Contexte et questions de recherche
Le retard de croissance est caractérisé par une taille, un poids ou un indice de masse corporelle inférieurs aux valeurs attendues, ou par une variation du rapport taille/poids dépassant deux percentiles sur les courbes de croissance spécifiques à l’âge et au sexe, chez un enfant ayant présenté une croissance jusque-là normale (Tang et al., 2021). Il résulte d’une exposition prolongée à une alimentation inadéquate, aux maladies et aux infections, et d’un manque de stimulation psychosociale (Organisation mondiale de la Santé [OMS], 2017). Ce retard, qui apparaît principalement avant l’âge de deux ans, a des effets durables sur le développement cognitif et physique, la réussite scolaire et la santé à l’âge adulte (Walker et al., 2007), d’où l’intérêt croissant que portent les stratégies internationales de santé et de développement à cette problématique (Unicef et al., 2023).
Depuis 2011, le Sénégal contribue à l’initiative Scaling Up Nutrition (SUN) en renforçant ses structures institutionnelles et ses programmes (Offosse N’Gbesso, 2018). La Politique nationale de développement de la nutrition (PNDN), pilotée par le Conseil national de développement de la nutrition (CNDN), a élargi l’accès aux services de nutrition (Gouvernement du Sénégal, 2015). Elle repose sur des actions menées au sein des communautés pour améliorer la santé des mères et des enfants, l’hygiène ainsi que l’accès à une alimentation saine. Elle est opérationnalisée dans le cadre du Plan stratégique multisectoriel de la nutrition (PSMN), qui encourage une approche intégrée et la participation d’autres acteurs de la nutrition (Gouvernement du Sénégal, 2018). De plus, dans le cadre du Plan Sénégal Émergent (PSE), investir dans la lutte contre la malnutrition est considéré comme une stratégie efficace pour renforcer la protection sociale, la résilience communautaire et stimuler la croissance économique (Gouvernement du Sénégal, 2019).
Le Programme de renforcement de la nutrition (PRN), sous l’impulsion du CNDN, vise à combattre la malnutrition chronique chez les enfants de moins de cinq ans, en mobilisant aussi bien les acteurs communautaires, ministériels que techniques. Le PRN a renforcé la gouvernance en matière de nutrition ainsi que l’accès des populations vulnérables aux services nutritionnels. Depuis 2019, le Projet d’investissement dans les premières années pour le développement humain au Sénégal (PIPADHS), en partenariat avec la Banque mondiale, a poursuivi cet élan en investissant dans des interventions intégrées en nutrition, petite enfance, éducation, principalement en milieu rural et périurbain, tout en promouvant l’autonomisation des femmes.
Ces efforts ont réduit le retard de croissance, lequel est passé de 26,7 % en 2011 à 17,9 % en 2019, ce qui est inférieur à la moyenne africaine (30,7 %). Cependant, en 2023, la prévalence atteint 18 %, dont 4 % de formes sévères (figure 1), marquant une stagnation préoccupante.

On observe des inégalités régionales persistantes au Sénégal. Certaines zones, telles que Saint-Louis, Matam, Kaffrine ou Kédougou, enregistrent des taux de retard de croissance compris entre 20 et 29 %, reflétant leur vulnérabilité historique à l’insécurité alimentaire (Pouye & Fall, 2023). En 2017, les régions du sud et du centre du Sénégal étaient les plus touchées par cette affection, notamment dans les localités rurales (20 %) contre 12 % dans les zones urbaines (EDS-C, 2017)[1] .
Selon Unicef (1990), la malnutrition chronique résulte de facteurs immédiats, tels que des apports alimentaires insuffisants ou la maladie, et de facteurs sous-jacents liés à la sécurité alimentaire, aux soins et à l’environnement sanitaire. Elle est également influencée par des facteurs fondamentaux relevant du contexte social, économique et politique, ainsi que des ressources institutionnelles et financières disponibles. Même si ce modèle met en évidence l’interaction entre ces déterminants de la malnutrition, il ne tient pas systématiquement compte de l’influence des normes sociales, des structures informelles et des rapports de pouvoir locaux. Dans le contexte des zones arides d’Afrique, Young (2020) propose un cadre spécifique à l’analyse de la malnutrition aiguë, qui conserve l’analyse des causes immédiates et sous-jacentes tout en reconfigurant les causes fondamentales selon trois dimensions : l’environnement et la variabilité saisonnière, les systèmes institutionnels, et les moyens de subsistance des populations. Cette approche met l’accent sur une analyse intégrée et contextuelle, et préconise l’implication active des communautés pour concevoir des interventions plus durables et adaptées au terrain.
Le retard de croissance chez l’enfant est le résultat d’une interrelation complexe de facteurs, comprenant les causes immédiates (apports alimentaires insuffisants , maladies), les causes sous-jacentes (accès aux soins, à l’eau, à l’assainissement) et les causes structurelles liées à la pauvreté et aux inégalités (OMS, 2013). La prévention du retard de croissance repose sur les apports alimentaires, la stimulation psychosociale, les interventions en matière de nutrition et de santé, ainsi que des conditions environnementales favorables. Dans le contexte sénégalais, Brar et al. (2020) ont mis au point une version modifiée du modèle du retard de croissance en identifiant les déterminants distaux (chocs climatiques et économiques), intermédiaires (accès aux soins, à l’eau, à l’alimentation) et proximaux (santé maternelle, anémie, maladies infectieuses, âge, sexe), ce qui permet une analyse plus contextuelle de ce trouble.
