re dans leur ensemble, dans des contextes et des consciences en \u00e9volution, o\u00f9 le mouvement n\u2019est pas toujours progressif, et o\u00f9 des dynamiques r\u00e9gressives ou de retour en arri\u00e8re existent.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelqu\u2019un est m\u00eame all\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 dire que cela revenait \u00e0 permettre \u00e0 un violeur d\u2019offrir \u00e0 une femme vuln\u00e9rable un refuge contre la violence sexuelle \u2014 ce qui arrive souvent dans des soci\u00e9t\u00e9s qui ne disposent pas de ressources suffisantes, y compris d\u2019outils politiques et de connaissance pour les communaut\u00e9s, m\u00eame dans des soci\u00e9t\u00e9s riches, en raison de cet \u00e9cart qui tend \u00e0 faire de la victime le probl\u00e8me. Dans un tel cas, et pour qu\u2019un sens plus profond \u00e9merge, il semble n\u00e9cessaire que d\u2019autres \u00e9tapes critiques soient franchies en amont, tant sur le plan juridique que social. Dans le cas du viol, cela inclut le signalement, l\u2019enqu\u00eate, les soins m\u00e9dicaux, le processus judiciaire, la s\u00e9curit\u00e9, le traitement, le conseil, les dispositifs de suivi et un soutien \u00e0 long terme. Si le viol \u00e9tait reconnu comme un crime grave, ces \u00e9l\u00e9ments seraient attendus. Par exemple, des donn\u00e9es anciennes de l\u2019ONU indiquent qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, environ 200\u2009000&nbsp;cas de viol \u00e9taient signal\u00e9s chaque ann\u00e9e dans 65&nbsp;pays (donn\u00e9es sur les violences de genre jusqu\u2019en 2013), ce qui montre que nous ignorons l\u2019ampleur r\u00e9elle du ph\u00e9nom\u00e8ne et des r\u00e9ponses n\u00e9cessaires aujourd\u2019hui. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de combler ces lacunes de traduction, ce qui exigerait une traduction plus profonde et une l\u00e9gislation, comme l\u2019obligation de signalement actuellement envisag\u00e9e dans des pays tels que le Royaume-Uni en 2025\/2026. De telles actions repr\u00e9sentent une traduction plus profonde, extensible \u00e0 l\u2019\u00ab\u2009humanitarisme\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le domaine du d\u00e9veloppement international, on part du principe que la personne ext\u00e9rieure est \u00ab\u2009bonne\u2009\u00bb et poss\u00e8de une connaissance sup\u00e9rieure du contexte local et des capacit\u00e9s locales. Cela place les populations dans une position de mendicit\u00e9 et de d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de ce que certains appellent le <em>white saviorism<\/em> (le \u00ab\u2009sauveur blanc\u2009\u00bb) et, dans les contextes africains, cela peut s\u2019\u00e9tendre au \u00ab\u2009bourgeois saviorism\u2009\u00bb (le \u00ab\u2009sauveur bourgeois\u2009\u00bb). Les individus deviennent des spectateurs ou des b\u00e9n\u00e9ficiaires de la \u00ab\u2009bienveillance\u2009\u00bb d\u2019autrui, dans des relations de pouvoir non m\u00e9diatis\u00e9es. J\u2019ai r\u00e9cemment entendu le terme de \u00ab\u2009philanthropie patriarcale\u2009\u00bb, que l\u2019on pourrait analyser \u00e0 travers la <em>tajuk chu<\/em>, ou encore celui de philanthropie paternaliste genr\u00e9e, mais cela devra faire l\u2019objet d\u2019une autre conversation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019ai essay\u00e9 de d\u00e9montrer, c\u2019est que lorsque l\u2019on entend le mot \u00ab\u2009humanitarisme\u2009\u00bb, il semble positif, presque sain. Mais que se passe-t-il en r\u00e9alit\u00e9 lorsque l\u2019on creuse plus profond\u00e9ment \u00e0 travers la traduction, et du point de vue de qui, \u00e0 travers quels m\u00e9canismes de pouvoir, et pour quels r\u00e9sultats\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mod\u00e8le bien intentionn\u00e9 mais r\u00e9gressif, que certains qualifient globalement de n\u00e9olib\u00e9ral, et qui a entra\u00een\u00e9 une perte de temps et de ressources dans de nombreux cas. S\u2019il avait \u00e9t\u00e9 formul\u00e9 diff\u00e9remment, en termes de respect, de collaboration et d\u2019engagement professionnel r\u00e9el avec des ing\u00e9nieurs, des m\u00e9decins ou des communaut\u00e9s, dans une v\u00e9ritable traduction\/<em>traducture<\/em>, il pourrait en \u00eatre autrement. On peut critiquer le fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une industrie, tout comme la machine de l\u2019inclusion, qui prosp\u00e8re et se maintient gr\u00e2ce \u00e0 une d\u00e9pendance perp\u00e9tuelle \u00e0 la bienveillance plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019autonomie.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je ne jette pas le b\u00e9b\u00e9 avec l\u2019eau du bain en raison de ce mod\u00e8le biais\u00e9. M\u00eame les nations souffrent de corruption et du syndrome de d\u00e9pendance, qui sont selon moi des maux \u00e9troitement li\u00e9s. Cela a rendu plus difficile le fonctionnement de la d\u00e9mocratie et du d\u00e9veloppement, et les acteurs du secteur ne sont pas toujours bien intentionn\u00e9s ou conscients de ces nuances concernant les diff\u00e9rences locales et internationales de perception et de sens, et deviennent souvent tr\u00e8s d\u00e9fensifs. D\u2019autres choisissent d\u2019ignorer ces d\u00e9fis car la <em>traducture<\/em> exige un travail moral. Certains craignent pour leur survie, d\u2019autres comprennent la perversion de la situation dans laquelle certains agissent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, tandis que d\u2019autres encore sont bien intentionn\u00e9s mais ignorent les nuances historiques. J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 ce secteur pendant six ans, en observant ces relations in\u00e9galitaires \u00e0 travers la traduction, le sens et la construction du sens, et j\u2019ai constat\u00e9 un \u00e9cart majeur dans la traduction.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Une partie de ce \u00e0 quoi nous sommes confront\u00e9s dans cette notion d\u2019humanit\u00e9 est l\u2019id\u00e9e d\u2019humanitarisme. Comme vous l\u2019avez dit plus t\u00f4t, si nous nous traitons mutuellement comme des \u00eatres humains, nous prenons automatiquement soin de notre fr\u00e8re ou de notre s\u0153ur. Et dans bon nombre de nos cultures, l\u2019\u00e9tranger est quelqu\u2019un \u00e0 qui nous devons parfois accorder un traitement pr\u00e9f\u00e9rentiel, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il n\u2019a personne d\u2019autre, alors que nous avons une famille. Vous avez oppos\u00e9 cela aux traditions africaines de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et de bienveillance. Pourriez-vous expliciter davantage ces diff\u00e9rences\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que le sens \u00e9volue avec le temps. On constate aujourd\u2019hui qu\u2019il existe, au sein m\u00eame de l\u2019imp\u00e9rialisme, des espaces plus lib\u00e9raux \u2014 si tant est que l\u2019on puisse les qualifier ainsi. Et des revirements peuvent survenir soudainement. Je ne pense pas toujours que cela soit innocent, quand on parle de cette \u00ab\u2009aide inclusive\u2009\u00bb, qui est \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 la paix et au fait que les populations ne perturbent pas les grands syst\u00e8mes d\u2019extraction et d\u2019exclusion. Elle agit comme un tampon, emp\u00eachant les individus de revendiquer pleinement leur place l\u00e9gitime en tant qu\u2019\u00eatres humains dans l\u2019ordre mondial.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes conclusions sont que les mots, \u00e0 eux seuls, et les actions qui leur sont associ\u00e9es ne sont pas toujours innocents\u2009; ils peuvent m\u00eame \u00eatre dangereux lorsqu\u2019on les examine de pr\u00e8s. Par exemple, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9duite au silence lorsque j\u2019ai propos\u00e9 d\u2019examiner de plus pr\u00e8s le terme \u00ab\u2009inclusion\u2009\u00bb, sur lequel je menais des recherches depuis plus de six ans dans le champ du d\u00e9veloppement international, et qui fait l\u2019objet de deux ouvrages \u00e0 para\u00eetre. Je m\u2019attends aux m\u00eames r\u00e9sistances lorsque j\u2019aborde la question des in\u00e9galit\u00e9s dans le d\u00e9veloppement international. Pourtant, comme je l\u2019ai soulign\u00e9, il ne s\u2019agit pas d\u2019une position id\u00e9ologique, m\u00eame si elle a fini par \u00eatre per\u00e7ue comme telle, car elle repose sur un travail empirique et sur des donn\u00e9es, y compris celles de grandes organisations telles que l\u2019ONU et de pays comme le Royaume-Uni, dot\u00e9s de cadres avanc\u00e9s en mati\u00e8re de recherche, de l\u00e9gislation et de politiques publiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je dirais que de nombreux pays sont signataires de la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme des Nations unies (1948), bien que beaucoup d\u2019entre eux aient encore \u00e9t\u00e9 sous domination coloniale \u00e0 cette \u00e9poque\u2009; c\u2019est pourquoi, de nombreuses r\u00e9visions ainsi que de nouvelles politiques et d\u00e9clarations, telles que la Convention sur l\u2019\u00e9limination de toutes les formes de discrimination \u00e0 l\u2019\u00e9gard des femmes (<a href=\"https:\/\/www.ohchr.org\/fr\/treaty-bodies\/cedaw\">Cedef<\/a>) et d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es. Aujourd\u2019hui, je consid\u00e8re que la v\u00e9ritable mise en \u0153uvre rel\u00e8ve de la<em> traducture<\/em>\/<em>tajuk chu<\/em> \u2014 d\u2019un sens approfondi. Le v\u00e9ritable test d\u2019un humanitarisme transformateur \u00e0 travers la <em>traducture<\/em>, au moment o\u00f9 nous concluons cet entretien, r\u00e9side dans la mani\u00e8re dont le monde r\u00e9agira \u00e0 la reconnaissance r\u00e9cente de l\u2019esclavage comme le pire crime contre l\u2019humanit\u00e9, ent\u00e9rin\u00e9e en 2026.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais suivre cela de pr\u00e8s, car au Kenya, il existe depuis l\u2019ind\u00e9pendance dans les ann\u00e9es&nbsp;1960 \u2014 p\u00e9riode durant laquelle j\u2019ai grandi en me sentant libre \u2014 une D\u00e9claration des droits affirmant l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes devant la loi. Que s\u2019est-il donc pass\u00e9 en chemin pour qu\u2019en 2026, les femmes soient d\u00e9sormais \u00ab\u2009incluses\u2009\u00bb\u2009? Et quelles sont les cons\u00e9quences d\u2019avoir ignor\u00e9 la loi pendant si longtemps\u2009? Pour \u00ab\u2009r\u00e9parer\u2009\u00bb cela, la Constitution du Kenya exige d\u00e9sormais qu\u2019au moins deux tiers de la repr\u00e9sentation dans la gouvernance respectent la dimension genre (ce qui constitue, \u00e0 mes yeux, une r\u00e9gression au regard du principe visionnaire de parit\u00e9&nbsp;50\/50 des ann\u00e9es&nbsp;1960, bien avant la Cedef).