Ces approches tendent à réduire l’impact des normes sociales et culturelles, des systèmes informels et des relations de genre sur la situation nutritionnelle (Saidu & Danielson, 2024). Au Sénégal, les savoirs locaux et communautaires offrent des interprétations sociales de la croissance, ainsi que des normes relatives à la grossesse, à l’allaitement et à l’alimentation (Moreno et al., 2023). Ils proposent également des stratégies pour faire face à l’insécurité alimentaire (Dickin et al., 2021). Prendre en compte l’influence des normes sociales et culturelles sur les comportements nutritionnels et la prévention du retard de croissance encourage l’adoption d’approches intégrées (Wood et al., 2024).
Les normes sociales, représentations et pratiques liées à la croissance
La croissance infantile ne peut être pleinement comprise uniquement en termes de paramètres biologiques ; elle est également façonnée par un cadre social et culturel qui imprègne en profondeur les trajectoires individuelles. Les normes implicites déterminent ce qui est perçu comme un « développement approprié » ou « attendu » au sein d’un groupe donné. Elles orientent aussi les pratiques d’allaitement, les choix alimentaires, les évaluations des risques sanitaires, les recours aux soins, qui finissent par façonner les trajectoires de croissance infantile (Dickin et al., 2021 ; Réseau collaboratif, 2019 ; Thuita et al., 2019). Les perceptions de la société sur la taille, le poids et l’alimentation des enfants façonnent les attentes à chaque étape de leur développement. Elles influencent le type et la quantité d’aliments donnés, le moment de la diversification alimentaire, les risques perçus de sous-nutrition, ainsi que la répartition des responsabilités parentales entre hommes et femmes ou entre générations (Scott et al., 2026).
La compréhension de ces normes, de leurs mécanismes d’influence et des sanctions sociales qui en découlent est essentielle si l’on souhaite concevoir des interventions susceptibles d’influer sur les comportements (Bicchieri et Penn Social Norms Training and Consulting Group, 2015). Les normes de genre sont également importantes, car elles conditionnent l’accès aux ressources, aux services de santé et aux informations nutritionnelles, influencent le partage des tâches domestiques et orientent les décisions prises au sein du ménage. L’analyse de ces aspects sociaux et de genre aide souvent à identifier les obstacles invisibles qui freinent la mise en œuvre de certaines pratiques alimentaires recommandées.
Des études montrent que les inégalités de genre peuvent limiter l’accès aux aliments et la qualité des pratiques nutritionnelles (Mphangwe et al., 2024), tandis qu’une plus grande autonomie des mères est associée à de meilleurs résultats nutritionnels (Eom et al., 2024). Ces constats soulignent l’importance d’approches qualitatives pour comprendre les logiques sociales et culturelles (Odii et al., 2024), ainsi que la manière dont les familles définissent et protègent la bonne croissance de l’enfant (Querre, 2007) dans des contextes matériels et environnementaux contraignants.
Le changement climatique accroît la vulnérabilité nutritionnelle de l’enfant,avec un lien étroit entre la crise climatique et la crise nutritionnelle mondiale (Unicef, 2023 ; Klapka et al., 2024). Températures extrêmes, inondations, vagues de chaleur et précipitations variables intensifient l’insécurité alimentaire (OMS, 2022) et la malnutrition chez les enfants de moins de cinq ans (Agabiirwe et al., 2022 ; Sparling et al., 2024 ; ST4N, 2025). Au Sénégal, ces aléas perturbent l’agroécologie, l’agriculture, la sécurité alimentaire et l’accès à l’eau, ce qui accroît le risque de malnutrition infantile (Ndao & Breuer, 2013 ; Sy et al., 2022). Les températures supérieures à 35 °C sont associées à un risque accru de retard de croissance (Niles et al., 2021). Les effets des précipitations sont plus nuancés : une diminution des précipitations peut, selon le contexte, soit détériorer, soit améliorer l’état nutritionnel (Seposo et al., 2025). Si une baisse des précipitations compromet souvent la production agricole et la sécurité alimentaire, elle peut aussi, dans certains environnements, réduire l’exposition aux maladies hydriques et vectorielles, telles que les diarrhées, le choléra ou le paludisme, qui affectent l’absorption des nutriments et la croissance des enfants. En raison de leur immaturité et de leur dépendance alimentaire, les enfants sont particulièrement vulnérables à ces effets sanitaires et nutritionnels (Thiede & Strube, 2020), ainsi qu’à la transmission des maladies infectieuses. Pour analyser le retard de croissance, il est essentiel de prendre en compte la perception des risques climatiques par les familles, ainsi que les stratégies qu’elles mettent en œuvre pour les prévenir ou s’y adapter (Cooper et al., 2019 ; Macheka et al., 2022). Elles évaluent la nature des risques perçus, leur priorité, ainsi que les pratiques à adopter pour y faire face. Ces représentations sociales façonnent leurs comportements en matière d’agriculture, d’alimentation et de santé. Par exemple, elles influencent le choix des cultures, la gestion des stocks et la réponse aux chocs environnementaux (Moreno et al., 2023). Ces dynamiques ont un rôle structurant sur la sécurité alimentaire des ménages, et par extension, sur la croissance et le développement des enfants.