<\/p>\n\n\n\n<p>Plus de seize ans apr\u00e8s la promulgation de la Constitution k\u00e9nyane, cet important indicateur constitutionnel a recul\u00e9, sans que personne n\u2019ait \u00e9t\u00e9 tenu responsable. Selon un rapport de 2023, seuls 21&nbsp;% des repr\u00e9sentants \u00e9taient des femmes, soit 12&nbsp;% de moins que l\u2019exigence constitutionnelle \u2014 d\u00e9j\u00e0 r\u00e9gressive \u2014 des deux tiers, que l\u2019on peut interpr\u00e9ter, \u00e0 travers la <em>traducture<\/em>, comme une exigence d\u2019un tiers de repr\u00e9sentation f\u00e9minine. Ainsi, le sens compte. La <em>traducture <\/em>compte. Ces d\u00e9faillances se d\u00e9ploient et causent des pr\u00e9judices r\u00e9els, se r\u00e9percutant sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, entra\u00eenant des formes de r\u00e9gression dans de nombreux domaines de \u00ab\u2009valeur intrins\u00e8que\u2009\u00bb tels que la foi, l\u2019ethnicit\u00e9, le genre, la classe, la philanthropie, le d\u00e9veloppement national et local, etc., y compris au sein de chaque \u00c9tat-nation, o\u00f9 des millions de personnes demeurent prises dans des formes d\u2019oppression. Elles se manifestent dans les relations et pratiques sociales, politiques, \u00e9conomiques, culturelles et interculturelles, parfois avec des effets d\u00e9vastateurs et tragiques pour des g\u00e9n\u00e9rations, des individus et pour la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce sens, je consid\u00e8re la philanthropie comme l\u2019un de ces termes mal employ\u00e9s. Dans sa forme actuelle, je la vois comme un substitut, soit anim\u00e9 par une intention d\u2019am\u00e9lioration, soit, \u2014 \u00e0 l\u2019instar de l\u2019\u00ab\u2009inclusion\u2009\u00bb \u2014 comme une fin en soi, une sorte de dette irr\u00e9couvrable, \u00e0 l\u2019image de ces 12&nbsp;% manquants dans la r\u00e8gle des deux tiers en mati\u00e8re de genre , selon l\u2019outil de mesure retenu dans les exigences k\u00e9nyanes ou globales en mati\u00e8re d\u2019\u00e9galit\u00e9 (ou, selon mon propre calcul fond\u00e9 sur une parit\u00e9 50\/50, 39&nbsp;% manquants). La situation est d\u2019autant plus grave qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une dette impos\u00e9e, car les femmes ne souhaitent pas cet \u00e9tat de fait&nbsp;: il ne correspond ni aux promesses de l\u2019humanit\u00e9, ni aux lois nationales ou internationales. L\u2019esclavage domestique des femmes persiste dans de nombreuses r\u00e9gions du monde, malgr\u00e9 l\u2019existence de ces lois.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Comment pouvons-nous envisager les notions d\u2019humanit\u00e9 ou d\u2019humanitarisme en lien avec le concept (xhosa\/zoulou\/nd\u00e9b\u00e9l\u00e9) d\u2019ubuntu \u2014 \u00ab\u2009Je vais bien parce que\/si tu vas bien\u2009\u00bb \u2014 popularis\u00e9 notamment par Desmond Tutu dans le cadre de son travail au sein de la Commission v\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation en Afrique du Sud, mais que l\u2019on retrouve dans de nombreuses cultures\u2009? Cette id\u00e9e d\u2019une humanit\u00e9 partag\u00e9e et du fait que nos existences sont intriqu\u00e9es dans le bien-\u00eatre des autres. En effet, Tutu expliquait qu\u2019en d\u00e9shumanisant les autres, les auteurs de l\u2019apartheid se d\u00e9shumanisaient eux-m\u00eames, ou se privaient de leur humanit\u00e9. En quoi cela est-il li\u00e9 aux notions de \u00ab\u2009donner et recevoir\u2009\u00bb\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ubuntu \u2014 \u00ab\u2009je suis parce que tu es\u2009\u00bb \u2014 d\u00e9rive d\u2019une croyance philosophique et d\u2019un code de conduite attendu au sein des cultures des peuples Abantu (souvent appel\u00e9s Bantu), et de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 travers le monde l\u2019ont adopt\u00e9. La plupart des soci\u00e9t\u00e9s partagent cette id\u00e9e d\u2019humanisme. Cette philosophie conf\u00e8re aux peuples Abantu (pluriel) leur syst\u00e8me de valeurs fondamental. Le terme <em>bantu <\/em>(pluriel de <em>muntu <\/em>ou <em>mtu<\/em>) renvoie \u00e0 l\u2019id\u00e9e que nous sommes l\u2019humain. En Afrique australe, on parle de <em>muntu<\/em>\u2009; en kiswahili de <em>mtu<\/em>\u2009; et en kikuyu de <em>m\u0169nd\u0169<\/em>. Et il existe sans doute d\u2019autres variantes parmi plus d\u2019un million de personnes appartenant \u00e0 cet h\u00e9ritage Abantu. Elle \u00e9mane d\u2019une croyance selon laquelle chacun est \u00e9gal et doit \u00eatre trait\u00e9 de mani\u00e8re juste et appropri\u00e9e, quelle que soit son identit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un <em>muntu <\/em>doit \u00eatre trait\u00e9 avec bienveillance et sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9 avec les autres, qu\u2019il soit jeune, vieux, homme ou femme, ou quelle que soit son identit\u00e9. La r\u00e8gle fondamentale est de le traiter de mani\u00e8re civilis\u00e9e en tant qu\u2019\u00eatre humain, ce qui se traduit par le respect de ses droits humains. S\u2019il a besoin d\u2019eau, on lui donne de l\u2019eau. S\u2019il est fatigu\u00e9, on lui offre un endroit o\u00f9 se reposer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Je me souviens d\u2019un voyage que j\u2019ai d\u00fb faire au Royaume-Uni, o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9e chez une s\u0153ur f\u00e9ministe britannique blanche. Finalement, le <em>per diem<\/em> que j\u2019attendais a \u00e9t\u00e9 d\u00e9duit sur la base de montants que je consid\u00e9rais comme arbitraires. \u00c9videmment, en ne s\u00e9journant pas \u00e0 l\u2019h\u00f4tel et en prenant en charge mes repas, je d\u00e9pensais moins. Mais je pensais qu\u2019elle m\u2019avait fait cette proposition afin de me permettre d\u2019\u00e9conomiser, et que toute modification de cet arrangement aurait d\u00fb \u00eatre discut\u00e9e avec moi au pr\u00e9alable. Peut-\u00eatre que, si j\u2019avais su comment mon <em>per diem<\/em> serait recalcul\u00e9, j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester \u00e0 l\u2019h\u00f4tel et d\u00e9cider moi-m\u00eame de ce que je mangeais et \u00e0 quel moment. Elle, en revanche, estimait qu\u2019elle renfor\u00e7ait nos liens de fraternit\u00e9 en m\u2019invitant chez elle. Des conceptions diff\u00e9rentes du don, perdues dans la traduction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, je comprends. Dans de nombreuses cultures africaines, si vous arrivez alors que nous sommes en train de manger, nous ajoutons une assiette suppl\u00e9mentaire et partageons notre repas, y compris \u00e0 partir d\u2019une assiette encore intacte, afin de vous offrir une part \u00e9quivalente. Ce sont ces petites attentions et cette solidarit\u00e9 qui priment, et personne ne vous demanderait de rendre la pareille\u2009! Chaque fois que je me rends au Ghana et que je vous rends visite, vous me dites&nbsp;: \u00ab\u2009Oh, tu dois rester chez moi\u2009\u00bb, je comprends cette invitation et je suis heureuse de l\u2019accepter et d\u2019y s\u00e9journer sans inqui\u00e9tude, mais on ne peut que rarement faire cela en Europe. C\u2019est une culture tr\u00e8s diff\u00e9rente. Il est alors parfois difficile de savoir comment r\u00e9agir lorsque l\u2019on vous demande de contribuer ou de payer.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette id\u00e9e de charit\u00e9 ou de faire payer l\u2019hospitalit\u00e9 n\u2019existe pas historiquement dans notre langue, mais le concept de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 r\u00e9ciproque existe, par opposition \u00e0 l\u2019avarice. Il existait ainsi une logique de don et de contre-don. Toutefois, ces pratiques ont \u00e9volu\u00e9, en partie \u00e0 cause du colonialisme, mais aussi parce que la soci\u00e9t\u00e9 est progressivement pass\u00e9e d\u2019une organisation communautaire \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale au moment du contact international, et nous ne sommes pas encore vraiment une soci\u00e9t\u00e9 pleinement f\u00e9odale, bien que le patriarcat soit tr\u00e8s puissant dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s africaines issues de la colonialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>De nombreuses soci\u00e9t\u00e9s avaient des pratiques genr\u00e9es, et certaines \u00e9taient fortement matriarcales. Il existait une soci\u00e9t\u00e9 communautaire et relativement \u00e9galitaire, fond\u00e9e sur la division du travail, o\u00f9 certaines t\u00e2ches \u00e9taient assign\u00e9es selon le genre ou la tranche d\u2019\u00e2ge. Par exemple, dans la culture gikuyu, chacun devait contribuer \u00e0 la solution, m\u00eame l\u2019avis d\u2019un enfant \u00e9tait pris en compte. Les t\u00e2ches \u00e9taient ensuite d\u00e9termin\u00e9es, par exemple, en fonction du genre, de la tranche d\u2019\u00e2ge, de la force, de la taille, de la vitesse ou encore des comp\u00e9tences. Les \u00e9trangers pouvaient \u00eatre accueillis ou adopt\u00e9s, comme vous l\u2019avez mentionn\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment. Un refuge ou un abri \u00e9tait offert aux invit\u00e9s, aux voyageurs ou aux r\u00e9fugi\u00e9s. On leur offrait un abri et de la nourriture, et ils \u00e9taient int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la famille ainsi qu\u2019\u00e0 la communaut\u00e9. Je me souviens d\u2019une s\u0153ur zambienne qui a rejoint notre famille pendant une p\u00e9riode de vacances et est rest\u00e9e avec nous jusqu\u2019\u00e0 la fin de ses \u00e9tudes avant de retourner en Zambie. La notion de \u00ab\u2009famille\u2009\u00bb \u00e9largie est courante dans une grande partie de l\u2019Afrique. Un autre exemple est que si vous \u00e9tiez prisonnier de guerre, vous \u00e9tiez encourag\u00e9 \u00e0 vous marier, afin d\u2019obliger les communaut\u00e9s bellig\u00e9rantes \u00e0 interagir de mani\u00e8re amicale pour \u00e9viter de faire du mal \u00e0 leurs proches. Il existe une chanson en gikuyu o\u00f9 une communaut\u00e9 en insulte une autre en raison de sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, ce qui montre que l\u2019ordre humanitaire a commenc\u00e9 \u00e0 c\u00e9der la place \u00e0 des relations d\u2019exploitation<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s communautaires d\u2019autrefois, la notion de mendiants n\u2019existait pas, les <em>Ahoy<\/em>. Celle-ci a commenc\u00e9 \u00e0 appara\u00eetre avec le f\u00e9odalisme et s\u2019est ancr\u00e9e avec la colonisation. Comme indiqu\u00e9, un humanitarisme protecteur envers les personnes vuln\u00e9rables existait bel et bien. Les syst\u00e8mes de troc et d\u2019\u00e9change incluaient des biens et de la main-d\u2019\u0153uvre. Par exemple, cinq heures de mon temps contre de la nourriture.