Objectifs de recherche
Cette étude explore l’interaction entre les normes sociales, les processus socio-économiques et les facteurs environnementaux pour expliquer le retard de croissance chez les enfants au Sénégal, en mettant l’accent sur l’impact perçu du changement climatique. Elle analyse également le processus de vulnérabilité, qui expose les enfants à une malnutrition chronique, ainsi que les mécanismes d’adaptation et de résilience mobilisés par les ménages et les communautés face à ces défis. L’objectif est de mieux comprendre la complexité de ces dynamiques et la manière dont elles influencent le développement infantile. Plus précisément, l’étude cherche à :
- Analyser les modèles explicatifs de la nutrition infantile en articulant les dimensions émiques, socio-territoriales et environnementales, afin d’identifier les interactions entre facteurs culturels, dynamiques sociales et contraintes écologiques ;
- Documenter les représentations sociales et les cadres interprétatifs locaux relatifs aux causes du retard de croissance, en mettant en évidence les logiques culturelles et communautaires qui structurent ces perceptions ;
- Étudier la perception des risques climatiques par les parents et analyser leur influence sur les pratiques de soins, d’alimentation et de protection des enfants ;
- Décrire et analyser les formes de résilience des familles face au changement climatique, ainsi que les effets perçus sur la croissance infantile.
Matériel et méthodes
Cet article présente une étude qualitative sur le retard de croissance chez les enfants au Sénégal, visant à analyser les facteurs socioculturels, environnementaux et communautaires qui influencent les pratiques alimentaires, les soins et la croissance des jeunes enfants.
Pour refléter la diversité ethnoculturelle et géographique, une approche ethnographique a été adoptée. Le territoire a été réparti en cinq zones socio-économiques (Diouf, 1994). Une région par zone a été sélectionnée en fonction du niveau de retard de croissance et de la présence du programme Pipadhs (carte 1).

Dans chaque région, le département présentant le taux le plus élevé a été retenu, puis une commune urbaine et une commune rurale ont été choisies afin d’assurer une représentativité des milieux de vie. Deux catégories de participants ont été incluses. Nous avons d’abord ciblé les donneurs de soins résidant dans la zone d’étude depuis au moins 12 mois, dans un ménage ayant un enfant de moins de cinq ans. Ce terme désigne les mères, grands-mères, pères et agents de santé communautaires, responsables de la gestion nutritionnelle et sanitaire des enfants. Leur rôle englobe l’alimentation, l’hygiène, la puériculture, la prévention des maladies et l’accès aux soins. Ces pratiques s’inscrivent dans un cadre familial élargi, où les femmes occupent une place centrale. Ensuite, des informateurs clés (professionnels de santé, acteurs communautaires, membres d’organisations non gouvernementales et leaders locaux) ont été inclus. Les mineurs (de moins de 18 ans) n’ont pas été inclus dans cette recherche. Le protocole a été approuvé par le Comité national d’éthique pour la recherche en santé du Sénégal (SEN 23/107). Tous les participants ont donné leur consentement après avoir été informés des objectifs de l’enquête et de leurs droits.
Plusieurs méthodes qualitatives ont été mobilisées. Des entretiens semi-directifs (n = 134 participants) ont été menés, ce qui a permis de mieux comprendre la vision des participants concernant la croissance, leurs habitudes alimentaires et de soins, ainsi que les facteurs socioculturels et environnementaux qui y jouent un rôle. La saturation des données a été atteinte après environ 25 à 30 entretiens par site. Afin de repérer les maladies infantiles jugées prioritaires par les parents, les aliments considérés comme appropriés, et les principaux défis pour une alimentation saine, un exercice de free listing a été organisé. Par ailleurs, des entretiens de groupe (focus groups ; n = 24) ont été réalisés avec les parents, répartis selon le genre et l’expérience du retard de croissance. Enfin, des observations directes dans les foyers ont enrichi l’en décrivant les comportements quotidiens en matière de nutrition, d’hygiène, de soins, et d’interactions familiales.
L’analyse des données a été réalisée à l’aide du logiciel ATLAS.ti. Après anonymisation et stockage sécurisé, les transcriptions ont d’abord fait l’objet d’un codage ouvert visant à faire émerger les catégories principales à partir du matériel empirique. Cette première étape a été suivie d’un codage axial, permettant de relier les thèmes identifiés et de structurer les données autour des dimensions clés : les pratiques alimentaires, les trajectoires de soins et les déterminants sociaux et environnementaux. Deux chercheurs ont procédé indépendamment au codage ; les divergences ont été discutées et résolues par consensus. Une analyse comparative transversale a ensuite permis d’identifier les variations selon les contextes ethnoculturels, le type de milieu (urbain ou rural) et la catégorie d’acteurs impliqués.
Résultats
Comprendre le retard de croissance infantile à travers les perceptions locales
- Une lecture sociale de la croissance infantile
Au Sénégal, la croissance infantile se conçoit comme celle de « l’enfant bien portant », qui se manifeste par la taille, le poids et des jalons de maturation, tels que l’émergence des dents de lait, la marche, le langage ou la puberté. Une croissance satisfaisante dépend de la réponse des donneurs de soins aux besoins fondamentaux intégrant la nutrition, la protection et les soins corporels : portage, massages au beurre de karité ou à l’huile de touloucouna, hydratation. Ces derniers, réalisés par les mères, grand-mères ou masseuses, façonnent le corps selon des normes sociales, transmettent des savoirs hygiéniques, thérapeutiques et symboliques (Mbaye et al., 2021), et protègent contre des menaces invisibles (Weber et al., 2010). Ces pratiques de soins et ces rituels montrent que la croissance de l’enfant est un processus façonné par les dynamiques sociales et culturelles (Amoussou Lokossou et al., 2021).