<\/p>\n\n\n\n<p>Les femmes gikuyu pratiquaient \u00e9galement l\u2019<em>Itega<\/em>, un syst\u00e8me collectif de dons solidaires qui ne reposait pas sur la charit\u00e9, et cela est courant au sein des communaut\u00e9s africaines et de la diaspora africaine \u00e0 travers des sororit\u00e9s ou des fraternit\u00e9s. Si vous \u00e9tiez dans le besoin ou en situation de vuln\u00e9rabilit\u00e9, les femmes vous apportaient des provisions sous forme de dons de nourriture, de bois de chauffage, etc., ou c\u00e9l\u00e9braient vos r\u00e9ussites lors de vos \u00e9tapes importantes. Ces provisions duraient toute la saison. Elles venaient une seule fois, pour ne pas vous importuner ou vous rabaisser. Elles arrivaient pr\u00e9par\u00e9es, se rassemblaient et s\u2019assuraient que vous alliez bien pour la saison. Vous aussi, vous faites intrins\u00e8quement partie du m\u00eame syst\u00e8me, car on attendait de vous que vous transmettiez \u00e0 votre tour, et ainsi vous devenez membre du groupe de secours. Vous appartenez \u00e0 votre groupe pour la vie \u00e0 travers un rituel qui cr\u00e9e une sororit\u00e9 ou une fraternit\u00e9, tout en conservant votre autonomie, votre agentivit\u00e9 et votre int\u00e9grit\u00e9. En ce sens, les femmes gikuyu, comme de nombreuses communaut\u00e9s africaines et afro-am\u00e9ricaines, avaient\/ont leurs propres formes formelles et informelles de gestion de la \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb. Il y avait un dicton chez les gikuyu selon lequel \u00ab\u2009lorsqu\u2019un haricot tombait au sol, nous le partagions tous\u2009\u00bb. Et le processus n\u2019avait jamais pour but d\u2019humilier ou de rabaisser, comme c\u2019est parfois le cas dans certaines pratiques internationales. C\u2019\u00e9tait une culture collective respectueuse et bienveillante. Elle ne reposait pas sur ce qui, dans certains cas, a conduit \u00e0 une culture toxique de corruption, \u00e0 des fonctionnaires mendiants, ou \u00e0 des repr\u00e9sentations choquantes d\u2019enfants souffrant avec le ventre distendu et des mouches dans les yeux. Cela se fait souvent sans le consentement des personnes vuln\u00e9rables, car elles n\u2019ont aucune connaissance des cultures internationales de financement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Pendant que vous parliez, je pensais \u00e0 certains concepts akan. Les philosophes akan, tels que Wiredu, Gyekye ou Abraham, par exemple, s\u2019accordent sur certaines questions fondamentales concernant la notion de personne&nbsp;: il existe une distinction entre une personne incarn\u00e9e, vivante, qui se d\u00e9place, et un \u00eatre humain \u00ab\u2009r\u00e9el\u2009\u00bb. M\u00eame la tentative de traduire cela en anglais devient probl\u00e9matique pour moi. Ainsi, nous avons un mot, <em>nipa<\/em>, qui est parfois traduit en anglais par <em>person<\/em> (\u00ab\u2009personne\u2009\u00bb), mais qui pourrait \u00e9galement \u00eatre traduit par <em>human being<\/em> (\u00ab\u2009\u00eatre humain\u2009\u00bb), ce dernier impliquant une certaine dimension morale. D\u00e8s lors, en fonction du comportement de quelqu\u2019un, on pourrait dire que telle ou telle personne est [un] <em>nipa<\/em>, humaine, ou non. Ou bien, qu\u2019elle est si m\u00e9chante, si cruelle, que cette personne (incarn\u00e9e) n\u2019est pas v\u00e9ritablement [un] <em>nipa<\/em>, humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>La moralit\u00e9 qui d\u00e9coule de cette conception est que l\u2019on apprend \u00e0 \u00eatre [un] <em>nipa<\/em> en vivant avec les autres, en vivant en communaut\u00e9. Et donc, Wangui, tout ce dont tu as parl\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment \u2014 le voisinage, le partage, etc. \u2014 s\u2019acquiert en \u00e9tant int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la vie communautaire, et bien entendu, les autres vous enseignent \u00e9galement cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en m\u00eame temps, les individus pouvaient aussi croire profond\u00e9ment \u00e0 l\u2019accumulation et \u00e0 la richesse. Il y a une expression qui dit&nbsp;: \u00ab\u2009tous les doigts ne sont pas \u00e9gaux\u2009\u00bb. Certaines personnes seront plus riches, parce que certains hommes auront plus d\u2019\u00e9pouses et plus d\u2019enfants. Malheureusement, en mati\u00e8re d\u2019\u00e9galit\u00e9, les femmes ne pouvaient pas accumuler plus de maris. Toutefois, le syst\u00e8me de mariage entre femmes si bien d\u00e9crit par Amadiume<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>, a permis \u00e0 certaines femmes de devenir des hommes sociaux, d\u2019\u00e9pouser des femmes et d\u2019accumuler. Certaines personnes sont \u00e9galement en situation de handicap, ou pr\u00e9sentent des troubles mentaux, elles tombent malades pendant un certain temps, ou traversent une catastrophe, etc. Mais il y a aussi cette expression selon laquelle les temps changent. Aujourd\u2019hui, je peux \u00eatre le doigt le plus long et prosp\u00e9rer, mais demain je peux devenir le plus court. Cela signifie que ces conceptions de la vie communautaire rappellent que lorsque l\u2019on est au sommet ou dans une position avantageuse, il faut \u00e9viter de c\u00e9der \u00e0 l\u2019orgueil ou \u00e0 l\u2019\u00e9gocentrisme. On ne sait pas ce que demain nous r\u00e9serve.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela signifie \u00e9galement qu\u2019il faut \u00eatre attentif \u00e0 la mani\u00e8re dont on pratique la \u00ab\u2009charit\u00e9\u2009\u00bb, faute de meilleur terme. Il s\u2019agit davantage d\u2019un partage avec autrui lorsque j\u2019ai et que vous n\u2019avez pas. Bien s\u00fbr, on donne aussi par compassion quand on voit quelqu\u2019un en difficult\u00e9. Mais il faut faire attention \u00e0 la mani\u00e8re dont on pr\u00e9sente cela. Comment les pratiques philanthropiques africaines contribuent-elles \u00e0 ce concept de partage\u2009? Et en quoi diff\u00e8rent-elles des traditions occidentales du don et de la r\u00e9ception\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une des choses que je dis souvent aux Europ\u00e9ens, ou aux personnes ayant grandi dans un syst\u00e8me d\u00e9fini par des concepts europ\u00e9ens du don et de la r\u00e9ception, est que lorsqu\u2019une personne vous offre un cadeau et que vous pensez, en raison de votre position mat\u00e9rielle suppos\u00e9e sup\u00e9rieure, r\u00e9pondre par \u00ab\u2009oh, <em>vous n\u2019auriez pas<\/em> d\u00fb\u2009\u00bb, cela instaure une hi\u00e9rarchie d\u2019in\u00e9galit\u00e9. C\u2019est comme dire&nbsp;: \u00ab\u2009je suis le m\u00e9decin, vous \u00eates la pauvre femme du village\u2009\u00bb, <em>vous<\/em> ne devriez pas avoir \u00e0 me donner quoi que <em>ce soit<\/em>. Une telle r\u00e9ponse implique que vous \u00eates, et resterez toujours, en position de sup\u00e9riorit\u00e9 mat\u00e9rielle, et que ce que l\u2019autre vous offre n\u2019a aucune valeur, etc. Ainsi, quel que soit le cadeau re\u00e7u, il faut l\u2019accepter, et l\u2019accepter avec gr\u00e2ce. Pourriez-vous partager quelques r\u00e9flexions \u00e0 ce sujet, notamment en lien avec les notions de solidarit\u00e9\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, je comprends tout \u00e0 fait. Ce qui \u00e9tait attendu, c\u2019est que vous rendiez la pareille. Les femmes formaient autrefois ces groupes de solidarit\u00e9 auxquels on appartenait par la parent\u00e9, le rituel ou encore le voisinage. Il \u00e9tait entendu \u2014 et l\u2019on y \u00e9tait form\u00e9 \u2014 que l\u2019on avait la responsabilit\u00e9 de veiller sur les autres, en particulier sur celles et ceux qui nous \u00e9taient proches. Par exemple, \u00e0 la naissance d\u2019un enfant, les femmes venaient aider la m\u00e8re et lui organisaient ce que l\u2019on appellerait en anglais une \u00ab\u2009baby shower\u2009\u00bb. Ces r\u00e9seaux ont donn\u00e9 naissance \u00e0 des groupes de solidarit\u00e9 philanthropique, appel\u00e9s \u00ab<em>\u2009<\/em>chama\u2009\u00bb en kiswahili, des associations ou des sororit\u00e9s. Et ces traditions perdurent, y compris au sein des diasporas traditionnelles et contemporaines. Les femmes cultivaient la terre collectivement, surtout lorsque les pluies arrivaient t\u00f4t, afin que chacune puisse gagner du temps. Cela reposait sur une contribution en temps, en travail, en solidarit\u00e9 et en discipline.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette solidarit\u00e9 collective s\u2019exprimait suivant de nombreuses modalit\u00e9s pratiques, telles que la division du travail, les c\u00e9l\u00e9brations, le soutien entre pairs, etc., y compris l\u2019organisation \u00e9conomique, par exemple en d\u00e9cidant qui planterait quelle culture au cours de la saison. Les r\u00e9coltes \u00e9taient ensuite partag\u00e9es. De cette mani\u00e8re, des espaces autonomes pouvaient coexister harmonieusement au sein du collectif, incluant le partage du travail, des talents, l\u2019\u00e9change de biens mat\u00e9riels, ainsi que le soutien \u00e9motionnel, la solidarit\u00e9, l\u2019\u00e9ducation et la pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le colonialisme britannique et la colonisation ont boulevers\u00e9 tout ce syst\u00e8me de solidarit\u00e9, notamment \u00e0 travers la villagisation et la d\u00e9limitation des parcelles de terre en propri\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es, plut\u00f4t que communautaires. Les populations ont ainsi \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9es \u00e0 la culture communautaire et solidaire, et cet effondrement a eu de graves r\u00e9percussions, compte tenu des contraintes non r\u00e9solues impos\u00e9es par le syst\u00e8me colonial. Du temps a \u00e9t\u00e9 perdu \u00e0 cause du travail forc\u00e9 et la fiscalit\u00e9, en particulier pour les femmes (comme la taxe sur les huttes), qui n\u2019\u00e9taient pas autoris\u00e9es \u00e0 int\u00e9grer l\u2019\u00e9conomie formelle\u2009; parfois, les femmes \u00e9taient contraintes d\u2019assumer \u00e0 la fois des r\u00f4les masculins et f\u00e9minins au sein des communaut\u00e9s, tout en \u00e9tant soumises au travail colonial forc\u00e9<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, les gens font encore r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ces syst\u00e8mes sur le plan spirituel, au-del\u00e0 des distances, des g\u00e9n\u00e9rations et des cultures. Malgr\u00e9 les changements majeurs, ces traditions persistent, bien qu\u2019att\u00e9nu\u00e9es, elles ont \u00e9volu\u00e9 avec l\u2019\u00e9poque contemporaine. Certaines personnes ont \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement expuls\u00e9es de leurs terres ancestrales, et les r\u00e9parations restent incompl\u00e8tes au fil des g\u00e9n\u00e9rations. Ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 cultiver la terre sur laquelle je suis n\u00e9e, une terre dite \u00ab\u2009vierge\u2009\u00bb, car elle semblait n\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 cultiv\u00e9e auparavant. Elle \u00e9tait une agricultrice moderne, sans collectif, employant des travailleurs r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s, mais les femmes continuaient malgr\u00e9 tout de venir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9galement \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par d\u2019autres questions profondes li\u00e9es \u00e0 ces ruptures, telles que les perturbations climatiques et environnementales de la vie organique, ainsi que la perte de valeur et d\u2019\u00e9merveillement. Les \u00e9conomies extractives ont des effets contrast\u00e9s sur les valeurs sociales et morales, qui sont en contradiction avec les notions de philanthropie, compte tenu de la violence coloniale impliqu\u00e9e. Cela am\u00e8ne \u00e0 s\u2019interroger sur ce que signifie r\u00e9ellement \u00eatre philanthrope dans des contextes de violence extr\u00eame, tels que le racisme, la colonialit\u00e9 ou l\u2019esclavage. Et que signifie \u00ab\u2009d\u00e9velopper\u2009\u00bb les populations\u2009? La rencontre entre l\u2019imp\u00e9rialisme, le colonialisme et l\u2019industrialisation et le travail forc\u00e9 a constitu\u00e9 un mod\u00e8le violent, fond\u00e9 sur des hi\u00e9rarchies de domination, l\u2019esclavage, le travail forc\u00e9 et le travail des enfants, le travail genr\u00e9 et celui de la classe ouvri\u00e8re, ainsi que la violence sexuelle. Comment ces \u00e9l\u00e9ments peuvent-ils se traduire dans des relations philanthropiques, alors que la reconnaissance \u2014 par exemple de l\u2019esclavage ou de la colonialit\u00e9 \u2014 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 abord\u00e9e\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, la question de la perte d\u2019objets sacr\u00e9s et culturels, et de leur restitution, est aujourd\u2019hui centrale. Leur restitution constitue-t-elle un acte de philanthropie, ou simplement la chose morale, juste et r\u00e9paratrice \u00e0 faire\u2009? Les questions de p\u00e9nalit\u00e9s, de dette, ainsi que les modalit\u00e9s de restitution des personnes et des biens font encore l\u2019objet de d\u00e9bats. Ce sont l\u00e0 des questions profondes que la r\u00e9cente reconnaissance de l\u2019esclavage comme crime contre l\u2019humanit\u00e9 permettra d\u2019examiner de mani\u00e8re plus objective, ainsi que les r\u00e9ponses apport\u00e9es par les nations ou les peuples puissants \u2014 comme la r\u00e8gle de genre \u00e9voqu\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment dans le cas du Kenya. Comme indiqu\u00e9, la signification profonde de ces enjeux, \u00e9troitement li\u00e9s, rel\u00e8ve de processus d\u00e9licats d\u00e9pendant d\u2019autres facteurs, tels que l\u2019ordre mondial, national ou local.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut \u00e9galement \u00e9voquer des exemples tels que les ruptures engendr\u00e9es par les programmes d\u2019ajustement structurel et les crises \u00e9conomiques qui en d\u00e9coulent. Nous avons vu des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9j\u00e0 vuln\u00e9rables s\u2019effondrer. On pouvait perdre la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre hospitalier, devenir un mauvais voisin, ce qui constituait une honte morale. Les pratiques d\u2019accueil \u2014 le \u00ab\u2009Teranga\u2009\u00bb au S\u00e9n\u00e9gal, \u00ab\u2009Akwaaba\u2009\u00bb au Ghana, \u00ab\u2009Karibu\u2009\u00bb en Afrique de l\u2019Est, \u00ab\u2009Barka da Zua\u2009\u00bb au Nigeria \u2014 se sont fragilis\u00e9es. La g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la solidarit\u00e9 et le partage ont de nouveau \u00e9t\u00e9 perturb\u00e9s. Les r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 contraints soit d\u2019innover, soit de se disloquer.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la d\u00e9vastation morale de communaut\u00e9s qui continuent de subir des pertes incommensurables, dont le traumatisme se transmet de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration sans r\u00e9paration. C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que je commencerais \u00e0 interroger la philanthropie. Cette rupture de l\u2019\u00e9thique de l\u2019empathie, de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et de la solidarit\u00e9 \u2014 comme relevant de la philanthropie \u2014 m\u2019a frapp\u00e9e comme une valeur structurelle profonde qui s\u2019effondre l\u00e0 o\u00f9 les gens se d\u00e9brouillent seuls depuis des si\u00e8cles, voire des mill\u00e9naires.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on revient \u00e0 la question du langage, bien s\u00fbr, personne ne se consid\u00e8re comme raciste ou imp\u00e9rialiste, bien que ces termes existent. Pourtant, les personnes colonis\u00e9es les utilisent pour d\u00e9crire leur perception de ceux qui les oppriment. Les colonisateurs ou anciens colonisateurs ne se disent jamais&nbsp;: \u00ab\u2009nous sommes des imp\u00e9rialistes\u2009\u00bb, alors que les colonis\u00e9s les per\u00e7oivent ainsi. De m\u00eame, une soci\u00e9t\u00e9 peut qualifier certains individus de racistes ou de misogynes, sans que ceux-ci ne se reconnaissent comme tels. Il existe de nombreux termes dans les langues africaines pour d\u00e9signer la brutalit\u00e9 du colonialisme, du racisme et de la supr\u00e9matie, mais ils restent intraduisibles, car les langues et les cultures ne sont pas encore pr\u00eates \u00e0 affronter pleinement les torts caus\u00e9s, et beaucoup le prennent de mani\u00e8re personnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce contexte, il existe donc un d\u00e9calage de sens entre les philanthropes, les dirigeants des anciennes colonies et les populations colonis\u00e9es, o\u00f9 les mots et les relations de sens restent contest\u00e9s. Cela s\u2019explique en partie par l\u2019absence de <em>traducture<\/em>, mais aussi par une r\u00e9alit\u00e9 historique selon laquelle la reconnaissance morale reste difficile en raison de sa signification juridique et du co\u00fbt des r\u00e9parations, au-del\u00e0 du travail de r\u00e9paration lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne semble toujours pas y avoir de lien \u00e9tabli entre ces images d\u2019enfants avec des mouches dans les yeux et la mani\u00e8re dont les \u00ab\u2009d\u00e9veloppeurs\u2009\u00bb pourraient \u00eatre li\u00e9s \u00e0 la fa\u00e7on dont cela s\u2019est produit (le sens profond). Et il n\u2019existe pas encore, en anglais, de langage permettant d\u2019amorcer cette r\u00e9flexion. Il n\u2019existe pas <em>encore<\/em> de mots pour dire&nbsp;: \u00ab\u2009Nous avons caus\u00e9 du tort \u00e0 ces populations.\u2009\u00bb Quand les gens disent&nbsp;: \u00ab\u2009pouvez-vous vous excuser\u2009?\u2009\u00bb, il faut rappeler que, dans de nombreuses cultures africaines, pr\u00e9senter des excuses rev\u00eat une port\u00e9e consid\u00e9rable, tout comme en droit international. Pourtant, certaines communaut\u00e9s, notamment des colonialistes ou des n\u00e9griers, ont \u00e9t\u00e9 indemnis\u00e9es. Ainsi, la question des r\u00e9parations, dans l\u2019\u00e9thique de la traduction et de la <em>traducture<\/em>, est essentielle pour la paix et l\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s par rapport au mod\u00e8le imp\u00e9rial \u2014 d\u2019autant plus dans le contexte actuel de bouleversements de l\u2019ordre mondial et la capacit\u00e9 inconnue de l\u2019intelligence artificielle \u00e0 reproduire ces relations de pouvoir in\u00e9galitaires et leurs effets sur l\u2019humanitarisme au sein de l\u2019ordre global \u00e9mergent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Vous avez \u00e9voqu\u00e9 les groupes de femmes et la mani\u00e8re dont elles se soutiennent mutuellement. Nous nous exprimons ici dans une langue coloniale. Vous et moi utilisons toutes deux les termes \u00ab\u2009f\u00e9ministe\u2009\u00bb et \u00ab\u2009f\u00e9minisme\u2009\u00bb, et, comme vous le disiez \u00e0 propos de la \u00ab\u2009culture europ\u00e9enne\u2009\u00bb et de la mani\u00e8re dont les gens abordent la traduction de concepts tels que l\u2019hospitalit\u00e9, avez-vous des observations \u00e0 formuler sur la solidarit\u00e9 f\u00e9ministe\u2009? Par ailleurs, en tant que f\u00e9ministes africaines, nous \u00e9tablissons souvent une distinction entre les f\u00e9ministes africaines et les autres f\u00e9ministes, peut-\u00eatre les f\u00e9ministes europ\u00e9ennes, etc. Vous y avez bri\u00e8vement fait allusion lorsque vous avez parl\u00e9 de ces collectifs et de la mani\u00e8re dont nous nous entraidons. Y a-t-il d\u2019autres traditions que nous avions, en tant que femmes, en tant qu\u2019\u00eatres genr\u00e9s qui \u00e9taient des femmes\u2009? Que pensez-vous de nous, les f\u00e9ministes africaines, et de la mani\u00e8re dont nous interagissons en tant que collectif de nos jours\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement enthousiasmant, ce sont les r\u00e9seaux \u00e9largis de femmes\u2009; les mouvements de femmes constituent la plus vaste communaut\u00e9 de solidarit\u00e9 sur terre. Ces grandes sororit\u00e9s \u2014 locales, nationales et mondiales \u2014 donnent \u00e0 voir un aper\u00e7u d\u2019un avenir plus humain, inspir\u00e9 par le f\u00e9minisme et par les mouvements f\u00e9ministes africains. Les communaut\u00e9s, consciemment ou non, continuent d\u2019\u0153uvrer \u00e0 travers la solidarit\u00e9 et les r\u00e9seaux, y compris au-del\u00e0 des fronti\u00e8res, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle institutionnelle et interculturelle. Cela se d\u00e9ploie dans des cadres formels comme informels, selon les contextes, et ces sororit\u00e9s f\u00e9minines participent \u00e0 des formes de philanthropie, notamment \u00e0 travers le plaidoyer, les actions en justice, les politiques publiques, le soutien direct aux communaut\u00e9s et aux femmes, la repr\u00e9sentation politique ou encore la formation, entre autres interventions. Comme je l\u2019ai mentionn\u00e9, dans la culture traditionnelle gikuyu, les femmes \u00e9taient li\u00e9es \u00e0 ces sororit\u00e9s par des liens de sang, notamment \u00e0 travers des rites de passage, et ces pairs constituaient un r\u00e9seau pour la vie. Avec la d\u00e9l\u00e9gitimation de l\u2019excision dans le cadre des luttes contre les mutilations g\u00e9nitales f\u00e9minines, ainsi que sous l\u2019effet des dynamiques coloniales et globales, certains de ces r\u00e9seaux se sont fragilis\u00e9s\u2009; toutefois, certains ont su se r\u00e9inventer en excluant les pratiques nuisibles, compte tenu de leur valeur plus large. Je pense que le Green Belt Movement s\u2019est principalement d\u00e9velopp\u00e9 en s\u2019appuyant sur la puissance de ces r\u00e9seaux locaux, nationaux et internationaux, en lien avec le f\u00e9minisme. Il les comprenait et travaillait \u00e0 partir d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Davantage de recherches sont n\u00e9cessaires sur ces philanthropies genr\u00e9es qui continuent de prosp\u00e9rer \u00e0 travers le monde. J\u2019ai r\u00e9cemment d\u00e9couvert, dans le cadre d\u2019un autre projet de recherche auquel je participe sur la pens\u00e9e et les pratiques \u00e9conomiques des femmes africaines avant 1970, des figures f\u00e9minines puissantes en Afrique de l\u2019Ouest, et je tiens \u00e0 remercier mes coll\u00e8gues qui ont contribu\u00e9 \u00e0 affiner ma compr\u00e9hension de la <em>traducture<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>En Afrique, mes recherches men\u00e9es entre 2006 et 2012 ont montr\u00e9 que le mod\u00e8le Nord\/Sud de la philanthropie demeurait rigide, m\u00eame en pr\u00e9sence de f\u00e9ministes du Sud bien inform\u00e9es et d\u2019\u00c9tats-nations progressistes. D\u2019autres d\u00e9fis existaient au sein m\u00eame du mouvement f\u00e9ministe, notamment pour s\u2019accorder sur les priorit\u00e9s, en partie en raison des ancrages g\u00e9ographiques et des enjeux g\u00e9opolitiques li\u00e9s \u00e0 la colonialit\u00e9 et \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme, ainsi que de leurs effets diff\u00e9renci\u00e9s sur les femmes selon les contextes. Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, le cadre dans lequel s\u2019inscrivent les discours influe sur la hi\u00e9rarchisation des ressources et des pouvoirs dits \u00ab\u2009bienveillants\u2009\u00bb aux niveaux international, national et local. Le d\u00e9fi r\u00e9side dans la mise en \u0153uvre et dans la capacit\u00e9 \u00e0 briser les normes patriarcales, imp\u00e9riales \u2014 internationales et locales \u2014 qui continuent de maintenir les femmes dans des positions subalternes.