- Hygiène domestique, environnement et dynamiques de soins
Dans tous les sites d’étude, les femmes associent étroitement la santé et la croissance des enfants à la propreté de leur environnement domestique. Elles soulignent l’importance de donner un bain fréquent à l’enfant, de changer ses vêtements régulièrement, de le nettoyer avant l’allaitement et d’éviter les aliments de rue, autant de stratégies essentielles pour prévenir les maladies infantiles.
Les parents perçoivent également plusieurs risques environnementaux, tels que les tempêtes de sable, la fumée des feux de brousse, la préparation de nourriture de rue, la pollution et le brûlage à ciel ouvert des déchets ménagers. Ces expositions peuvent entraîner des problèmes respiratoires et digestifs chez les jeunes enfants. Conscients de ces dangers, les parents restent vigilants, mais les contraintes économiques et matérielles entravent leur capacité à agir. L’implication renforcée des pères, notamment dans le suivi vaccinal, la recherche de soins et le soutien financier, est rapportée comme un facteur contribuant à la stabilité et à la résilience du ménage. Toutefois, la répartition genrée des rôles demeure prédominante, confiant aux mères la responsabilité principale des soins quotidiens et de l’alimentation des enfants.
- Pratiques corporelles et socialisation genrée dès la petite enfance
Au Sénégal, l’évaluation de la croissance repose principalement sur des connaissances et des savoirs relatifs à la santé, à l’alimentation et à la protection, transmis surtout par les femmes. Selon elles, pour garantir la santé et la vitalité de l’enfant, il est essentiel de respecter les normes corporelles et sociales qui façonnent le corps. Par exemple, les massages au beurre de karité ou à l’huile de touloucouna aident à modeler le corps de l’enfant selon les critères acceptés et souhaités par la société. Plus spécifiquement, ces pratiques varient en fonction du sexe de l’enfant :
Je pratique des techniques de modelage corporel afin de contribuer à tonifier la silhouette des enfants. Si l’enfant est une fille, j’emploie des gestes ascendants lors du massage pour affiner la taille et arrondir les fesses. En revanche, pour un garçon, je réalise des pressions au niveau des fesses et un lissage du bas-ventre. Cela vise à prévenir la prise de poids excessive et à renforcer la virilité. (Grand-mère de 62 ans, Louga)
Ces pratiques montrent à quel point le travail autour du corps est porteur de sens et joue un rôle essentiel dans la croissance de l’enfant ainsi que dans sa préparation à la vie d’adulte. Les femmes — mères, grands-mères, tantes, sœurs — occupent une place centrale dans ces gestes de puériculture et dans la transmission des savoirs relatifs aux soins, à l’alimentation et à la protection du corps (Wallace et al., 2022). Elles incarnent aussi l’inscription précoce des normes de genre, les pères prenant en charge l’aspect financier. Cependant, la participation croissante de ces derniers à certains aspects du suivi de la santé laisse penser à une recomposition partielle des rôles parentaux. Par ailleurs, le retard de croissance est souvent perçu comme le résultat d’une négligence parentale, généralement attribuée aux mères ; certaines sont soupçonnées de manquer d’attention ou de rigueur dans l’alimentation et les soins, ce qui pourrait expliquer la chétivité ou la maigreur de leur enfant. Ainsi, la santé et la croissance équilibrée de l’enfant témoignent profondément du dévouement et du savoir-faire des femmes dans leur rôle de soins (Wentworth & Blalock, 2025).
En négligeant des facteurs tels que la précarité économique, la charge domestique ou l’accès restreint aux ressources, ces perceptions renforcent les inégalités de genre dans la prise en charge de la santé des enfants. Cela souligne l’importance de comprendre ces obstacles afin de mieux accompagner toutes les familles.
- Causes et nosologies locales du retard de croissance infantile
Au Sénégal, les donneurs de soins des enfants de moins de cinq ans interrogés dans le cadre de cette étude utilisent des expressions vernaculaires comme Maggaay bu dàmm (croissance interrompue), Xel mu fassu (esprit entravé), Xorido mawnu (problèmes de mémoire), Kondi (taille réduite) et Timpato (enfant frêle) pour désigner le retard de croissance. Ces termes reflètent quatre axes principaux d’interprétation : les traits physiques visibles, les signes cliniques apparents (fatigue, gonflements abdominaux, lenteur), les modifications cognitives ou comportementales, ainsi que les explications causales impliquant des aspects spirituels, génétiques ou des écarts par rapport aux normes sociales.
Maggaay bu dàmm (une croissance rompue), xel mu fassu. Si, au même âge que ses amis, les autres grandissent et il garde la même taille, on saura qu’il ne grandit pas normalement. Souvent, sa concentration est aussi perturbée. (Entretien, père d’enfants de 2 ans, Boulal, Dahra, Louga)
Outre la taille, l’observation de l’aspect général du corps de l’enfant, de ses comportements et de son développement moteur ou intellectuel aide les parents à évaluer sa croissance. Bien que la corpulence soit souvent valorisée, la maigreur ne signifie pas nécessairement un retard de croissance aux yeux des communautés : dans les régions du centre-ouest, elle est fréquemment associée à la maladie, tandis qu’au nord (Matam), elle est considérée comme un symbole identitaire pulaaku, représentant l’endurance (Chevé et al., 2023). De même en Tanzanie, la petite taille est perçue comme naturelle ou héréditaire (Mchome et al., 2019). Au Ghana, la forte corpulence des enfants est interprétée comme le signe d’une situation familiale prospère et de soins parentaux appropriés (Ewusie et al., 2025). Cette valorisation sociale du corps « bien nourri » peut rendre la maigreur moins identifiable comme problème de santé et retarder la mise en œuvre de démarches de soins ou de prévention (Pradeilles et al., 2022).
Par ailleurs, pour les parents, si le retard de croissance et la malnutrition présentent des manifestations cliniques similaires, ils n’ont pas la même étiologie : la malnutrition est principalement rattachée à une alimentation jugée insuffisante ou inappropriée, tandis que le retard de croissance est conçu comme une condition globale, liée à des causes héréditaires, mystiques ou sociales. Il s’agit d’une perturbation affectant le corps de l’enfant et ses capacités intellectuelles, qui soulève des questions sur les types d’interactions de l’enfant avec son environnement, ainsi que sur les formes d’interactions avec sa mère depuis la période de la grossesse.
En effet, la période gestationnelle est considérée comme un moment de fragilité particulière, durant lequel le fœtus serait exposé à des influences invisibles susceptibles de provoquer des anomalies ou de freiner son développement :
Silouhoulein Yamouta est une maladie de l’enfant liée à la rencontre d’un singe rouge par une femme enceinte, qui provoque des troubles de croissance et des atteintes mentales. Chez les Joola, on parle de l’entrée d’un « mauvais vent » dans le corps de la femme enceinte, surtout au crépuscule, provoquant Adjiomp Deum. Considérée comme hantée par des esprits maléfiques, la mère accoucherait d’un enfant dont le développement serait entravé.(Entretien, homme de 52 ans, Sédhiou)
Les signes associés à cet état incluent une silhouette jugée fragile, une peau fripée, des yeux enfoncés et une attitude décrite comme réservée ou refermée sur soi. Pour y remédier, certains recourent à des pratiques rituelles : bains spécifiques, port d’un pagne représentant la queue du singe, et imitation par la mère des mouvements de l’animal, afin d’éloigner le génie considéré comme responsable du trouble.
De plus, l’absence de certains soins de puériculture durant la petite enfance, comme le massage, l’onction d’huile et le portage, est fréquemment considérée comme une cause de troubles de la croissance. Ces pratiques ont une importance protectrice significative, car elles visent à favoriser la croissance, à renforcer la vitalité et à protéger l’enfant contre diverses vulnérabilités. Les résultats indiquent que les parents perçoivent le retard de croissance à travers des signes perceptibles dans le corps, le comportement de l’enfant, ainsi que dans son vécu social au sein des environnements familiaux et culturels. Cependant, ces manifestations perçues, qui renvoient à des savoirs locaux, demeurent souvent invisibles au regard des outils nutritionnels biomédicaux qui contribuent à en restreindre la reconnaissance.
Nutrition infantile : entre normes culturelles, pratiques maternelles et vulnérabilités socio-environnementales
Les pratiques alimentaires infantiles, ancrées dans les traditions locales, dépendent des contraintes socio-économiques et de la disponibilité des ressources. Les aliments traditionnels (bouillies, couscous, sauces locales, lait), reflets de savoirs locaux, continuent d’être valorisés pour leur rôle identitaire et leur contribution à la croissance, bien qu’ils diffèrent souvent des recommandations biomédicales.
Chez les Peuls, le lacirié cossam (bouillie de farine de maïs avec du lait)est considéré comme un aliment essentiel pour les enfants, car il contribue à leur développement intellectuel et est facilement accessible. Dans les régions du sud, on consomme beaucoup le couscous (mil, maïs ou sorgho), le fondé (bouillie de mil), le sombi gerte (riz-arachide), et le sombi mbox (maïs), qui sont des céréales disponibles. Au sud Goudomp, Diattacounda[2] ), le riz blanc, le bissap (feuille d’oseille), le Bantabrosse (feuilles de baobab), et le Kaldu (riz sauce poisson) sont courants chez les Diola. Au nord, le lait, la bouillie et le couscous sont privilégiés, souvent associés au pain de singe afin d’éviter des troubles digestifs. À Matam, les pratiques alimentaires ont toutefois évolué : le lait, le sorgho, le mil, le niébé et les poissons du lac se faisant rares, les parents achètent des produits en supermarché, souvent périmés, exposant ainsi les enfants à des risques sanitaires. Cette introduction progressive d’aliments achetés sur le marché est souvent perçue par les acteurs du système de santé comme susceptible de réduire la qualité nutritionnelle.
Pour les parents, la nutrition maternelle a également un impact sur la santé de l’enfant. Une mère bien nourrie produit un lait plus riche en nutriments, ce qui aide à prévenir la dénutrition et d’autres problèmes de santé chez le bébé, tels que la diarrhée. L’allaitement et le sevrage, influencés par les normes sociales, doivent suivre des pratiques adaptées (mise au sein précoce, technique d’allaitement, fréquence, introduction d’aliments complémentaires, diversification alimentaire, hygiène alimentaire). Toute difficulté, qu’elle soit due au coût, aux contraintes professionnelles, à la consommation de boissons peu nourrissantes ou à un sevrage prématuré, peut avoir des effets négatifs sur la croissance.