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, j\u2019ai \u00e9galement fait l\u2019exp\u00e9rience de continuit\u00e9s de solidarit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale et africaine, \u00e0 travers le continent et dans la diaspora \u2014 notamment aux \u00c9tats-Unis et en Europe \u2014 ainsi qu\u2019\u00e0 travers l\u2019Afrique dans ce que l\u2019on appelle la tradition afro-am\u00e9ricaine, et celles-ci ont un impact transnational sur d\u2019autres communaut\u00e9s. Je me souviens de l\u2019impact du slogan \u00ab\u2009I am black and proud\u2009\u00bb (\u00ab\u2009Je suis noir et fier de l\u2019\u00eatre\u2009\u00bb) lorsque j\u2019\u00e9tais jeune, dans un pays qui sortait d\u2019un r\u00e9gime colonial et de peuplement particuli\u00e8rement brutal. Les Africains et les Africaines naviguent entre les espaces dominants en utilisant leurs propres normes et en apportant leur solidarit\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9. Ainsi, \u00e0 travers cela, j\u2019ai observ\u00e9 ce que je qualifierais de philanthropie morale intentionnelle en Afrique, port\u00e9e par le f\u00e9minisme africain, qui accomplit un travail remarquable et a influenc\u00e9 le f\u00e9minisme mondial, dans le cadre plus large des dynamiques globales en faveur de l\u2019\u00e9mancipation des femmes \u2014 lesquelles peuvent \u00eatre progressistes ou r\u00e9gressives selon l\u2019ordre mondial g\u00e9n\u00e9ral. J\u2019en ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin au sein de la solidarit\u00e9 locale et panafricaine, y compris \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations, comme chez les femmes des ann\u00e9es&nbsp;1960 et 1970 en Afrique. De m\u00eame, j\u2019ai observ\u00e9 des formes extraordinaires de solidarit\u00e9 \u00e0 Londres \u00e0 la fin des ann\u00e9es&nbsp;1970 et dans les ann\u00e9es&nbsp;1980, qui continuent aujourd\u2019hui encore de prosp\u00e9rer et d\u2019avoir un impact local et global.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui importe, c\u2019est que les \u00e9chos de la puissance de la solidarit\u00e9 africaine \u2014 et en particulier celle des femmes \u2014 en tant que formes de philanthropie, se manifeste \u00e0 travers des modes d\u2019engagement collectifs d\u2019organisation des individus, que ce soit dans les lieux de culte, au sein de la communaut\u00e9 ou de la famille. Il existe \u00e9galement des individus qui agissent comme des catalyseurs de ces espaces de traduction, o\u00f9 les femmes peuvent s\u2019\u00e9panouir, prosp\u00e9rer et trouver du plaisir \u00e0 \u00eatre ensemble. Et les femmes recherchent ces espaces. Le <em>Tajuk chu<\/em> op\u00e8re ainsi comme une pratique de traduction en acte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Compte tenu de l\u2019\u00e9poque dans laquelle nous vivons, nous ne pouvons clairement pas remonter le temps\u2009; l\u2019histoire s\u2019est \u00e9crite\u2009; nous en sommes l\u00e0 o\u00f9 nous en sommes aujourd\u2019hui, \u00e0 la suite de si\u00e8cles d\u2019actions et d\u2019inactions. \u00ab\u2009Les pauvres, nous les aurons toujours parmi nous\u2009\u00bb, comme l\u2019a dit J\u00e9sus<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>, et nous savons que nous ne pourrons peut-\u00eatre jamais \u00e9radiquer la pauvret\u00e9 dans ce c\u00f4t\u00e9-ci du paradis. Et pourtant, J\u00e9sus nous a \u00e9galement demand\u00e9 d\u2019\u00eatre les gardiens de nos fr\u00e8res et s\u0153urs et de veiller sur \u00ab\u2009plus petits d\u2019entre eux\u2009\u00bb. Nous vivons dans des syst\u00e8mes mondiaux in\u00e9galitaires, des structures familiales in\u00e9gales, et des in\u00e9galit\u00e9s croissantes. Il existe des organisations \u00ab\u2009philanthropiques\u2009\u00bb anim\u00e9es de bonnes intentions qui cherchent \u00e0 venir en aide aux plus d\u00e9munis, tandis que, pour d\u2019autres, l\u2019industrie de l\u2019aide au d\u00e9veloppement doit perdurer \u2014 afin que leurs emplois soient pr\u00e9serv\u00e9s, n\u2019est-ce pas\u2009? Dans un monde id\u00e9al, comment devrions-nous prendre soin de notre prochain\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Vous savez, nous faisons avec ce qui existe aujourd\u2019hui. Il y a des enfants qui ne peuvent pas aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, des enfants sans abri, des femmes victimes de violences. La liste est sans fin. Il y a des populations en Palestine et au Soudan qui ont besoin d\u2019\u00eatre soutenues \u2014 nourriture, acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation, logement. Quel type de syst\u00e8me devrions-nous construire, si cela nous \u00e9tait possible\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Vous posez cette question \u00e0 ce que je consid\u00e8re, \u00e0 titre personnel, comme le pire et le meilleur moment de l\u2019histoire. Le pire, parceque certaines personnes vivent dans des conditions inhumaines, ce qui est injustifiable dans une \u00e9poque d\u2019abondance. Nous semblons oublier que des gens ordinaires meurent en Palestine, en R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, au Soudan, en Iran ou dans de nombreux pays africains, de mani\u00e8re inutile, comme si leurs vies avaient moins de valeur. C\u2019est une question difficile \u00e0 traiter en anglais, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que, pour moi, la traduction \u00e9choue compl\u00e8tement&nbsp;: face \u00e0 l\u2019esprit d\u2019<em>ubuntu<\/em>, l\u2019horreur surgit lorsque la souffrance humaine est inutile, lorsque des vies sont an\u00e9anties et que certaines semblent compter davantage que d\u2019autres. Les silences s\u00e9lectifs, le m\u00e9pris du syst\u00e8me des Nations unies \u2014 qui demeure pourtant le seul point d\u2019ancrage dont nous disposons pour une <em>traducture<\/em> fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9quivalence, des valeurs partag\u00e9es, des significations communes et la possibilit\u00e9 d\u2019un partage \u00e9quitable \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale \u2014 posent un probl\u00e8me majeur. L\u00e0 o\u00f9 une vie devrait valoir une autre vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes \u00e0 un stade de d\u00e9veloppement humain sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire connue, tant en mati\u00e8re d\u2019acc\u00e8s aux connaissances que de recherche. Nous avons atteint un niveau in\u00e9gal\u00e9 de savoir scientifique et technologique, tant individuellement que collectivement, avec des technologies telles que l\u2019intelligence artificielle qui ouvrent, \u00e0 l\u2019instant m\u00eame, un saut quantique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela modifiera-t-il les significations profondes, les relations ou les discours de la philanthropie\u2009? \u00c0 mon sens, cela ne pourra \u00e9voluer positivement que si nous engageons, sans crainte, une r\u00e9flexion sur le <em>tajuk chu<\/em>, sa signification profonde. La technologie \u2014 et l\u2019intelligence artificielle en particulier \u2014 n\u2019est pas si diff\u00e9rente de la r\u00e9alit\u00e9 humaine plus large marqu\u00e9e par le capitalisme et l\u2019imp\u00e9rialisme, malgr\u00e9 les efforts pour y int\u00e9grer des cadres \u00e9thiques. Si ce cadre \u00e9thique n\u2019est pas fond\u00e9 sur une <em>traducture<\/em> v\u00e9ritablement \u00e9quivalente et juste, alors le danger pour l\u2019humanit\u00e9 est consid\u00e9rable.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, nous avons d\u00e9j\u00e0 entrevu la possibilit\u00e9 scientifique d\u2019une telle \u00e9quivalence, comme en t\u00e9moigne l\u2019une des plus grandes manifestations de solidarit\u00e9 humaine de notre \u00e9poque, lors de la pand\u00e9mie de Covid. Ce moment a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un mod\u00e8le \u00e9mergent de solidarit\u00e9 philanthropique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, tant dans l\u2019action que dans l\u2019esprit. Il s\u2019est exprim\u00e9 \u00e0 travers la collaboration collective des savoirs humains, de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9, des capacit\u00e9s scientifiques et technologiques, ainsi que par une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019esprit et une conduite humanitaire \u00e9galitaire \u00e9rig\u00e9e en norme \u00e9thique. Cela s\u2019est manifest\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale par des r\u00e9sultats scientifiques et sociaux remarquables, qui ont sauv\u00e9 des millions de vies. Et lorsque des dynamiques r\u00e9gressives sont r\u00e9apparues \u2014 notamment avec l\u2019accaparement des vaccins, risquant d\u2019exclure des r\u00e9gions comme l\u2019Afrique \u2014 une indignation mondiale s\u2019est \u00e9lev\u00e9e. Cette solidarit\u00e9, conjugu\u00e9e \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de certaines nations qui se sont mobilis\u00e9es pour contester ces pratiques, a permis d\u2019entrevoir la possibilit\u00e9 d\u2019un saut civilisationnel vers un humanitarisme global. Reste \u00e0 voir si cette capacit\u00e9 se traduira par une force progressiste ou r\u00e9gressive dans cette \u00e8re num\u00e9rique, marqu\u00e9e par l\u2019IA, voire au-del\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui formera les machines, et qui contr\u00f4lera des machines capables de s\u2019auto-g\u00e9n\u00e9rer\u2009? Les \u00eatres humains seront-ils capables de les orienter vers un nouvel humanitarisme\/<em>humano\u00efdisme<\/em> fond\u00e9 sur un sens profond, \u00e0 l\u2019excellence de la <em>traducture<\/em>\/<em>tajuk chu<\/em>\u2009? Ou bien ces technologies reproduiront-elles les mod\u00e8les qui les ont engendr\u00e9es\u2009? Mon espoir est que l\u2019humanit\u00e9 saisisse rapidement cette fen\u00eatre et insuffle aux machines une \u00e9thique du soin envers l\u2019humain \u2014 <em>je suis parce que tu es<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne l\u2019Afrique, je suis convaincue que notre continent poss\u00e8de tout ce dont il a besoin, non seulement pour elle-m\u00eame, mais aussi pour le monde, comme cela a \u00e9t\u00e9 le cas pendant des si\u00e8cles. Au-del\u00e0 de ses richesses mat\u00e9rielles, comme le souligne Jeffrey Sachs, l\u2019Afrique dispose d\u2019un potentiel d\u00e9mographique consid\u00e9rable et des terres\/de l\u2019espace n\u00e9cessaires pour l\u2019accueillir. D\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s connaissent un d\u00e9clin d\u00e9mographique, qu\u2019il soit naturel, li\u00e9 au vieillissement ou aux politiques de contr\u00f4le des naissances. Il estime que 35&nbsp;% de la population mondiale sera africaine d\u2019ici 2050 \u2014 un chiffre consid\u00e9rable, sachant que nous sommes aujourd\u2019hui autour de 15&nbsp;%, et que le continent dispose de vastes espaces. La mobilisation de ce potentiel d\u00e9mographique en vue d\u2019un saut humanitaire pourrait constituer une cl\u00e9 majeure pour l\u2019humanit\u00e9, \u00e0 condition d\u2019\u00eatre accompagn\u00e9e avec