Croissance infantile et environnement : ressources, risques et savoirs des communautés
- L’environnement comme ressource et source de risques pour la croissance infantile
L’environnement fournit de l’eau, des aliments et des plantes médicinales, dont la disponibilité dépend de leur préservation face à la pollution, à la surexploitation, à la déforestation, au brûlis et à l’usage intensif d’intrants chimiques. Les parents associent la mauvaise qualité de l’eau, l’insalubrité et la pollution aux maladies infantiles, des risques accentués par les changements environnementaux et les aléas climatiques (sécheresses, tempêtes, incendies), qui renforcent la vulnérabilité nutritionnelle. Les enfants grandissent souvent dans des environnements où la promiscuité avec les animaux et un accès limité à l’eau augmentent les risques de contamination.
Pour les parents interrogés, l’environnement immédiat est perçu comme un cadre de vie concret, combinant des opportunités, des défis pratiques et des compétences développées localement. Ils relient directement sa détérioration à des risques sanitaires précis pour l’enfant : pollution de l’air entraînant des infections respiratoires, inondations causant des diarrhées, ou canicules induisant la déshydratation et compromettant l’allaitement. Ces conditions illustrent la vulnérabilité des enfants face aux effets du changement climatique, lesquels peuvent influencer leur développement physique et mental dès la petite enfance. Ces observations confirment les modèles socio-écologiques de la malnutrition, qui voient la croissance comme le résultat d’interactions entre facteurs individuels, familiaux, communautaires et environnementaux.
- Perceptions locales des aléas environnementaux et de leurs impacts sur l’enfance
Dans les zones d’étude, les transformations climatiques portent des noms locaux qui décrivent leur impact immédiat : sopéeku alam bi (changement de l’ordre naturel), sopéeku jaw ji (modification de l’air ambiant), sopéeku jamono ji (altération des conditions météorologiques), soppeku gancax gi (évolution des récoltes), Géej gi daffa aaye (mer déchaînée) et Jàw ji daa tang (air surchauffé). Les parents sont conscients que les inondations et la pollution de l’air entraînent des infections hydriques et des maladies respiratoires. Ils savent aussi que les saisons irrégulières, les sécheresses et les températures extrêmes, de plus en plus fréquentes, réduisent la production alimentaire et rendent plus difficile son stockage.
Ces phénomènes conduisent parfois à un sevrage précoce chez les enfants et à l’introduction d’aliments solides en remplacement de l’allaitement exclusif.
J’ai allaité mon enfant pendant un an, mais pas exclusivement. Il faut lui donner à boire, surtout par cette chaleur. Sur la recommandation de sa grand-mère, j’ai commencé à le nourrir avec d’autres aliments à quatre mois. Je sais qu’il a timpato car il est plus petit que ses pairs, et j’espère qu’il se remettra. Sa grand-mère refuse de l’emmener à l’hôpital, disant que ce n’est pas une maladie nécessitant une consultation.(Entretien, donneur de soins, Kanel)
- Perceptions des conséquences climatiques sur la croissance infantile
Les perturbations climatiques sont perçues par les parents comme un facteur majeur d’insécurité alimentaire et de difficultés nutritionnelles chez les nourrissons. La pollution atmosphérique, les tempêtes de poussière et les vents chargés de sable ont été associés à une augmentation des infections respiratoires et intestinales, affectant la croissance physique et le développement cognitif des enfants.
Les expériences quotidiennes des parents montrent que les changements climatiques (pluviométrie irrégulière, hausse des températures, inondations, vagues de chaleur) ont perturbé la production et la disponibilité alimentaires. Les rendements des principales cultures vivrières, telles que le maïs et le mil, diminuent déjà, ce qui entraîne une hausse des prix des aliments et complique leur accès. Un nombre croissant de familles connaît une insécurité alimentaire et déclare avoir ressenti la faim au moins une fois par mois. Dans le sud-est (Tambacounda, Kédougou), la nourriture disponible est souvent insuffisante, ce qui force les parents à réduire la quantité d’aliments et la fréquence des repas. Cette situation nuit à la capacité des enfants à recevoir les nutriments nécessaires à leur croissance optimale. Dans les régions de Dakar et de Matam, les catastrophes naturelles, telles que les inondations et les décrues du fleuve, ont entraîné la séparation de certains enfants de leur domicile, de leurs parents ou de leurs responsables. Ces événements sont également traumatisants pour eux, car ils perdent leur environnement socio-affectif . De telles situations affectent leur croissance et leur développement mental :
Après les inondations de l’an dernier, notre maison a été détruite et nous avons dû nous séparer. Certains de mes six enfants ont été confiés à la famille, tandis que je restais avec mon bébé allaité. La séparation a duré plus de huit mois. À notre retour, la maison était très endommagée et mon enfant de deux ans avait perdu du poids. Il mangeait peu, restait silencieux et ne voulait plus jouer. Il parle souvent de ses peurs. Je vois bien qu’il est profondément perturbé. (Entretien, mère de six enfants, Nguidjilogne, Matam)
Sur les sites de relogement précaires, l’accès limité à l’eau, à l’assainissement et à des conditions de vie adéquates accroît l’exposition aux maladies et au stress environnemental. Le retard de croissance apparaît ainsi comme le produit d’interactions complexes entre l’insécurité alimentaire, la morbidité, les vulnérabilités psychosociales et les transformations environnementales liées aux aléas climatiques.
Pratiques locales et stratégies de résilience face au changement climatique
Les données recueillies indiquent que les communautés déploient un ensemble de stratégies pour atténuer les effets du changement climatique sur la croissance et le développement des jeunes enfants, en réponse aux perturbations alimentaires, à l’accès limité aux ressources et aux conditions de vie contraignantes :
- Mobilité et organisation spatiale
Plusieurs participants ont rapporté que les femmes et les enfants se déplacent saisonnièrement pour accéder à l’eau, aux cultures ou à des zones plus ombragées. L’utilisation d’abris temporaires offrant un meilleur confort thermique est également envisagée pour protéger les enfants contre les vagues de chaleur.
- Adaptations alimentaires
Les ménages modifient fréquemment leurs habitudes alimentaires en ajustant la fréquence et la composition des repas, en enrichissant les bouillies locales avec des ingrédients nutritifs et en privilégiant certaines céréales locales pour faire face aux problèmes de disponibilité alimentaire.
- Solidarités féminines et micro-transferts
Les échanges de lait maternel entre femmes ont été observés et encadrés par des normes de respectabilité, contribuant à soutenir les mères confrontées à des difficultés et à maintenir la nutrition des enfants. Au Sénégal, une donneuse qui respecte les pratiques locales d’allaitement (durée, moment et fréquence des tétées, posture de l’enfant, temps de repos accordé à l’enfant pour le rot et la prévention des coliques et régurgitations) est perçue comme une mère attentive et bénéficie de l’acceptation de sa communauté. Ces transferts contribuent à prévenir la déshydratation et à assurer une croissance optimale de l’enfant (Amzat et al., 2024 ; Giannini et al., 2021).
- Réorganisation des activités quotidiennes
Les activités quotidiennes des enfants, comme aider à préparer les repas, nettoyer, entretenir la maison, travailler dans les champs, collecter du bois ou de l’eau et garder les animaux, sont modifiées afin d’éviter leur exposition à la chaleur. Chez les adultes, les tâches agricoles et domestiques impliquant la présence des enfants sont réduites ou réaménagées.
Ces dynamiques, souvent invisibles dans les cadres biomédicaux et nutritionnels, révèlent à la fois les capacités locales de résilience et les inégalités de genre. La division des rôles influence directement la résilience nutritionnelle et sanitaire des enfants, ce qui souligne l’importance d’intégrer une perspective de genre dans les interventions visant à atténuer les impacts du changement climatique.
Discussion
Au Sénégal, le retard de croissance infantile demeure un défi majeur et est perçu comme un phénomène multidimensionnel, articulant les dimensions biologiques, sociales et symboliques. Les parents en situent souvent l’origine dans la grossesse, influencée par des facteurs sociaux ou mystiques (Alendi et al., 2025 ; Sosseh et al., 2023), ce qui souligne une responsabilité morale des mères, peu prise en compte par les approches biomédicales (Wentworth & Blalock, 2025). Les études anthropologiques soulignent que les discours nutritionnels et sanitaires actuels façonnent l’image de la mère idéale comme responsable principale de la santé infantile, accentuant par là même la culpabilisation maternelle (mother blame) en cas d’échec (Benasso et al., 2019). Alors que les modèles classiques se concentrent sur les carences et les infections des 1 000 premiers jours, les communautés adoptent une perspective plus large, intégrant l’alimentation maternelle, les normes sociales, les rituels et les contraintes climatiques. Le retard de croissance est ainsi perçu comme un processus social et moral, où la trajectoire de l’enfant peut être « interrompue » par des ruptures symboliques autant que biologiques (Rakotomanana et al., 2024). La coexistence de ces registres explicatifs révèle à la fois des dialogues et des tensions entre les savoirs locaux et les modèles scientifiques, et souligne l’importance d’intégrer les normes sociales afin de renforcer l’acceptabilité et la durabilité des interventions.
Les phénomènes climatiques extrêmes accentuent la vulnérabilité en matière de santé et de nutrition (Niles et al., 2021). Alors que les modèles traditionnels considèrent le climat comme un facteur distant influant sur l’accès à la nourriture et aux soins (Thiede & Strube, 2020), les familles au Sénégal l’intègrent directement dans leurs pratiques alimentaires, leurs stratégies de soins et leurs décisions domestiques (Agostini et al., 2023 ; Tamasiga et al., 2023). Les résultats de cette étude montrent que la malnutrition infantile ne peut pas être réduite à des déficits biologiques ou à des mesures anthropométriques isolées. La croissance des enfants dépend d’interactions complexes et dynamiques entre les facteurs environnementaux, nutritionnels, sociaux et économiques, étroitement liés aux conditions climatiques locales (Santos-Degner et al., 2025). Cette perspective socio-écologique suggère que le retard de croissance résulte d’un écosystème où les parcours individuels des enfants sont façonnés par les environnements locaux, les structures sociales et les systèmes alimentaires. Le changement climatique intensifie les difficultés, aggravant l’insécurité alimentaire. Pour en saisir les effets sur la nutrition, il est essentiel d’analyser le statut socio-économique et l’accès aux ressources, en intégrant également le genre (Hanieh et al., 2020 ; Lucey & Grimm, 2021). Finalement, la vulnérabilité nutritionnelle chez les enfants découle de facteurs contextuels, ce qui souligne l’importance d’une approche globale plutôt que de se limiter à des interventions biomédicales.