soin, \u00e0 travers une <em>traducture<\/em>\/<em>tajuk chu<\/em> humanisante qui aborde cette question sous l\u2019angle \u00ab\u2009je suis parce que tu es\u2009\u00bb, ce qui pourrait s\u2019\u00e9tendre, dans le cas de l\u2019Afrique, \u00e0 \u00ab\u2009tu es parce que je suis\u2009\u00bb. Je ne connais pas la situation au Ghana, mais au Kenya, la majorit\u00e9 de la population vit dans la pauvret\u00e9&nbsp;: entre 39,8&nbsp;% et 46,88&nbsp;% des habitants (en 2022) vivent sous le seuil de pauvret\u00e9 national ou international (environ 3 dollars par jour). Cela signifie que de nombreuses personnes vivent en dessous de conditions de vie dignes&nbsp;: sans logement, sans nourriture suffisante, avec un acc\u00e8s limit\u00e9 \u00e0 l\u2019assainissement et \u00e0 l\u2019eau, et, dans certains cas, expos\u00e9es \u00e0 la violence et \u00e0 l\u2019exploitation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Jeffrey Sachs est une r\u00e9f\u00e9rence int\u00e9ressante. Sa voix a du poids. Alors, comment devrions-nous prendre soin de ces populations\u2009? Devrions-nous continuer \u00e0 collecter des fonds aupr\u00e8s de Comic Relief, du PNUD, d\u2019organisations philanthropiques, parce que les gens ont besoin, d\u00e8s demain, de nourriture, de logement, de v\u00eatements et d\u2019abri\u2009? Devrions-nous chercher \u00e0 transformer ces organisations\u2009? Sont-elles transformables\u2009? Ronald Reagan et Margaret Thatcher disaient qu\u2019il fallait r\u00e9former l\u2019apartheid. Nous r\u00e9pondions&nbsp;: oui, enfin\u2026 peut-\u00eatre pas. Alors, comment \u2014 ou par quels moyens \u2014 pouvons-nous r\u00e9ellement prendre soin des populations\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Je peux faire preuve d\u2019humanit\u00e9 envers les personnes de mon environnement imm\u00e9diat. Je peux envoyer de l\u2019argent \u00e0 quelqu\u2019un \u00e0 Gaza, si l\u2019on veut, mais, sur le plan politique, par o\u00f9 devrions-nous commencer\u2009? Peut-\u00eatre que cela n\u2019aboutira pas de notre vivant, mais nous sommes en vie aujourd\u2019hui. Il nous faut peut-\u00eatre amorcer une transformation du syst\u00e8me pour nos enfants et nos petits-enfants. Que devrions-nous mettre en place\u2009? Devons-nous continuer \u00e0 travailler avec des organisations probl\u00e9matiques\u2009? Quelles sont les mesures les plus accessibles, les \u00ab\u2009fruits \u00e0 port\u00e9e de main\u2009\u00bb, les actions les plus simples que nous pouvons entreprendre\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une question tr\u00e8s vaste \u00e0 ce moment pr\u00e9cis de l\u2019histoire, o\u00f9, m\u00eame nous critiquons les efforts de ces grandes organisations et leurs orientations \u2014 y compris celles du syst\u00e8me des Nations unies.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, nous avons d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 cette \u00e9poque, comme le dirait l\u2019intelligence artificielle. Que ce soit \u00e0 titre individuel et collectif, l\u2019humanit\u00e9 dispose d\u00e9sormais d\u2019un pouvoir \u00e9norme. En Afrique comme dans de nombreuses r\u00e9gions du monde, il existe une abondance r\u00e9elle, et la technologie \u2014 m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9chelle individuelle \u2014 offre un potentiel immense. Comme le souligne Mo Gawdat, une abondance pour tous pourrait \u00eatre atteinte en tr\u00e8s peu de temps. Rien qu\u2019en Afrique, on trouve des ressources consid\u00e9rables&nbsp;: des minerais, y compris des min\u00e9raux rares, des ressources naturelles en abondance, une population jeune, instruite et nombreuse, des cultures vivri\u00e8res et de rente \u2014 cacao, caf\u00e9, th\u00e9 \u2014 capables de nourrir des millions de personnes. Les capacit\u00e9s scientifiques et robotiques pourraient permettre \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 de d\u00e9passer le stade du travail manuel et d\u2019ouvrir la voie \u00e0 une abondance partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 humaine, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la collaboration mondiale et la solidarit\u00e9 constituent l\u2019\u00e9thique imp\u00e9rative de cette nouvelle fronti\u00e8re. \u00ab\u2009Je suis parce que tu es\u2009\u00bb. La technologie et le travail peuvent nous aider \u00e0 exploiter ces ressources, \u00e0 travers une traduction profonde des savoirs humains, mais aussi gr\u00e2ce \u00e0 notre capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9imaginer l\u2019humanitarisme comme un espace convivial, collaboratif et cr\u00e9atif, nourri par la collaboration cr\u00e9ative et conviviale, \u00e0 travers la science, la technologie et la <em>traducture<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>De nombreuses initiatives inspirantes en t\u00e9moignent, comme Book-Bunk ou la biblioth\u00e8que Ukombozi \u00e0 Nairobi, ainsi que la biblioth\u00e8que f\u00e9ministe&nbsp;1949 \u00e0 Yopougon<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>. Elles illustrent la puissance du travail collaboratif pour transformer les contextes locaux et globaux gr\u00e2ce \u00e0 la traduction\/<em>traducture<\/em>. Ce sont l\u00e0 quelques-uns des nombreux exemples o\u00f9 l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 humaine, la solidarit\u00e9, la collaboration, le courage et la cr\u00e9ativit\u00e9 nous montrent ce qui est possible. Ils renforcent les communaut\u00e9s en transformant les espaces et les conditions de vie par une r\u00e9invention collective. Ces formes de <em>traducture<\/em> philanthropique (<em>tajuk chu<\/em>), qui rassemblent des personnes de diff\u00e9rentes communaut\u00e9s et cultures pour cr\u00e9er de la magie, devraient \u00eatre normalis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que nous avons beaucoup appris les uns des autres au fil des mill\u00e9naires gr\u00e2ce \u00e0 la traduction. Plus r\u00e9cemment, la pand\u00e9mie de Covid nous a permis de mieux comprendre la puissance philanthropique du <em>tajuk chu<\/em>, \u00e0 travers une collaboration mondiale entre sciences, technologies et actions humaines. Une \u00e9thique de la <em>traducture<\/em> sinc\u00e8re en philanthropie, fond\u00e9e sur l\u2019id\u00e9e que tous b\u00e9n\u00e9ficient, de mani\u00e8re cr\u00e9ative, d\u2019un partage des ressources existantes, est devenue centrale, notamment en raison de notre interd\u00e9pendance face \u00e0 une maladie qui ne faisait aucune distinction. La menace, cependant, r\u00e9side dans le fait que, malgr\u00e9 ces enseignements, des forces r\u00e9gressives persistent, refusant de consid\u00e9rer la <em>traducture<\/em> comme une richesse pour l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, je reste convaincue que des solidarit\u00e9s authentiques, locales et globales, fond\u00e9es sur des principes \u00e9thiques et une action collective, peuvent nous mener loin \u2014 \u00e0 condition que le monde prenne conscience du foss\u00e9 de traduction et s\u2019efforce d\u2019\u00eatre juste, \u00e9quitable et non exploiteur. Il est n\u00e9cessaire de d\u00e9velopper une compr\u00e9hension plus profonde et des pratiques collaboratives ancr\u00e9es dans le respect humain et des savoirs r\u00e9els. Cela permettrait de d\u00e9passer les formes historiques d\u2019humanitarisme in\u00e9gal, tant au niveau local que global. Nous n\u2019avons pas d\u2019autre choix&nbsp;: les transformations technologiques et d\u00e9mographiques sont d\u00e9j\u00e0 en train de red\u00e9finir ces relations, tout comme la d\u00e9mocratisation des savoirs \u2014 \u00e0 travers une mobilit\u00e9 \u00e9quitable, le partage des comp\u00e9tences et des savoirs, et de v\u00e9ritables \u00e9changes de traduction des connaissances (<em>tajuk chu<\/em>). En fin de compte, tout repose sur le leadership, sur les actions individuelles, et sur ce que nous transmettons aux machines auto-apprenantes \u00e0 tous les niveaux. Chacun a donc la responsabilit\u00e9 de comprendre ce qui se joue, localement comme globalement, ainsi que les risques et menaces qui en d\u00e9coulent pour l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense \u00e9galement que nous pouvons r\u00e9imaginer et apprendre de nouveaux mod\u00e8les de philanthropie, tels que ceux port\u00e9s par de nombreuses f\u00e9ministes comme <a href=\"https:\/\/wangarimaathai.org\/\">Wangari Maathai<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.stillsherises.com\/\">Jessica Horn<\/a> et tant d\u2019autres, qui ont d\u00e9fendu et continuent de faire vivre des traditions de solidarit\u00e9 dans le pr\u00e9sent num\u00e9rique global. Le mod\u00e8le colonial individualiste demeure probl\u00e9matique\u2009; mais la reconnaissance de notre interd\u00e9pendance pourrait permettre de r\u00e9tablir un \u00e9quilibre \u2014 s\u2019il n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 trop tard.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Quelles seraient, selon vous, les actions les plus urgentes qu\u2019un humanitarisme \u00ab\u2009moderne\u2009\u00bb pourrait mener\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La t\u00e2che urgente consiste \u00e0 multiplier ces mod\u00e8les de collaboration observ\u00e9s lors de la recherche du vaccin contre la Covid-19 et \u00e0 promouvoir une philosophie qui place les personnes avant les profits. Il s\u2019agit l\u00e0 de la forme la plus \u00e9lev\u00e9e de <em>traducture<\/em> \u00e9thique, o\u00f9 nous avons vu des individus de tous horizons se prot\u00e9ger mutuellement, se respecter, se pr\u00e9server par une distanciation sociale, et prendre soin les uns des autres, en particulier des plus vuln\u00e9rables. Nous avons \u00e9t\u00e9 t\u00e9moins de la puissance \u00e9thique de la technologie et de la science, mobilis\u00e9es \u00e0 travers des dispositifs sophistiqu\u00e9s \u2014 y compris l\u2019intelligence artificielle \u2014 mais aussi via des outils simples comme les applications et les messages, ou encore gr\u00e2ce \u00e0 des drones, des motos, des infirmi\u00e8res et des m\u00e9decins se d\u00e9pla\u00e7ant \u00e0 pied ou en avion pour sauver des vies en temps opportun. Les donn\u00e9es concernant l\u2019humanit\u00e9 et la plan\u00e8te sont devenues instantan\u00e9ment accessibles et peuvent \u00eatre trait\u00e9es \u00e0 une vitesse fulgurante \u00e0 des fins humanitaires. Et les capacit\u00e9s technologiques peuvent \u00eatre d\u00e9ploy\u00e9es \u00e0 co\u00fbt marginal pour atteindre n\u2019importe quel lieu, \u00e0 tout moment. Je ne savais m\u00eame pas qu\u2019il existait un syst\u00e8me d\u2019alerte d\u2019urgence sur les t\u00e9l\u00e9phones avant de traverser une zone touch\u00e9e par un ouragan aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 mon t\u00e9l\u00e9phone s\u2019est mis \u00e0 vibrer pour signaler un danger.