Malgré ces obstacles, les ménages font preuve d’ingéniosité en adoptant des stratégies combinant leurs connaissances alimentaires locales et l’entraide communautaire. En ajustant leurs pratiques agricoles, en diversifiant leurs cultures et en renforçant la solidarité sociale et familiale, certaines familles parviennent à assurer une croissance stable à leurs enfants. Cela constitue une véritable écologie domestique de la santé, où la routine et les choix alimentaires s’articulent avec les normes sociales pour favoriser la croissance des enfants (Bricas et al., 2021 ; Frumence et al., 2024 ; Nedzingahe et al., 2023), tout en restant limités par les inégalités socio-économiques et les contraintes contextuelles. Les ménages deviennent ainsi de véritables espaces de résilience, dans lesquels les savoirs locaux et les pratiques culturelles permettent de maintenir la sécurité nutritionnelle malgré les incertitudes environnementales, économiques et sanitaires (Scheidecker et al., 2025).
Ces mécanismes illustrent que la résilience est façonnée socialement, fortement liée au genre et profondément enracinée dans les normes et les compétences locales (Laar et al., 2022). En valorisant les savoirs locaux et en soutenant les stratégies d’adaptation familiales, il est possible de favoriser un changement positif. Les initiatives en nutrition devraient dépasser le cadre biomédical traditionnel en adoptant une approche plus intégrée. Cela nécessite de renforcer les systèmes alimentaires locaux, mais aussi d’intégrer les dimensions sociales et climatiques, tout en veillant à l’équité de genre pour un avenir plus durable .
De plus, ces observations invitent à repenser la nutrition en Afrique en dépassant les paradigmes importés, afin de valoriser les perspectives communautaires (Louvin & Walser, 2021 ; Swiderska et al., 2022). Comme le rappellent Nelson et al. (2021), le domaine de la nutrition a longtemps été influencé par l’héritage colonial notamment à travers l’imposition de normes alimentaires occidentales, de politiques encourageant la consommation d’aliments importés ou transformés, et la réorientation de l’agriculture locale vers des cultures d’exportation. Cette approche technocratique a privilégié les solutions techniques au détriment des aspects sociaux, politiques et structurels de la malnutrition. Cependant, sous l’influence des changements socio-économiques, les pratiques alimentaires restent fidèles aux savoirs locaux tout en s’adaptant aux défis de la globalisation. Ces dynamiques sont invisibilisées par les méthodes classiques de communication pour le changement social et comportemental (CCSC), qui utilisent souvent des modèles standardisés, ce qui limite leur efficacité (Faye & Sow, 2025). À l’inverse, une approche décoloniale vise à reconnaître équitablement les savoirs locaux, à réintégrer les dimensions sociales, historiques et politiques de l’alimentation, et à favoriser la participation des communautés ainsi que la valorisation des systèmes alimentaires autochtones (Jernigan et al., 2023). Intégrer les savoirs paysans aux pratiques écologiques constitue une stratégie pour promouvoir des systèmes alimentaires et nutritionnels plus adaptés (Moseley, 2024 ; Mougeot, 2006). Ces éléments soulignent l’importance de développer des interventions nutritionnelles participatives et contextualisées, qui tiennent compte de l’écologie domestique, des savoirs locaux et des dimensions intersectionnelles, afin de consolider la résilience des communautés et la sécurité alimentaire des enfants.
Conclusion
Au Sénégal, le retard de croissance chez l’enfant ne peut être réduit à un simple problème nutritionnel ; il découle surtout de l’interaction entre divers facteurs socio-économiques, culturels et environnementaux. En particulier, les normes sociales liées à la grossesse et aux pratiques de soin influencent les comportements maternels attendus, ainsi que les risques associés aux perceptions mystiques concernant la santé de l’enfant. Ces normes orientent aussi la manière dont la croissance et l’état de santé de l’enfant sont perçus. Elles ne constituent pas des obstacles à l’adoption de comportements alimentaires recommandés par la biomédecine ; elles forment plutôt des systèmes cohérents qui s’adaptent et se régulent. Comprendre le retard de croissance nécessite de saisir les dynamiques sociales, culturelles et environnementales qui façonnent la nutrition infantile. Les approches socio-écologiques montrent que la malnutrition résulte d’un tissu complexe d’interactions entre systèmes alimentaires, inégalités sociales, rapports de genre et transformations climatiques, ces derniers agissant comme des amplificateurs de vulnérabilité pour les ménages.
Pour optimiser l’efficacité des interventions en nutrition, il est essentiel d’intégrer les données scientifiques, les connaissances locales, les normes sociales et les réponses aux pressions environnementales. En valorisant les savoirs locaux et en respectant les traditions alimentaires, tout en intégrant les enjeux de genre et la durabilité écologique au sein des familles, de telles initiatives peuvent renforcer la résilience des ménages et améliorer durablement la sécurité nutritionnelle des enfants en Afrique.
Remerciements
Les auteurs expriment leur profonde gratitude envers l’ensemble des participants (donneurs de soins, personnes-ressources, autorités locales et acteurs communautaires) pour leur disponibilité et la richesse des échanges qui ont nourri cette étude. Ils remercient également les équipes de terrain (Paul Mamba Diédhiou, Ousseynou Diouf, Aliyou Talla, Henriette M. H. Ndong, Khadidjatou Sankhe, Abdoulaye Ndoye, Diabou Diao, Cheikhna Cheikh Saadbou, Seydou Bachir Sarr) pour leur engagement et leur rigueur dans la collecte des données. Cette recherche a bénéficié du soutien financier du CNDN, déterminant pour la réalisation de ce travail. Les auteurs restent seuls responsables du contenu et des analyses présentées dans cet article.