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons \u00e9galement vu la volont\u00e9 et le courage de mouvements tels que le <a href=\"https:\/\/www.greenbeltmovement.org\/\">Green Belt Movement<\/a>, ainsi que des mobilisations contemporaines \u2014 notamment celles de la g\u00e9n\u00e9ration Z et des f\u00e9ministes \u2014 qui manifestent \u00e0 travers le monde contre l\u2019injustice. Ou encore des initiatives comme la <a href=\"https:\/\/globalsumudflotilla.org\/\">Global Sumud Flotilla<\/a>, qui apportent aide humanitaire et solidarit\u00e9 \u00e0 travers un engagement collectif fond\u00e9 sur une v\u00e9ritable <em>traducture<\/em>\/<em>tajuk chu<\/em>. Dans ces exemples, savoirs scientifiques, technologiques, autochtones, locaux et internationaux, cultures et g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 se rejoignent pour servir une cause humanitaire commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, le savoir translationnel et l\u2019\u00e9thique \u2014 au sens large, au-del\u00e0 de la simple traduction linguistique \u2014 sont essentiels. Si nous \u00e9duquons les g\u00e9n\u00e9rations actuelles et futures \u00e0 construire de v\u00e9ritables d\u00e9mocraties humaines et humanistes \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, des syst\u00e8mes de soin et d\u2019\u00e9change, alors je crois qu\u2019un \u00e2ge d\u2019or de l\u2019humanit\u00e9 est \u00e0 port\u00e9e de main. Mais cela exige une r\u00e9invention \u00e9thique et une mise en pratique quotidienne de la solidarit\u00e9 <em>utu<\/em>&nbsp;: \u00ab\u2009je suis parce que tu es\u2009\u00bb, pour pr\u00e9server l\u2019humanit\u00e9 et l\u2019<em>utu<\/em>\/l\u2019\u00eatre. C\u2019est un appel \u00e9thique lanc\u00e9 \u00e0 chaque individu et institution, ainsi qu\u2019aux syst\u00e8mes de production et de gestion des savoirs.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Quels seraient vos derniers mots\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Wangui wa Goro<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La marge de man\u0153uvre reste tr\u00e8s limit\u00e9e, car les machines que nous redoutions sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, et nous ignorons encore leurs orientations, ou m\u00eame si, selon leurs propres logiques, un avenir humain et humaniste a une pertinence ou une n\u00e9cessit\u00e9, puisqu\u2019elles sont capables de s\u2019auto-programmer. En tant qu\u2019\u00eatres humains, nous devons donc approfondir de mani\u00e8re urgente notre r\u00e9flexion sur l\u2019intention, le sens et la finalit\u00e9, afin de produire des r\u00e9sultats translationnels plus profonds que ceux de la philanthropie traditionnelle. Ce qui est essentiel aujourd\u2019hui, c\u2019est un humanitarisme centr\u00e9 sur l\u2019humain, au sens large, capable d\u2019encadrer la production et la circulation des savoirs \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Une philanthropie transparente \u2014 y compris sur le plan linguistique \u2014, impliquant r\u00e9ellement l\u2019humanit\u00e9, construisant des institutions, des instruments, des savoirs et des outils ad\u00e9quats, et transformant les perspectives individuelles pour les orienter vers des r\u00e9sultats collectifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis convaincue qu\u2019une <em>traducture<\/em> capable d\u2019ouvrir la voie \u00e0 une nouvelle \u00e8re humanitaire v\u00e9ritablement mondiale \u2014 fond\u00e9e sur une richesse r\u00e9elle, la convivialit\u00e9 et le savoir \u2014 est \u00e0 notre port\u00e9e collective. Toutefois, pour la survie de l\u2019humanit\u00e9 et de notre monde, il est imp\u00e9ratif d\u2019op\u00e9rer cette transformation de mani\u00e8re urgente et consciente, et cela ne pourra se faire qu\u2019en partageant le <strong>meilleur<\/strong> de ce que nous poss\u00e9dons, au-del\u00e0 des logiques de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle. De nombreuses personnes ont d\u00e9j\u00e0 pris conscience de l\u2019urgence de la situation, comme Mo Gawdat, qui a lanc\u00e9 le d\u00e9fi <strong><em>one billion people happiness challenge<\/em><\/strong> (du milliard de personnes heureuses). Pour ma part, \u00e0 la suite de mes recherches, dans le sillage de Wangari Maathai et dans l\u2019esprit de cet entretien, j\u2019ai lanc\u00e9 le d\u00e9fi <strong><em>One Million Small Acts<\/em><\/strong> (un million de petits gestes) comme contribution \u00e0 travers la traduction et la <em>traducture<\/em>. J\u2019invite chacun \u00e0 pratiquer le don, \u00e0 la fois en actes et en paroles, en <strong>traduisant <\/strong>la maxime \u00ab\u2009je suis parce que tu es\u2009\u00bb, et \u00e0 poser un geste \u2014 petit ou grand \u2014 dans n\u2019importe quel domaine des Objectifs de d\u00e9veloppement durable, comme pratique quotidienne, afin de contribuer \u00e0 leur r\u00e9alisation d\u2019ici 2030, voire plus t\u00f4t\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pu constater que la cr\u00e9ation et la valorisation de canaux d\u2019action fond\u00e9s sur la solidarit\u00e9 peuvent donner naissance \u00e0 une \u00ab\u2009<em>traducture\/tajuk chu<\/em> conviviale\u2009\u00bb, qui doit continuer \u00e0 orienter consciemment nos vies quotidiennes \u2014 l\u00e0 o\u00f9 nous vivons, dans nos espaces collectifs, dans les villes, entre les pays et \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois profond\u00e9ment que nous pouvons p\u00e9renniser de tels mod\u00e8les et construire des infrastructures permettant \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 d\u2019utiliser les savoirs interculturels et les surplus comme une v\u00e9ritable monnaie pour pr\u00e9server notre maison commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>tajuk chu<\/em> offre \u00e0 la fois une critique et une esp\u00e9rance. Il affirme que le langage n\u2019est pas d\u00e9coratif, mais structurel&nbsp;: les mots fa\u00e7onnent les mondes. Sans une traduction profonde \u2014 et la <em>traducture<\/em> comme traduction profonde \u2014, l\u2019humanitarisme risque de reproduire les maux qu\u2019il pr\u00e9tend combattre. Un avenir v\u00e9ritablement humain exige plus que des gestes symboliques ou des postures&nbsp;: il requiert reconnaissance, justice et r\u00e9ciprocit\u00e9. Le <em>tajuk chu<\/em> appelle \u00e0 une r\u00e9invention \u00e9thique des relations globales, fond\u00e9e sur la dignit\u00e9, la solidarit\u00e9 et une humanit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 vu le pouvoir des collaborations humaines et de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 technologique. Je suis convaincue que, gr\u00e2ce au <em>tajuk chu<\/em>, une solidarit\u00e9 v\u00e9ritablement humaine \u00e9mergera, fond\u00e9e sur une compr\u00e9hension plus profonde du sens, de l\u2019intention et de l\u2019action. Comme le rappelle Arundhati Roy&nbsp;: \u00ab\u2009Un monde meilleur est possible&nbsp;: il est en chemin.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-medium-font-size\">Akosua Adomako Ampofo<\/h2>\n\n\n\n<p>Au nom de <em>Global Africa<\/em>, merci infiniment.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":24814,"template":"","meta":[],"series-categories":[1023],"cat-articles":[1143],"keywords":[],"ppma_author":[422],"class_list":["post-24815","series-issues","type-series-issues","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","series-categories-numero-12","cat-articles-champ","author-mame-penda-ba-fr"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Traducture dans la philanthropie | Global Africa<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.globalafricasciences.org\/fr\/issues\/numero-12\/traducture-in-philanthropy\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Traducture dans la philanthropie | Global Africa\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Dans cet entretien, Wangui wa Goro, f\u00e9ministe, traductrice et universitaire, qui a \u00e0 la fois men\u00e9 des recherches et travaill\u00e9 dans le domaine du \u00ab\u2009d\u00e9veloppement\u2009\u00bb, propose une perspective novatrice sur la traduisibilit\u00e9 de concepts tels que la \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb et la \u00ab\u2009charit\u00e9\u2009\u00bb. Dans cet \u00e9change avec Akosua Adomako Ampofo, elle examine les hi\u00e9rarchies de genre, de race, de classe et d\u2019autres formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9s au sein du champ humanitaire \u00e0 travers le concept de tajuk chu\/traducture, qu\u2019elle d\u00e9finit comme une traduction en profondeur. Au c\u0153ur de sa r\u00e9flexion se trouve la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une compr\u00e9hension plus fine des m\u00e9canismes persistants mis en place par les anciennes puissances coloniales, lesquelles ont restructur\u00e9 les pratiques de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019elles ne correspondent pas \u2014 et ne correspondent souvent pas \u2014 aux contextes africains. Ces pratiques ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9gitim\u00e9es par des discours et des terminologies qui, bien souvent, n\u2019existent pas dans les soci\u00e9t\u00e9s africaines, o\u00f9 les conceptions locales de la \u00ab\u2009philanthropie\u2009\u00bb ne sont pas prises en compte dans ces cadres discursifs plus larges. Les interrogations incisives de Wangui wa Goro mettent en lumi\u00e8re les tensions rencontr\u00e9es dans son exp\u00e9rience en mati\u00e8re de traduction, tant au sens large qu\u2019au sens restreint du terme. Wangui wa Goro est professeure honoraire de pratique de la traduction \u00e0 la School of Oriental and African Studies (Soas) et chercheuse invit\u00e9e \u00e0 King\u2019s College London. Elle est la fondatrice de Sidensi, une organisation qui promeut la traduction et la traducture. Elle \u0153uvre sans rel\u00e2che pour encourager les chercheurs et autres acteurs \u00e0 prendre la traduction au s\u00e9rieux. Akosua Adomako Ampofo Commen\u00e7ons par votre propre expertise et votre parcours en traduction. En tant que chercheuse f\u00e9ministe, traductrice et intellectuelle, quelle a \u00e9t\u00e9 votre exp\u00e9rience de la traduction des formes \u00ab\u2009conventionnelles\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009n\u00e9olib\u00e9rales\u2009\u00bb de l\u2019humanitarisme, ou encore de la traduction dans ce que l\u2019on appelle le travail de d\u00e9veloppement\u2009? Depuis longtemps, vous exprimez votre pr\u00e9occupation face au fait que les mots et les actions ne se traduisent pas ais\u00e9ment d\u2019une langue ou d\u2019une culture \u00e0 une autre et que cela exige une attention particuli\u00e8re. Vous soutenez que les mots, les perceptions et les concepts qu\u2019ils sous-tendent ne se traduisent pas facilement d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, en particulier dans des contextes marqu\u00e9s par des in\u00e9galit\u00e9s historiques. Comment en \u00eates-vous venue \u00e0 forger ce terme ou concept de traducture\/tajuk chu\u2009? Wangui wa Goro C\u2019est pour moi un privil\u00e8ge de prendre part \u00e0 cet \u00e9change si opportun. J\u2019emploierai les termes tajuk chu et \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb de mani\u00e8re interchangeable. La traduction fait partie de ma vie depuis mon plus jeune \u00e2ge. Plus tard, au cours de mes \u00e9tudes doctorales, j\u2019ai \u00e9labor\u00e9 ce concept de \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb, qui visait \u00e0 d\u00e9crire les lacunes au sein du processus de traduction et que j\u2019ai ensuite approfondi comme une forme de traduction en profondeur. J\u2019ai mis au jour ce que je consid\u00e8re comme des \u00e9carts conceptuels et communicationnels, li\u00e9s aux relations historiques entre l\u2019Afrique et les syst\u00e8mes mondiaux. Par la suite, j\u2019ai poursuivi l\u2019exploration de ce concept dans des contextes de d\u00e9veloppement international et de gestion des savoirs. Cette recherche a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e par le gouvernement n\u00e9erlandais par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019Association europ\u00e9enne des organisations de d\u00e9veloppement (Eadi). Dans les contextes du d\u00e9veloppement et de l\u2019humanitaire, la langue ne se contente pas de d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9\u2009; elle la produit. Les mots fa\u00e7onnent les priorit\u00e9s politiques, l\u00e9gitiment les interventions et structurent les relations entre ceux qui donnent et ceux qui re\u00e7oivent. Un bouleversement g\u00e9opolitique soudain \u2014 une guerre, un coup d\u2019\u00c9tat, la destitution d\u2019un chef d\u2019\u00c9tat \u2014 peut transformer radicalement la signification de concepts tels que la souverainet\u00e9, les droits ou la nation. La traduction n\u2019est donc jamais stable, et le tajuk chu insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de reconna\u00eetre cette instabilit\u00e9 plut\u00f4t que de la dissimuler. Lors de la pr\u00e9paration de cet entretien, un coll\u00e8gue a mal entendu le mot que j\u2019avais invent\u00e9, \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb, et l\u2019a compris comme \u00ab\u2009tajuk chu\u2009\u00bb. J\u2019ai choisi de reprendre cette forme dans cet essai, car elle illustre comment une erreur d\u2019audition peut entra\u00eener une non-\u00e9coute ou une non-traduction, avec des effets diff\u00e9rents. L\u2019objectif \u00e9tait d\u2019explorer les relations in\u00e9gales \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la traduction, y compris les traductions manqu\u00e9es dans le contexte des relations Nord\/Sud, notamment en lien avec la colonialit\u00e9 et la postcolonialit\u00e9 dans le secteur du d\u00e9veloppement. Pourtant, les erreurs de traduction se produisent quotidiennement dans les relations et les syst\u00e8mes de savoir, avec peu de v\u00e9rification. Nous vivons des vies traduites \u2014 corporellement, \u00e9motionnellement, intellectuellement, id\u00e9ologiquement, politiquement, etc. \u2014 au quotidien. Nous pratiquons l\u2019alternance codique, non seulement au niveau de la langue, mais \u00e0 travers tout notre \u00eatre et notre mani\u00e8re de vivre. La mondialisation a contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire certains \u00e9carts, mais les divergences id\u00e9ologiques signifient que des \u00e9carts importants subsistent \u00e0 d\u2019autres niveaux. Akosua Adomako Ampofo Pouvez-vous expliquer cela et donner des exemples\u2009? Wangui wa Goro Toutes deux, comme de nombreux Africains \u2014 et en particulier les personnes issues d\u2019anciennes colonies \u2014 parlons plusieurs langues et voyageons dans diff\u00e9rentes parties du monde. Nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de la traduction de mani\u00e8re incarn\u00e9e, \u00e0 travers l\u2019h\u00e9ritage, o\u00f9 nous sommes amen\u00e9s \u00e0 n\u00e9gocier entre les cultures, mais aussi en nous-m\u00eames, \u00e0 mesure que nous circulons entre des contextes personnels, familiaux, locaux et g\u00e9opolitiques, familiers ou non, de mani\u00e8re consciente ou inconsciente. Cela implique d\u2019interagir avec les diff\u00e9rentes composantes de sa famille et de sa communaut\u00e9, que ce soit lorsqu\u2019on se rend \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou m\u00eame au sein de sa propre ville. On se d\u00e9place ainsi sur les plans \u00e9motionnel, intellectuel, linguistique, philosophique et psychologique, sans dictionnaire. On apprend \u00e0 naviguer entre des valeurs, des attentes, ce qu\u2019il est possible ou non de dire, parce que certaines choses ne s\u2019inscrivent pas dans l\u2019une ou l\u2019autre communaut\u00e9, m\u00eame si l\u2019on en a connaissance\u2009; on se retrouve donc constamment \u00e0 censurer, ajuster et adapter son propos. Parfois, des vies se jouent sur des mots. Le parcours \u00e9ducatif influe \u00e9galement sur la mani\u00e8re dont on interagit avec diff\u00e9rentes communaut\u00e9s, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00e9tudiants ou de pairs. 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Les interrogations incisives de Wangui wa Goro mettent en lumi\u00e8re les tensions rencontr\u00e9es dans son exp\u00e9rience en mati\u00e8re de traduction, tant au sens large qu\u2019au sens restreint du terme. Wangui wa Goro est professeure honoraire de pratique de la traduction \u00e0 la School of Oriental and African Studies (Soas) et chercheuse invit\u00e9e \u00e0 King\u2019s College London. Elle est la fondatrice de Sidensi, une organisation qui promeut la traduction et la traducture. Elle \u0153uvre sans rel\u00e2che pour encourager les chercheurs et autres acteurs \u00e0 prendre la traduction au s\u00e9rieux. Akosua Adomako Ampofo Commen\u00e7ons par votre propre expertise et votre parcours en traduction. En tant que chercheuse f\u00e9ministe, traductrice et intellectuelle, quelle a \u00e9t\u00e9 votre exp\u00e9rience de la traduction des formes \u00ab\u2009conventionnelles\u2009\u00bb ou \u00ab\u2009n\u00e9olib\u00e9rales\u2009\u00bb de l\u2019humanitarisme, ou encore de la traduction dans ce que l\u2019on appelle le travail de d\u00e9veloppement\u2009? Depuis longtemps, vous exprimez votre pr\u00e9occupation face au fait que les mots et les actions ne se traduisent pas ais\u00e9ment d\u2019une langue ou d\u2019une culture \u00e0 une autre et que cela exige une attention particuli\u00e8re. Vous soutenez que les mots, les perceptions et les concepts qu\u2019ils sous-tendent ne se traduisent pas facilement d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, en particulier dans des contextes marqu\u00e9s par des in\u00e9galit\u00e9s historiques. Comment en \u00eates-vous venue \u00e0 forger ce terme ou concept de traducture\/tajuk chu\u2009? Wangui wa Goro C\u2019est pour moi un privil\u00e8ge de prendre part \u00e0 cet \u00e9change si opportun. J\u2019emploierai les termes tajuk chu et \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb de mani\u00e8re interchangeable. La traduction fait partie de ma vie depuis mon plus jeune \u00e2ge. Plus tard, au cours de mes \u00e9tudes doctorales, j\u2019ai \u00e9labor\u00e9 ce concept de \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb, qui visait \u00e0 d\u00e9crire les lacunes au sein du processus de traduction et que j\u2019ai ensuite approfondi comme une forme de traduction en profondeur. J\u2019ai mis au jour ce que je consid\u00e8re comme des \u00e9carts conceptuels et communicationnels, li\u00e9s aux relations historiques entre l\u2019Afrique et les syst\u00e8mes mondiaux. Par la suite, j\u2019ai poursuivi l\u2019exploration de ce concept dans des contextes de d\u00e9veloppement international et de gestion des savoirs. Cette recherche a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e par le gouvernement n\u00e9erlandais par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019Association europ\u00e9enne des organisations de d\u00e9veloppement (Eadi). Dans les contextes du d\u00e9veloppement et de l\u2019humanitaire, la langue ne se contente pas de d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9\u2009; elle la produit. Les mots fa\u00e7onnent les priorit\u00e9s politiques, l\u00e9gitiment les interventions et structurent les relations entre ceux qui donnent et ceux qui re\u00e7oivent. Un bouleversement g\u00e9opolitique soudain \u2014 une guerre, un coup d\u2019\u00c9tat, la destitution d\u2019un chef d\u2019\u00c9tat \u2014 peut transformer radicalement la signification de concepts tels que la souverainet\u00e9, les droits ou la nation. La traduction n\u2019est donc jamais stable, et le tajuk chu insiste sur la n\u00e9cessit\u00e9 de reconna\u00eetre cette instabilit\u00e9 plut\u00f4t que de la dissimuler. Lors de la pr\u00e9paration de cet entretien, un coll\u00e8gue a mal entendu le mot que j\u2019avais invent\u00e9, \u00ab\u2009traducture\u2009\u00bb, et l\u2019a compris comme \u00ab\u2009tajuk chu\u2009\u00bb. J\u2019ai choisi de reprendre cette forme dans cet essai, car elle illustre comment une erreur d\u2019audition peut entra\u00eener une non-\u00e9coute ou une non-traduction, avec des effets diff\u00e9rents. L\u2019objectif \u00e9tait d\u2019explorer les relations in\u00e9gales \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la traduction, y compris les traductions manqu\u00e9es dans le contexte des relations Nord\/Sud, notamment en lien avec la colonialit\u00e9 et la postcolonialit\u00e9 dans le secteur du d\u00e9veloppement. Pourtant, les erreurs de traduction se produisent quotidiennement dans les relations et les syst\u00e8mes de savoir, avec peu de v\u00e9rification. Nous vivons des vies traduites \u2014 corporellement, \u00e9motionnellement, intellectuellement, id\u00e9ologiquement, politiquement, etc. \u2014 au quotidien. Nous pratiquons l\u2019alternance codique, non seulement au niveau de la langue, mais \u00e0 travers tout notre \u00eatre et notre mani\u00e8re de vivre. La mondialisation a contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire certains \u00e9carts, mais les divergences id\u00e9ologiques signifient que des \u00e9carts importants subsistent \u00e0 d\u2019autres niveaux. Akosua Adomako Ampofo Pouvez-vous expliquer cela et donner des exemples\u2009? Wangui wa Goro Toutes deux, comme de nombreux Africains \u2014 et en particulier les personnes issues d\u2019anciennes colonies \u2014 parlons plusieurs langues et voyageons dans diff\u00e9rentes parties du monde. Nous faisons l\u2019exp\u00e9rience de la traduction de mani\u00e8re incarn\u00e9e, \u00e0 travers l\u2019h\u00e9ritage, o\u00f9 nous sommes amen\u00e9s \u00e0 n\u00e9gocier entre les cultures, mais aussi en nous-m\u00eames, \u00e0 mesure que nous circulons entre des contextes personnels, familiaux, locaux et g\u00e9opolitiques, familiers ou non, de mani\u00e8re consciente ou inconsciente. Cela implique d\u2019interagir avec les diff\u00e9rentes composantes de sa famille et de sa communaut\u00e9, que ce soit lorsqu\u2019on se rend \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou m\u00eame au sein de sa propre ville. On se d\u00e9place ainsi sur les plans \u00e9motionnel, intellectuel, linguistique, philosophique et psychologique, sans dictionnaire. On apprend \u00e0 naviguer entre des valeurs, des attentes, ce qu\u2019il est possible ou non de dire, parce que certaines choses ne s\u2019inscrivent pas dans l\u2019une ou l\u2019autre communaut\u00e9, m\u00eame si l\u2019on en a connaissance\u2009; on se retrouve donc constamment \u00e0 censurer, ajuster et adapter son propos. Parfois, des vies se jouent sur des mots. Le parcours \u00e9ducatif influe \u00e9galement sur la mani\u00e8re dont on interagit avec diff\u00e9rentes communaut\u00e9s, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00e9tudiants ou de pairs. 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